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LE CHATEAU DE BELLEVUE LES DÉPENSES DE M™ DE POMPADODR

En 1750, était achevé le château de Bellevue, que Mme de Pompadour avait fait construire par Lassurance. « C'est un endroit délicieux, écrivait-elle à une amie. La maison, quoique pas bien grande, est commode et charmante, sans nulle espèce de magnificence. Nous y jouerons quelques comédies; les spectacles de Versailles n'ont pas recommencé. Le Roi veut diminuer sa dépense dans toutes les parties, quoique celle-là soit peu considérable : le public croyant qu'elle l'est, j'ai voulu en ménager l'opinion et montrer l'exemple... »

Il n'était plus temps. L'opinion du public était faite et se donnait carrière, à défaut de journaux, par des chansons, des quatrains, des estampes satiriques, etc.. Elle savait la détresse du Trésor et en faisait remonter la première cause aux dépenses qu'occasionnaient ces voyages coûteux, ces petits soupers, ces constructions ou restaurations incessantes, au gré des caprices du Roi ou de sa favorite. Les sentiments ont bien changé depuis sa maladie a Metz.

Voici un spécimen de l'une de ces satires :

Parmi ces histrions qui régnent avec toi, Qui pourra désormais reconnoître son Roi? Tes trésors sont ouverts à leurs folles dépenses; Ils pillent tes sujets, épuisent tes finances, Moins pour renouveler tes ennuyeux plaisirs Que pour mieux assouvir leur infâmes désirs. . Ton Etat aux abois, Louis, est ton ouvrage ; Mais crains de voir bientôt sur toi fondre l'orage. Aujourd'hui l'on l'élève en vaiu une statue; A ta mort, je la vois par le peuple abattue.

L'entretien de Mme de Pompadour coûta cher. Sans insister sur les revenus et les propriétés qui lui furent assurés par le Roi ' et qu'on peut évaluer à plusieurs millions, elle fit bâtir en 1748 le château de Bellevue; en 1752, un hôtel à Versailles,

1 En 1749, Louis XV lui paie 600,000 ou 700,000 livres de dettes; en 1751, encore 400,000 livres pour la même raison. (D'Argenson, VI.)

rue des Réservoirs1; en 1759, Y Ermitage, construit sur le terrain du Petit Parc (6 arpents donnés par le Roi). Elle avait aussi des ermitages à Fontainebleau et à Compiègne. En 1746, elle avait acheté le château de Crécy, près de Dreux; en 1748, celui de la Celle (Saint-Cloud). En 1760, elle acheta Ménars2, qu'elle alla visiter. Son passage sur le nouveau pont d'Orléans, construit par Hupeau, donna lieu à ce quatrain satirique :

Censeurs, Hupeau est bien vengé; Reconnaissez votre ignorance.

Son pont bardi a supporté Le plus lourd fardeau de la France3.

En 1754, sa fortune dépassait, selon d'Argenson, plus de 20 millions (terres, meubles, pierreries et bijoux).

Le relevé des dépenses et des recettes de Mme de Pompadour, contenu dans un précieux manuscrit des Archives de Seine-et-Oise4, montre bien à quel degré de gaspillage Mmede Pompadour avait contribué à mener les finances de l'Etat. Elle dépensa en dix-neuf ans 37 millions environ et, à sa mort, elle devait 1,700,000 livres. Parallèlement à ce luxe, d'Argenson nous apprend que la misère générale avait gagné la Cour. Les domestiques ne touchaient plus leurs gages.

Le gaspillage, qui contribua pour une si forte part à la ruine de notre marine et à la perte de nos colonies, finit par soulever contre elle le peuple accablé d'impôts et aux prises <ivec la cherté du pain, qu'on accusait le Roi d'augmenter encore par ses spéculations sur les blés. En 1750, il y eut une émeute sérieuse à Paris, pendant laquelle le peuple voulut aller à Versailles brûler le Château. « On fut obligé de mettre sur le chemin des troupes pour garder le pont de Sèvres et le défilé de Meudon. »

Rellevue fut inauguré le 25 novembre 1750 par Louis XV.

1 Aujourd'hui l'Hôtel des Réservoirs (en partir .

° Elle avait fait bâtir ce château pour son frère, le marquis de Marigny. — Ménars est à 7 kilomètres de Blois. 3 Barbier, VII.

• Publié par Le Roi, bibliothécaire de la ville de Versailles, sous le titre de Relevé des dépenses de M™* de Pompadour.

