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LE GRAND SPHINX

Maintenant, passons au grand sphinx, que Thabile crayon de M. de Bar nous a peint dans un relief si émou* Tant, Ce sphinx n'a pas été l'œurre des esclaves; c'est un admirable travail d'artistes ; c'est encore la plus autique et la plas belle glorification du travail»

Prendre un bloc de marbre dans une carrière de Paros, et dire : Sera-t-il dieu, table ou cuvette? est une chose facile, un simple jeu de ciseleur; mais rencontrer dans la plaine une colline de granit et en faire un sphinx, voilà le^ merveilleux.

Elle était là, comme une île sur un océan de sable, cette colline oisive, ne servant à rien, ou, pour mieux dire, servant à masquer la pyramide. Oisiveté coupable ; elle ne sera ni dieu, ni table, ni cuvette, dit l'ingénieur en chef d'un Pharaon, elle sera sphinx.

Les Égyptiens avaient la manie des sphinx, et ils étaient bien excusables ; car, avant la révélation de l'Évangile, le monde et la création gardaient le mot de leur

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énigme, et les sages gardaient la raison, en demandant la vérité à cette grande nature inexorable qui ne répondait pas. Les Égyptiens se consolaient donc du silence universel, en multipliant les images taciturnes des sphinx. On entrait au grand temple de Thèbes en traversant une longue avenue symboli(jue de sphinx mélancoliques. Cette double haie de monstres semblait dire aux fidèles sectateurs d'Isis : Allez prier dans le temple, mais voiis ne saurez rien.

Si rÉgypte eût été respectée dans son œuvre par les conquérants stupides, toute la chaîne Lybique passait en détail à l'état de sphinx.

l'oeil droit et l'oeil gauche.

Pour donner une idée du prodigieux travail que la ciselure du grand sphinx a coûté aux Égyptiens, il suffira de raconter en peu de mots la vie des deux artistes chargés de sculpter l'œil droit et l'œil gauche de ce monument symbolique. L'ouvrier de l'œil droit tenait un

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rang honorable dan» la famille des sculpteurs égyptiens; on l'avait choisi pour son habileté d'exécution ; personne ne faisait un œil comme lui; et, pourtant il était pauvre et .ne mangeait pas toujours à l'heure de ses repas. Toutefois, après vingt semaines de travaux à l'œil, il vit augmenter ses honoraires, et il osa demander en mariage la jeune Saphira, un peu noire, mais beUe, nigra^ sed formosa, comme dit le Psalmiste. Les parents prirent des informations, et elles furent favorables au sculpteur. On disait que l'artiste oculaire gapait quinze grands oignons par semaine et un boiseau de iégumes-dieux, et qu'il serait décoré du scarabée d'azur à la première promotion. C'était donc un excellent parti.

Expliquons, entre deux parenthèses, ce mot double, légumes-dieux. La religion d'Isis et d'Orisis, dans son panthéisme exagéré, avait divinisé même les légumes : ce qui a fait dire à un poète railleur ce mot : O saintes gens! les dieux naissent dans leurs jardins !

.0 sanctas gentes ! quorum nascuntur in hortîs Numiua!

La famille de Saphira, étant fixée sur la haute position du prétendant, accorda Ja jeune fille, chose qui fut approuvée par les voisins causeurs. Il y a toujours eu

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dss voisins dans le monde. On disait, aux Veillées des oadis:

^ La petite Saphira fait un excellent mariage ; elle éponse Sesthos de Mœris, un jeune artiste d'avenir, qui est chargé par l'intendant du roi de faire l'œil droit du grand sphinx ; il en a pour toutejsa vie, et tous les ans son salaire sera augmenté de quinze oignons par lune et d'un boisseau de petits dieux d'épinards. Les mariés seront heureux ; ils méritent leur fortune, et personne ae sera jaloux, excepté peut-être l'artiste qui travaille à Tœil gauche, et qui doit sa place à l'intrigue et à la pro- ^tion. L'cBil gauche ne réussira pas, dit-on; le sphinx court la chance d'être borgne ; ce serait un grand mal- Iteor.

Tels étaient les commérages des voisins sur le mariage iB Saphira et du fondateur de l'œil droit*

L'atelier du jeune Sestos de Mœris était élevé de cent coudées au-dessus du niveau du sol. Quarante piliers de bois de sycomore le soutenaient dans l'air, à la hauteur de l'œil droit, et Ton montait cent cinquante marches d'an escalier de santal pour atteindre la première pièce, quêtait un simple vestibule destiné aux aiguiseurs. Une Scierie en bois de cèdre se déroulait ensuite; elle était parfomée au camphre^et servait de promenade à Sesthos pendant son heure de repas. Trois petites salles étaient

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réservées au ménage. Les fenêtres de la chambre à coucher s'ouvraient aux brises du Nil au-dessus d'un joli balcon, fait de tiges de palmiers. La porte était contiguë à l'atelier de l'œil.

Sesthos installa sa femme dans ce palais aérien, et se consacra tout entier à son œuvre. Le Pharaon, qui était assez bonhomme, quoique tyran, venait tous les isidis faire une visite à Sesthos, et examinait ses travaux dans ' les plus petits détails ; puis, à son départ, il laissait à Saphira quelques marques de sa munificence : un boisseau de sel natroun, trois pastèques, un chapelet de gousses d'ail, une amphore de jus dé citron, et d'autres friandises chères aux femmes de ce temps.

Il n'y a jamais eu de bonheur parfait en ce monde. Que manquait-il à Sesthos? Rien. Il avait tout ce qu'un artiste égyptien pouvait désirer; un travail d'œil qui lui promettait l'aisance d'une vie entière ; une femme charmante; un appartement de six pièces affranchi de loyer ; une rente d'oignons sur TÉtat et l'estime du Pharaon. Hélas 1 Typhon, le dieu du mal,^le diable de ce temps-là, veillait sur l'œil droit, et suscitait à Sesthos la jalousie de l'artiste voisin, chargé de l'œil gauche, et celibataire accablé d'ennui. Ce farouche envieux, maigri l'éloigneraent, trouvait une foule d'expédients ingénieux pour troubler la sérénité du ménage de l'œil droit, sur-

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