LES PYRAMIDBS ET LE GRAND, SPHINX
tont à Fépoque de Tinondation du Nil. Toutes les nuits, il s'embarquait sur une djermé à la por^ de son œil gauche, et conduisant à la rame sa barque jusqu'aux palissades de Tœil droit, il jouait des gammes atroces sur un psaltérion faux devant les fenêtres de la chambre à coucher, concert intolérable pour des oreilles d'artiste. Sesthos, d'une nature faible et délicate, supporta long-
' temps ces odieuses tracasseries; mais ayant eu le bonheur d'ayoir un fils d'un tempérament belliqueux, le jaloux artiste de l'œil gauche trouva sa punition après vingt années d'obsessions impunies. Le fils Sesthos se jeta bravement à la nage dans le Nil, aux premières gammes de la sérénade, et assomma d'un coup de fléau le joueur de psaltérion. Là nuit couvrit cette mort de son mystère. Il y eut grève le lendemain sur le chantier de l'œil gauche; mais le Pharaon, qui brûlait d'en finir avec l'un et l'autre œil, nomma Sesthos fils successeur du perfide mort, avec des appointements magnifiques. Le bonheur revint sur la zone des deux yeux, et rien n'agita plus la Tieillesse du père Sesthos et de sa femme.
Généreux artistes! ils croyaient avoir travaillé pour
• l'éternité; ils étaient morts avec la consolante idée que
leur œuvre arriverait intacte à l'admiration des âges
futurs. Fiez-vous au granit! Un de ces fous ennuyés
qu'on nomme des conquérants, un Cambyse, arriva en
170 LK châtiai; BBS TJH>18-T0UBS.
Egypte, et, après avoir toat saccagé, il assembla son armée deranl les pyramides et lui ordonna de creyer les yeux du sphinx. Il fut obéi. Cela ne lai porta pas Ixmheur. Cambyse et ses casseurs de pierres s'en retournant chet eux après leur expédition, Dieu ordonna aa vent du midi de crever les yeux à cette horde de brigands perses, et Dieu fut obèi«
LÀ
YIE AU DÉSEIIT
Les dieux sont partis depuis longtemps; Dieu est à la vdlle de son départ; la poésie est déjà bien loin; tout ce qui consolait la terre d'être terre ra cUsparaltre ou a déjà £spani. '
Il nous restait les Turcs et les Grecs ; nous les avons détruits* Les Grecs se sont faits Bavarois ; les Turcs se sont faits- Francs. J'ai vu dans le port de Marseille une*
corvette intitulée Fatme, écrit comme je V&ctis^ avec un
/ véritable, suivi de quatre lettres, françaises commd rAcadémie. Ainsi les Turcs rougissent même déjà de cette belle langue arabe que parlait Adam, et dans laquelle fut dite la première phrase d'amour qu*un homme farnnait adressée à une femme blonde, sous les palmiers derÉden. .
Le cuUe de la matière est proclamé. Nous aurons trois dieux nouveaux : le gaz, la vapeur et le chemin dé fer.
Quelle profane trinîtél Nous serons tous fort riches... dans cinquante ans; la pauvreté sera supprimée; l'espèce des malheureux sera perdue comme celle des sphinx et des griffons ; nous nous promènerons tous sur le bouleyard Italien à cinq heures du soir ; nous aurons tous des loges à rOpëraet une danseuse pour nos entretiens. Vous verrez qu'à force de bonheur et d'ennui nous regretterons notre malheur et nous reviendrons à la Sainte-Trinité ; mais il faudra passer par la fortune et le prosaïsme : ce sera cruel.
Déjà quelques hommes intelligents et menacés de ce bonheur cherchaient sur la carte un refuge contre les prospérités de l'avenir. Ils avaient remarqué deux îles vierges de vapeur et de gaz, et immortalisées par de doux et poétiques souvenirs : l'île de Juan Femandez, chère à Robinson et aux écoliers; et la Nouvelle-Cythère de la mer du Sud, où /a pudeur n avait pas de voiles ^ comme le pudique abbé Delille le disait dans son temps.
Marc Fraizier et Jules Fraizier, son frère, sont partis du Havre, il y a un an aujourd'hui, pour reconnaître ces îles et y fonder une petite colonie de gens heUreux. Us sont arrivés à Juan Fernandez après trois mois de naVigation. Marc disait à Jules, avant d'aborder : Rappelletoi cette belle exclamation de Saint-Preux, dans VHéloïse :
. f Oh! Juan Fernandez! ô Julie ! le bout du monde est à Yotre porte I i Tant les bocages de Glarens étaient délicieux.
s Eo débarquant, ils trouvèrent une douane anglaise et des soldats rouges^ qui se promenaient sous les bananiers du rivage. On leur demanda s'ils avaient de la flanelle de Reims et des étoffes de Lyon. Ils répondirent qu'ils cherchaient la vertu, le bonheur et la cabane de Robinson Cmsoé. On les conduisit chez le shérif.
En effet, les perquisiteurs trouvèrent dans la malle de Marc Fraizier divers objets de manufacture française; ces objets furent coiifisqués et les délinquants furent condamnés à une amende de cent livres et à la déportation.
Les deux frères obtinrent pourtant quelque adoucissement à leur peine. On leur permit de s'embarquer sur le fox, qui mettait à la voile pour Olaïti.
— Â quelque chose malheur est bon, disait Marc à son frère Jules, Ttle de Juan Fernandez est toute anglaise, comme la place de Charing-Cross. Nous y aurions perdu ootre temps et nos études, autant que j'ai pu en juger dans l'heure de notre procès en contrebande : il m'a semblé que cette île avait fait bien du chemin dans la prose depuis le jour où Thomas Selkirk y naufragea. Si Daniel de Foë la revoyait, il gémirait avec amertume. Ce ne sont plus les sauvages qui viennent débarquer sur
174 LE CnATEÂU DE« TftOIS'^l'OCES.
cette cdte pour en dévorer les habitants, ce sont les habitants qai dévorent les hommes civiUsès qni j débarquent. Nous ayons été dévorés. Maintenant nous aHons aborder tout droit au domaine de la poésie : nous allons visiter cette lie qui a reçu le doux et incomparable surnom de Nouvelfe-Cythêre. L'ancienne Cythère n'est plus qu'un rocher de pirates; eHe se nomme Cérigo^ brute appellation de forbans ! Cérigo a perdu son temple de marbre et son bois de myrtes; îî n'y a plus que quelques bouquets de tamarins niaringres et salés, où les corsaires encensent fort peu leur barbare Vénus.L' Amour, éxiié de la mer classique, a cherché un refuge de parle monde : l'Amour a franchi le détroit de Gadès, il a descendu l'océan Atlantique, il a doublé le cap Hom, il est remonté dans la mer du Sud, et a transporté le culte de Cythère sous les palmiers d'Otaïti. Cest là oô la pudeur est honnêtement impudique ; c'est là que le désir est satisfait avant de naître, c'est là que l'écho du mont s'épuise à répéter Téterael épîthalame ^'un éternel hymenée, c'est là que Tamanl donne à sa nouvelle épouse un rendez-vous d'amour à trois lieues au large sur l'écume d'une vague, lit nuptial flottant et embaumé. Oh ! si les hommes connaissaient Otaïti , l'Europe serait déserte : cette lie seule serait peuplée, et Dieu serait jaloux de Tunivers.
' Les deux fr^s para^rasèrent ce £se<mrs en mille Tariâtions durant toute la traversée; ils soaffnrent beaa« coup du mal de mer, inventé par la bienfaisante nature pour charma les ennuis des voyages maritimes, ils su- Inrefit une assez grande ^quantité de tempêtes, comme cela doit arriver à tous les voyageurs, la mer calmé n'existant qu'en poésie. Ils perdirent le gouvernail dans le détroit de Magellan et faillirent naufrager entre la Terre de-Feu et celles de Patagons;en remontant vers TOcéanie, ib eurent une mer assez bonne, mais ils manquaient f eau, de biscuits, de viande fraîche et salée ; à part ces inconvénients, ils jouissaient du plus beau des spectacles : nn soleil radieux, une mer d'azur infinie, une brise apé^ ritiye qui prédisposait merveilleusement aux festins, des soirées d'or et d'écarkte, des nuits étoilées avec une profusion telle qu'il semblait qu'on assistait 4oujours au lever 4e quelques nouvelles constellations. Avec une once de pain et de riz seulement, on aurait vraiment savouré ces richesses de la nature avec délices, mais la nature se contentait d'être riche en étoiles, en nuages d'or et de parfan» ; elle était trop haut placée pour remarquer une coquille voguant vers l'archipel des îles de la Société. Les voyageurs, étendus sur le pont de la coquille, se faisaient des adieux fanèbres, lorsque le pilote, qui venait ie manger un potage fait avec son chapeau de caslor.