Le luxe de la réception fut, dit d'Argenson, un scandale. Les invités avaient tous des habits uniformes de couleur pourpre1; il y eut pour 800,000 livres de fleurs de porcelaine, peintes au naturel2. Louis XV prit l'habitude d'y aller chaque semaine jouir d'une liberté sans étiquette, chasser dans les bois environnants, jouer, souper et assister à la comédie.

Le 8 mai 1758, la Reine vint à Bellevue, visiter les jardins et les bosquets entourés de treillages et garnis de lilas.

La même année, Mme de Pompadour achetait, un peu plus bas que Bellevue, une petite maison pour aller souper : on l'appela le Taudis, et plus tard Brimborion.

LA COUR DE VERSAILLES JUSQU'A LA MORT DE Mme DE POMPADOUR (1750-1764)

En 1750, le 26 août, la Dauphine accoucha d'une fille qu'on appela la Petite J/adame. En 1751 (13 septembre), elle mettait au monde un fils (un duc de Bourgogne) au milieu de la nuit, et d'une manière si imprévue que le cérémonial ordinaire ne put être d'abord observé. Le Dauphin eut la présence d'esprit d'appeler et de faire entrer tous les gardes du corps, Suisses, et ce qui se trouvait, pour être témoins. « Il les a fait entrer, dit Barbier, en culotte seulement, et deux porteurs de chaises qui étaient dans l'antichambre. Le Roi, qui couchait à Trianon « avec ses fidèles », fut mandé aussitôt. Les fêtes de cette naissance eurent lieu en décembre : jeu dans la Grande-Galerie, appartement dans la Galerie, feu d'artifice dans le Parc et grand souper chez la Reine.

En 1752 (10 février), mourait Madame Henriette, seconde fille du Roi, enlevée par une fièvre putride. Le Roi, qui l'aimait beaucoup, l'avait veillée une partie de la nuit. Le lendemain, à minuit, « on transporta le corps de Madame, à découvert et habillé, sur un lit au Louvre; le lendemain, on en

1 DArgenson. VI.

2 Elles venaient de la manufacture royale de Yincennes, transférée à Sèvres en 1753.

l'histoire. — LOUIS XV. 415

fit l'ouverture, cérémonie affreuse et cruelle. Dès l'instant de la mort, les spectacles cessèrent pour quinze jours. Le carnaval fut lugubre; à Paris, il ne resta aucune apparence de plaisir.

« Madame étant mise au cercueil, on la déposa dans une chambre ardente, qui était tendue de blanc, ainsi que la cour du Louvre : tout le monde put y aller. M. le Dauphin et Mesdames y vinrent jeter l'eau bénite. Le 25, on porta le cœur au Val-de-Gràce, et le 26, se fit le grand convoi pour conduire le cercueil à Saint-Denis1. »

La même année (1752), Mme de Pompadour allait occuper, au rez-de-chaussée du Château, une partie de l'ancien appartement de la comtesse de Toulouse (salles 56 à 59). Le reste de l'appartement fut donné à Madame Adélaïde.

Le 8 septembre 1753, un nouvel enfant naissait à la Dauphine. Baptisé duc d'Aquitaine, il mourait quelques mois après. Le 23 août dé l'année 1754, elle mettait au monde le duc de Berry, qui devait être Louis XVI. Pendant ce temps, Louis XV était à Choisy. à ses plaisirs.

Enfin, cette année vit encore la maladie du Dauphin (août), atteint de petite vérole. Il guérit grâce aux soins dévoués de la Dauphine et du duc de Bouillon, qui ne craignirent pas de rester au chevet de son lit, et à l'habileté du médecin Dumoulin. Sa guérison fut célébrée par une illumination générale du Château et un feu d'artifice (20 août).

M^e DE POMPADOUR ET SES RIVALES LES PETITES MAITRESSES

Pendant dix ans, Mnie de Pompadour dut lutter pour écarter les rivales que les factions de la Cour ne cessaient de lui opposer.

Dès 1747, on mettait en avant la comtesse de Périgord, fille du prince de Chalais. Mais celle-ci, aussi vertueuse que belle, répondit aux assiduités de Louis XV en s'exilant vo-

Mémoircs du duc de Croy (1727-1784;

lontairement dans sa terre de Chalais, près de Barbezieux, qui n'avait pas été habitée depuis un siècle.

