‹ Le château des Pyrénées (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · TROISIEME PART · texte numérisé non relu

TROISIEME PART

Nous avons laissé Pasloiirel seul . Catherine retournant chez elle , et Bernard de Velay regagnant le nouveau château de la Roque au galop de son cheval. Nous y entre*

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rous avant lui cl nous assisterons ii la scène suivante qui se [»assait dans une salle assez retirée du rez-de-chaussée. Xous y retrouverons deux de nos vieilles connaissances. le baron delà Roque et Jean Couteau.

Mais ce n'étaient plus les hommes que nous avons montrés à nos lecteurs: ce n'était plus ce farouche genlilhouinie à la stature puissante, au regard fauve, toujours prêt à monter à ciieval, à tirer l'épée, tempêtant , blahjihémant, usant de violence pour satisfaire les plus iégei's caprices, et poussant l'ivresse jusqu'à la fureur : c'était déjà un vieillard caduc, plié en deux sur h' siège qu'il ne quittait que pour la table et -pour le lil. perclus de fj;outte, acrimonieux, niais inqnnssant. et

furieux tle son impuissaïKC, niédiîan! une pensée qui semblait s'êlre compléicnient emparée de luij sans que cependant rien lui en échappât, si ce n'est quclqu<^t'ois des exclamalions sourdes qui revenaient toutes à un projet de vengeance. Mais à propos de quoi et contre qui devait s'exercer celte vengeance? C'est ce que personne ne devinait, pas même Charlotte, qu'il semblait désigner de temps en temps.

Jean Couteau, de même, n'était plus le robuste et franc chasseur qui s'était acquis dans la montagne un renom d'intrépidité qui lui avait attiré le respect de fous les bergers. Moins cassé de corps que le baron , il était presque arrivé à un état complet de caducité

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morale ; sa méiiioire était à peu près perdue , mais en ce sens ordinaire aux vieillards qu'il ne se rappelait pas ce qui s'était passé la veille, tandis que les souvenirs du passé avaient survécu entièrement.

Une pensée dominante préoccupait Jean Couteau comme son ancien maître : c'était la pensée de son salut. 11 passait les trois quarts de ses journées à dire ses prières ; son chapelet ne quittait plus ses mains, et il s'ingéniait à s'imposer des pénitences et des vœux qu'il accomplissait avec une rigoureuse exactitude. Les relations qu'il avait eues jadis avec Pastourel étaient devenues le tourment incessant de sa conscience.

La résurrection de cet homme qu'il avait vu étendu par terre la tète ensanglantée, son appaiition dans la Niche au loup, son arrivée à Toulouse au milieu de toutes les personnes assemblées chez Vergues, le respect avec lequel il avait été reçu par les uns et l'obéissance qu'il avait obtenue de tous, étaient autant de circonstances qui le montraient à Jean comme un être surnaturel, comme un sorcier voué à Satan, et par conséquent comme un agent de perdition éternelle pour celui qui l'avait servi. Or, tel était le cas de Jean Couteau, et il n'était rien qu'il ne fût prêt à faire pour racheter cet horrible péché.

Voilà où en étaient arrivés ces deux hommes au moment où ils se retrouvèrent en présence.

128 LE CHATEAV

Le baron avait fait dire à Jean de venir lui parler, et le vieux serviteur s'était empressé d'obéir. Ils étaient assis en face l'un de l'autre, et le vieux gentilhomme, la tête basse et l'air soucieux, regrettait plus que jamais de ne pouvoir lire sur le visage de son ancien serviteur l'effet que produiraient sur lui les paroles qu'il allait lui adresser. Cependant il releva tout à coup la tête d'une façon résolue, et se tournant vers Couteau, il lui dit d'une voix sombre, mais calme :

— Jean, il faut penser à la mort.

Le vieux Couteau tressaillit et répartit d'un ton mal assuré :

I»E.S PYRKXi;rS.

— Hélas! oni, iiionso^iKiieur, cl hlenheu-

reux cplni qui [leul avoir celte pensée sans ({u'elle lPlro!il)îc ci lui rappelle (ju'il n'a pas loujonrs été ce qu'il devait élre.

— Tvi as raison, Jean. In as raison, et je ne l'en veux pas de nie parier ainsi, car ce n'est pas pour toi qne îu peux avoir nne pareille crainte : lu as été toujours prudent et ami de la justice, tandis qne moi...

