‹ Le château des PyrénéesChapitre 3 sur 8 · LE CHATE\D · texte numérisé non relu

LE CHATE\D

berger; On va t' interroger ^ mais souvienstoi que la parole est d'argent et le silence est d'or, semblait recevoir son applicalion, et soil que Jean sût très bien faire la différence des métaux et espérât voir se changer en or l'argent qu'on lui offrait, soit qu'une crainte superstitieuse lui parlât plus haut que la vue de ce sac d'écus, il répartit, non sans jeter un regard de côté sur le sac :

— Je suis pauvre , monseigneur, et cet argent , s'il pouvait me servir à racheter mon fils du service , me donnerait le plus grand bonheur qu'un père puisse éprouver; mais je ne puis faire ce qui m'est impossible , je ne puis dire ce que je ne sais véritablement pas.

Une idée qui lui apparaissait tout à coup vint au secours de Jean Couteau , qui continua :

• — Je ne puis dire même que ce soit don Josë qui ait tué Pastourel , car je ne l'ai pas vu. Puis il reprit encore : Et qui sait si Pastourel est mort !

— Ne l'as-tu pas vu pai' terre , sanglant , inanimé ?

— C'est vrai, je l'ai vu ainsi, mais depuis je l'ai revu debout et comme vivant.

— Et tu ne Tas pas pris à la gorge! tu ne Tas pas arrêté ! Il faisait jour, tu avais les

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mains libres, et tu ne t'es pas assuré si c'e'tait un cle'mon ou un homme en chair et en os! Tu as eu peur, Jean Couteau.

— Je ne dis pas non, monseigneur, et si vous l'aviez vu comme moi danslaNiche-au-Loup, vous n'auriez été guère tenté de courir suS; et vous vous seriez demandé s'il est possible qu'un homme véritable ait pu monter ou descendre jusque là.

Il sembla que les paroles de Jean eussent confirmé un soupçon qui avait déjà pris naissance dans l'esprit du baron ; son œil brilla d'un contentement extraordinaire, et il s'écria:

— C'est celai cela doit être!

— Quoi donc? dit Jean Couteau.

Le baron prit un air humble et cafard , et dit d'une voix dolente :

— Oui , Dieu a dû permettre aux morts de sortir de leurs tombeaux pour donner aux vivans de salutaires avertissemens.

— N'est-ce pas? dit Jean Couteau, qui accepta comme sincère celte crédulité empressée du baron.

— Oui 7 reprit le vieux gcnliliionmie , elle parti le plus sage, c'est de s'y soumettre.

Il jeta autour de lui un regard que Jçijij

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Couteau suivit avec étonnement, et ajouta avec le même ton hypocrite :

— Et qu'ils pardonnent à ceux qui dans leur folle témérité ont eu un moment la pensée de pénétrer dans ces sombres mystères.

Jean Couteau tressaillit et se leva, car la manière dont avait parlé le baron et dont il avait regardé autour de lui semblait montrer que M. de la Roque croyait parler à des esprits comme s'ils étaient présens.

— Monseigneur , reprit-il alors d'une voix émue', avez-vous donc aussi été témoin d'ap-

paritions extraordinaires? Avez-vous entendu la voix de ceux qui ne sont plus ?

— Mon pauvre Jean Couteau, reprit le baron, il y a toujours plus d'avantage à se taire qu'à parler, selon la maxime favorite du vieux comte de Frias, maxime arabe, qu'il avait apprise en Afrique lorsqu'il était gouvernem' rf^5 présides.

— Et cette maxime? dit Jean.

— C'est , reprit le baron , que la parole est d'argent et que le silence est d'or.

Jean Couteau regarda le baron avec effroi ; il crut un moment que M. de la Roque savait

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exactement ce que l'ombre de Pastourel lui avait dit, car celte phrase e'iait assez bizarre pour qu'elle ne se reproduisit pas seulement par le hasard du discours.

— C'e'taitlàj dites-vous, la maxime favorite du comte de Prias?

-r-Oui, Jean.

— En ce cas, c'est aussi la maxime favorite des morts, car Pastourel me Fa re'péle'e aujourd'hui.

— Pastourel ! reprit îe baron , Pastourel t'a répété cette parole ?

— Oui, monseigneur, dit Jean, et comme un ordre auquel je ne désobéirai pas.

Le baron parut devenir tout-à-fait pensif, et après un long silence il dit au chasseur :

— Mon pauvre Jean, tu dois te soumetlre , garde ton secret; il ne faut pas irriter les morts. Mais ne parlons plus de ces choses auxquelles il nous est défendu de rien comprendre. Jean, je partirai demain pour Toulouse ; veux-tu m'y accompagner?

— Monseigneur, je ferai ce que vous m'ordonnerez.

— Eh bien! puisqu'il me reste encore un serviteur dévoué, tu viendras avec moi.

lOO LB CHATEAU

—OÙ VOUS irez, j'irai , monseigneur; mais ne craignez-vous pas d'aller vous mettre, comme on dit, dans la gueule du loup? L'arrestation du conseiller Barati sera peut-être aux yeux du parlement un crime pour lequel il pourra vous faire punir.

— Barati m'a donné sa parole que toute cette affaire était arrangée.

— La parole d'un homme de robe est-elle sûre?

— Elle sera ce qu'elle sera, dit le baron avec impatience; je partirai demain pour Toulouse, Tu peux te retirer.

Jean Couteau se leva et sortit de la chambre de son maître; mais comme il passait dans une des salles qui la préce'daient, il vit une longue figure blanche s'approcher de lui, et une voix basse lui jeta dans l'oreille ces mêmes paroles qu'il avait déjà entendues : « La parole est d'argent et le silence est d'or. » Au même instant il se sentit saisir la main , et on y laissa une bourse. Jean poussa un horrible cri d'effroi qui appela le baron. Celui-ci le trouva à genoux , la face contre terre et se frappant la poitrine. La bourse était à terre devant lui.

— Qu'est-ce donc? lui dit le baron.

Jean répéta la sentence fatale d'une voix

tremblanlc et en montrant la bourse du doiat. Le baron la ramassa et yit qu'elle était remplie de bons et loyaux doubles louis. Un sourire de joie parut sur ses lèvres, mais il prit un ton humble et alarme', se signa dévotement et répartit :

— Le château est la proie des damnés. Je n'y passerai pas une nuit de plus ; viens, Jean; viens.

Le chasseur se laissa entraîner par le baron sans savoir où celui-ci le conduisait , et ce ne fut qu'au moment où le vieux gentilhomme le poussa dans le fameux chenil où avait été enfermé Galidou, qu'il entendit le baron lui dire à voix basse ;

— Tu peux dormir ici^ nos chiens ont la dent trop bonne pour que les revenans viennent s'y frotter.

— Que Toulez-Yous dire , monseigneur?

— Je te l'expliquerai demain, dit le baron.

11 le fit monter dans la soupente et referma lui-même la porte du chenil , dont il garda les clés ; puis il se retira.

Le lendemain matin, le baron vint lui-même délivrer Jean Couteau et lui demanda comment il avait passé la nuit,

—Ma foi, lui répondit celui-ci, vous aviez

raison, et rien n'est venu troubler mon sommeil.

— Et vous , monsieur le baron ?

— Moi, reprit le vieux gentilhomme d'un ton sardonique, j'ai trouvé plaisant d'aller coucher dans la chambre de ma femme.

— Ah ! fit Jean Couteau , et il ne vous est rien arrivé ?

— Rieii qu'un mauvais rêve , dit le baron , attachant un regard perçant sur Jean. J'ai cru voir Paula qui s'enfuyait avec don José.

Jean ne put bien cacher son trouble, et

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croyant détourner les soupçons en changeant de conversation , il reprit :

— Et l'enfant, la laisserez-vous au château?

— Non point, non point, dit le baron. Dès hier je l'avais envoye'e à mon frère d'Auterive pour mettre Ghalotîe à l'abri des esprits ma lins. Mais dépêche-toi; mes chevaux sont prêts, et il faut que nous soyons ce soir à Toulouse.