176 LS CHATSAU DSS TROIS-TOUHS.
^gnala aa nord la Nouyelle-Gj Uière. Il en coâte an bonheur pour se faire bonheur I
Marc Fraisier et son frèi^ Jules se levèrent en s'aidant de grappins, et virent, en effet, une île assez yoisine et ombi^gée de beaux arbres; Us avalèrent quel<pies gouttes d'eau salée pour se donner une surexcitation d'épiderme, et ils aspirèrent ce vent de terre si frais à la poitrine des navigateurs : un peu de force leur revint à Time et au corps.
— La voilà donc, dit Jules, cette lie du bonheur! Le voilà cet Éden où Thomme a conservé son innocence, où la nature ne rougit pas d'elle-même, où Eve n'a pas encore partagé avec Adam le fruit de l'arbre du bien et du mal!
La nuit était tombée quand ils arrivèrent dans la baie.
Marc et Jules cherchaient autour d'eux les pirogues des sauvages, ils ne virent point de pirogues; le capitaine mit en mer deux embarcations, et les moins agonisants des passagers s'y laissèrent couler par les sabords. Nos deux frères abordèrent les premiers à la rive de l'Éden; ils trouvèrent une belle chaussée pavée à la Mac Adam, cela les surprit beaucoup ; s'avançant toujours au hasard, ils aperçurent une belle enseigne transparente, éclairée au gaz hydrogène, avec cette inscription ; Hart^Inn (Hôtel du CerO.
— Je crois qae c'est de Tanglaîs tout pur, dit Marc, à l'aspect de ce transparent.
— Au moins nous trouverons du roastbeef, dit Jules, — r- C'était bien la peine de faire quatre mille lieues
pour manger une tranche ^e bœuf, dit Marc.
— Entrons toujours.
C'était un hôtel en règle; le land lord avait un habit noir, des breloques à fleur de gilet et un chapeau nommé quicapit illefacit, de la grande manufacture du Strand ; il salua les deux frères, et voyant à leur état de squelette qu'ils étaient à jeun depuis le cap Horn, il les introduisit dans la «aile à manger et les plaça devant un trophée de , gasbroDomie anglaise, composé d'un heureux mélange de douceur et de gravité. Marc et Jules ajournèrent leurs réflexions et mangèrent comme des naufragés de la Méduse échappés du radeau.
, Un bon repas comble bien des lacunes : Marc et Jules engraissaient à vue d'œjl à chaque verre de porto et de sherry; au dessert, ils allaient s'abandonner au charme de la conversation, mais le sommeil les saisit sur leurs fauteuils, où ils dormirent jusqu'au jour comme dans leurs lits*
— Allons chercher des sauvages ! furent les premières Pfiroles de leur réveih
En sortant à'Bart^Inn, ils, trouvèrent un joli square
178 LE CHATSAV DES TEOIS^^TOURS.
bordé etradairemèfit de maisons, façoa éhtfioise, âtec des enseignes anglaises sur les l)oatîqaes : aa milieu de la pelouse était une statue de terre cuite, ëlerée à Nelson.
— Jusq[u'à présent, dît Marc, la Nouvelle-Cythère se présente assez mal, les saurages n'abondent pas.
Les boutiques s'ouvrirent, les mardiands étalèrent; les domestiques frottèrent les marteaux de cuiyre, les palefreniers à cotte rouge et à guêtres grises étrillèrent lés chevaux : les femmes de la campagne encombrèrent les marchés, et un homme de lettrés accrocha une enseigne où on lisait : Oiaîti Cnmicle office ; c'était un bureau de journal.
— Il y a un journal, dit Jules, achetons le journal. Combien votre journal?
* — Six pences.
— Donnez-nous ces deux numéros.
— Voyons les nouvelles de rîntérieur ? dit Jules. Sur la^premîère page, il lut:
« Matow Pataoun, le dernier rejeton des anciens rois d'Otaïti , s'est réfugié dans la montagne du Gaquier. H n'a été suivi que de deux sauvages; tout nous fait espàner que ces infortunés périront de faim et de misère, victimes de leur obstination.
c Les révérends Phytion et Adamson, missioonures évangéliques, ont continué leurs exercices avec le plus
jRUad fruit. Trois fàmiltes d'ex-saayages ont abdiqué pu- Uiçuemeat le culte des manitous; ils ont déposé entre les mains des deux ministres cinq exemplaires de Tin- Ême idole Fithroué qui n'a qu'une oreille, un bras et une jambe, et qui est faite en bois de Bengale. Ces familles converties ont témoigné beaucoup d'borreur pour Fithroué; on a donné aux hommes des carriks, water proof, et des pantalons de fort papier Weynen; on a donné aux femmes des petites cottes de parchemin tissé qui sortent de la manufacture d'Ërington, patente 19, Cook-Street, à OtaïU.
< Un ex-sauvage a été surpris hier en flagrant délit, .au moment où il invoquait son manitou de vaut un mimosa. Il a été conduit devant le grand juge et interrogé, conformément i la loi. Ce malheureux n'a pas cherché à disiimnler son crime ; il a hautement avoué sa croyance, ajoutant qu'il vivrait et mourrait dans la foi des manitous. On l'a enfermé dans une cellule pénitentiaire avec îtoe Bible et un volume d^ sermons du ministre Rupert; Vex-sauvage a brûlé la Bible et les sermons; il a été mis ^ petit cachot; on ne peut que louer, en cette occasion, la tolérance vraiment évangélique du gouvernement anglais* C'est par des moyens de douce répression que nous procédons i l'œuvre de l'assainissement moral des peuplades sauTj^^es, bien différents en cela des papistes es-
pagnols, qui procédaient dans le Pérou par le fer et le feu.
c L'école lancastrienne ; insiitaée Nelson square, commence à porter ses fruits. Trente-deux ex-sauvages des deux sexes, fort proprement vêtus de redingotes de barbe de maïs, assistent régulièrement aux leçons de lecture et d'écriture. Demain l'école entre dans la letireB. La lettre A marche déjà comme sur des roulettes. Rien de touchant comme d'entendre ces voix sauvages répéter en chœur AA, avec une pureté d'intonation vraiment remarquable. Il faut observer que la lettre A se nomme en olaïtien tiivaïrnasu, et qu'il a fallu bien des efforts de patience pour arriver de si loin au son pur et net de l'A.
€ Des soupes économiques, des bouillons à l'O-Cfl/iam^ des pâtisseries à la Croivbett ont été servis hier, pour la première fois, au réfectoire public et gratuit des orphelins sauvages. Cette institution, éminemment philanthropique, a été accueillie avec une joie naïve par les malheureux orphelins. Il n'en coûtera au trésor que cent livres par an pour nourrir cent orphelins, tant l'économie a présidé à la confection des mets philanthropiques, sans compromettre, toutefois, la santé délicate des jeunes sauvages. Les soupes se confectionnent avec des mousses de mer, cuites au soleil à l'ozmazome ou cervelle de cachalot (squalus maximus). C'est un tonique et un calmant bien combiné. 0-Callam, qu'on a surnommé, à bon
LA VIE AU DESERT. 181 t
tUre, le père nourricier de la jeunesse sauvage, a composé des bouillons avec des substances veloutées et nutritives. Il a découvert que de légers cailloux de mer recueillis vers le soir, sur la côte nord, et proprement étuvës à la vapeur, donnaient à Teau de roche bouillie an arôme exquis et une vertu nutritive. Ces cailloux sont trës-fréquentés par des poissons délicieux qui viennent y prendre leurs innocents ébats et leur donner une sa- Teor ichthyophage. Les orphelins s*en trouvent fort bien et grandissent à vue d'œil. Le savant chimiste Crowbett, mû par des sentiments humanitaires, a inventé des pâtés qui portent son nom et qui ont obtenu le plus légitime snccès. La croûte se compose d'écorce de liquidambar dissoute au bain-marie, et cristallisée à la machine pneumatique avec une force de cohésion qui ne se trouve au même point que dans les gâteaux d'amande. Ces pâtés ODt un mètre vingt-cinq centimètres de circonférence, sur dix-huit pouces anglais de haut. On les remplit plantu* reusement avec un hachis de plumes de touracos ébarbées et de pâtes d'aras verts dont le suc est exquis. L'inventeur Crowbett a trouvé la plus douce récompense de ses travaux dans les remerciements enfantins de ces pauvres créatures qui n'ont plus dans le monde que l'Angleterre pour soutien. C'est ainsi que la vieille Angleterre répond