— Ali ! monseigneur, (il Jean avec un profond soupir, chacun a assez du compte qu'il a à régler avec le ciel, sans s'occuper de celui des autres. Je ne songe i)lus à blâmer personne, je me repens et je tais pénitence.

T. iir. 9

130 LE CHATKAU

Le baron, en toute cintre occasion, eût sans lioute été curieux de connaître les péchés qui pesaient si cruellement sur la conscience de Jean Couteau, mais il avait un but qu'il voulait atteindre rapidement, et il lui dit :

— C'est bien, mon pauvre Couteau, mais tu n'as pas pensé que parmi les moyens qui nous obtiennent le }sardon de Dieu, la pénitence n'est pas toujours le plus puissant, et qu'il en est que le ciel nous compte au dessus de tous les autres.

Ces paroles, prononcées du ion le plus humble et le plus hypocrite, frappèrent le vieux chasseur, cai- i! répartit vivement :

itijs pyHBMÎ:£s. 131

— Je le sais, monseigneur, et si j'étais assez riche pour faire quelque don un peu considérable à une église, je n'y manquerais pas.

Le baron ne put retenir un mouvement d'ironie, et répliqua :

• — Il est certain qu'avec cela tu obtiendrais l'absolution d'un prêtre, mais le ciel n'est pas aux. ordres de ces messieurs.

— Vous blaspliéiiiez, monseigneur, reprit Couteau en se signant et en commcnçaiit à marmoter un Pater.

Le baron le laissa faire e( reprit ua instant après ;

132 I.r. CHATEAt

— Jean, il Wmi nio pardonner, car loisquoii a le cœur loiiriiiemé do remoj'ds, on donle de tout; et cependant ce quej;iv;us; à te dire est juste. Oui, oui, crois-moi. il y a un moyeu de s'assurer la clémence de Dieu, c'est de réparer autant que possible le niai que l'on a fait.

— Hélas! dit Couteau, je ne crois pas avoii' fait de mal à personne dans ma vie, du moins sciemment.

C'était une réponse singulière [)0ur un homme qui semblait si fort occupé de la difficulté de son salut, et cependant elle était l'expression delà vérité.

La (•ons<M<'Mce limoi'ée du vieux chasseur

lui uioiiti'ail cuimue un péché iij éiriiscible co (}iii ne pouvait éti'<' considéré tout au plus que conmie une iuiprudcnco, tandis que i'àme inexorable du i>;uoii ne cherchait, sous le faux-seniblanî de repenlii- qu'il aifeclait, qu'à saiisiaiic un deiiiiei' désii' de vengeance. 11 reprit donc encore l^uis s'arrêter à ia réponse de Jean Couïeau :

— Je ne [.'uis parler ainsi, moi, et j'ai lait plus (le ui;d eu ce niomie ([u'aucuii pécheur ne peu* en porter :^;îH^ crainte devant ia justice divine; c'est ce ninl «pie je veux réparer.

— Bf'uie soit rîîojJie où ectl-' {vîMijée vous e:t venue I r^'p! il Jean.

134 LE CU-\.TKAW

— Et tu peux m'aider, mon bon Jean, dars raadévote et pieuse résolution.

— Je ne vois point comment.

— Et cela te sera compté, crois-moi , reprit îe baron ; tu seras absous de tout péché quand tu auras mis la main à cette bonne œuvre, tandis que si tii l'y refusais, ce serait un crime h ajouter aux autres , et ta perdition éternelle seraij certaine.

Par un instinct inexpîical/ie de crainte, Jean ne se sentit point du tout tenté de s'associer aux bonnes œuvres do baron de la Roque. Le repentir du vieux gentilhomme n'était point arrivé jusqu'à le persuader, et d'ailleurs, avec

U«.S l'VKKNr'itS. l;],")

le désir siucèic^ d eliacer |>ar tons les inoyciis possibles le terrible péché qui pesait sur sa vie, il se disait qu'en fait de saliU ce devait être chacun pour soi el Dieu pour tous. Ce fut avec celle pensée qu'il répondit au baron :

— Je suis un tropgrand pécheur pour pouvoir vous aider à racheter vos fautes, monsieur le baron. D'ailleurs, vous êtes riciie, et cela vous est facile sans mon secoms.