Jean Couteau, avant de partir , voulut voir quelques uns des gens du baron à qui il avait à faire , disait-il , ses adieux , ne sachant s'il reviendrait jamais d'un voyage si lointain; mais le baron ne le permit pas, et le palfrenier

iOÙ

qui tenait la bride du cheval de Couteau , lui dit tout bas :

— Ce que tu demandes est inutile ; le baron les a tous fait partir dans la nuit, et Dieu sait où il les a envoyés !

—Au diable, chez qui il me mène peut-être, murmura Jean.

Ils partirent imme'diatement et prirent la route de la capitale du Languedoc.

Nous profiterons du privile'ge des romanciers pour faire cette longue journée de marche en quelques secondes, et nous arriverons à Toulouse précisément à l'heure où le baron

DES rYnÉNÉES. 16T

quittait le château de la Roque, et nous irons sur-le-champ chez Barati;

Le conseiller ëtaît dans une grande pièce hoiséc , éclairée par une large et haute croisée qui y répandait un jour abondant. Il était cssis devant une vaste table coaverte de pa-

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piers, la tête penchée sur la poitrine, les sourcils contractés;, le visage pâle et défait. Une jeune fille d'une beauté rare, les deux mains appuyées sur la table, et regardant Barati avec une tendresse inquiète, lui dit doucement :

— Eh bien ! mon père , que dois-je dire à cet étranger oui demande à vous parler ?

— Quelle est sa figure? quel est son âge? dit Barati.

— C'est un homme de soixante ans environ , d'une figure douce et majestueuse.

— Ce n'est pas lui , dit Barati en secouant

la lête ; et cependant , Clémence , lu dis <;u'il a parlé d'une date...

— Oui, mon père , reprit Clémence ; comme vous aviez fait dire que vous ne vouliez recevoir personne , cet étranger a voulu me parler : — « Aucun de vos gens, m'a-t-il dit, ne veut aller annoncer ma visite à M. le conseiller, sous prétexte qu'il n'est point chez lui. Il y est, je le sais. A minuit il est arrivé de la montagne. S'il dort , éveillez-le , et diteslui qu'un de ceux qui ont le secret de la date qui lui a été rappelée au château de la Roque, désire instamment le voir. »

— Un de ceux j! . . . murmura Barati d'une

voix sourde. Ils sont donc plusieurs qui le savent !

— Puis , reprit la jeune fille , comtne je paraissais hésiter encore , il a ajoute : « Ne craignez point que voire père se fâche de ce que vous aurez troublé ses occupations ou son sommeil : au contraire , il vous en saura bon gré. »

Le conseiller semblait en proie à la plus violente agitation. Il se leva et dit vivement :

— Eh bien! cet homme vous a trompée.

(Clémence ; je n'ai le temps de recevoir personne. A peine arrivé ici, j'ai trouvé une lettrp 'In parlement qui me demande un rap-

port sur l'affaire pour laquelle je suis allé à la Roque. Je ne puis recevoir cet étranger.

— Je vais le lui dire. . . .

— Ajoutez , fit le conseiller en se levant et ou marchant avec agitation , ajoutez que je ne sais ce qui! entend par cetle date qui m'a été rappelée hier. J'ai entendu citer vingt dates par des intrigans qui veulent s'introduire dans une maison respectable , sous prélexie qu'ils savent... des secrels... Enfin , cet homme.... je ne veux p:is !e voir.

— J(.^ vais lui porter voire réporise , dit Clémence'; mais jo crois qu'elle Tatïtigera beau-

coup, car il avait l'air fort désireux de vous parler.

— Non, non, dit Barati , je ne veux pas !

La jeune fille sortit , mais à peine la porte était-elle fermée que Barati retomba comme anéanti sur son siège et la tête dans ses deux mains.

— Oh ! s'écria-t-il , tandis que ses dents claquaient de rage , vingt-cinq ans d'honneur, de courage , de sacrifices ! rien ne m'aura servi ! Et pourtant, c'était justice! Et parce que je me suis vengé , je serai traité comme dn criminel ! Et je me trouve à la merci d'un fou furieux, que sais-je ! du premier venu!

DES PYRÉXÉES. 117

Car cette homiiiequime demande, quel est-il? que sait-il?

Alors , se levant soudainement , il rouvrit la porte pour rappeler Clémence ; mais il n'était déjà plus temps : elle avait traversé le salon qui précédait le cabinet de son père , et celuici put l'entendre qui répétait exactement à l'étranger la réponse qu'il l'avait chargée de lui transmettre.

Cet homme laissa échapper quelques sourdes exclamations de mécontentement , et finit par dire :

— Eh bien ! je reviendrai dans deux heures , et fasse Dieu que ce ne soit pas trop tard,

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ni pour lui ni pour nous , si toutefois je puis revenir. Mais comme j'avais prévu le cas où je ne trouverais pas votre père dans sa maison . j'avais préparé ce billet pour lui. Veuillez le lui remettre.

Celte circonstance retint Barati, qui était prêt à aller dire à cet homme qu'il était disposé à l'entendre.

Ce billet, pensa-t-il, me dira ce que je dois craindre, et je n'aurai pas eu l'air de céder à une menace , car on a voulu m'épouvanter.

Clémence reçut le billet, et l'inconiui reprit :

— Qu'il fasse exactement ce qui est recommandé dans ce billet ; qu'il le fasse pour sauver des hommes qui ont pu le perdre et qui ne l'ont pas voulu.

Barati écoutait et cherchait à reconnaître cette voix qui avait un léger accent étranger, mais elle ne lui rappela aucun souvenir. Clémence , à la dernière phrase de cette inconnu , laissa échapper une exclamation d'effroi ; mais celui-ci continua aussitôt : f^

— Quant à vous , ma belle enfant , qui avez été si empressée d'être agréable à un étranger , prenez , je vous prie , cet anneau , et rappelez-vous bien ce que je vais vous dire : si , d'ici à quelques jours , aujourd'hui peut-être.

VOUS VOUS trouvez dans une position telle que vous ne puissiez demander secours ni appui il aucune personne de votre iamille, allez dans l'égiise de Suint-Saturnin un vendredi soir, à l'heure du salut, et levez vers, l'autel la main où vous porterez cette bague, en disant à haute voix : « Seigneur de miséricorde, venez à mon aide. » Peut-être s'y trouvera- 1-il quelqu'un qui vous entendra.

La jeune Clémence avait conside'ré la bague, qui était d'une grande beauté et paraissait d'un giand prix, mais elle retira sa main quand l'étranger voulut passer l'anneau h son

doigt.

Garck?. ci-i iuineau , moMsîeu?'. O'^oiquc

votre âge soit assez avancé pour que je ne voie dans ce présent que la bienveillante générosité d' an vieillard , je vous paraîtrais bien légère si je l'acceptais, surtout moi, qui suis fille d'un magistrat.

— il est inutile d'en parlera voire père, mon enfant.

— Monsieur, je ne l'accepterais pas sans le dire à mon père ; et si je le lui disais , il me défendrait de Vaccepler.

— Eh bien! mon enfant , lui diil'ciranger, ne vous souvenez que de mes parole ^ ; ne les dédaigna?- paB comuiA ce présent.

122 LE CUATEAi;

— A moins que Dhm ne le rappelle à lui , monsieur, di! Clémence, je trouverai toujours l'appui de mon père , car je tacherai toujours d'en demeurer digne.

— Il est permis à chacun d'avoir toi en sa vertu, mon enfant, mais celui qui a foi en sa fortune est un insensé. Votre père peut vous manquer sans que Dieu le rappelle à lui ; et cela plus tôt que vous ne le pensez , peut-être.

— Vous me laites peur . monsieur , dit Clémense d'une voix émue ; mon père est-il menacé de quelques dangers que vous sa-» chiez ?

— Il y a toujours un danger qui pèse sur la tête de tout homme , mademoiselle : c'est

raveugiement qui le perd lorsque , arrivé au comble de ses vœux, il dédaigne les averlissemens qui pourraient le sauver ; mais Dieu a sans doute voulu qu'il en fût ainsi afin que le jour de la justice arrive pour les plus forts comme pour les plus habiles.

— Monsieur , dit Clémence avec une légère colère dans l'inflexion, vos paroles, quoique obscures, ont un semblant d'accusation contre mon père ; je ne puis ni ne veux en entendre davantage.

— Comme il vous plaira., mademoiselle.

