‹ Le chateau des AtridesChapitre 3 sur 7 · IV · texte numérisé non relu

IV

Joseph se croyait presque à sa dernière heure. Quelle terrible scène allait doue se passer entre lui et le comte, dont les sourcils Troncés et les regards [)leins d'un l'eu sombre n'annon<;aient rien de bon ?

— Joseph, (lit le conile d'une voix grave, vous allez me suivre.

Le pauvre domestique n'avait pas compris sans doule, et le regardait d'un air hébété.

— Vous allez me suivre, vous dis-je ! Mais auparavant il faut que vous me juriez une chose : quoi qu'il arrive, ne dites jamais h personne un seul mot de ce que vous allez voir, de ce que vous allez faire. Jurez-moi de garder le silence : il y va de votre vie.

— Monsieur le comte, oh ! je vous en supplie, ayez pitié de moi ! dit le malheureux Joseph en joignant les mains. Je vous jure bien que je suis très discret; je n'ai jamais rien dit, monsieur le comte, de ce (^ui se passe dans ce château...

— Kt (|ue s'y passe- t-il donc? interrompit M. de Rosmandas d'un ton farouche en regardant Joseph avec des yeux qui le firent

grelotter conuiie en plein hiver. Est-ce que par hasard vous avez vu ici des choses qui craignent le grand jour?...

— Non, non, monsieur le comte, je ne dis pas précisément cela...

— Et que dites- vous donc?...

— Rien, rien, du tout. Je suis un pauvre diable, un imbécile, et je ne sais pas m'exprimer. Je voulais dire à monsieur le comte...

Et il balbutia sans pouvoir ajouter un seul mot.

— Bien, bien, Joseph. Écoutez-moi : Si vous n'avez jamais été témoin dans ce château d'événements qui eussent peur de la publicité, il se pourrait néanmoins ([u'avant quelques jours, quelques heures peut-être, vous vissiez s'accomplir autour de vous des choses... que je vous engage très Tort à ne révéler jamais! Entendez-vous, Joseph?

— Oui, oui, parfaitement, monsieur le comte!... Et je ne soufflerai pas une syllabe de ces choses-là, je vous en donne ma parole.

— C'est votre affaire, Joseph, poursuivit M. de llosmandas en secouant la tèle. Si vous aviez le nialhem' d'en souffler une syllabe, vous n'en souffleriez pas une seconde... Mais assez sur ce chapilre. Venez, je n'ai pas de temps à perdre : c'est dans un autre lieu que je veux avoir avec vous un entretien qui sera peut-être immédiatement suivi d'un service que j'attends de votre zèle. Vous me semblez être un brave et fidèle serviteur, vous avez des bras vij^oureux, et je trouve précisément en vous l'homme qu'il me faut.

Ces dernières paroles, pleines de mystère, n'étaient point fiiites pour rassurer le malheureux Joseph. Mais il n'eut [kis la force de répondit' un seul mot, et suivit Je comte qui ujarchait devant lui, i^rave ri silencieux.

DE3 ATP.JDES. 01

M. (le Rosmandas couchait dans une chambre peu éloignée de celle de sa fille ; mais, pour se rendre à Tapparlement du comle, il fallait traverser plusieurs galeries longues et tortueuses qui donnaient à cette partie du château l'apparence d une espèce de labyrinthe. Presque jamais Joseph ne mettait le pied dans Tappartement de M. de Rosmandas, qui, par une étrange bizarrerie assez incompréhensible, ne voulait être servi que par un domestique italien, nommé Ocampo. Cet Italien, d'une humeur sombre et taciturne comme son maître, ne fréquentait pas les autres domestiques du château ; il occupait une petite chambre placée h quelque distance de celle de son maître, et mangeait à part, toujours seul et presque invisible.

Depuis une quinzaine de jours, Marianne et Joseph n'avaient point aperçu rilalien; mais ils n'étaient | as trop (donnés de ne pas

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le voir : de temps h au Ire Ocampo avait l'air de disparailre ; puis tout à coup, lorsqu'on s'y attendait le moins, il revenait comme pour montrer qu'il n'était pas mort.