à ses détracteurs du continent, t
183 LE GUÀT£AtJ DES TROIS-TOURS.
— Voilà (lonc la Nouvelle-Cythère 1 dit Jules en laissant tomber le jourûaU II faut convenir que ces Anglais font un singulier métier ; ils s'imaginent que tout ce qui flotte sur rOcéan leur appartient; ils avalent une île comme une huître. Ils enchaînent l'univers avçc leur liberté. Séjournerons-nous longtemps à la Nouvelle-CjthèrCi mon ami?
— 11 faut partir sur-le-champ, répondit l\Iarc, si nous trouvons un vaisseau.
— Et pour aller où ?
— Les vaisseaux vont toujours quelque part» è moius qu'ils ne restant en chemin.
»-r^ En ce cas, nous resterons avec eui^,
— Convenu, Llonia mettait à la voile le jour môme pour le cap de
Bopne- Espérance. Il allait y prendre un chargement de fin de Constance et de peaux de lions. Marc et Jules firent un second et dernier repas à BarUinn et demaQ<dërent leur compte : il se montait à huit cent soixante» \ quinze francs^ monnaie de France. Deu^ dîners et deux fauteuils. Marc, qui était un grand philosophe, paya sans dire un mot, et pria le iand^lord de vouloir bien, par* dessus le marché, les accompagner à la marine. Le landlord prit sa canne et son qui capit ilk fwiti et las con* duisit à l'échelle de Vlonia^
Il ne demanda rien pour cette eourse, ce généreux land'iord!
I/Ionia mit à la Yoile par un temps superbe, comme Ws les vaisseaux qui partent. A dix lieues au large, il fat assailli par une tempête, selon l'usage, et perdit le mât de beaupré. Le capitaine disait : c Hâtons-nou^ da gagner les moussons, c'est la saison des moussons; nous marcherpus comme des dieux avec le§ ipoussons. » Les passagers avaient les yeux fixés sur l'Océan pour voir arriver les moussons .
Après un mois de traversée, ils relâchèrent à Batavi^j pour se ravitailler; en mer, ou se ravitaille toujours, Un navife arrive toujours dans un port mourant de faim et de soif, avec deux ou trois, mâts de moins. De Batavia au Gap , on vécut en comptant sur les moussçns qu'il est impossible de manquer dans leur saison, à moins d'un miracle. Le miracle se fit; cette année-là, il n'y eut pas de moussons. Le capitaine était furieux contre la nature. La nature : lui envoya une série de tempêtes qui le jetèrent sur les régions polaires découverte? par Davis. Ces régions sont des nuages permanents. Le. capitaine, en cherchant les terres de Davis, 9'égara dans les nuages, Il perdit la carte et la boussole, et remit flonia entfe les mains de Dieu.
•^ Nous sommes perdus* dit Marc.
-^ C'est bien, répondit Jules*
Dès qae le vaisseau ne fat plus gouverné, il se gouverna bien; une dernière tempête ramassa llonia comme une paille dans la région des nuages, et lui faisant filer malgré lui .quinze lieues à l'heure, il le mit dans des eaux tranquilles, en face de la haute montagne de la baie de la Table, qui termine l'Afrique au midi. Les passagers ne remercièrent pas Dieu.
— Voilà un fort beau pays, dit Jules en débarquant à la rive du Cap.
— Cela me parait encore bien anglais, dit Marc; pourtant, je suis si dégoûté de la mer et de l'Europe, que je veux m'ensevelir ici. Il faut être fou pour se faire ballotter par les vagues; l'Océan s'est assez joué de' nous. Voici une terre solide sous nos pieds, restons.
— Oui, dit Jules, mais les Anglais?
— Les Anglais n'ont pas occupé toute l'Afrique, depuis Table-Bay jusqu'à Maroc, nous irons chercher notre vie dans rintérie::r, au Zanguebar, s'il le faut.
— Adopté, frère, adopté.
Ils descendirent au Cap à V hôtel du Tiyre et furent écorchés vifs.
Après huit jours derepos, Marc fit des préparatifs de voyage et acheta deux chariots couverts, emprunta quatre Hottentots domestiques à raison d'une piastre la pièce par jour, et son frère Jules fit emplette d'un
petit arsenal de promenade : quatre fusils et deux paires de pistolets. (Jn guide, nommé Kreab$,s'ofTri ta les conduire à la rivière de TOrange en trente-deux jours de marche dans le désert; ils se firent assurer contre les lions à V hôtel du Tigre^ siège de la Compagnie d'Assurance indienne.
— Nous aurions mieux fait de nous faire assurer par les lions contre Y hôtel du Tigre^ dit Jules en partant.
Cette plaisanterie ne fit pas sourire les Anglais du Gap.
Ce voyage fut fait avec une grande monotonie de bonheur : on marchait le jour, on campait la nuit dans un cercle de feu entretenu par les Hottenlots. Marc et Jules ne virent pas l'ombre d'un lion, mais ils virent beaucoup de lézards et ils furent dévorés en détail par les moustiques contre lesquels ils n'étaient pas assurés, des moustiques de la grandeur d'un petit oiseau de proie ; la bienfaisante nature a semé ces insectes avec une prodigalité merveilleuse dans les beaux climats.
Marc et Jules, après avoir laissé leur chair fraternelle éparpillée dans les corps d'un milliard de moustiques, arrivèrent sur les bords de la rivière de l'Orange. Il en coûte pour arriver à la poésie et au bonheur; les moustiques avaient disparu. Là, un spectacle ravissant et inattendu leur fit oublier leurs maux.
Sur la racine d'une montagne toute verte de gazon et
' de jeunes acacias s'étendait une vaste ferme en bois d'acajou, luisante comme un meuble de boudoir. Elle était divisée en trois corps de logis, celui du milieu dominant les autres : une barrière carrée à claire-voie et à larges barreaux de bois de fer entourait la ferme comme un rempart élégant. La façade du nord restait à découvert et laissait voir une grande quantité de balcons légers et de jolis kiosques saillants où flottaient des rideaux de pagne et de coutil de toutes couleurs; chaque fenêtre avait son couronnement de cassier aux fleurs jaunes et taillées en houpe. La porte s'ouvrait sur un petit perron jonché de larges fleurs de la famille des dahlias ; ces fleurs montaient comme un tapis sur les cinq marches de Tescalier. Les trois autres façades se noyaient dans une ombre adorable, largement épandue par trois rideaux de caquiers, constellés du tronc à la cime de leurs innombrables fruits rouges semblables à des cerises énormes. Une forêt magnifique semblait sortir de la ferme, et s'étendait en alternant ses massifs et ses clairières sur le flanc de la montagne avec une opulence de végétation digne de Dieu. Du fond d'un vallon voisin, formé par deux, collines si rapprochées qu'elles croisaient leurs branches comme des mains amies, descendait avec un calme divin la rivière de l'Orange, gracieusement encaissée dans un lit de nénuphars et d'iris, limpide et
azurée comme le miroir du ciel, fraîche comme la baignoire d'Eve dans TÉden : cette rivière dessinait de molles inflexions et se perdait a un mille de la ferme , sous un amoncellement d'arbres gigantesques couverts d'azur et de lumière aux limites de 1 horizon.
Marc et Jules sortirent de leur extase. Un jeune homme parut à la porte de la ferme, il était nu jusqu'à la ceinture ; un large pantalon de toile était son seul vêtement: sa main droite était armée d'un fusil à deux coups : les deux frères marchèrent à lui hardiment, leurs armes abattues sous le bras gauche et l'air souriant.