Durant cette convcîsalion , qu'il avait suivie avec une vive anxiété . Barati avait été

dix fois sur le point d'interrompre l'entretien et de recevoir cet étranger ; mais il eût fallu , d'une part, revenir sur sa résolution , et c'eût été montrer une crainte qui eût justifié aux yeux de sa fille la puissance de cotte date qu'il avait prétendu ne pas connaître. Il eût fallu aussi montrer clairement qu'il était aux écoutes , ce qui était de beaucoup trop indigne du caractère d'un magistrat.

il attendit donc que l'inconnu fût parti; mais à peine se fut-il éloigné qu'il lui sembla que sa iille élait bien lenie à lui apporter le billet qui lui avait été remis , et dès qu'il l'eut oUre ses mains, il donna lonlre qu'on- reçût cet homme s'il se représentait, et congédia Ba fille j qui , le regard iixé sur lui , s'éion-

DES PYRÉNÉES. l25

nait du trouble qui , malgré tous ses efforts , se naontrait sur son visage.

Barati pâlit devant ce regard , et avec une violence qu'il n'avait jamais montrée à sa fille, il lui dit:

— Ne m'avez- vouspas entendu, Clémence?

Suis-je donc un homme déjà condamné , que ma (ille même ne m'obéisse plus !

Clémence . à qui les paroles de Télranger avaient déjà donné une vague inquiétude , voulut dire un mot, mais une nouvelle injonclion de son père , [>lus impérative , la força à se retirer.

Dès que Barali fut seul, il ouvrit le billet , «lans lequel il s'attendait à trouver l'explication de ce qui lui arrivait^ mais il resta stupéfait en voyant qu'il se rapportait à un sujet qu'il avait le droit de croire complètement étranger au souvenir de la date qu'on lui rappelait. Ce billet était ainsi conçu :

« Il y a cinq ans , une cassette recouverte de peau de chagrin et ornée de cuivres dorés vous a été remise par un homme à qui vous avez promis de la remettre à sa première demande, ou, s'il ne pouvait venir la réclamer lui-même , de la détruire quand ii vous écrirait une phrase convenue entre lui et vous. Cette phrase , la voici :

D£S PYRENKES.

« La parole est darifcni, mais le silence est d'or. »

» Si vous avez lemi voire parole , la cassette doit se trouver sur le derjiier rayon de votre bibliothèque. Je vous rappelle cette circonstance si vous l'avez oui)iiée, car uwq heure perdue à la recherche de ce trésor peut vous perdre en même temps que ceux qui l'on lait déposer entre vos mains, et n'oubliez pas la date du 20 novembre ! »

Barati froissa le billet , et une sorte de fureur insensée s'empara de lui à l'idée d'être forcé d'obéir à cette injonction sans que luimême eût aucune garantie contre ceux qui tenaient sa vie et son honneur entre leurs

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mains. Il se demanda s'il ne lui était pas permis de chercher à connaître, au moins pom^ sa défense , le secret des hommes qui possédaient le sien , lorsqu'il entendit frapper avee force à la porte de son hôtel.

Barati pensa que c'était l'étranger qui revenait comme il l'avait promis, et il en éprouva un vif sentiment de joie. Mais à l'instant môme , cet orgeuil qui lui avait fait refuser la porte à cet homme, s'empara encore de lui.

Montrer que celte date fatale avait pu le troubler , c'était avouer le crime qu'elle rappelait, et Barati ne l'eût pas avoué au milieu des plus hoirii^les tortures.

Tout son courage lui revînt, et une décision soudaine remplaça sa terrible incertitude ; il ouvrit la bibliothèque , non pour y prendre la cassette qui s'y trouvait, mais pour s'emparer d'un poignard qu'il cacha sous son pourpoint , et se remettant à sa place , devant le bureau sur lequel il travaillait, il disposa quelques papiers, et la tête basse , la plume à la main, comme un homme profonde'ment préoccupé , il attendit que l'étranger lui fût annoncé.

Malgré cette apparente comédie d'indiirérence , ce qui avait rapport à cet homme l'occupait si exclusivement qu'il écrivit, sans s'en apercevoir, ïndate fatale ; 20 novembre 16...

A ce moment, la porte s'ouvrit, et un huissier annonça d'une voix retentissante :

130 I.R CBATEAV

Hi. •■■■•.

— Monsieur le président de Fourvières !

Cette visite si soiKlaiiiement annoncée, et annoncée de cette manière (car ce n'était que dans le cas où les membres dn parlement allaient dans une maison comme magistrats, en mission solennelle , qu'ils se faisaient accompagner d'un huissier, devant lequel toutes les |X)rtes s'ouvraient , sans qu'on prît le temps de prévenir les habitans de la maison) ; celte visite, dis-je, ainsi annoncée au moment où Barali en attendait une si diftérente, le frappa d'une telle terreur et du ne telle surprise qu'il s«e leva tout à coup pfde et tremblant comme un coupable qui voit entrer son juge.

Le président de Fourvières était en robe.

DES PTR^NéES. 131

W#M?i!MP»v îfer ifti

C'était un homme cîe cinquante ans, au visage hautain et cruel ; il y avait, dans sa personne comme dans celle de Langloîs, de l'oistaii de proie, si ce n'est que, chez le président, cette ressemblance temiit de l'aigle , et que, chez l'écrivain, elle se rapprochait du corbeau.

11 s'arrêta un moment sur la porte et jeta un rapide regard dans le <?abinet de Barali , comme s'il s'attendait à y trouver quelqu'un. il ne montra pas sa surprise de le rencontrer seul , mais il remarqua le trouble du conseiller ot l'examina un instant de ses yeux perçans.

C'en était as^^ez pour que Barati, qui venait de'volr entrer chez !ui l'homme qn'il détestait

iZ2 I.E CHATEAr

le plus au »iori(]e et qu'il savait être son ennemi acharné , comprît qu'un grand danger le menaçait et ({uc M. do Fourvières l'avait sans doute fait naître. La hauteur insultante du regard du président! en avait suffisamment averti.

A ce moment , et en présence de cet homme qui était son supérieur , mais dont il méprisait la science douteuse et les mœurs plus douteuses encore , le conseiller , sans savoir de quel coté il allait être frappé , retrouva aussitôt cette ferme énergie dont nous l'avons vu donner dos preuves chez le baroîi de la Roque. ÎI rendit avec un profond dédain le salut qui lui fut adressé avec une insolence rare. Barati montra du geste un siégea M. le

préftifjent j leprif >à piaœ e^f port;i nôf lai rp regard froid '^l .ligu qui avait perop les mystères des rrinics les; pins ténébreux.

Le président en fut troublé un moment , mais il leprit des forces dans la supériorité de son rang , et dans le pouvoir que iui donnait sans doute la mission dont il était chargé.

Barati ne prononça pas une parole et il atteudil.

Le président , qui pensait (|ue le conseiller Ini demnnderait dès r.ii.^o'd le Hjoiif île sa vi ôile, et <pti av.'ïii. pr>^p:»f'' sa îî^poî)>>r ii eau*? qiH'fttiOT! . iTt^'iidiî d<> hOli r-ôté. de fac;sjîi qu'il

en rébuUa \)n nîOT»?ent de silency complet qiii

ÏBh LE CHATEAU DES PYBÉNÉISS.

eût été comique si le visage et l'expression de ces deux hommes n'eussent annoncé qu'il allait se passer quelque chose de giave entre eux.

EnCii, io président, voyant que Br»ra!i ne se décidait point à iompre lo silence, omoiouçî^

en ces Ifi'niH.^!

— Ma vîsîie vous étonn". ni^n.-iif^.w»-?

1Ô8 l>E r.UATEAU

— Vous ne pouvez en douler, monsieur le préaident.

— Je vais vous en dire le sujet.

— C'est ee que j'attends.

— Vous êtes arrivé hier soir du château de la Roque ?

— Celte nuit, monsieur, à deux heures précises.

— La chambre des enquêtes s'assemble h six heures du matin j et vous n'y êtes pas venu ?

uns PYKÉNÉES. 139

— La chambre des enquêtes n'a pas fait Ireiile lieues à cheval en deux jcmrs.

— Vous deviez, d'après ses ordres, lui remettre le rapport de tout ce qui s'était passe au château de la Roque imm édiatement après votre arrivée.