M. de Rosmahdas semblait avoir une extrême confiance en cet homme, qui ne servait que lui seul absolument, et qui n'aurait pas daigné seulement étendre le bras pour 1 obéir au fils du comte.

Marianne était presque exclusivement attachée au service de sa jeune maîtresse, et Joseph n'avait jusqu'alors servi qu'à table. C'était lui qui frottait les appartemenfs et les escaliers ; vigoureux et bien portant, il excellait dans tous les travaux qui demandent de la force et de la santé.

Mais il faut revenir au comte et à ce pauvre Joseph qui le suivait en tremblant. M. de Rosmandas avait traversé une longue suite de corridors et de vastes pièces, sanspronon-

cer une seule parole, sans même se tourner vers Joseph qui chancelait par moments crépouvante.

Enfin le comte s'arrêta près d'un petit escalier tournant qui communiquait aux étages supérieurs.

— Joseph, dit-il en baissant un peu la voix comme s'il eût craint d'être entendu par un autre que le domestique ; attendez-moi ici ; je reviens dans quelques minutes.

En même temps le comte monta rapidement les marches de cet escalier en vis, et Joseph le perdit presque aussitôt de vue.

Joseph, qui, malgré sa grande afl'ectation de courage, n'était pas doué d'une merveilleuse bravoure, se mit à frissonner de plus belle, et ses dents claquèrent avec force. Les plus sinistres pensées, les réflexions les plus désespérantes, traversaient confusément son esprit.

Oi LE CHATEAU

Il n on doiUnit poiiU : c'éiail lui que M. de Rosmaiulîis avait choisi pour accom[)lir quelque œuvre de ténèbres, quelque horrible action, cgalenicnt réprouvée de Dieu et des lionimes. Mais il était résolu à ne pas obéir, nu plulol il se promettait bien de ne faire tout juste que ce qui serait nécessaire pour ne pas devenir lui -même victime de cet liomme cniol; et, dès que l'occasion s'en présenterait enfm, il prendrait la fuite et abandonnerait ce château de malheur.

Il y avait déjà près de dix minutes que Joseph attendait de la sorte, livré à toutes les angoissesde la peur et de l'incerlitude, quand le comte redescendit re^calier préci[)itLnnment.

Le comte élail d'une pâleur mortelle; ses cheveux semblaient ] presque droits sur sa tète, et riiorreur ap|)araissaii dans toute sa physionomie, ses yeux étaient haf^ards, ses

DES AlRIDLb. 95

gestes convnlsifs ; et ses lèvres marmottaient des syllabes vagues et inintelligibles.

Joseph fut tellement effraye qu il se blottit bien vite dans Tangle d'une muraille. Il espérait sans doute e'chapper aux yeux du comte, qui avait Tair de ne plus penser h lui ; mais, après avoir fait quelques pas dans le corridor, M. de Rosraandas s arrêta comme frappé d'une idée soudaine.

— Et cet homme? murmura-t-il.

Puis ses regards se portèrent vivement de coté et d'autre. Il découvrit Joseph qui, collé contre le mur, tâchait en quelque sorte de s annihiler, tant son pauvre corps s'ai>lalissait [>our se rendie invisible.

— Suivez-moi, dit le comte en accompagnant ces mots d'un geste impéiieux.

Joseph obéit machinalement, et marcha derrière Ir < omle.

Celui-ci , après avoir ouvert plusieurs portes et traversé plusieurs grandes pièces, entra dans une chambre dont la boiserie noire et sculptée réllétait lugubrement les rayons pâles d'une petite lampe, qui vacillait comme prête h s'éteindre.

Celte pièce, dont le plafond était fort élevé, contenait dilTérents tableaux encadrés dans rébène , qui tous représentaient des scènes tragiques. Il était facile de voir que la personne qui habitait un pareil appartement n'avait point l' imagination riante et fraîche, mais de sombres idées, pleines de fièvre, de délire et de fantasmagorie.

Dans cette chambre, garnie de meubles gothicpies et merveilleusement sculptés, on apercevait trois portes sur lesquelles retombaient de larges portières en velours noir. Aux murailles, se trouvaient suspendues des armes de tout genre : pistolets, espingoles,

poignards, sabres, yatagans; puis un de ces longs fusils, incrustés d'argent, d'or et de nacre, qui étaient si rares chez nous avant la conquête d'Alger, et que nous avons pris aux Bédouins.