— Soyez les bienvenus, amis d'Europe, dit en anglais le jeune homirie de la ferme ; que venez-vous demander à vos frères des bois?
— La main gauche, l'eau du fleuve et l'hospitalité, répondit Marc avec une assurance pleine de franchise et d'abandon.
— Entrez, vous aurez tout, dit le jeune étranger, et il tendit ses deux n^ains aux voyageurs.
Il furent introduits dans un yestibule frais comme une grotte, et tou( retentissant de chants d'oiseaux comme une volière. Un vieillard couronné de cheveux blancs était assis au fond ^t lisait j jl se leva devant les étrangers, et dit :
— Que béni soit le sentjer qui vous a conduits icil A.vez-vous faim ? ^vez-vous soif?
— Nous tvons tout, répondit Jules.
— Ma table est i tous.
Le vieillard ouvrit une porte et entra le premier dans une salle dont le parquet de pierre était bordé de larges ruisseaux d'eau vive et courante ; les oiseaux du vestibule suivirent leur mattre avec des chants de joie ; il y avait des loris, des bengalis, des cardinaux, des perruches, des touracos, des serins, tous heureux et libres, volant sur les murs comme une arabesque vivante, et tourbillonnant aux lambris en cercles radieux comme un mobile . ornement de plafond aux mille couleurs. Les deux frères ne remarquèrent pas ce cortège ailé du vieillard : leurs regards tombèrent et moururent sur une table ob s'élevait, avec une échancrure savoureuse, un moastrueux pâté de venaison, flanqué de quatre vases de porcelaine transparente à col effilé où jaunissait un vin de Constance, vieilli dans les celliers de la maison.
Au signe du mattre, ils s'assirent et mangèrent sans façon ; le vieillard et le jeune homme respectèrent ce noble appétit de voyage, et ils versaient eux-mêmes le généreux vin d'Afrique dans des coupes de cristal de roche. Lorsque Marc et Jules eurent repris leurs sens dans une première réfection, ils jugèrent convenable de remercier le vieillard de son hospitalité patriarcale.
— Depuis le déluge, dit Jules, je crois qu'on n'a plus
LA yiB AU DÉSERT. 189
revnla scène d'aujourd'hui : c'était ainsi que le patriarche Noé recevait sous sa tente d'Arménie les fils de Sem, de Cham et de Japhet/et qu'il leur versait le vin d'Orient qu'il avait inventé lui-même; je bois à la vigne de Noé!
— Je bois à mes fils, dit le vieillard.
» Maintenant nous dirons nos noms à notre hôte, si notre hôte le permet : nous sommes les frères. Marc et Jules Fraizier, de Paris, rue du Helder, 12. Nous allons à travers le monde cherchant je ne sais quoi, votre ferme peut-être. Mon frère Marc est poëte, c'est une profession ignorée sans doute ici ; moi je ne suis rien, mais je marche à la suite de Marc, cherchant ce qu'il cherche, m'amusant de tout : nous avons reconnu que l'homme èlaitdans une grande erreur de croire qu'il avait été créé et mis au monde pour vivre dans la rue du Helder.... Nous croyons que son domicile est plus vaste et qu'il doit passer sa vie à se promener dans sa véritable maison, qui est le globe terrestre et non le numéro 12 de la rue du Helder. Voilà pourquoi nous nous promenons dans cette rue, qui est formée par la côte d'Afrique et par la côte d'Amérique, dont l'Océan est le ruisseau, le soleil le réverbère. Après avoir sauté le ruisseau, nous somme^ entrés chez vous; nous vous rendons une visite de voisins.
— Soyez les bienvenus, mes fils, dit le vieillard en
souriant; soj^ez les bienvenus dans la ferme de )ohn Hamiet, de Ghester.
— Vous êtes encore Anglais? dit Jfules en croisant ses bras sur sa poitrine.
— Il y a si longtemps que je suis Anglais, qu'il me semble que je ne le suis plus. Voici bientôt quarantedeux ans que j'habite cette ferme.
— Seul?
— Ohl non, ma famille est nombreuse, J'ai un fils qui demeure avec sa femme, dans une autre ferme à quatre mille d'ici, dans nos vignes. Voici mon petit-fils, et je vous montrerai bientôt ses trois sœurs. Mon fils et moi nous avons, de plus, vingt noirs à notre service. Vous voyez que je ne suis pas seul.
— Certainement, on peut très-bien vivre en pareille société. De qui dépendez- vous ici?
— De personne.
— Comment ! vous n'avez pas dans votre voisipage quelque petit roi^ quelque petite république dont vous êtes les citoyens obligés ?
— Autour de nous^ nous avons le désert; j'ai entendu dire qu'un roi africain règne à trois cents milles de cette rivière vers l'est.... C'est le royaume le plus voisin.
— Et les lionsl Comment vivez-vous avec les lions?
— Il est possible qu'il y ait des lions, mais je n'en
LA VIE AU DESERT. l9i
ai jamais vu. J'ai vu quelques tigres, ils sont très-poltrons et craignent toujours d'être dévorés par mes noirs. L'an dernier, nous reçûmes la visite d'un éléphant; il frappa de sa trompe aux barreaux de cette barrière. Mon fils fut le complémenter avec un grand cérémonial ; nous lui offrîmes une corbeille de gâteaux et une jatte de rhum. Il mangea et but, et s'en retourna fort joyeux dans ses bois. Ma vieille expérience m'a appris que cette partie de l'Afrique est abandonnée par les animaux féroces, à cause d'une grande quantité de plantes dont ils ne peuvent soutenir Todeur et dont les exhalaisons même sont mortelles pour eux. C'est la un des mille secrets que la nature a déposés au cœur de cette Afrique, qui est la terre des secrets.
— Vous êtes donc ici en toute sécurité î
— Oui, mon fils : il n'y a du danger que dans les villes, sur la mer, et sur les grandes routes. La terre est pleine de recoins où la vie est aussi à son aise que dans mon cottage; mais les hommes s'éloignent autant qu'ils peitventde ces heureux recoins.
— Si ce n'était trop indiscret de notre part, nous vous demanderions quelques légers détails suf l'origine de votre établissement.
— Ce n'est point un mystère. Voici mon histoire en quelques mots. A trente ans je quittai Chester, ma ville
192 LS GHATBAU DES TRQIS-TOURS.
natale, par dégoût de l'existence. Le spleeti m'avait même rendu fou. A force de regarder couler, devant mon château, la triste rivière de Mersey, je m'ima^rinais que c'était moi qui étais forcé de pousser à l'Océan cetle vaste masse d'eau, et je formai le dessein de me tuer pour me délivrer d'une fonction si onéreuse. Un jour^ je profitai d'un moment lucide, je réalisai autant d'argent que je pus, je partis pour un voyage sans but. déterminé. J'essayai plusieurs vides comme on essaye des habits, pour faire choix du plus commode. Londres me déroula ^es ennuis tirés au cordeau à perte de vue. Paris me donna un rhumatisme, Venise me fit l'effet d'un grand cimetière de marbre avec des cercueils flottants. A Rome, je fus menacé d'un autre genre de folie, je m'imaginai que je portais sur mon dos le poids de vingtcinq siècles. A Naples, je fus heureux quelques jours, mais le Vésuve me tourmentait cruellement. Sa dernière éruption lui avait creusé au front deux cavernes rouges, et je me persuadai que le volcan me cherchait partout avec ces deux yeux. La nuit, je révais que je causais avec le Vésuve sur le bord de la mer. Mon Dieu ! m'é* criai-je, n'aurez-vous pas fait sur ce globe un coin de terre pour moi. Un jour, je pris une pièce d'or et un pistolet chargé, je jetai la pièce d'or en criant : face ! bien décidé à me tuer si je devinais. Un lazzarone pas-
LA YTE AU d£sERT. 193
sait la main tendue vers moi, je lui donnai la pièce d'or et j'armai mon pistolet. Le lazzarone baisait la pièce en disant : Dtœ teste^ due teste^ et il vint me la montrer en riant, La pièce d'or avait deux faces et je l'avais prise au hasard dans un rouleau de cent. Voilà qui me condamne à la vie, dis-je en moi-jnême, vivons; et je jetai mon pistolet dans la mer.