Sans être précisément i rassuré en voyant Tentrelieu porter sur ce suijei, le conseiller se senlit plus fort; il crut dtniner que le coup que voulail lui porter M. de Foui-vières n"avaiî aucun rapport avec les craintes qui l'agitaient un moment a vanl son arrivée ; et usant vis-à-vis de coiui-ci de |a tactique qu'il eût employée visîwvis de l'élranger, c'est-à-dire Tassurance la plus parfaite et le dédain de

unrbantoiir jndé.'inissMbl'' : s»} regard Si^mbla p«Mi<'irev jnsqurOîne; hî fnn'i deJa vôritéi|u'on voulnî» hil vaoUer. et il l'rp.'iriii :

— Ln ohaaibr^ des eiiquêics a pris soin de se passer de mon rapport on madjoignant maître Laiiîjçlois p'Uur révéler turit c<' qui a pu sr' dire, et se lairti au eliàteau de la Roque : <iîe a t>OT) prnet'S-verbid dans les mains em'a pjîs alipiid» îiion rapjMirt.

Le présideni seiabla d'abord interdit, mais il -e H iVHl ;in^;>ih>f.

— Cela pHune. irion?»''»!?-. qu Uit oUi< i»^r

DES ;pvaÛNBEs. 141

inférieur du paHement vouï^ a donrië rexeiaple de la manière dont on remplit son devoir.

Le regard que l»aratl ailaclia sur le président, le sourire qui accompgna ce regard et ic fon dont il répliqua eussent sufti pour engager un duel à mort entre deux liomnies qui eussent porté l'épée mais il ne fit que donner plus de rage à la haine de ces deux hommes.

— -La chambre des «'uquôtes a~t-elle lu le procès-verbal de maître Langîols 'l

— Jailu, monsieur, répondit sévèromenl M. de Foui'vières.

— La chambre assemblée Ta-t-elle lu?

— Elle Ta lu, monsieur.

— Et la chambre a trouvé que je n'eusse pas suffisamment rempli mon devoir et que... votre protégé, maître Langlois, m'a donné l'exemple de la façon dont je dois m'y prendre?

— Le président se mordit les lèvres et répartit avec une colère mal déguisée :

— La chambre a élé étonnée...

— A été étonnée ? reprit Barati, en répétant les mots de M. de Fourvières n\ee nne inflexion de doule.

DES PYRÉN&fiS. \UB

— La chambre a regretté que la fatigue que v6ùs aVëi; prouvée ne vous permît' bas de vous présenter immédiatement, eî rom.mô elîe ne veut pas remettre à demain à venger l'outrage que le parlement a reçu dans votre personne, elîe m'a chargé de venir m'enquérir des faits près de vous.

Barati, à son tour, se trouva serré de très pîès. Il n'avait pas voulu accepter la forme impertinente que le président de Fom*vières avilit voulu donner à la mission dont il avait été chargé, et il 1 avait forcé à lui restituer le caractère grave et décent qu'une pareille démardm avait dû recevoir du parlement ; mais il sp trouvait f)Osé tolit ;i coup ?nir un terrain

ill4 tR CHATEAU

quMl savait «langcrcux ei qu'il oui voulu préparer à sa guise.

Si Ton veut bien se rappeler qu'il avait été enjoint à Barali ; par l'organe du baron de la Roque, d'éviter que le parlement ne prît des mesures contre le vieux gentilhomme et surtout n'envoyât aucun agent dans son château, on comprendra aisément ce que celte question avait pour lui d'embarrassant.

Barali ne doutait pas qu'il ne parvînt à assoupir cette affaire, mais pour cela il lui eût fallu le temps de voir en particulier chacun de ses collègues, de les endortriner les uns après les autres sur le résultat qu'il avait obtenu à la Koque , de leur montrer comme un man-

que d'hospitalité l'emprisonnement auquel il avait été soumis, et de leur persuader qu'à part un peu de résist^lnce, il avait suffi de l'apparition d'un membre du parlement pour faire obéir immédiatement le vieux baron.

En effet, du moment que le coupable avait satisfait aux plaintes des labricans, et que ceux-ci avaient accepté le paiement des dommages qu'ils avaient souffert, Barati, passant sous silence tout ce qui lui était personnel, eût facilement démontré à ses collègues l'inutilité de donner suite à un procès où il n'y avait plus de plaignans. Et certes, il eût réussi dans ce projet s'il avait été le premier entendu; mais la remise laite par Langlois du procèsverbal des faits qui séiaient passés au château, X. II. 10

1^^ T-E r.HATEVU

remise faite eu dehors do tous les usages, semblait rendro impossible cet arraugemeul, et enlevait au conseiller lout espoir d'obéir aux exigences de ces cires inconnus qui avaient attaché le saint du baron et celui de Barali, à la condiiion que le parlement ne ferait point visiter le château de la Roque.

Le danger se présentait sous une autre face.

Cependant la queslion était directe et il i'ailait y réjtondi'e. Le cuiiseiller essaya de l'esquiver par un subterfuge assez vulgaire et qui consiste à accuser.

— Ainsi doncj ropril-il (i'un ton hautain, la

DES PYRÉNÉES, IZj"

chambre des enquêtes se croit suffisamment infoi'uiée par le procès-verbal incomplet d'un de ses écrivains jurés! En vertu d'un pareil acte la chambre veut poursuivre une affaire dont elle m'avait remis la conduite!

— Pardon, monsieur, reprit le président avec l'autorité non pas de l'homme, mais du supmeur, pardon, le parlement ne se croit pas suffisamment informé puisqu'il m'envoie près de vous pour prendre des renseignemens. Il ne veut pas donner suite h une aiTairc dont il vous a laissé la couflnile, puisqu'elle est arrangée au çfvé <le foutf^s les parties. Mais le parlement ne veut pas que l'un de ses memj)res, par une c ~nd;srondanre ('onp;!})]e ou in-

148 LE ClIATEAC

léressée, laisse compromettre son autorité, sa toute-puissance, sa souverainelé.

— Je croyais, dit Barali qui avait peine à contenir la colère qu'il éprouvait à se voir ainsi forcé dans ses derniers retranchemens par un homme qui faisait profession de le haïr, je croyais, reprit-il d'une voix méprisante, avoir montré que je ne laissais pas insulter le parlement dans ma personne.

— C'est vrai, monsieur, vous avez dignement parlé et agi dans la soirée oi^i vous avez été condmt chez M. de la Roque ; on ne vous l'eproche rien à cet égard, mais vous avez été soumis à une violence matérielle à laquelle il

DES PYRÉNÉES. ih9

est certain que vous n'avez pas pu résister, et qui ne doit pas rester inpunie.

— Monsieur le président, répartit Barati, je fais une grande différence entre un projet arrêté,par un homme joiiissantde toute sa raison, d'insulter notre souveraine compagnie, et les comédies burlesques d'un fou; et, pour ma paît, je n'ai vu nulle injure...

Le président regarda h son tour Baraîi d'un air de dédain et lui dit :

— Ah ! vous ne voyez aucune injure dans ce qui vous est arrivé ! H est possible qu'il n'y en ait pas pour voire personne, car une fois votre rôle de magistrat achevé, du moins à

150 LE CIIATEAIt

voire avis, vous avez eu avec M. le baron do la Roque un entretien sans doute fort amical'^ mais le parlement se croit insulté, et....

A ces mots Barati se leva et répondit gravement :

— Monsieur le président, il est inutile d'aller plus loin ; il y a dans tout ceci une déiioncialion l'ormelle contre moi ; il y a, dans la façon dont on agit envers moi, plus d^injure personnelle que le parlement n'en peut jamais recevoir. Je refuse de répondre plus long-temps, et j'attendrai l'accusation qu'on a portée contre moi.

Barali crut mettre un terme à la discussion

DES p-VttÉNÉES. I5l

pîir celte solennelle déclaration ; mais il dut comprendre qu'il s'était trompé en croyant qu'il ne s'agissait que des faits relatés dans le procès-verbal de Langiois, lorsqu'il vit le président garder sa place et lui répondre avec une ironie cruelle :

— II n'y a pas d'accusation, monsieur, il y a au contraire prévenance, procédés de la part de la chambre. Des laits sont venus à sa connaissance ; elle n'a voulu les admettre comme vrais qu'autant qu'ils seraient reconnus par vous, et comme elle savait que votre rapide voyage vous mettait dans l'impossibilité physique de venir lui eu rendre compte, elle m'a, je vous le dis encore , chargé de venir m'en

enquérir près de vous. Que trouvez-vous d'injurieux à cette façon d'agir?