Certes, un homme tranquille et dispos, un antiquaire ayant quelque loisir, aurait pu se plaire à l'examen minutieux de cette chambre, qui renfermait une foule d'objets curieux ou bizarres ; mais Joseph , en proie à la plus douloureuse perplexité, n'était pas fort en état de jouir du spectacle inusité qui lui était offert.

Debout, immobile comme une statue, et les yeux baissés, les bras pendants et collés aux hanches, il attendait les ordres de son maître. Celui-ci venait de fermer la porte en dedans à double tour; puis, comme s'il eût oublié que Joseph se trouvait là, il se promenait de long en large en se frappant le front

dS LE CHATEAU »

(i i;i |HHirino, dans raUlliidc d un homme qui s'aœuse oi maudit sos fautes.

Enfin le (onilo parut tout a coup se ressouvenir qu'il n'était pas seul; il reprit sa contenance giavc et sévère, fronça le sourcil et fit quelcjnespas vers Joseph.

— Maintenant, dit-il, maintenant que vous ('^tes entré dans ce cabinet, il n'y a plus à reculer. Vous allez savoir ce que vous avez à faire 5 mais songez-y, il faut obéir, il faut obéir aveuglément.

— J'obéirai, murmura Jose[)h.

— Bon. Vous savez , n'est-ce pas, que j'avais un domestique très ûdèlc , exclusivement consacré «à mon service? je veux parler d'Ocauipo. Vous savez, je présume , que cet homme serait mort pour moi, sans sourciller, sans même chercher à faire valoir son dévouement? Eh bien! dites, Joseph, ètesvous prêt à limiter?

btS ATRIDES. 99

— Monsieur le comte. ..

— Allons, parlez. Pourquoi ce trouble?

pourquoi cette frayeur? Il n'est pas temps encore de vous émouvoir. Je vous demande si je puis compter sur vous, si vous êtes prêt à faire tout ce que je vous ordonnerai , sans m'adresser aucune question , sans hésiter, sans me trahir surtout?... Répondez.

— Je suis l'esclave de M. le comte, bégaya Joseph ; l'esclave très soumis. . .

— Bien. C'est un esclave que je veux. Au surplus, vous n'aurez pas à vous plaindre de moi; et si vous m'êtes fidèle, votre lortune est faite. Joseph, je vais à l'instant même éprouver votre zèle, votre dévouement. Vous êtes un houune robuste, et je crois que cinquante coups bien assénés de toute la force de votre bras seraient un châtiment rude et sévère. Otcz votre habit.

Joseph regardait le comte d'un air stupide,

ébahi ; il n'avait pas Tair de le comprendre.

— Olez voire habit, vous dis-je, et retroussez vos manches de chemise.

Joseph ôta son habit et retroussa ses manches : il ressemblait beaucoup à un automate qui agit et se meut par le mécanisme d'un

ressort.

— Maintenant, Joseph, continua le comte, prenez ce fouet armé de nœuds et d'épingles. Je vais sortir par cette porte, et dans cinq minutes je vous enverrai un personnage enveloppé de blanc des pieds à la tête. Ce personnage, que vous ne connaîtrez jamais, s'agenouillera devant vous ici, à cette place, et vous tendra les épaules... Alors vous lui donnerez sur le dos cinquante coups de ce fouet, cinquante coups appliqués de toute la force de votre bras. Vous n'aurez égard ni à ses cris ni h ses plaintes ; vous frapperez toujours, et ne vous arrêterezqu'au cinquaniième

coup. Celui que vous aurez châtié de la sorte se relèvera sans rien vous dire, et s'en ira par la porte que voici : presque aussitôt vous m'en verrez sortir. Joseph, m'avez- vous bien compris ?

Et Joseph, comme saisi de vertige, regardait tour à tour ce fouet terrible qu'on venait de mettre dans ses mains, et le comte qui se tenait debout devant lui, morne, inflexible.

— Joseph , n'allez pas ménager la victime!... Je vous répète que vous devez frapper de toute votre vigueur, oui, dût le sang jaillir, dût la chair tomber par lambeaux sous ces rudes lanières !...