Un vaisseau anglais, de relâche à Naples, partait ce jour-là même pour Tîle Maurice. Je m'embarquai, bien résolu à ne plus chercher le suicide, mais à me faire chercher par lui ; vous ne sauriez croire quels horribles tourments d'ennui la navigation me fit subir. Je ne crois pas qu^il y ait dé prison plus dure que la cabine d'nn vaisseau : il y avait vingt passagers à bord, une iQoitié gardait un silence de mort, l'autre pariait avec exubérance ; je ne savais auquel des deux partis me lier. Avec les parleurs, je regrettais les taciturnes; avec les taciturnes, je regrettais les parleurs; j'allais des uns aux autres avec une profonde répulsion pour tous. Enfm nous relâchâmes au Gap. Là, je rompis mon ban. Je rëaii^i ma fortune et je résolus de m'avancer dans l'intérieur de l'Afrique, avec trois Hottentots, pour vivre des surprises ou dès émotions de l'inconnu. Je visais ainsi ^ ^ suicide honorable ; je m'enfonçais au cœur la pointe de l'Afrique comme un poignard.
Ce qui rend toujours les hommes malheureux, c'est qu'ils s'obstinent à chercher le bonheur ; c'est le Jeu inverse qu'il faut jouer : moi c'est en cherchant le malheur que je trouvai le bonheur. Vous ne sauriez (lire quelle sérénité yint rafraîchir mon âme lorsque je découvris ce paysage qui doit vous avoir bien réjouis, vous ^ussi, à votre arrivée ; il me semblait que je dépouillais le vieil homme européen et que je recevais d'une main invisible une chair nouvelle, un cœur nouveau : toute la somm0 (Je bonheur que cette nature virginale gardait en réserva depuis la création, et qui n'avait été dépensée pour personne, iQ'entoura comme un bain suave, me retreo^pa, me rendit fort ; ce fut comme une soudaine convalescence, un réveil lumineux, une sainte résurrection. 4dam de ce paradis, je cherchai mon Eve; je la demandai à cette nature féconde qui exhale tant d'amour sous ce$ arbres, sur ces fleurs, dans ces belles eaux du vallon : c'est alors que, fern^ement résolu de vivre ici, je fis la dernier de mes voyages, je revis la ville du Cap, j'y fqrmai des relations ^vec les familles de n^es cornpa1}riûtes^ et, après deux inois de cette vie mondaine à l^^quelle JQ deyai^ ren.oncer pour toujours, j'épousai une jeune veuve qqi consentit à . nie suivre à la ferme ^e l'Orange : je puis dire que cette femme n'a jamai» re^ gretté de m'avoir suivi : levez les yeux, regardez le ciel,
cherchez un nuage; Tazur est partout; eh bîenl notre vie de quarante ans est pure comme ce ciel.
Marc et Jules se levèrent vivement et serrèrent avec transport la main du vieillard et de son fils.
— Maintenant, dit John Hamlet, il faut que je yops présente à ma famille. Où sont tes sœurs, Luxton?
— Je rignore, mon père, répondit le fils en caressant une perruche qui venait de se percher sur son épaule»
— Messieurs, dit le vieillard, si vous voulez visiter le jardin et le parc, mon fils va vous guider. Nous vous reverrons à dîner, n'est-ce pas? Je vais donner des ordres pour qu'on ait soin de vos bagages et de yp§ domestiques, ne vous inquiétez de rien.
Jules prit familièrement le bras de Luxton et marcha du côté du bois ; Marc les suivait à la distance de quelques pas.
Au bout de la première allée une app?irition le^ attendait, qui devait leur fair^ tourner le s^ng au cour.
Trois jeunes filles sortaient d'un massif d'acacias^ trois jeuçes fillep 4e même taille ; tf ois corps, trois vi^^ges, trois costumes exactement semblables, si ^e^ qi^ç Vj^ji croyait voir la mêm€i feflUQP reprpduilîe trpis . fois par quelque jeu d'PP^q^^ ^ elle» m4rohf^ientpnlaç;6es Tune à l'autre par leurs br^^s ima^Teq ^m gr^OQ s^erveill^ua^ d'ondulation de corps; leurs têtes étaient couvertes d'un
cliapeaQ de larges feuilles cousues ; leurs cheveux, d'an èbène éblouissant, ruisselaient en boucles sur des épaules nues d'une blancheur vermeille; une robe de modeste coutil, relevée par le luxe des agrafes d'or, s'échancrait sur leur poitrine, serrait leur taille, et, s'arrétantun péa au-dessous de la cheville, laissait aux pieds toute leur liberté de mouvement. jC*était un groupe de trois femmes primitives : elles appartenaient à la plus belle espèce de femmes, l'anglaise créole, celle qui combine l'exquise perfection du corps, le coloris admirable de la carnation avec l'énergie de l'âme et la vivacité du sang. A mesure que ces trois filles s'approchaient, elles révélaient un nouveau charme; leurs figures, d'une transparence dorée, et leurs grands yeux de créole, se détachaient soas l'ombre de leurs chapeaux flottants. Quand elles s'arrêtèrent étonnées devant les trois jeunes gens, Marc et Jules n'avaient plus de voix.
Luxton fit avec quelque embarras les honneurs de la présentation; il dit le nom des deux étrangers à ses sœurs.
Verff^Nice, Héva et Fanny^ tels étaient les noms d^ ces ravissantes filles.
Julea rompit le premier le silence.
*- Voilà, diwil, un trio de ressemblance qui rentre dans les secrets de l'Afrique dont nous pariions tantôt;
LÀ VIE AU d£s£RT. 197
vous avez trois noms^ Mesdemoiselles, il me semble qu'an seul suffirait à vous trois : Very-Nice.
Un sourire d'ange illamina le visage des trois jeanes filles: elles considéraient de la tête aux pieds ces inconnus avec une curiosité muette, et leurs yeux semblaient interroger Luxton et demander une explication pour laquelle la langue ne trouvait pas de termes. Le frère devina ses sœurs et il entra dans quelques détails sur le voyage et l'arrivée des deux étrangers. Un témoin indiffèrent aurait remarqué Témotion étrange qui animait en sens divers ces six personnages : les jeunes filles et les jeunes gens était singulièrement troublés, et ils ne se rendaient pas compte de leur embarras. M. John Hamlet et sa femme survinrent bientôt, et mirent chaque ^ar de cette scène un peu plus à son aise. Madame Hamlet reçut les hommages des deux Français ; c'était une dame sexagénaire d'âge, mais jeune encore de fraîcheur et de santé ; on voyait luire sur son visage les derniers rayons de cette beauté incomparable des femmes du Lancashire : le temps n'avait altéré ni la pureté harmonieuse des lignes de son front, ni la blancheur perlée de ses dents, qu'une lèvre naturellement relevée laissait toujours entrevoir dans tout l'éclat de leur éniail : lorsque cette aïeule embrassa ses trois petites-filles, Marc et Iules ressentirent un serrement de cœur.
Ljl *'jsnc^ ^ iiKaiiiia ians les enizetifiK funDiers et j^ 3roinff!aîft*r jEstour Je la fienne. John Hamlet monin liv^ j^ r^juins ie ^m îuiiiaiiie m devx étraDgers. Ik ^îaient bitai -Ssoniis^ Xin: et Joies; leors oreilles i inyrrreîit lomplaisammist aax paroles de leur hôte; msBS .emrs retîsrfe ne D^onienc se âêtacfaer de ces trois 3rile5 •siânis 'ia^^sfrt ^ Indnaleal comme des gazelles sur !e< fenrs jR^ariln en la pelovse embaumée dabois.
D'igr^ tes habiiMes patriarcales de la maison, la funille je rednii dons ses appartements anx premières omhces de ta waîL, te os se Waîent aTec l'aube; on laissa &:a£e liberté an deox Français, el ils en usèrent ce soirta po«r aller dans le bois el sans témoins se faire de mntneOes confidences sur ks singularités de ce jonr.