— Monsieur de Fourvières, dit le conseiller en se détournant pour cacher le trouble qui s'emparait de lui , je ferai mon rapport à la chambre de vive voix ou par écrit, comme elle l'entendra.

— Monsieur le conseiller, dit le président en se couvrant , la chambre a entendu que vous me le fassiez à moi, et h l'instant même.

Barati resta confondu, il s'agissait à ce moment pour lui de se mettre en révolte ouverte contre ]e parlement, ou de reconnaître des faits qui amèneraient nécessairement contre

le baron de la Roque les mesures qui avaient été annoncées comme devant être sa perte et celle de Barati. En effet, si ces mesures étaient prises, ne l'avait-t-on pas menacé de la révélation dun secret qu'il croyait enseveli dans la tombe, et qui se rapportait à la terrible date du 20 novembre ?

Il jeta un moment sur le président un de ces regards funestes qui semblent chercher l'endroit où l'on voudrait poignarder celui, qui est devant nos yeux ; sa main chercha instinctivement l'arme qu'il avait prise pour un autre , et il eut tellement peur du sentiment qu'il éprouvait , (ju'il s'éîoigna vivement du président. Il fit quelques pas dans son cabiuet , et, après avoir réilécbi durant

154 1>E «niATKAt;

quelques minutes , il plia un moaient son orgueil , il souîuit sa haine au pouvoir qui le dominait, et répondit avec une déférence forcée :

— Monsieur le président, je nesais pas même comme magistral accabler les vaincus. M. de la Roque s'est exécuté loyalement , et la majeure partie de sa fortune sera employée au paiement des indemnités consenties par lui , et acceptées parles plaignans.

D un autre côté, à celte humiliation, à cette ruine se joint im malheur domestique don! l'atteinte a été pour lui aussi cruelle qu'inattendue. Je n'ai pas voulu, je neveux pas ajouter à cette infortune une dénoncia-

tion qui achèverait la perte d'un gentilhomme estimable sous beaucoup de rapports.

Voilà la cause du silence que je voulais garder, voilà pourquoi je ne veux pas ajouter l'autorité de mon témoignage aux faits qui vous ont été révélés.

— Vous les reconnaissez donc pour vrais?

— Je n'ai point connaissance de ce qu'on vous a raconté.

— Faites votre déposition . et nous jugerons de la concordance avec celle que nous avons entre les mains.

156 LE CUATEAU

— Ainsi, monsieur j s'ccria Barati, qui comprit alors qu'il y avait un parti pris de pousser celte affaire jusqu'au bout, moins contre le baron de la Roque que contre luimême ; ainsi , monsieur, on mettra ma parole enparalîèle avec les allégations d'un homme comme maître Langlois !

— Je ne sais ce qu'on pensera de la valeur de ces allégations si vous les déclarez fausses , mais pour cela il laut que vous répondiez.

Barati éprouva encore un de ces transports où l'on peut tuer celui qui , vous tenant entre sesmaiiis, se joue de la rage impuissante qu'il AOiis inspire; mais il domina encore une fois

ce sentiment et haussa les épaules. Le président reprit alors d'un ton irrité :

— Avez-vous été, oui on non, contraint par la force de vous rendre au château de la Roque ?

— J'y suis allé de ma volonté , je l'ai proclamé tout haut dit Barati. qui marchait dans son cahinet.

— Sans doute ; mais ne couvriez- vous pas ainsi la nécessité où vous étiez d'obéir à une injonction armée ?

Monsieur, si je n'avais cru faire mon devoir en allant au château de la Roque, je serais

morl à la place où j'ai rencontré les émissaires armés du baron , et il a fallu un ordre formel et répété de moi pour que maître Langlois, lâche comme tous les délateurs , ait consenti à m'y suivre.

— Vous avez donc trouvé des hommes armés qui vous ont ordonné de vous rendi'e au château.

Barati lit un mouvement de colère en voyant avec quelle adresse M. de Fourvières s'emparait d'un mot qui lui était échappé. Celui-ci s'en aperçut et reprit d'un air ironique :

— Cela résulte de vos paroles. Pins lard

1)î;s pyrénkks. ^ 159

n'avez-vous pas été eînprisoiiné, si bien emprisonné, que la baronne de la Roque vous a ofieit de vous faire évadei' , et que vous ave/ noblement refusé pour remplir jusqu'au bout votre devoir , malgré tous les dangers auxquels il vous exposait ?

— En vérité, monsieur, reprit Baraïi en sefforeant d'imiter le ton de raillerie du président, on dirait que j'ai bravé le supplice , la lorîure, la mort. Ce maître Langiois est d'une telle poltronnerie qu'il a pris une eliambre basse pour un cachot, un mauvais lit pour le grabat d'un condamné , et quelque laquais du baron pour un bourreau !

— Vous ne répondez pas, monsieur, re-

160 •% I.K CDATEAU

prit le président. Personne ne doute de votre courage et de la poltronnerie de maître Langlois; mais, parce que vous n'avez rien vu d'effrayant dans les ridicules apprêts du baron, cela ne prouve pas que M. de la Roque n'ait eu le désir de vous intimider. Et, en vérité , monsieur, je serais presque tenté de croire qu'il y a réussi d'une façon ou d'une autre , en voyant avec quelle persistance vous éludez mes questions et vous cherchez à atténuer des faits dont la gravité appelle une éclatante réparation.

Le sentiment qui avait déterminé Barali à ne pas recevoir l'inconnu qui s'était présenté chez lui le matin était la crainte vaniteuse de paraître céder à une menace. M» de Fourviè-

DÉS PYKENfiis. ^^^

res, en accusant le conseiller de s^être laissé imposer la retenue qu'il montrait à dénoncer M. de la Roque , lui rendit cette susceptibilité imprudente , et oubliant que depuis une heure il tachait d'échapper à la nécessité de confirmer l'accusation de Langlois , il répondit anssitôt :

Monsieur le président, j'ai eu pitié du baron de la Roque , mais je n'en ai pas eu pem- , et je n'en ai point peur en ce moment. Tout ce dont vous l'accusez est vrai, mais j'ai voulu pour ma part ne pas pousser le parle- • meut dans une affaire où il ny a guère que du ridicule dans linsulte , et qui ne peut être que ridicule dans la réparation. Ne vous attendez

donc point à ce que je fasse un rapport dans

LE cn.VTEVU

le sens que vous exigez. Koii, monsieur; je laisse à d'aiUres à poursuivre de telles niaiseries.

Le pre'sident de Four>\èr>:s se leva a :oa loiiF; et dit à Barali :

— Rassurez-vous, monsieur, l'affaire sera grave, et plus grave que vous ne pensez. Au nom du parlement , je vous anr.once que vous êtes mon prisonnier !

Barali recula à celte déclaration, et s'ccria avec une surprise époiivanlée :

— Piisonnier! moi, monsieur? Et pour quel ciime? Sous quel prélexle?

DES rYnÉ.%ÉEs. 4^BÛ

— Vous le devinez, monsieur.

— Je suis du parlement, monsieur, dit avec hauteur Barali , de ce parlement qui A brisé dans celte ville l'infâme tribunal de l'inquisiliou , et cela (vous vous le rappelleriez , monsieur de Fourvières, si vous saviez ce qui a surtout bonorë noire compagnie) , cela, clis-je, parce que ce tribunal inique disait aux accusés qui demandaient quel pouvait être leur crime, qu'ils devaienllien le savoir.

Le président ne répondit pas, et Bnratl reprit:

— Combien de temps me laissc-l-on pour meure ordre à mes affuiies ?

— Le parlement n'a pas jugé nécessaire , dit M. de Fourvières, de vous laisser de temps. Les affaires dun honnête homme sont toujours en ordre; il n'y a que ceux qui ont quelque chose à cacher qui ont besoin du temps que vous demandez. Vous allez suivre immédiatement l'officier qui est dans votre antichambre ; il montera avec vous dans mon carrosse et il vous conduira au Capitole.