— Monsieur, monsieur le comte, s'écria le domestique, suppHant et tombant à genoux ; ayez pitié de moi ! ne m'infligez pas cet horrible supplice! Qu'ai -je donc fait, grand Dieu, pour mériter cinquante coups de fouet sur les épaules?...

10^ LK LUATKAl

— Vous ne m'avez |>as compris, je le vois bien, Josepli. 11 ne s'agit pas de supplice pour vous. Non, vous n'êtes point la victime, mais Texécuteur, mais le bourreau...

— Le bourreau ! interrompit Joseph avec une exclamation d'horreur. Non, jamais ! Je ne veux pas être bourreau, moi î

— Vous voulez donc elre victime, Josei)h? dit ^f. de Rosmandas, dont les noirs sourcils s'abaissèrent d'une terrible façon. Je vous avertis qu'il faut maintenant que vous soyez l'un ou l'autre... Oui, victime ou bourreau ! Vous avez accepté!... vous-avez juré de m' obéir... vous avez mon secret!... j'ai voire vie, moi !

— Oh ! mon Dieu ! murmurait Joseph en se tordant les mains.

— Et n'espérez pas, Joseph , pouvoir jamais vous dérober par la fuite à ma vengeance!,,. Ma vengeance vous atteindrait au

bout du monde ; et vous auriez beau dire tout ce que vous voudriez, jamais on ne pourrait vous croire. Je n'aurais pas la moindre peine à vous faire passer pour un imposteur, ou plutôt pour fou... et je vous ferais enfermer pour le reste de vos jours dans quelque hospice , où je ne vous craindrais pas... Allons, soyez rasonnable. Il n'y a pas d'ailleurs à hésiter : d'une part, je vous otTre la récompense, une fortune peut - être, de l'autre c'est la prison qui vous attend, une prison perpétuelle, ou la mort.

Joseph poussa un cri .

— A présent, Joseph, êtes- vous décidé à m'obéir?

— Oui, oui, monsieur le comte !

— Et vous n'('pargnerez pas ïm/âmc ({ue je vais vous envoyer ?

— Non, non, soyez tranqn?ll<% monsieur U

lOi LE CHATEAU

toiiite. Jo le IVoUcrai d'iniporlancc ; je ne le ménngcrai pas , cet infâme , comme vous l'appelez... Mais d'abord je lui ferai mes excuses, et certes, il faudrait que ce personnage eût bien mauvais caractère pour se formaliser de cinquante coups de fouet, qui ne sont pas du tout administrés ppur mon plaisir.

— Sans doute, reprit le comte gravement, il ne pourra s'en formaliser. Mais je vous défends expressément de lui adresser une parole... Frappez, Joseph ; ne parlez pas.

— Je frapperai, dit Joseph en soupirant.

— Mais je vous déclare, Joseph, que je verrai tout, (jue j'entendrai tout, quoique hors de cette chambre ; et si vous contrevenez en rien à mes ordres, si vous frappez avec mollesse, c'est vous qui prendrez immédiatement la place du condamné. Maintenu al, il me semble que vous avez toutes les

instructions nécessaires ; je n'ai plus rien à vous dire. x\dieu ! dans cinq minutes vous serez en besogne.

Joseph fut encore au moment de tomber à genoux et d'implorer la clémence du comte ; mais, avant qu'il eût pu se résoudre à quelque chose, M. de Rosmandas avait disparu ; et Joseph ne savait pas môme par quelle porte le comte était sorti.

Alors ses idées s'embrouillèrent davantage ; il fut prêt à s'enfuir. Le pauvre diable ne se rappelait plus trop ce qu'il avait à faire: était-ce lui qui devait recevoir les cinquante coups de fouet ou les appli(|uer? Il regardait avec angoisse rinslrument du supjJice et considérait d'un œil épouvanté chaque lanière, chaque nœud, chaque épingle, conjme pour lcurdemand(*r le rôle (|u'il avait à remplir.

— Mon Dieu î que je suis infortuné ' mur-

lOG LE CHATEAU

nnirai(-il, pivl à fondre en larmes. Ah î j'expiecTucIlcnjenl mes pèches !...Oui, c'est sans (lente j our ces dix houleilles de vin muscat que j'ai détournées l'autre jour !... Mon Dieu ! faites-moi miséricorde !