Sans qu'il s'en doutai, Jean Couteau, en croyant refuser le baron, venait d'ouvrir une voie à ce que celui-ci désirait lui dire. Aussi le bgron reprit-il aussitôt :

— Tu le trompes, Jean, je ne puis rien sans

186 I.K CHAIKAI

Ion secours, car toi seul peux me dire où je puis retrouve!' ceux que j'ai olîensés et à qui je veux demander pardon,

— Hélas I monseigneur, iil Jean Couteau, qui désirait de plus en plus u être pour rien dans les réparations du baron, comment voulez-vous qu'un pauvre homme comme inoi sache ce que sont (k'venns tous ceux qui ont eu alfa ire h vou^ ?

— Tous ceux qui ont eu ad'aire ii moi? reprit le baron, qui trouva que celte réponse donnait une extension par Uop illimitéi au mal qu'iiavait [u faire. TuuL>n"onl [las eu iuc plaindre de moi, je p Mise.

— Non, Hîoiist^igneiir. non, (erkjiiR'iiient, (lil Jean avec huniiiilé; mais dans tous les cas c'est iiieu (ieiiiaiider plus que je ne [>uis vous en diie.

— Je ne le demanderai (|ue ce que tu peux savoir, Jean, reprit le baron. Ainsi ii y a un liomme à qui j'ai fait tort de sa foitujic et qu<^ j'ai i'orcé à quitter ce [>ays. Je voudrais luacquilterenvcis lui.

— S'il a ([uilté !e pays, lit (yjiUeau. qui désirait ëcha[;[;er à la uecessiféde répondre au l)aron, coninieiH vorde/-v<!us que jcsarîic...

— (yesî que je crcus ijuil y est iT\(i!!i.

LE CIIVTEAB

— Eh bien ! iiioiisieiir le baion, envoyez-le chercher.

— C'est, reprit le baron, qu'il s'y cache sous un faux nom, s imaginant sans doute que je le persécuterais comme j'ai Aiit jadis.

— înlerrosez-le.

— Mais il iie me répondra pas. il ne croira pas à l'assurance que je iiii donnerai de mes bonnes dispositions en sa faveur, et il me cachera toujours son vjainom.

— Que voub'Z-voiisque j"y fasse'

—Hé ! mon bon Jean, b\ Di -u ne m'avait pas

enlevé ia vuo, je n'aurais besoin de personne pour le reconnaître; mais quoique sa voix m'ait déjà frappé conjme ceile d'un homme que nous avons tous les deux connu pendant longues années, je ne puis dire que ce soit lui. Maissi à ce témoignage de mon oreille îu joignais le léoîoignage de tes yeux, si iu me disais : C'est bien îh celui que vous cherchez, je n'hésiterais plus à lui restituer par mon testament ce dont je lus ai fait tort, car, ainsi que je te l'ai dit, je pense à la Diorî.

— N'est-ce que cela, monseigneur? Je puis bien vous le dire si vous voulez me montrer

cet homme.

il est impossible que tu ne I aicb- pas reii-

i'iO l.t illAlEVl

LOiitiéJepuis six mois qu'il est revenu dans ce pays.

— VraiiiKUl î dit loriî à (Hnip Jean Couteau, ètrs-vous (le ceux qui croient, couiine lîialiile Catherine a voulu irn journie le persnader, que h marquis di' Veroni, qui tient un si grand état (!e maison, li'esl autre que ce misérable Calidou ?

— Galidoul s éciia le ijaion. ii tuii celte nouvelle lit îierdrc toute ia calarde retenue qu'il s'était inqiosée: Gaiidou! ce mécliant gardeurde iiioiilon^qne t:. as sauvé de iadeiit de uiescliiens? Cv' inan:iiiî q-ti nia insulté et <jui n"a dA qu'ii sii lulie de ne pas être pendu pcm- avoir \)v\)\r iiion îhàieau? il e^l venu se

OES PYHKXKKS. l/jl

reinelli'e dans inesgnlTos? Âli! pnr 1(^ diable! il lui on rofîUM'a cher!

— Mîiis, monsieur le bai'Oii, repril Jean, vous m'aviez dit que vous vous repentiez.

— Certainement. re]>ril lebaroi» en rengainant tout îi coup sa fureur et en se signant comme pour montrer qu'il s'en voulait de cette escapade; mais tu dois comprendre qu'il y a une grande différence entre le repentirqiie j't'prouve d'avoir offensé tm homme de mon rang et celui que j'aurais d'avoir fait écorcher vif un drôle de cette espèce.