Toute l'énergie de Barati tomba à cette sévère déclaration. Il pensa à la fois aux menaces des êtres surnaturels du château de la Roque et à cette cassette mystérieuse qu'on hii avait ordonné d'anéantir. Il se crut perdu sans savoir comment, et si c'eût été tout autre qu'un ennemi implacable qui eût été

devant lui , il serait descendu jusqu'à lui demander une heure de grâce.

Mais la conviction qu'il avait de l'inulililé de cette démarche le sauva de montrer cette faiblesse, et il se disposait à obéir machinalement a l'ordre du président, lorsque Clémence, qu'avaient alarmée les singulières paroles de l'inconnu , le trouble de son père et l'arrivée de M. de Fourvières , accompagné d'un officier, entra, contre sa coutume, sans être appelée , et dit au conseiller :

— Mon père , je viens de voir à deux pas de la maison l'étranger qui est venu ce matin.

M. de Fourvières toisa Clémence d'un regard sévère qu'il reporta ensuite sur Barati.

163 LB CHAT E. vu

« Estrce l'office d'une jeune fiUc^ disait ce regard , d'annoncer les visiteurs dans la maison de son père ? La curiosité l'a-t-ellc poussée h cela, et son père la survcillc-t-il si mal qu'elle ne sache pas mieux les règles du savoir-vivre ? »

— Je ne puis recevoir cet homme , que je ne connais pas , dit le conseiller appuyant sur ces mots.

— Et votre père ne peut plus recevoir personne, reprit M. de Fourvières. Dites cela à vos gens, mademoiselle 5 c'est leur devoir de répondre aux visiteurs comme de les annoncer.

Dzs pvniÎAÉES. 167

A cette époque, une jeune fille comme Clémence savait recevoir avec respect les remontrances des personnes plus àge'es qu'elle , et la pauvre enfant salua M. de Fourvières en baissant les yeux ; mais elle fut très étonnée de ne pas entendre son père répondre pour elle ce qu'elle n'avait pas osé dire : c'est qu'il lui avait enjoint de lui annoncer cet étranger dès qu'il arriverait.

Clémence allait se retirer, mais à l'instant même l'ofticier qui avait accompagné M. de Fourvières parut sur la porte.

C'était un beau jeune homme d'une agréable tournure, l'air dégagé et parlant d'un ton quasi impertinent.

— Ma foi , dit-il , monsieur du parlement;

je VOUS conseille de vous dépêcher, car je ne comprends pas comment cela a pu se faire , mais voilà qu'un grand nombre de gens du peuple s'attroupent en toute hâte devant l'hôtel de votre camarade, criant qu'ils savent qu'on veut l'arrêter, déclarant qu'ils ne le permettront pas et ayant déjà montré un commencement de rébellion en dételant les chevaux de votre carrosse, et en forçant le cocher de les ramener chez vous, de façon qu'il faudra attendre une autre voiture ou conduire le prisonnier à pied à travers les rues de Toulouse.

L'officier en parlant ainsi semblait éprouver une sorte de plaisir à annoncer à M. de Fourvières le danger qui le menaçait.

— Comment se fait-il, monsieur, dit le président avec colère, que ce peuple ait su pourquoi j'étais ici, qu'il se soit amassé, et que vous l'ayez souffert ?

— Monsieur le président, lui dit cet officier' qui n'était autre que M. d' Auterive , neveu du baron de la Roque, dans la compagnie duquel était engagé le fils de Jean Couteau, j'aireçtï de mon colonel l'ordre de vous suivre , et je suis venu dans cette; maison avec six soldats et un bas-officier, sans savoir pourquoi j'y venais. Si donc ce peuple a été averti de vos projets, ce ne peut êtr e que par une indiscrétion de vous ou de votre camarade.

— C'est vrai, monsieur, reprit M. de Foufvières, et il est extraordinaire...

174 tE CflATEAÇ

Il regarda Barali d'un air menaçant. Celuici, qui espérail une cliaace de salut dans cet obstacle inattendu à son arrestation immédiate, lui dit d'un air de dédain moqueur :

— Est-ce un crime dont je suis coupable, et m'accuserez-vous d'avoir suscité une révolte contre les ordres que je ne connaissais pas plus que monsieur ?

Le président tourna le d( 5s a Barali , et s'a^* dressant à rofûder, il lui d it :

— Ces ordres, vous êtes { )rêt h les exécuter, je suppose, malgré les clo aneurs de quelques lurbulens?

fcis PVRÊ\ÉES. 175

— Monsieur le piésident, reprit rofficier avec un respect où se mêlait beaucoup de l'insolence que tout liomme cVépe'e montre pour un homme qui porte îa rote, mon colonel m'a mis ù vos ordres pourune affaire qui, m'at-ii dit, est du service du roi. En vous obéissant, j'obéis au roi, mon maître et le vôtre, et si, pour remplir mon devoir, il faut que je charge celte population, j'y suis prêt, au risque d'y laisser mes os et les vôtres.

Pour comprendre l'intention de chacun des mois de cette phrase, il est nécessaire d'apprendre à nos lecteurs qu'un des privilèges de la ville de Toulouse élait de ne recevoir garui:on des troupes du roi qu'avec la permission du parlement. Il en rcsullait que les régimcns

I7â LB CHATEAU

admis dans la cité pouvaient être expulsés de la ville par une décision des magistrats.

Dans cet état de choses, on conçoit qu'il y eût peu de sympathie entre les officiers desrégimens du roi et les porte-robe , comme ils les appelaient. C'était à ce point que, si une révolte eût éclaté contre le parlement, dans ce qu'on peut appeler le cercle de son autorité provinciale , la force militaire l'eût paisiblement laissé attaquer.

ïl fallait donc qu'en cette circonstance ce fût une affaire du roi pour que le chef d'un régiment eût donné un de ses officiers pour exécuter les ordres du pouvoir parlementaire.

Barati savait trop bien toutes ces nuances de juridiction (si l'on peut s'exprimer ainsi) pour ne pas comprendre immédiatement que, puisque un officier du roi élait appelé à procéder à son arrestation , ce ne pouvait être à cause de l'abandon qu'il pouvait avoir fait de la dignité du parlement.

D'un autre côté, les actes auxquels se rapportait la date fatale qui l'avait fait trembler à la Roque et qu'on invoquait pour la remise de la mystérieuse cassette, ces actes, disons-nous, ne constituaient pas un crime contre le roi, un crime pour lequel on dût employer un de ses officiers.

11 s'agissait donc d'une toute autre accusa-

1/8 lÉ CltATEAV

lion, et comme d'ailleurs Barali n'ari^U vIqix se reprocher, il puisa une as:urance bcuvpJie dans cet incident, et, sans se douter encore du sujet pour lequel il pouvait être poursuivi, il Êe crut presque sainé, et il dit à l'officier :

— Monsieur, volrc intervention est inutile, je me rendrai aux ordres du parlement sans qu'il soit besoin de m'y forcer.

L'officier parut assez méconient devoir dédaigner l'honneur d'être arrêté par lui, et repartit d'un ton sec:

— Que vous vouliez y consentir ou non, monsieur le conseiller, il faudra bien que vous alliez en prison, puisqu'on m'a donné loixlre

DES PVnÉKÉES. i79

de vous y conduire. Je vous y mènerai moimême, ou bien la canaille assemble'e à cette porte me tuera.

Biais je ne dois pas exposer monsieur, ojoula-t-il en montrant le président , aux dangers qu'un soldait peut braver, et je viens l'avertir que dans les groupes qui s'amassent autour de cette maison , on ne parle de rien moins que de l'étrangler. Cela se dit , il faut ^ l'avouer , ;i voix basse et avec cii^conspection , mais la résolution paraît d'autant plus arrêlée qu'elle est calme, et j'avoiio qu'il me sera fort difficile, avec six hommc3, de garder monp4-, sonnier qu'eu veut délivrer , et M. le président qu'on veut pendre.

180 LE CHATEAtr

M. d'Auterive prononça ces dernières paroles d'un air de raillerie si imperiinente pour le président qui ne passait pas pour brave, que Barati, e'coutant sa haine pour M. de Fourvières plus que la circonspection que lui commandait la circonstance, répartit:

— S' il vous plaît, messieurs, de me conduire en prison sous ma protection, j'ose vous assurer que ce peuple se calmera à ma voix.

