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LE THEATRE DES PETITS APPARTEMENTS (OU DES PETITS CABINETS

Dès 1745, dans l'intention de distraire le Roi et de consolider sa puissance, Mme de Pompadour imagina de créer dans le Château un théâtre, dont elle serait la directrice sans cesse agissante, l'organisatrice des représentations sans cesse renouvelées, et l'actrice inlassable.

Elle fut secondée par le duc de Richelieu, le duc de Nivernois et le duc de Duras. Des statuts furent rédigés1 par la marquise et le Roi, et promulgués.

Le Théâtre des petits appartements ou Théâtre des petits Cabinets fut établi dans la Petite-Galerie. Le Roi y entrait par le salon Ovale.

Voici la première composition de la troupe avant qu'elle eût l'idée de chanter l'opéra : le duc de Chartres, les ducs d'Ayen, de Nivernois, de Duras, le comte de Maillebois, le marquis de Courtenvaux, le duc de Coigny, le marquis d'Entraigues; la marquise de Pompadour, la duchesse douairière de Brancas, la comtesse d'Estrades, la marquise de Livry et Mme de Marchaix, fdle du fermier général de Laborde, mariée en premières noces à Marchaix, fils de Binet, valet de chambre du Roi, devenue plus tard Mme d'Angivilliers. On choisit pour directeur le duc de La Vallière; pour sous-directeur, le lecteur de la Reine, l'académicien Moncrif; pour secrétaire et souffleur, l'abbé de la Garde, secrétaire et

1 Voir Campardon, Histoire de Mme de Pompadour; — Ad. Jullien, Histoire du théâtre de Mme de Pompadour.

bibliothécaire de Mme de Pompadour. Le chef d'orchestre ordinaire était le célèbre Rebel. L'orchestre était composé à peu près de un tiers d'amateurs et deux tiers d'artistes de la musique du Roi. Les affiches étaient imprimées en or.

Le 16 janvier 1747. le Théâtre des petits appartements fut inauguré par la représentation de Tartufe, joué par Mme de Pompadour, des dames de la Cour et quelques grands seigneurs (MM. de Nivernois, d'Ayen, etc.).

Les comédies se continuèrent durant le mois de février, et Luynes en fait le compte rendu fidèle, dit le nom des acteurs et mentionne ceux qui sont applaudis par les rares auditeurs admis à ces représentations. La Reine et le Dauphin y assistent quelquefois; Mme de Pompadour s'y prodigue, jouant et chantant pour plaire au Roi. « Elle n'a pas un grand corps de voix, mais un son fort agréable; elle sait bien la musique1. » A la représentation du 18 mars, le maréchal de Saxe fut parmi les spectateurs; mais ceux-ci furent toujours peu nombreux et les invitations étaient faites par le Roi seul. Les femmes, à l'exception de Mme de Mirepoix, amie de Mme de Pompadour, ne furent point invitées pendant les deux premières années.

Fin 1747, les représentations recommencèrent, toujours dans la Petite-Galerie, avec quelques dispositions nouvelles dans la salle. L'orchestre fut placé en avant des spectateurs et. derrière le théâtre, on construisit deux retranchements pour permettre aux acteurs de s'habiller. Ainsi le théâtre occupait les salles 132 (spectateurs), 133 (orchestre et théâtre), 134 (scène et retranchement, ou loge pour les actrices), 137 (loge pour les acteurs secondaires) et 136 (partie du palier de l'escalier des Ambassadeurs, où se trouvaient les loges et les poêles pour les acteurs).

L'orchestre comprenait 28 musiciens. Le clavecin était tenu par M. Ferrand, parent de Mme de Pompadour, compositeur de musique. 11 y avait 3 bassons, parmi lesquels le prince de Dombes, 2 flûtes, 10 violons, 7 violoncelles, 2 violes (M. de Dampierre et le marquis de Sourches), 2 hautbois et 1 trompette2.

1 Luynes, VIII.

2 Les chœurs chantants étaient divisés en deux parties : côté du Roi

Les chœurs se composaient d'abord de 12 exécutants, mais leur nombre s'éleva promptement à 26, dont 6 femmes; ils étaient placés sous la direction de M. de Bury, surintendant de la musique du Roi. La danse ne devait comprendre que quelques jeunes garçons et quelques jeunes filles, âgés de dix à quinze ans : ils étaient dirigés par leur maître de ballets, Dehesse, célèbre acteur de la Comédie-Italienne et non moins célèbre chorégraphe. Passé douze ou quinze ans, lesdanseurs ou danseuses ne restaient plus dans la troupe, et ils entraient sans début à l'Opéra ou dans les corps de ballet de la Comédie-Française ou de la Comédie-Italienne.