La nuit ayait rerèta toutes ses splendeurs ; la forêt, la ririère, la colline, le Talion semblaient faire entre eux des entretiens solennels et sublimes, l'arbre parlait aux torrents, l'insecte à la fleur, le thym au gazon, la terre au ciel: un murmure universel montait aux étoiles, Teau yiye exhalait la firatcheur, Tarbre de parfum exhalait Tamour; du firmament radieux descendait une clarté molle faite avec un reûet ie toutes le^ constellations, e^ cette clarté, plus douce que celle du jour, laissait entrevoir les bois^ et les montagnes à des distanças confuses et infinies : Tair était si transparent, la gaze de l'atmosphère
LA VIE AU d£s£rt. 499
si déliée, que chaque étoile rayonnait aux yeux et le$
éblouissait comme un soleil. Et lorsque par intervalles
toutes les harmonies se taisaient autour de la ferme,
alors on croyait entendre des voix fortes et lointaines qui
sortaient des profondeurs de l'Afrique, comme si dans
le silence de la nuit Tinterminable chaîne des montagnes
du septentrion eût apporté d'échos en échos la plainte
des monstres du désert. Mais rien dans nos contrées de
glace, où l'amour n'est que le passe-temps de l'ennui,
rien ne peut donner une idée de cette irritante émanation
de volupté qu'une pareille nuit distille de tous ses
rayons : tout est flamme et désir sous ces tranquille^
I étoiles, tout brûle dans cet air si tiède; cette nature, en
! apparence si calme, palpite d'une animation puissante
I sème la vie jusque dans le grain de roche où elle dépose
; la topaze ou le diamant, fruits de l'hymen de cette
i terre et de ce soleil. Quand la pierre s'allume et
; jouit sous des étreiqtes invisibles^ de quels inei^o-
I râbles désirs l'homme ne doit-il pas ëtr^ consumé, lui,
ce roi esclave de toutes les passions et de toutes )e§
' amours !
I La rivière coulait joyeusement, emportant une étoile au miroir agile de toutes les ondes ; il y avait \in siège de gazoï^ et par-dessus un haut liquidambar, comme un dais sur un trône. C'est là que s'étaient assis Marc et Jules,
300 LS CHATSAU BSS TROIS-TOURS.
et ils se regardaient de cet air significatif qui n'a pas besoin de paroles pour communiquer une pensée.
— Eh bien? dit Jules.
C'est toujours ainsi que commencent les entretiens dans les grandes occasions..
Marc secoua la tête et regarda le ciel.
— De laquelle es-tu amoureux ? dit Marc.
— Il me sera bien difficile de ne pas être ton rivale dit Jules, j'en aime trois.
— Et moi aussi, frère.
— Qui diable nous a mis en tête de venir ici ?
— Oh ! c'est que je suis moins léger que toi, Jules. C'est déjà chez moi une passion vieille ; les racines poussent vite aux arbres dans ce climat. Ainsi Tamour...
— Oui, l'amour! l'amour I c'est bientôt dit; l'amour est une invention de roman et de vaudeville. Il est bien question d'amour ici; va te calmer le sang, là, sous ce kiosque, en chantant une romance de Grisar; va te consoler en ramassant ce bouquet d'oranger qu'elles ont laissé tomber. L'amour! l'amour! Nous le prenons à l'aise, dans une allée des Tuileries, entre deux statues de marbre, sous un ciel qui pleure, dans un air qui gèle, sur un gazon qui mouille nos pieds, et devant de noires maisons tirées au cordeau. Mais ici! ici! on se fait tigre, on rugit; on boit à pleine coupe cette écume
que secoua Vénus Aphrodite quand elle sortit de la mer; on sent une crevasse au cœur; on se rue en délire; on mord le gazon, la fleur, la feuille; on est fou.
— On est fou, répéta Marc avec une tranquillité alarmante.
Jules regardait le kiosque de la bfenheureuse chambre où dormaient les trois sœurs.
— Elles sont là, dit-il; elles dorment ensemble, elles mêlent leurs rêves, leur souffle, leurs, beaux cheveux ; une lampe veille auprès de leur lit : heureuse lampe!
En ce moment une idée traversa le cerveau de Jules ; il voulut la communiquer à son frère, mais il eut des
frissons sur la langue, et sa première syllabe s'arrêta tremblante dans le gosier.
— Tu voulais me dire quelque chose ? dit Marc effiravé des convulsions nerveuses de son frère.
— Moi?... oui... non... J'avais une... ehi
— Je t'ai compris, dit Marc à voix basse.
— Eh bieni un instant; reste, fais sentinelle un instant. Oh 1 n'essaye pas de m'arréter, ou je me jette dans cette rivière, ou je me brise la tête contre ce tronc
de fer.
Le premier arbre du vert rideau qui ombrageait trois côtés de la ferme s'élevait devant le kiosque des trois sœurs. La vitre ouverte n'était qu'à douze pieds du sol.
iOBt LE GHATIBAÇ I>£.S TI^OIS-TOUES.
Jules grimpa sur Tarbre et sa blottit dans les branches^ qui mêlaient leurs feuilles aux fleurs du kios({UQ de ee gynécée de la nature. Là» se$ regards errèrent et moururent ; ce qu'il vit n'a été yu qu'ui^e fois, et ua sera plus revu sur ce monde. Animez les trois Grâces d^ Gapova, et çndormez-les sur un lit de fleur an leur laissant la pose que leur donna r4rti3t§, vous n'aurez encore qu'une copiQ humaine du groupe divin des trois jeunes Anglaises, des trois créoles de ce disert. Jules tomba de faiblesse sur le haut gazon, au pied de Tarbre : son frère accpurut et le relova, Quelqua&paroles sourdes s'échapgèrenteutro^Q^^i ils ^'éloigoèreut ensuite silencieusement de la ferme, hont^u?^ oomiae doux criminels qu'un horrible remords accompagne. L'un avaitoutragé rhQspitalitë la plu» sainte, rhospitalité du dàsert; Tautre s'était fait son complice et ne s'était opposé que faiblement au crime. L'aube les surprit pâleç et muets, marchant a« hasard dans le vallon ol n'Qsaat se ratoumor ver$ cette chambre o|i doramient encore naïves et confiantes ces trois adorables fiU#s qui avaient à leur in^u livr^ à 4es y#^^ profaaei le secret virginal de leurs nuit^.
Gependant les oiseaux de la ferme chantaient au jour et à leur maître. La joie du réveil éclatait partout. Les domestiquas se répanilaient dans Ls verger. On entendait, sous rai4)re dtt porran, ces voix mélQdieusQs et ces
ik Yiiï AU dIsert. 203
éclata dâ rire veloutés qai tr^hisisent les jeaqes femmes, ^ Yery-Nice est levée, dit Jules,
— Et ses sœurs sont levées aussi, dit Marc,
— Je n'ai pas entendu les autres, je n'enteqds que Yery-Nice. Hier elle portait un collier de jais.,, elleavait gardé ce collier cette nuit... elle n'avait gardé que cela... adorable enfant ! . . . Dieu te préserve d$ la. coiiiuattre, mOD frère \
— Sei sœurs $ont aussi belles.
— Tais-toi, mon frère!.,. Oui, elles sont aussi belles^ Aimes^en deux; laisse-moi Very-Nice; laisj^e-moi la vie! Allons les voir; le soleil se lève aussi pour l^s voir* Viens mn frère^ viens |
Marc arrêta son frère par la mdin :
-^ Éaoute-moi) Jules^ lui dit-iU j^ suis ton fr^re atn^,
— D'un an.
•^ D'un an et d'une nuit. . . Nous nous sommes embarqués dans une triste affaire, mais il est temps encore de nous arrêter. Tu conçois que ce serait bien mal payer l'hospitalité que nous a accordée ce vieillard, si nous allions nous mettre en iôte de séduire ses petites- filles et de jeter ainsi le trouble dans ce paradis terrestre^ ot la plus noble confiance nous a reçus. Tenona-nous sur nos gardes ; soyons maîtres de nous ; restons avee ces jeunes femmes dans les limites de la politesse; ne con^
âOl LE GUÀTEAU DES TROIS-TOUES.
fions rien à nos paroles de ce qui pourrait laisser croire à d'autres sentiments que ceux de la reconnaissance el de l'amitié.
— Quel âge as-tu, frère?
— Vingt-cinq ans.