— Celui qui a fait naître la rébellion a sans doute le pouvoir de la calmer, s'écria le président avec la colère d'un homme qui a peur.

— Et comment diable, voulez-vous, dit

DES tirnÉNÉES. 181

l'officier , que monsieur ait pensé à se faire défendre par la populace, puisqu'il ignorait qu'il fût accusé? Mais probablement quelqu'un de mieux averti y aura pensé pour lui, ajouta d'Auterive en regardant Barati. Maintenant c'est à vous , monsieur le président , à savoir qui trahit ainsi le secret de vos délibérations.

A ce moment Barati pensa à cet étranger qu'il avait refusé de recevoir , et que sa fille lui disait avoir aperçu aux abords de l'hôtel. Etait-ce lui qui avait assemblé celte foule , de moment en moment plus nombreuse , mais qui jusque-là n'avait pas poussé un cri? Barati le crut. Les paroles du jeune officier inspirèrent la même pensée au président j qui dit aussitôt :

•--Monsieur rolficier, je désirerais interroger l'étranger dont vient de parler mademoiselle Baralî.

L'officier fronça les sourciis et répondit brusquement :

— Quel étranger

— Il me semble qu'il a dû se rendre dans cette maison; comme est venue nous l'annoncer mademoiselle, et il doit s'y être présenté.

— Mais l'entrée a dû lui être fermée selon TDS ordres, monsieur, répartit rofficier.

— Il ne s'est peut-être pas éloigné. Qu'on tâche de le découvrir.

SES PVRÉNÉES. 183

Il y avait dans la physionomie du capitaine d'Autcrivc une gène uièlëe à une grande dose d impatience. Cela venait-il sonîcmenl de la mortilicaiion qu'il éprouvait d'être aux ordres d'un robin, ou bien quel(jue motif particulier le dominait-il"? C est ce que Barati cherchait à deviner, quand d'Auterive, avec une sorte d'affectation dans la manière dont il prononça ce nom se mit à crier :

— Pierre Couteau! Pierrou!

— Capitaine, répondit une voix brusque du fond de Tescalier qui aboutissait à la porte] de la rue.

— Faites arrêter l'étranger qui îi dû se pré-

184 VB CBATEAW

senter pour voir M. le conseiller Barati, et que mademoiselle a annoncé tout-à-l'lieureàM. son père, comme le prétend M. le président.

Cette façon d'ordonner une arrestation fit froncer les sourcils à M. de Fourvières.

— Il ne s'est pas présenté d'étranger, répondit celui qu'on interpellait.

— Cherchez, dit le capitaine.

— Comment est-il fait? dit le soldat.

— Comment est-il fait? répéta rofficler en b' adressant au prësidenti

DBS PYRÉNÉES. IS^

M. de Fourvières, quoique ia question fût assez naturelle, ne voulut pas accepter le ton dont elle était faite, et répliqua aussitôt :

— Monsieur, vous oubliez que vous êtes ici à mes ordres.

— Je l'oublie si peu , que je vous demande le moyen de les exécuter.

— Mademoiselle , reprit le président , quel est l'âge, quelle est la tournure, quel est l'habillement de l'homme dont vous venez de parler?

Clémeuce hésita à répondre, et rofûciâi* lai

186 I-E CHATE-lir

fit furtivement un signe de se taîre. Elle répondit aussitôt :

— C'est nn homme de trente ans environ qui a l'air d'un marchand, et qui est do taille petite.

D'Auterive som-it; ce qui prouva tout-à-fait h Barali qu'il devait être de complicité avec l'étranger. L'officier répéta à Pierre Couteau, h qui il s'adressait, le portrait qu'on venait de lui tracer de l'inconnu , et ajouta avec un accent de moquerie triviale :

— Cherche, et trouve si tu peux!

Le soldat ouvrit la porte de la rue , et la

foule qui jusque-là avait garde un si remarquable silence , se mit à pousser des huées. L'officier pâlit, mais l'éclair de colère qui jaillit de ses yeux prouva que ce n'était point la crainte qui l'avait fait changer de visage. A n'en pas douter^ ce jeune homme s'attendait à l'émotion populaire qui allait avoir lieu, et il en était peut-être charmé ; mais l'idée de voir insulter son uniforme par la foule qui était à la porte l'avait pris au cœur, et il s'écria :

— Monf^ieur le président, vous avez fait sortir mes soldats de celte maison ; ils n'y rentreront pas , car je ne veux pas qu'ils paraissent fuir devant les hurlemens de cette canaille. Décidez à l'instant de ce que vous voulez faire, car je n'ai d'autre parti à prendre que de tra-

1S8 LS CBXttXV

verser cette foule l'épée à la main , avec vous et votre prisonnier, si vous voulez, ou sans vous, si vous craignez de me suivre.

— Monsieur , re'partit le président , ordonnez à vos soldats de rentrer. Vous répondez au parlement delà sûreté du prisonnier, et...

— Et delà vôtre, monsieur, répartit le capitaine. C'est possible ; mais je ne puis gagner la bataille si vous êtes le général , et après tout, je ne sais pas même quel doit être l'ordre de cette bataille. Restons-nous ici, ou partonsnous?

A ce moment les huées recommencèrent plus violemment, la porte de îa rue s'ouvrit,

PES PTRÉNÊE8. 189

les soldats furent refoulés dans l'intérieur de la maison, et des cris : à bas le parlement! se firent entendre. M. de Fourvières recula avec terreur, et Barali lui dit aussitôt:

— Prisonnier ou non^ monsieur, je suis encore magistrat, et puisque vous n'avez pas le courage de vous opposera ces insultes, je vous montrerai, moi, comment je sais défendre la dignité de ce parlement, dont vous dites que j'ai compromis l'honneur !

Il marcha immédiatement vers le palier qui dominait l'escalier au bas duquel se pressait une foule de peuple que quelques soldats de d'Auterive contenaient à grand'peine.

} 190 LE C3ATEAV

— Qui ose dans ma maison crier : Â bas le parlement? fit le conseiller d'une voix tonnante.

Des cris fréne'tiques de vive Barati! à bas le parlement! l'interrompirent aussitôt. Cependant, au milieu de cette scène inattendue, ce qui surprenait surtout Barati, c'était la popularité improvisée qui le protégeait. Jusqu'à ce moment, il s'éiait étudié h passer pour un magistrat austère en toutes choses, mais il n'avait pas eu la prétention de conquérir ainsi la faveur publique.

Ces cris de vive Barati ! celte foule qui bravait les ordres du parlement et les fusiis des soldats, le surprirent et le subjuguèrent. L'idée

DES PYRÉi\ÉES. 191

que son mérite lui avait valu cet amour du Ijeuple qui se re' vêlait ainsi tout h coup, s'empara de son esprit.

Il se crut im moment le maître de disposer de celle muUilude qui hurlait h sa porte , et iiprèo un moment de silence, il reprit d'un accent délibe'ré :

— Ne craignez rien pour moi, braves habitaiis de Toulouse. Quelque accusation qu'on puisse porter contre celui que vous venez défendre, je saurai la confondre! Venez au parlement, Guivez-oioi, j'y paraîtrai soutenu par V03 acclamations, et mes ennemis trembleront de ce qu'ils auront osé m'iinputcr î

112 LB CHATEAS

Après avoir parlé ainsi, Barati, sans remarquer que son allocution avait été accueillie par quelques rires très prononcés, descendit quelques marches de l'escalier, et se retournant alors du côté des appartemens, il dit à très haute voix:

-r« Venez, monsieur le président, venez, monsieur de Fourvières , je réponds de votre sûreté.

L'appel était trop direct , pour que le président, malgré la frayeur qu'il pouvait éprouver , se cachât plus long-temps, et il arriva à son tour sur le palier de Tescaher , accompagné de l'ofïicier qui ne semblait pas le moins du monde indigné de ce qui se passait.

A peine le président parut-il; (juc les huées éclatèrent avec une affreuse violence. L'enthousiasme pour Barati avait eu un caractère fort équivoque, mais la fureur contre M. de Fourvières semblait réelle.

On pouvait remarquer toutefois qu'elle paraissait excitée par quelques hommes à figures et tournures au-dessus du commun qui se glissaient parmi les plus empressés, et peutêtre, sans l'immense clameur qui retentissait incessamment , eût-on entendu sur les dalles du couloir inférieur le bruit de quelques écus échappés à la main dans laquelle ces hommes les glissaient.