Les choristes, les danseurs1 et les acteurs avaient de riches costumes, exécutés sur les dessins de Péronnet.

La troupe avait pour coiffeur Notrelle, le plus célèbre perruquier de Paris.

La réouverture de 1747 commença par un prologue de- Moncrif, joué par M. de Nivernois et M. de La Yallière, en présence du Roi, qui était revenu de bonne heure de la chasse. On joua d'abord le Mariage fait et rompu, comédie de Dufresny, puis la pastorale d'Jsmène. Ce rôle fut tenu par Mme de Pompadour, dont l'habit de taffetas bleu, doublé de soie blanche et garni de gazes brochées, valait 475 livres. Le duc d'Ayen lui donna la réplique; M. de Courtenvaux y dansa « avec beaucoup de légèreté et de justesse ».

Voltaire, CrébillonetGresset, que Mme de Pompadour avait connus dans la société de l'ami de sa mère, M. de Tournehem, furent les auteurs favoris de ces spectacles. Voltaire avait contre lui toute la famille royale; elle osa néanmoins faire jouer sa comédie, L'Enfant prodigue, et demander pour lui les entrées du théâtre2.

et côté de ta Heine. Ils étaient tous choisis, à l'ancienneté, dans les différents artistes de la musique du Roi. (Ad. Jullien, Histoire du théâtre de A/me de Pompadour.)

1 II n'y avait que quatre danseurs seuts : le marquis de Courtenvaux, 1" danseur; le comte de Langeron, 2e danseur; puis le duc de Beuvron et le comte de Melfort. {Histoire du théâtre de Afme de Pompadour.)

2 Dans le principe, l'auteur de la pièce jouée ne pouvait assister à la représentation de son ouvrage. Mme de Pompadour fit lever cet interdit. A l'origine encore, les actes d'opéra n'étaient point imprimés : M. de La Vallière, comme directeur, présentait au Roi l'auteur des paroles, qui les remettait manuscrites au prince. (Ad. Jullien, Histoire du théâtre de Mmc de Pompadour.)

l'histoire. — LOUIS XV. 40^

Enchanté du succès de sa pièce, Voltaire adressa à la marquise les vers suivants :

Ainsi donc vous réunissez

Tous les arts, tous les dons de plaire,

Pompadour! Vous embellissez

La Cour, le Parnasse et Cylbère.

Charme de tous les yeux, trésor d'un seul mortel.

Que voire amour soit éternel!

Que tous vos jours soient marqués par des fêtes! Que de nouveaux succès marquent ceux de Louis !

Vivez tous deux sans ennemis,

Et gardez tous deux vos conquêtes!

On peut croire que de tels vers, ostensiblement publiés, étaient peu faits pour désarmer contre l'auteur les dévots de la Cour, les partisans de Marie Leczinska et du Dauphin. Mme de Pompadour y gagna aussi plus d'une insulte1.

Le 10 janvier 1748, la troupe joua de nouveau Ismène avec le Tartufe, dont le rôle fut rempli par M. de La Vallière; Mme de Pompadour faisait Dorine; le marquis de Voyer, fils du comte dWrgenson, ministre de la Guerre, avait obtenu l'insigne faveur d'être chargé du rôle de l'exempt.

Mme de Pompadour ne présentait jamais deux fois de suite le même spectacle au Roi. Le 5 février, elle donna le Méchnnt de Gresset, qui avait été joué pour la première fois au Théâtre- Français, l'année précédente. Les acteurs de cette pièce furent, avec la favorite, MM. de Maillebois, de Gontaut, de Clermont-d'Amboise, le duc de Nivernois. Ce fut un succès complet, surtout pour ce dernier, qui dépassa celui qu'avait obtenu l'acteur Roséli.

Les représentations se succédèrent : il y en eut plusieurs en février, à l'occasion des jours gras. Le 27, on joua pour la première fois le ballet comique des Amours de. Ragonde, composé par Malézieux ou Destouches, musique de Moret, pour les grandes nuits de Sceaux en 1706. et joué à l'Opéra en 1742. C'était une vraie farce de carnaval, accompagnée d'une musique endiablée. M™ de Pompadour, qui faisait Colin, abordait pour la première fois les rôles de travestis. M. de Sourches, qui avait quitté l'orchestre et la

1 Voir le Recueil Maurepas.

viole pour jouer Ragonde, et « qui n'avait jamais monté sur le théâtre, y joua à merveille1 ».