Tandis qu'il se lamentait ainsi, Ja porte que lui avait indiquée Je comte s'ouvrit lentement; et Joseph en vil sortir une forme humaine enveloppée d'un large et long drap blanc, qui la voilait comme un suaire.

Joseph, quoique prévenu, faillit tomber à la renverse : il avait cru voir un fantôme. Mais soudain il se rap|)ela ce que le comte venait de lui recommander, et ce que lui, Joseph, il avait à faire.

L'ôlre enveloppe de blanc s'avança d'un pas grave et mesuré vers Joseph; puis, après jui avoir tourné le dos, il s'agenouilla tout h coup en baissant la léte.

Certes, le malheureux domesticjue aurait

bien donné tout ce qu'il possédait, toutes ses économies, pour n'avoir pas h remplir l'affreux ministère dont il était chargé; mais l'hésitation même était dangereuse : il avait promis, il avait juré; et l'instrument de vengeance se trouvait dans sa main. Quelle excuse aurait-il pu donner, ce brave et innocent Joseph? Les paroles du comte avaient été trop claires, trop explicites, pour laisser place à un malentendu. Et puis, si Joseph tardait à obéir, M. de Rosmandas n'était-il point dans une chambre voisine, assisté sans doute de quelque robuste gaillard moins timoré que Joseph, et qui lusiii^erait d'importance le récalcitrant domestique !

Le patient demeurait toujouis a genoux ; il avait l'air d'attendre son châtiment, et sa tête ne se relevait pas.

Joseph, alors, prend une vigoureuse dclerminaiinn, d'autant plus qu'il a cru enlen-

108 LL CIIATLAL

(ire, dans sa frayeur, qui'l(|uc bruit derrière la porte niyslérieuseque le comte lui a montrée. Aussitôt, brandissant le fouet terrible dont les lanières frémissent, il s'écrie d'une voix de tonnerre :

— Vengeance !

Mais avant que Tarme formidable ait retenti sur les épaules de la victime, il se penche vivement à son oreille, et lui dit h voix basse avec une étrange volubilité :

— Pardon, qui que vous soyez! Je suis forcé, sous peine de mort, de vous traiter ainsi !

Et presque au même instant les lanières de cuir rebondissent comme des serpents furieux, et sifflent sur le dos de la malheureuse créature agenouillée. Joseph, le corps en arrière et fortement a[)puyé sur une jambe, a Fair d'employer tout ce qu'il a de vigueur pour l'accomplissement de ce sup-

plice ; mais le bon domestique, malgré cet effort terrible qui n'est qu'une grimace, frappe avec un certain ménagement, tout en marmottant des pnter et des ave, pour expier le crime involontaire qu'il commet. Néanmoins, bien qu'il ne veuille pas frapper aussi violemment qu'il pourrait, cette exécution n'en est pas moins très douloureuse et quelque chose d'épouvantable. Le patient, toujours immobile et prosterné, fait entendre des cris sourds , des gémissements étouffés que lui arrachent ses souffrances ; et le drap qui le couvre se teint de sang à quelques endroits.

Le quarante-sixième coup venait de retentir, quand Joseph, presque aveugle de saisissement, s'aperçoit enfin que le sang coule. Aussitôt le fouet lui tombe des mains, et il est au moment de se jeter lui-même à genoux pour demander pardon à la victime

110 LE ClIATEAl

qu'il vient de torturer ainsi. Mais, pour que les ordres tin comte soient littéralement exécutés, il faut encore donner quatre coups de fouet : Joseph le sait trop bien; et le malheureux ou la malheureuse, dont le sang jaillit, ne se relève pas encore, et demeure dans la même posture humiliée, attendant le reste du supplice.

Jose[»h, bien qu'une grande pitié remue ses entrailles, ne se sent pas le courage de résister au comte; d'ailleurs son épouvante lui fait entendre toutes sortes de bruits sinistres: c'est un pas préci[ûté, c'est une porte qui s'ouvre, c'est le retentissement d'un sabre ou d'une espingole contre la muraille. Joseph voit bien qu'il faut se décider h poursuivre l'exécution jusqu'au bout; et cependant în pauvre diable consentirait sans peine a recevoir sur ses propres épaules les quatre coups de fouet qu'il doit encore administrer sur le

dos (le ce misérable agenouillé devant lui. Mais par malheur il n'y a pas de choix à faire, et Joseph est persuade que la mort, une mort terrible et sanglante, suivra sa désobéissance.