— Vieillard I songe que je n'en ai que vingt-quatre, moi, et je suis à mon premier amour.
— Oui, amour d'hier. . .
— Mon frère, un amour de cette nuit; entends-tu? de cette nuit.
-^ Ainsi, tu vas te lancer au hasard dans ce roman, les yeux fermés?
— Eh ! sommes-nous les maîtres de conduire notre vie ? C'est notre vie qui nous conduit. En avant I Nous avons perdu deux heures de ce jour qui commence ; deux heures d*extase de moins.
Jules sortit du hois d'un pas résolu, entraînant avec lui son frère ; ils arrivèrent bientôt sur le perron de la ferme, au moment où John Hamlet sortait pour sa promenade du matin.
— Àhl vous voilà, mes enfants, dit le vieillard; j'ai compté sur vous pour passer ma journée : je suis resté seul à la maison. Luxton a conduit ses sœurs chez mon fils et ma fille, à la petite ferme là-bas. Us ont profilé de la fraîcheur du matin pour faii*e cette course ; on a besoin
d'eux & la ferme : no&s entrons dans la quinzaine des récoltes, et il faut que les maîtres surveillent le travail, n'est-ce pas, mes enfants ?
Jules et Marc gardèrent le silence et serreront les mains du yieillard. En ce moment un nuage descendit sur la ferme, les rayons du jour s'éteignirent, b jolie rivière roula du limon, les fleurs et le gazon se fanèrent, les arbres prirent des teintes funèbres, toute celte belle nature se revêtit d'un crêpe de deuil : les trois sœurs, les trois étoiles avaient disparu.
Marc rappela toute sa force et fit bonne contenance
pour cacher au vieillard le désespoir mal déguisé de
Joies ; il engagea Tentretien sur une foule de sujets qui
souriaient au maître de la ferme ; il le questionna sur
l'agriculture, Sijir la saison des ouragaas, sur l'économie
domestique qu'il avait appliquée à son petit royaume. Le
vieillard, naturellement causeur et ravi de trouver un
aaditeur complaisant, chose rare dans un désert, entra
dans les plus minutieux détails et fit briller son érudition
d'agronome : la promenade et la conversation durèrent
jusqu'à l'heure du déjeuner, le reste de la journée
n'amena aucune circonstance remarquable; on fit la
sieste à midi, on dina au coucher du soleil ; à la nuit,
John Hamlet se retira dans son appartement.
Lorsque Jules fut seul avec son frère, il lui dit :
20ft LE CHAtBAÛ ©ES ÏHOIS-tOTÎRS.
— Je ^ens de passer nn horrible jour, un jour éternel ^mme un jour d'enfer; n'essayé pas de m'arrôter^ parce que je résisterais, je résisterais à Dira! Frère, gardé h maison du vieillard, moi je vais respirer o4 elle respite ; il n'y a point d'air ici.
— Ya, dit froidement le frère. Je te comprends, tu es plus heureux que moi, tu connais la femme que tu aimes, moi je l'aime et je ne la connais pas : j'en aime une^ j'en aime trois, je n'en aime point; je suis si faible à cette heure, que je t'accompagnerais sll ne fallait pas que Tun de nous au moins reste dansJa maison \ soie de retour avant l'aube du jour et ne t'oublie pas.
Jules partit dans la direction que le vieillard était souvent indiquée dd geste en pariant de sa petite ferme; d'ailleurs, la rivière devait l'y accompagner t il suivit la rive droite, entra dans le grand massif de forêt oft Teat se perdait comme dans un gouffre, et après une heure de marche il vit la petite ferme dans sott couronnement d'ombrages. La barrière était fermée, Jules la franchit Sans peine et toucha de sa main les arbres qui dominaieut la maison.
En ce moment ta nuit était fort sombm, des nuagee énormes, des vapeurs d'ouragan voilaient les étoiles; on entendait frémir les feuilles dans les bois, et le jeune homme tressaillait à ce bruit comme à une plainte sortie
LA TIB AU DfSBRT4 907
d'un cimetièra; il rddait autour de la ferme, ch^f chant à deviner la chaXDbre des trois sœurs^ lorsqu'il entendit tout près de lui un soupir qui ne venait pas de la forêt et qui avait \me expression bumaiue. Jules s'arr&ta court. Un frisson sillonûa son épiderme.
-**- Il y a ici un témoin^ se dit-il en lui-^éme : malheur à lai 1 noas sommes trop de deux ici.
Et il arma ses pistolets.
Gomme il regardait un massif de feuilles tendues sur une muraille de ee manoir, il vit briller deux yeux sous un chapeau de paille agité par les mouvements d'une tète.
Jules s'avança hardiment, et la demande qu'il allait faire fut prévenue par une réponse,
«^ C'est moi, dit une voix.
Jules laissa tomber ses armes; ces deux syllabes l'avaient foudroyé.
— Quand on courbe le gazon la nuit, dit la même voix, il faut avoir soin de le relever le matin.
Jules était anéanti.
Celui qui parlait se débarrassa tout à fait de son enveloppe de feuilles. Il prit Jules par la main et le conduisit dant le bois à Técart pouf parler plus à Taise sans péril d'être entendu.
C'était Luxton^le frère des trois adorables filles. Jules aurait mieux aimé rencontrer Satan*
SK)6 LS CHATEAU DSS TROIS-TOUES.
— Que Tenez- vous faire ici ? dit Luxton avec cette indolence d'oi^ne et de maintien qui, chez les créoles, prélade à l'explosion.
A quoi sert la bravoure et la fermeté de cœur dans certaines circonstances? L'homme intrépide qui est surpris en tort flagrant est bien malheureux, car il rougit de lui-même comme un lâche. Jules n'avait qu'une ressource honorable, il s'en servit.
— Monsieur, dit-il avec une voix tremblante, j'aime une de vos sœurs ; je suis venu pour vivre une heure dans l'air qui l'entoure. J'ignore quels sont ici vos usages ; mais si, comme je le crois, ils resseuiblent aux nôtres, je puis réparer mon tort, je suis jeune et je suis riche : je demanderai votre sœur à votre père, et si elle y con» sent, je l'épouserai.
— Vous l'épouserez? dit Luxton avec un accent ironique.
— Oui, Monsieur, j'épouserai votre sœur.
— Et laquelle?
— Laquelle!.. Permettez-moi d'attendre jusqu'à demain, je vous répondrai .
— Non, vous ne me répondrez pas. Monsieur, je ne veux pas que vous me répondiez. . . Je vous ai fait une demande étourdie... oubliez-la... Vous êtes arrivé à la ferme depuis quelques jours, vous avez été reçu avec
Cordialité, ne l'oubliez pas... Vous l'avez oublié la nuit dernière. Monsieur... celte nuit encore, vous ne saviez pas qu'un œil qui ne dort jamais était ouvert sur vous. Je ne veux pas affliger mon aïeul de ces rapports affli. géants pour un vieillard ; le secret est entre vous et moi : si vous voulez épouser une de mes sœurs, demandez-la demain à son grand-père, et gardez- vous bien de dire un seul mot, de donner un seul regard à celle de mes sœurs que vous avez choisie ; seulement, je désire que l'amour vous ait bien inspiré et que le nom de jeune fille que vous prononcerez demain ne fasse pas descendre sur cette campagne, descendre pour la première fois la. . .
— La?...
— La mort! dit Luxton d'une voix sourde; et il disparut.
Jules resta longtemps immobile à la place où il avait entendu cette formidable parole... La mort! disait-il tout bas... quel horrible mystère y a-t-il dans ce mott
Et il n'osait lever les yeux sur la petite ferme, où l'innocence endormie ne soupçonnait pas quels violents orages éclataient au dehors. Le besoin de revoir son frère Marc et la crainte d'être surpris par l'aube le déterminèrent à reprendre le chemin de la grande ferme : il s'y rendit en courant et tomba devant le lit où son frère dormait.
SIO LX €H4TXAV DKS T&OÎS-TOU&S.
Toos les détails de cette Doit forent racontés à Marc,
— Je sus bien nulhenreiix^ dit J«les eu finissaot son récit U xn'éUit défendu de parier; toni ce qae je t'ai dit était on secret qui devait rester entre loi et moi,
— (Ni ! tes intérêts sont les miens^ dit Marc, ta n'as as YÎolé ta promesse ; n'arons^noos pas à nous deux la
même ime, le même cœor, aiyourd'bai surtout?