La mort du duc de Coigny, tué en duel par le prince de Dombes2, empêcha la représentation du 4 mars, qui fut donnée le 11. Six représentations eurent encore lieu jusqu'à celle du 30, qui clôtura la saison. Le lendemain, Mme de Pompadour distribua les présents du Roi aux musiciens de l'orchestre : M. de Dampierre, M. Ferrand et M. Duport (violoncelliste) eurent chacun une tabatière avec le portrait du Roi; les autres, qui n'étaient pas musiciens de profession, eurent une montre et une tabatière. Les musiciens du Roi, à l'orchestre et sur le théâtre, étaient payés en argent, 25 ou 30 louis chacun. M. de Moncrif, comme auteur, eut une montre à répétition3.

Rouvert le 27 novembre 1 748, le théâtre n'occupait plus le même emplacement. On l'avait dressé dans la cage de l'escalier des Ambassadeurs. Il était beaucoup plus grand, ce qui permit d'ajouter à l'orchestre un assez grand nombre de musiciens de la chambre du Roi. Il était, de plus, mobile et s'enlevait ou se remettait à volonté.

A l'ouverture de la nouvelle salle, on joua les Surprises de l'Amour, ballet-opéra de Rameau. Le Roi y assista avec le Dauphin, la Dauphine et Mesdames; il y avait une quarantaine de spectateurs, et parmi eux le président Hénault. M. de Clermont s'y fit remarquer par son jeu et sa belle voix de basse-taille. Il fit aussi merveille dans Tancrède, de Douchet, dont la musique était de Campra, l'un des plus beaux opéras de l'ancienne scène lyrique. « La voix de M. le chevalier de Clermont, dit Luynes, est basse-taille, et celle de Mmede Pompadour est sans contredit ce qu'il y a de mieux. Ils sont très bons acteurs l'un et l'autre. Les rôles les plus difficiles sont exécutés par Mme de Pompadour avec une perfection qui ne laisse rien à désirer1. »

1 A cette époque, parut le recueil des Comédies et ballets des petits appartements, portant en tète cette mention : Imprimé par commandement exprès de Sa Majesté, contre lequel s'élevèrent les ennemis de Mme de Pompadour, le marquis d'Argcnson en tête.

2 Fils aine du duc du Maine.

3 Luynes, IX.

4 Ibid.

l/HISTOIRE. — LOUIS XV. Ul

La Reine assista rarement a ces représentations, mais le Dauphin, la Dauphine, Mesdames surtout y vinrent assidûment Il est extraordinaire que M- de Pompadour ait pu suffire a la fatigue qu'elles devaient lui imposer Toujours en scène, quelquefois jouant trois rôles, comme dans le balle des Eléments ' . et changeant de costumes qui étaient d un goût et dune richesse incomparables. En janvier 1749, elle figura dans la pastorale à'Acis et Galatée, de Lulli ; une charmante «mâche de Cochin la représente jouant devant le public habituel de la Cour et successivement dans Jupiter et h urope, de Dugué et Duport; ZéUe, de Ferrand ; \esAmours de Ragonde, Silvie, de Lagarde; le ballet des Eléments, le Prince de Noisy, de Rebel et Francœur. Dehesse composait presque toutes

les danses. . .

Dans cette année 1749, on admettait aux nombreuses répétitions beaucoup de gens de la Cour et de la ville, et même des étrangers de marque; aux représentations, il n en était pas de même, et les élus furent toujours très rares.

En 1750 le 28 février, Voltaire y vit représenter sa tragédie à'Ahire. M- de Pompadour y tint le premier rôle, et M. de Duras joua Zamore.

Voltaire alla le lendemain à la toilette de la marquise après lui avoir adressé cet impromptu, dans lequel il rappelait le succès qu'elle avait obtenu la veille :

Cette Américaine parfaite Trop de larmes a fait couler. Ne pourrai-je me consoler Et voir Vénus à fa toilette"?

Ahire fut rejouée le 6 mars.

La comédie du Méchant fut la dernière représentation des appartements (23 novembre 1750). Ce théâtre fut ferme et remplacé par le théâtre de Bellevue.

■ Une aquarelle de Cochin a représenté *™£^^JZ£ sur le théâtre de Versailles, sans doute celui des Cab.nets. La musique était de Rebel et Francœur.

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