Il ramasse donc le fouet en gémissant, et se rapproche de la victime.

— Monsieur ou madame, marmotte-t-il d'une voix tremblante et basse, pardon, pardon î

Et ce mot de pardon est accompagné d'un coup de fouet vigoureux, escorté de trois autres non moins énergiques i\m font pousser un cri d'angoisse au personnage voilé.

Joseph, dans son trouble excessif, avait oublié qu'il fra})pait avec des lanières de cuir garnies d'épingles sur une créature humaine et ^ivante.

— Oii'Uantc^ -neuf!., c inipianle ! dil-il

112 Mi ClUTtAU

enliii d une voix ossoudlée, en poussant un gros soupir.

L'être mystérieux se releva lentement : et la tête toujours inclinée, il se dirigea vers une porte qu'il ouvrit ; puis il disparut.

Joseph demeura seul, dansmi état voisin de l'abrutissement. Mille idées confuses et folles tourbillonnaient dans son cerveau ; il examinait avec une étrange curiosité le fouet resté dans sa main.

— Ah ra ! pensait-il en se frottant les yeux, comme quelqu'un qui n'est pas sur d'être bien éveillé ; esl-ce que je ne rêve pas? Oui, oui, je rêve. Allons, réveillonsnous... Mais non, j'ai les yeux bien ouverts, je ne dors pas... Quelle est donc cette chambre? Ce n'est pas la mienne... non ; je n'ai pas de portières de velours, moi... Cette chand)re, est-ce que ce n'est point celle de M. le comt*j? Oui, oui, gmnd Dieu ! VA qu'est-

ce donc que je tiens ? un fouet ! un instrument de torture !... Je viens de martyriser un chrétien... Quai-je fiit? Où suis-je ?

Il venait de laisser tomber sa tête dans ses mains, comme pour échapper à l'effrayante réalité qui l'entourait. Mais quelle est sa terreur ! quand il relève la tête, il se trouve dans une obscurité profonde : il ne voit rien, il n'entend rien.

La lampe s'était éteinte.

Joseph serait tombé la face contre terre , et foudroyé d'épouvante, si par bonlieur il ne se fût cramponné à un meuble qui le retint. Cependant ses artères battaient avec une force inouïe , et les palpitations de son cœur auraient pu s'entendre.

Soudain une porte s'ouvrit, la même porte qui avait servi de passaije à l'être voilé ; et

114 LE OHATEAU

JosepU ea vit sortir le comte de Uosmaiidas avec un flambeau.

— Je suis content de vous, Joseph , dit le comte en lui mettant quelques pièces dor dans la main. Vous m'avez obéi ; mais je vous recommande plus de fermeté et de vigueur a l'avenir . Les premiers coups étaient pres(|ue insigniliants, et sans les vingt-cinq derniers, vous auriez pu vous repentir de votre commisération. Mais n'importe! je ne veux pas trop exiger de vous pour la première fois. C'est un peu d'habitude qui vous manque encore, et j'espère que dans une huitaine de jours vous aurez la main plus exercée. Néanmoins, jevous dispensede vos allocutions a voix basse ; ne demandez pardon à personne , et surtout n'ayez aucun re« mords. Celui que vous châtiez par mon ordre est une misérable créature qui mérite

DES VïlUDLS. 115

plus que des coups de louet... elle luériLe la mort mais; je ne la tuerai que s'il le faut absolument.

Joseph frissonnait de la tête aux pieds , et ses deux mâchoires s'entrechoquaient [comme dans un accès de fièvre.

-—Maintenant, Joseph, poursuivitle comte, allez vous reposer; je n'ai plus besoin de vous pour le moment ; mais préparez- vous a recommencer demain avec plus de vigueur la beso:2;ne de cette nuit. Vous coucherez dorénavant dans une chambre voisine de la mienne, afin que je puisse vous avoir sous la main ; je n'ai pas besoin de vous recommander encore une fois le silence... Pas un mot à Marianne, pas un mot aux autres gens de la maison, à personne enfin!... Autrement, je vous le répète, vous êtes mort !