— U faut donc que je demande Very-Nice en mariage ?
— Sans doute, tu l'as promis solennelleaieat au désert, en faoe de Dieu.
— Mais que dis-iu de cette terrible menace de Luxton?
— Elle est claire : Luxton est un enfant de la natnre, c'est l'Abel de cet Eden, et comme AbeL.*
— Il aime une de ses sœurs.
«— Je n'en doute pas*
^ Il aime Yery^Nice! s'il en aime une; c'est elle, ot si j'épouse Very-Nice, il y a une mort dans l'air ! Oh t ces jeunes créoles ne sont point de« fanfarons I nous aurons une catastrophe ce soir.
— Soyons hommes, frère, allons jusqu'au bout 6t présentons-nous calmes et résignés à rérénement*
'^ Oh! lirons-nous vite de cette horrible incertitude; descendons chez John Hamiet, un quart d'heure m'étoof* ferait.
Li VI£ 4U DBSSRT» 2il
— Allons, dit Marc.
Le vieillard émondait un jeune acacia, et le cortège habituel de ses oiseaux lui faisait fête. Jules, d'un air g.ave, le salua ; Marc lui: serra les mains, et le vieillard, remarquant le changement qui s'était opéré $ur leur physionomie, leur dit :
— Vous paraissez bien tristes ce matin, mes enfants? Est-ce que vous songerie» déjà à votre départ?
— Ail contraire, dit Jules. Cette habitation nous platt^ et si vous daigniez nous donner un arpent de votre dooudne, nom y ferions un établissement pour toute notre Tie. Nous avons en portefeuille des titres qui vous prou- Teat que nous sommes dignes de prendre rang parmi Tos sujets. Je ne vous parle pas de notre fortune, nous TOUS en parlerons quand vous l'exigerez.., maintenant,.,
Jules s'arrêta comme s'il Qût été saisi d'une extinction de voix.
— Continuez, continuez, mon fils, dit le vieillard en souriant.
— Votre fils, dites-TOUs ? Consentiriez-vous à me donner ce nom ?
— Eh ! certainement. . . pourquoi pas ?
— Ce nom, et, • .
-Et?
— Et une de vos petites-filles, mon pèrep..
212 LS GUÀTBAD DES TBOIS-TOURS.
Jules s'assit sur le gazon, épuisé de l'elTort qu'il airait fait. Le yieillard lai tendit la main.
— Une de mes petites-filles?. . . Âh ! vous me demandez l'impossible, mon enfant...
— Sois homme, Jules 1 s'écria Marc, qui vit une pâleur de mort sur le visage de son frère. Jules regardait le yieillard avec des veux éteints.
— Mon fils, dit John Hamlet, il y a dans Tes familles des secrets qu'on ne divulgue que dans les grandes occasions. J'ai juré de marier deux de mes filles le même jour. Ne m'interrogez pas là-dessus, je serais forcé de garder le silence.
— Eh bien, dit vivement Marc, ma demande devait arriver après celle de mon frère, voulez-vous avoir deux enfants de plus?
— Ah! ceci arrange tout, dit le vieillard. Gomineni! vous consentez à vivre ici tous deux ?
— Oh I mon Dieut c'est ce que nous demandons au ciel.
— Voyons, dit le vieillard avec une physionomie rayonnante de joie, vous, Jules, laquelle des trois avezvous choisie ?
Jutes regarda autour de lui d'un air sombre.
— Comment, dit le vieillard, est-ce que la gaieté ne vous revient pas?
LA VIE AU DÉSERT. 2f3
— Oui, obi oui, dit Jules en s'efforçant de sonrire, j'ai choisi miss Very-Nice.
— Et vous, Marc ? dit le yieillard.
— Moi... moi... attendez... Hëva ou Fanny . . . Celle des deux qui voudra bien m'accorder le bonheur de l'épouser.
Joies serra la main de Marc et lui fit un signe d'intelligence.
— Voici justement Luxton qui arrive à cheval de la petite fa*me, dit le vieillard» nous allons lui annoncer toutes ces bonnes nouvelles.
— Oh I si vous retardiez encore?. . . dit Jules, toujours pile et hors de lui.
— Pourquoi donc? dit le vieillard ; les bonnes nouvelles n'arrivent jamais trop tôt. Luxton, Luxton!
Et le vieillard l'appelait du geste et de la voix.
Luxton quitta son cheval à la barrière et marcha vers le groupe. Des quatre acteurs de cette scène, le vieillard seul était calme et joyeux ; les trois jeunes gens dissimulaient mal leur émotions intérieures. Jules, surtout, était agonisant.
— Luxton, dit le vieillard, ta présence est réclamée ici; nous tenons un conseil de famille... tu es bien pâle ce matin, Luxton; as-tu souffert cette nuit?
— Non, non, père... j'ai peu dormi... fort peu.
214 LE GHATEàO PBB THOiS-TOURS.
•^ Alors oe n'est rien, odntinlta le yieillard, vûici deux jeunes gens qui veuleût entrer dans notre famiUeM,
— Deux? ah I
«p^ Oui, deux... ta roix est bi^ émue, LtiXton, tu souffres ?
— Non, Hon, père... continuez; le galop du chutai m'a fatigué.
— Oui, Duke a le galop dur.
-^ 0ht mon Dieu! inspire^moi, dit Marc, dans on aparté d*oraison mentale. Puis haussant la toîx^ tandis que le vieillard regardait Luxton arec inquiétude : Luxton, dit-il, mon frère demande en mariage missVery- Nice, et moi, miss Héva.
On entendit un cri, et Ton vit tomber Lnxton sur l'herbe.
Jules était immobile, Marc courait à la ferme. Le rieillard agitait les mains de Luxton. Les domesiiques accoleraient de tous côtés»
Luxton reprit ses sens et un sonrire rayonna sur sa figure ; il tendit une màtn à Jules, l'atitre k Marc ; les deux frères étaient ébahis.
— Luxton, dit le vieillard, je crois te comprendre, c'est un accès de joie qui t'a suffoqué, dis?
Luxton ne répondit pas.
— Va goûter un peu de repos, continua le vieillard.
tk VIS AU DésSUT; iitt
n ffloâ flte, reprends tes forées et espère en Dieu.
iMtiton entra dans la fenxie et serra qûô seconde fois ks mains des jeunes gens.
•^ Venez ici maintenant arec moi^ rottS deux^ dit Jobo Hamiet arec mystère aux oreilles de Marc et de Jales, et il les entraîna an jardin. Mes enfants^ savez* fOQsce qoe cela signifie? Luxton aime la plus jeune^ il tAne Fanny. . .
— Oh t c'est bien naturel^ dit Marc^ un frère i
— > Luxton n'est pas son frère ; Luxton n'est pas mon pelit-fils.
Marc et Jales poussèrent un cri de surprise.
— Silence I continua le vieillard, il est encore trop 6ible pour apprendre ce secret; il le saura demain. Laiton est le fils d'un Anglais qui mourut ici, dans cette ferme, il y a vingt ans. Luxton bégayait à peine lorsqu'on me l'apporta du Gap. Mon fils et moi nous l'adoptâmes ; il a été élevé avec mes trois filles, les croyant toujours ses sœurs. Je ne voulais lui révéler le secret de sa naissance que le jour du mariage de deux de ses sœurs pour en marier trois le même jour, et ne donner de la jalousie i personne. La Providence vous a conduits ici par la maio. Que Dieu soit loué 1 Je donne mille livres au mi* Bistre qui viendra du Gap pour bénir mes enfants.
Marc et Jules tombèrent aux genoux de John Hamlet.
216 LE CUAffiÀU oss TAOïs-touas.
Ici se termine celte histoire. La dernière lettre écrile par Jules à M. G. B., son meilleur ami, annonce que les trois mariages ont été consommés. La ferme de l'Orange sera bientôt une colonie anglo-française. Il y aura de la poésie encore dans cette partie du monde pendant quelques années, et après, elle sera exilée de l'univers : Marc et Jules auront recueilli les derniers soupirs de cette fille du ciel. La ferme de l'Orange aura le sert d'Otaïti et de Juan Femandez.