— r/est juste, dit Couteau.

\l\2 Lt: CHATEA»

Et ce mot naïf, qui admetlait qu'un gentilhomme (lu rang du baron était à peine coupable d'avoir voulu faire manger un pauvre diable par des chiens, montre jusqu'à quel point le sentiment de leur infériorité était enraciné alors dans les gens du peuple, puisqu'en face de la mort et du jugement suprême, ils admettaient de telles distinctions.

— Mais, reprit le baron, il ne s'agit point de Galidou, il s'agit d'un homme qui devrait èire haut placé el à qui j'ai fait perdre sa posilion. car il se cache ici sous un liom qui n'a rien de rerommandable.

— Je ne sais de qui vous voulez parler.

DES pynisKEs. \l\o

— El jo ne veux point te le dire, mon cher Jean, pour que tu ne sois point influencé par le nom que je l'apprendrais et qui pourrait peut-être te faire voir moins juste, car tu sais que lorsqu'on est prévenu, on se laisse aller aux idées qu'on vous a inspirées.

— ^lais alors, dit Couteau, comment voulez-vous que jo le connaisse, cet homme?

— Donne-moi ton bras, Jean, dit le vieux gentilhomme, donne-moi ma béquille et viens avec moi dans le jardin. Peut-être, sans aller bien loin, pourras-lu m'aider à sortir de la triste incertitude oiiie suis.

Jean obéit à conlre-cœur, mais quarante ans d'obéissance ne s' effacent pas du cœur d'un homme, et il fit ce que lui ordonnait le baron. Ils entrèrent dans le jardin, et, surles

\(iH I.n CHATEM'

indications du baron, ils arrivèrent, par des allées détournées, à un petit pavillon enveloppé de verdure. On y causait avec une certaine vivacité, et le baron sentit le bras de Couteau trembler en entendant la voix d'un homme qui disait :

— Eh bien ! Charlotte, je vous conduirai moi-même h ce rendez- vous.

— Dieu du ciel! fit Jean Couteau, cette voix!...

L'homme re[)rii : -

— Mais à quelle heure irez-vous?

BES PYRÉNÉES. Ih9

— Bernard viendra me le dire.

— S'il voidait vous accompagner?

— Je l'en empêcherai.

Couteau lïissonnail, et le baron dit tout bas en le poussant :

— Regarde à travers la l'euillëe.

— • C'est lui, nmrnmra Jean Couteau d'une voix étouffée et en se parlant plutôt à luimême qu'il ne répondait au baron.

Celui-ci l'entraîua vivement et lui dit tout bas :

— ÎS'est-pas que c'est bien don José de Frias?

Jean, sans comprendre ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans le mot qui lui était échappé, se repentit de l'avoir dit et répartit, poussé par un sentiment peut-être plus irréfléchi :

— Je n'ai point dit que ce fût lui, monseigneur ; je n'en sais rien, je puis me tromper, et je me suis certainement trompé. Je ne voudrais pas, monseigneur, avoir compromis mon salut en désignant un innocent à votre vengeance.

— Ali! dit le baron en serrant le bras de

Jean Couteau pour Tempècher de s'échapper, j'aurais donc à me venc;er de lui si c'était don José?

— Je ne sais pas, je ne sais rien, monseigneur. D'où voulez-vouti que je sache pareille chose ?

— De l'entretien que tu as eu avecPastourel le jour où don José a tenté de l'assassiner.

Ce souvenir reiidit toutes ses terreurs à Jean Couteau, et il se mit à dire d'un ton suppliant :

— Ah ! monseigneur, monseigneur ! toute les paroles de cet homme, si c'est un homme,

sont autant de tentations de l'enfer! N'y croyez pas, n'y croyez en rien, cela vous mènerait à mal d'en croire un seul mot ! N'est-ce pas un sorcier et un imposteur?

Cette épouvante de Jean avait donné le temps au baron de mieux calculer ses paroles, et il reprit du ton piteusement cafard qu'il avait au commencement de l'entretien :

— Hé, mon vieux Jean! n'en suis-je pas aussi persuadé que toi , et ne sont-ce pas ses mensonges qui m'ont poussé à être injuste envers ce José, à qui je veux faire réparation ?