La princesse de Rohan et la princesse de Robecq s'étaient mises aussi sur les rangs, la première proposée par le duc 'l'Aven1, celle-ci, d'une figure charmante et plus redoutable; mais Mme de Pompadour parvint à déjouer toutes ces intrigues. Puis vint Richelieu, qui essaya de glisser une maîtresse de son choix; et d'autres noms furent prononcés, comme ceux de Mme d'Estrades et de la comtesse de Forcalquier. Mais la rivalité la plus dangereuse allait venir de la jeune comtesse de Choiseul-Romanet, une autre Fontanges, parente de Mme d'Estrades, et que Mme de Pompadour avait d'abord favorisée en la faisant nommer dame surnuméraire de Mesdames. Mme d'Estrades, rebutée pour elle-même et soutenue par d'Argenson, intrigua pour la jeune femme, que le Roi avait remarquée. Les têtes travaillaient à la Cour depuis que le nouveau caprice du Roi était connu, et un fort parti eût été heureux de renverser Mme de Pompadour. « Forces imposantes des deux côtés; en somme, pour déjouer l'habile combinaison du clan d'Estrades-d'Argenson, il fallait un négociateur adroit et avant tout un homme sans scrupules et sans préjugés2. »

Cet homme se rencontra dans le comte de Stainville, qui devait être duc de Choiseul et premier ministre. Nous verrons plus loin quel genre de service il rendit à la favorite, et dont l'effet fut de la rassurer au sujet de l'influence qu'elle tenait à exercer jalousement sur le Roi.

Ce fut alors que, pour être certaine de ne plus être menacée par une nouvelle maîtresse, elle commença, avec l'aide de Lebel et de Bachelier, premiers valets de chambre de Louis XV, à jeter au Roi des jeunes filles sans importance, « beautés inconnues », dont il s'amusait et qu'il changeait à volonté, « en les récompensant quand ii les renvoyoit, suit pour les marier ou autrement ». (Barbier.) Lebel était en même temps concierge du Château. Il amenait dans son propre domicile, bientôt surnommé le Trébuchet, non pas

1 Fils aîné du maréchal de Noailles et ami particulier de Louis XV. Son esprit caustique et son franc-parler étaient bien connus.

■ Comte Fleury, Louis XV intime.

l'histoire. — LOUIS XV. 417

des enfants, comme on l'a répété à tort, mais de malheureuses filles vendues par leurs parents. Ce furent les petites maîtresses. Quelques-unes sont bien connues : ainsi la Morphise (Mlle Morphy) et Mlle de Romans.

Louis XV, dit Mme Campan, avait acheté, « au Parc-aux- •Cerfs1, à Versailles, une jolie maison où il logeait une des maîtresses obscures que l'indulgence ou la politique de Mme de Pompadour avait tolérées pour ne pas perdre ses droits de maîtresse en titre ».

La date de l'acquisition est sans doute l'année 1753, et ijyfme de Pompadour en devint, comme le nom lui en fut donné, la surintendante. Cette petite maison était située rue Saint-Médéric, sur remplacement des nos 2 et 4 actuels; différents travaux l'ont complètement transformée. Elle pouvait loger une ou deux pensionnaires, avec quelques domestiques.

Le Roi se cachait pour y venir, se faisait passer pour un prince polonais. Parfois, ces malheureuses venaient chez Lebel, parfois rue Saint- Médéric. Le cas échéant, Mme de Pompadour mettait son ermitage de la rue Maurepas à la disposition de Sa Majesté, et MIIe de Charolais, sa maison de la Meutte. Mais, outre les maisons où demeuraient successivement « les petites maîtresses », il y en avait pour les accouchements, avec tout un personnel des plaisirs secrets du Ro>, sous la direction de Mme de Pompadour, secondée par sa femme de chambre, M"1" du Hausset, et par une dame Bertrand, qui était chargée, sous le titre de gouvernante, de la garde des pensionnaires. On avait organisé aussi un service spécial pour les pensions et les dots destinées aux enfants et aux mères. Il y avait des fonds pour payer les jeunes filles aux parents qui les livraient à Lebel, quand le Roi, après avoir vu leur portrait, les acceptait. Toutes ces dépenses se faisaient à l'aide des acquits-à-caution, c'est-à-dire des sommes délivrées au Trésor royal sur la simple signature du Roi, sans contrôle2.

Ces désordres se continuèrent jusqu'à la mort de Mme de Pompadour (1764) et le commencement de la faveur de

1 Ou, pour préciser, dans le quartier, alors presque désert, de l'ancien Tarc-aux-Cerfs.

2 Dussieux, Le Château de Versailles, t. I.

/il 8 LE CHATEAU DE VERSAILLES.

Mme Du Barry (1768). En 1762. il eut, d'une demoiselle de Romans, un fds qu'il reconnut1 et qui devint l'abbé de Bourbon. Il mourut en 1787 2.

En 1771, Louis XV vendit sa maison de la rue Saint- Médéric.

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