Joseph promit le plus solennellement du

iOO LE CnATEAU DES ATIVIDES.

monde au comte de Rosmandas de ne pas dire un mot de ce qui s'était passé et de tout ce qui se passerait.

Puis il sortit de la chambre , faible et trébuchant comme un homme ivre.

Le lendemain, des événements plus étranges devaient av(3ir lieu dans le château du comte de Rosmandas.

Quand le jour commençait à poindre ,

Fernand était déjà dans la cour, en costume T. ,. 8

118 LE Cil AT F, Al

(il' cliiisscur, le coiileau à la coiiilure, le fusil sous le bras. Son chien Nenirod bondissait joyeusement autour de lui ; mais le pauvre animal ne recevait aucune caresse. Fcrnand même n'avait pas Tair de le remarquer, et marchait rêveusement de long en large.

Pas un nuage au ciel ; la journée s'annonçait magnifiquement ; mais une rosée abondante qui tombait encore, et lesouflledu mistral, engageaient tout voyageur prudent à se bien couvrir. Fernand, lui, ne paraissait guère sensible à cette température un peu froide pour le climat ; il avait la tête nue , et ses longs cheveux noirs lloltaient sur son front , secoués par le vent. On voyait à quelque distance un chapeau de paille à larges bords qu'il avait jeté sur un banc de pieiTe. Sa physionomie était sombre et soucieuse ; son visage pâle ; il fronçait par moments les sourcils avec celte même cx[)rcssion farou-

elle qu'on remarquait chez son père. Néanmoins , malgré sa chevelure et sa barbe noires comme une aile de corbeau , Fernand avait dans les yeux et dans les traits quelque chose de plus doux , de moins brusque que M. de Rosmandas. Mais il était impossible de voir une figure plus mo||ile : tour à tour pâle el coloré, morne et riant, pensif et plein d'agitation , il rénnissait en quelques minutes tous les contrastes les plus extraordinaires qui puissent se produire dans un visage humain.

Cependant, ce jeune homme était presque toujours gai et de i>onnc humeur, le matin, lorsqu'il se disposait à partir pour la chasse : <''élait là son unique plaisir, le seul l)ut de son existence.

Il (allait doiic q i\ii de tristesse bien

grave assombrit le IVoiildu chasscm; puisque, silencieux et distrait, l;i irie penchée sur la

120 LE CHATEAL

poitrine, il n'accordait pas même un mol d'encouragement et d'amitié à son pauvre chien , qui le frtait ce jour-là comme d'habitude.

Fernand ne discontinuait pas sa marche lente et monotone ; de temps à autre, il s'arrê(^it pourtant quelques secondes , et ses yeux se portaient, avec une étrange expression de solicitude, vers une fenêtre du premier étage, dont les persiennes entr'ouvertes laissaient voir un rideau blanc à travers les vitres. Mais les regards de Fernand se détournaient presque aussitôt de cette fenêtre, comme s'ils eussent craint de s'y fixer trop longtemps; puis alors ils se dirigeaient vers une petite porte basse et cintrée , dont les battants de chêne, garnis de larges ferrures, avaient l'air d'une porte de prison.

11 y avait déjà plus d'une heure que Fernand se promenait de la sorte, accompagné du triste Nemrod , qui , les oreilles basses et

la queue pendante, semblait, comme les coursiers du jeune Hippolyte, se conformer aux Jugubres pensées de son maître.

Le cielj tout à Theurc éclaire seulement d'une teinte d opale , commençait à resplendir inondé de lumière ; le soleil montait flamboyant par-de^us les rochers bizarres qui dentelaient l'horizon.

Soudain Fcrnand regarde h sa montre, et fr«ippe du pied av€c impatience.

— Personne encore, murmura-t-il, le drôle se serait-il moqué de moi?... Kst-cc une mystification?

Et ses sourcils noirs s'abaissèrent sur son front, comme deux nuages pleins de tempête.

— Oh! continua-t-il en se mordant les le vros, je ne lui conseille point de se jouer de

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