L'honnêteté de Jean Couteau se trouva, h ce moment, attaquée dun autre côté. Le fait de

DES PYRÉ.\ÉËS. 155

voir le baron faire amende honorable à don José, à l'amant de la baronne, lui parut une chose honteuse pour son ancien maître; il éprouva une vive répugnance à être le complice d'une pareille humiliation, et il répondit avec la vieille brusquerie de son caiaclère :

— Hé, monseigneur! ne vous mêliez point tant en peine de faire des réparations à M. de Frias. Si vous lui avez fait quelque mal, vous êtes quittes.

Mais déjà le baron n'écoulait plus Jean Couteau, une pensée nouvelle s'était emparée de lui, et il dit à Jean en l'interrompanl :

— Que disait-il à Charlotte ?

15i LE CHATEAU

— Je ne me rappelle pas ; ils ont parlé de rendez- vous.

— Oui , oui , dit le l)aron , cela me suflil. C'est assez.

Puis il rejnit avec une exaltation singulière :

— Don José de Frias, mon beau page, vous êtes enfin en mon pouvoir !

— Que prétendez- vous Taire, monseigneur ?

— Va, va. dit le baron, ils ne se riront pas toujours (lu vieil aveugle ; oh ! le sang de

Paula est passé dans les veines de sa lille. Bien, bien ! nous verrons, nous verrons !

— Monseigneur, vous me. laites peur ! dit Jean en se reculant. Vous m'avez fait servir à vous aider dans quelque horrible vengeance.

— Eh bien ! lui dit le baron, tu en feras pénitence en montant à genoux la côte de Saint- Benoît, et si, lorsque lu seras arrivé dans la chapelle , tu vois , à travers la grille , sœur Thérèse à genoux sur la pierre et se donnant de grands coups sur la poitrine , lu [ïourras kii dire de ma part qu'elle aura l)ientôt de mes nouvelles.

— Monseigneur , dit Jean, madame la ba-

156 LE CIIATtAr'

ronne est une sain le femme , et si elle a péché, ce que je ne sais pas, elle a bien racheté ses fautes depuis quinze ans qu'elle s'est enfermée en ce couvent.

— Elle est si pieuse , dit le baron , que je veux aider à ce qu'on puisse la canoniser, et tu dois être bien content , Jean Couteau I Tu auras aidé à faire une sainte ^ et lorsqu'elle sera au ciel, elle t'aidera à y entrer , si tu n'y es déjà , ou elle te tirera de l'enfer que tu as mérité.

Toute Texpi-ession de cruauté qui caractérisait jadis le visage du baron avail reparu pendant qu il parlait ainsi.

nrs i»\RÉ\KEs, 157

— Monseigncui', reprit Jean, «le grâce! de grâce ! n'entreprenez rien qui puisse me faire (lu lort pour mon galut, je vous en supplie! ce serait mal, ce serait indigne !

— Holà! holà! s'écria le baron d'une A'Oix retentissante, n'y a-t-il ici personne pour me débarrasser de ce mendiant qui me persécute de ses prières !

— Ah! s'écria Jean Couteau en s' éloignant, je m'en étais bien douté que la malédiction du ciel serait sur ma tête, du moment que je renti'erais dans votre maison !

— Va, va, vieux radoteur, murmura le baron en se traînant du mieux qu'il le pouvait

158 I.E CHATE\t

vers sa maison, je tiens ma vengeance, et elle sera terrible ! oui, oui, terrible !

Cependant Tappel fait par le baron avait été entendu du pavillon où (Charlotte était avec celui que Jean Couteau avait reconnu pour être don José, et qui était celui dojit Bernard avait parlé à Pastourel sous le nom de Vasconceilos. Charlotte accourut et vit son père quij n'ayant plus que sa béquille pour appui, n'avançait que péniblement; elle courut à lui, et mettant son bras sous le sien . elle lui dit avec un etnpressement très vif :

— Appuyez-vous sur moi, monsieur.

Le vieillard tressaillit coni«ne au contact

d'une personne ennemie, et répondit brusquement :

— Laissez , laissez , Charlotte ; vous avez mieux à faire qu'à penser à un vieil aveugle comme moi; vous êtes à l'âge où les femmes mentent à leur père, à l'âge où elles commencent à être perfides et hypocrites.

— Monsieur j s'écria Charlotte, en quoi ai-je mérité de pareils reproches ?

Le baron do la Roque se repenlit du mouvement de colère qui l'avait emporté , il se contint , et après un moment de silence , il reprit :

— Charlolte. mon enfant, quand on souffre et qu'on est aveugle, quand on se sent incapable d'aller dierelior laide dont on a besoin, on devient injuste quelquefois. J'ai eu tort de me plaindre, car vous êtes une bonne fille, et vous avez eu plus de soin de moi que je ne vaux.