Le président voulut parler, mais sa voix fut

194 tE COATEAU

couverte par les cris les plus vicdens. Barati appela à son tour le silence, mais sa voix ne put couvrir le tumulte , ses gestes ne purent l'apaiser.

Tout à coup, trois ou quatre hommes se débarrassèrent de longs manteaux qui les couvraient et parurent en livrée : c'était celle du président. Il ne les reconnut pas pour lui appartenir, car il s'écria d'arrêter ces misérables ; mais, soit que les soldats n'eussent pas entendu ou eussent mal compris , ces laquais , armés d'énormes cannes, rompirent la ligne que les soldats avaient formée au bas de l'escalier , et gravirent quelques degrés. Une lutte s'engagea donc sur les marches mêmes de l'escalier. Barati voulut s'opposer à l'attaque, mais

DES PT&ÊNÉES. 195

il s'arrêta en poussant un cri effroyable à l'aspect d'un homme qui lui dit tout bas: « 20 novembre 16... î » et qui passa après l'avoir brutalement repoussé.

C'était le même homme qui lui avait remis une bougie au château de la Roque.

A ce moment, les assaillans purent arriver jusqu'à M. de Fourvières. Le président voulut reculer dans l'intérieur, mais la porte en avait été fermée par l'homme qui avait renversé Barati, el qui s'était introduit dans l'appartement sans que personne s'en fût aperçu , pas même d'Auterive , qui avait appelé Clémence dans un petit couloir attenant à l'escalier , et qui lui avait dit rapidement :

Idé

tS CeUtÉâS

— Il y a, dans le haut de la bibliothèque de voîre jjèie, une cassette renfermant des papiers qui peuvent le perdre. Faites-les disparaître. On vous la redemandera en temps et lieu.

Ces paroles furent couvertes par les cris de vive Barati ! cris qui contrastaient singulièrement avec la façon brutale dont il venait d'être renversé.

— Tal vu cette cassette quelquefois, dit Clémence , rassurez-vous.

Elle essaya de rentrer dans i'appartement, mais la porte principale se trouva aussi fermée pour elle, et il lui fallut gagner un escalier dérobé pour s'introduire dans le

DES PYRÊXÉES. 19"^

cabinet de son père. Cette circonstance, à laquelle elle ne fit pas attention , lui fit perdre quelques minutes qui durent sans doute profiter à l'homiiie qui avait pénétré avant elle dans la maison.

' Pendant ce temps, les assaillans s'emparèrent de M. de Fourvières et purent l'enlever , redescendre l'escalier, transporter le président jusque dans un carrosse qui était à la porte ; ils purent l'y jeter et y monter après lui sans que personne s'y opposât ; puis , au milieu des cris et du tumulte, les portières furent fermées, le carrosse partit, traversa la foule et disparut bientôt par des rues dé-

tournées.

Cil iîr.nr-'

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IfS UK CBATEâO

A peine cela fut fait que M. d'Âuterive s'aï»procha de Barati et lui dit tout bas :

— Maintenant, monsieur , vous pouvez me suivre sans crainte au parlement.

Mais celui-ci semblait ne plus rien voir et ne plus rien entendre.

En ce moment , un homme que d' Auterive reconnut [pour un tisserand dont la maison servait de refuge à plus d'une intrigue, monta rapidement et jeta dans l'oreille de l'officier quelques paroles que celui-ci sembla entendre avec le dernier étonnement. Mais il le laissa passer et il le vit entrer dans la maison comme quelqu'un qui en connaît parfaitement téà'

DES PYBéNÉES. 199

êtres. Seulement il fut arrêté^ aussi par la porte qui était demeurée fermée en dedans, et il gagna l'escalier dérobé qu'avait pris Clémence.

Cependant il fallait partir , et ce qu'il n'avait pas fait pour protéger M. de Fourvières , le jeune officier le fit pour emmener Barati ; il ordonna à ses soldats d'apprêter leurs mousquets, et lui-même se plaça devant eux l'épée à la main. On eût dit que l'âme et l'esprit de cette révolte avaient disparu avec les gens qui avaient enlevé M. de Fourvières.

La foule recula et Barati , pris au collet pai* deux soldats, fut obligé de sortir de sa maison et de traverser une partie de la ville au milieu

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de cette troupe tie soldats , comme s'il se fût agi du dernier des coupables, et cela sans que le moindre cri , le plus le'ger signe de sympatliie pour lui partissent de la foule qui le suivait et qui , un instant auparavant, n'avait pas assez de voix pt>ur hurler : Vive Barati!

Ce changement étrange n'échappa point au conseiller. 11 voulut interroger l'officier, mais celui-ci se tenait éloigné de lui.

Cependant le cortège^ marchait au milieu d'un flot de peuple qui grossissait sans cesse, chacun se demandant ce qui s'était passé d'extraordinaire. L'émotion gagna peu à peu, et une heure n'était pas écoulée qu'on savait dans toute la ville de Toulouse qu'un conseil-

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1er au parlement venait d'être arrêté dans sa maison, événement fort surprenant.

La marche des soldats était lente, car ils ne voulaient pas paraître craindre cette populace , et ce ne fut qu'au bout' d'une heure que d'Âuterive arriva au Capitole avec son prisonnier. Il fut immédiatement introduit dans la chambre assemblée et qui paraissait être restée en séance pendant qu'on exécutait ses ordres.

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M. d'Auierive garda vis-à-vis de lacharahre assemblée ce ton de respecl railleur qu'il avait eu vis-à-vis de M. de Fourvières. 11 raconta comment^ tandis (^uil ^Uendait lés

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ordres du président, un grand rassemblement de gens du peuple s'était fait devant la maison du conseiller ; comment Barati avait voulu les haranguer pour les calmer , et comment M. de Fourvières, tremblant de peur, n'avait rien trouvé de mieux que de sortir de la mai-r son protégé par une demi-douzaine de ses laquais qu'il avait appelés à son aide. D'Auterive ajouta à cela qu'il n'avait pas cru être dispensé d'exécuter l'ordre qu'il avait précédemment reçu d'arrêter Barati ; qu'en conséquence il l'avait conduit au Capitole et qu'il le remettait aux mains du parlement.

L'un des conseillers, le comte de Bélissane, fronça le sourcil et dit avec un ton de soupçon à l'officier:

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— Nous attendrons l'arrivée de M. de Fourvières pour savoir si les faits se sont passés exactement comme on vient de nous le rapporter. L'officier et les soldats qui accompagnaient notre président l'ont donc bien mal défendu contre la populace, qu'il ait été obligé de se confier à ses laquais ?

— Fallait-il, monsieur, reprit d'Auterive avec hauteur, m'emparer de M. de Fourvières et le forcer à marcher à côté du prisonnier? Personne autre que ses gens ne s'est approché de lui, et si je les ai laissé faire , c'est que j'ai cru voir, au milieu de ce tumulte , que M. de Fourvières préférait leur protection à la mienne.

Du rësle^ ajouta d'Aiilerivô de ce ton équivoque où perçaient h la fois le mépris qu'il avait pour les gens de robe et la crainte qui le retenait , j'ai sans doute épargné au parlement une humiliation en laissant fuir M. de Fourvières et en ne rendant pas le peuple témoin de l'effroi qui lui avait presque fait perdre la raison.

— Monsieur, dit le même conseiller, M. de Fourvières nous rendra compte de votre conduite y et nous en rendrons compte à votre colonel.

— Conmie il vous plaira, monsieur, dit d'Auterive.

Et il allait se retirer lorsque le président entra dans la salle. 11 était pâle comme un homme qui vient d'échapper à un danger terrible. A sa vue , M. d'Auterive se troubla, et un regard qu'il échangea avec le conseiller qui l'avait accusé ne parut pas le rassurer, car celui-ci sembla encore plus troublé.

M. de Fourvières monta lentement h son siège. Chacun le regardait d'un air curieux , tant il y avait d'accablement dans l'expression de sa physionomie. Il salua rassemblée et prit la parole en ces termes :

— Avant toutes choses, messieurs , je dois remercier M. d'Auterive du courage avec lequel il a exécuté les ordres que je lui ai don-

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