Charlotte était habituée à Thumeur grondeuse de son père, maïs elle ne l'avait jamais vu s'en excuser. Elle fut touchée , pour plus d'une laison peut-être, de la tournure que le vieux baron avait donnée à cet emportement, et elle lui dit :

— Si quelqu'un a tort, mon père, c'est moi

(le n'avoir pas été près de vous au moment où vous m'avez appelée peut-être.

Le baron prit un air de joyeuse bonhomie et lui dit :

— Et ce tort, tu vas l'avoir encore tout à Theure , car , si je ne me trompe, j'entends dans l'avenue le galop d'un cheval. C'est Bernard, n'est-ce pas ? C'est lui : je le sens à ton bras qui tremble sous le mien.

— Monsieur ! . . . fit Chariot te embarrassée.

— Bien, bien ! dit le baron, j'attendrai qu'il vous plaise de me dire la vérité, car il t'aime, le marquis.

T. III. Il

Charlotte trembla plus fort.

— Et tu l'aimes aussi, n'est-ce pas ?

— Mon père !...

— N'en parlons plus; mais il ne faut pas qu'il tarde à me demander la main, car je suis vivement pressé d'un autre côté.

Oh! mon père! sécria Charlotte, n'engagez point votre parole avant deux jours; c'est tout le délai que je vous demande.

— Pourquoi ne parle-t-il pas sur-le-champ ? dit le vieillard.

— C'est que je ne veux pas , dit Charlotte fièrement, qu'il puisse demander ma main sans avoir le consentement de monsieur le duc , son père. Vous pouvez le refuser pour gendre, mais je ne veux pas que, si vous consentiez, on pût me refuser comme bru.

— Ah ! murmura le vieillard, c'est l'orgueil

de sa mère. Tant mieux !

7 eb kiup'ii

Ils étaient arrivés devant la porte du château au moment où le marquis de Velay descendait de cheval. Il salua le baron et lui demanda des nouvelles de sa santé, et fit signe à Charlotte qu'il avait à lui parler. Comme si

164 iB CHATEiili

le vieillard eût vu ce signe d'intelligence , il leur dit ;

— Allez, mes enfans, allez. La société d'un malade n'esl pas chose ^aie pour votre âge.

Cependant, monsieur le marquis, avant de vous éloigner , obligez-moi de venir me parler. J'ai un service à vous demander relatif au marquis de Veroni.

Après avoir replacé le vieillard dans le fauteuil qu'il avait quitté pour aller jusqu'au pavillon, Charlotte rejoignit Bernard , et l'entretien suivant eut lieu entie elle et lui. Mais

»HiS r^Rli.NÉtS. \(î.

avant de le répéter, nous devons faire connaître à nos lecteurs îa jeune fille dont ils ne savent encore que le nom,

Comme l'avait dit le barou do la RoqiK^ , Charlolk' , c'élail le sang el l'ort^iieil de sa mère, mais ce n'ëlait point sa passion. Paiila avait l'ait une laute e( elle Tavail crueliemenl

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expiée . à 1" époque même qu'on eut pu l'en croire heureuse.

Agitée par ses remords et par la crainte du déshonneur, elle avait été jusqu'à rêver le crime , et cependant elle s était réfugiée dans la pénitence.

Son amour avait eu des retours soudains et de terribles désespoirs ; i! s'était trouvé des heures où elle se fût perdue pour don José et d'autres où elle l'eût sacrifié^ lui et le monde entier, à sa réputation.

11 y avait eu en elle de lamour et du remords, de ces seniimensqui, si exaltés qu'il*

soient; tiennent à la nature ordinaire des femmes.

Il n'en était pas de même de Charlotte. Arrivée à l'âge de vingt ans , rien n'avait encore troublé son cœur. Elevée près du baron, elle était encore enfant qu'elle l'avait jugé : sans autre enseignement que la vue de ce vieillard vicieux , elle avait pris le vice en horreur. A un âge où l'on ne raisonne pas, elle avait suivi une règle de conduite admirable.

Expliquons ce singulier i ésultal :

Il n y a personne qui n'ait remaïqué combien il arrive^souvenl que les caractères fortement accusés enfantent v dans le courant de

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