UNE NUIT DE TERBETJR
Mistriss Katrina, immobile et silencieuse, avait toute la nonchalance de la créole : la vie semblait manquer à pe beau corps, abandonné à cette langueur somnolente qui tombe du ciel des tropiques.
Mais au milieu des péripéties d'une guerre sans nom, si quelque sinistre nouvelle arrivait du désert ou de la montagne, la jeune femme se levait avec l'enthousiasme de l'amazone ; ses grands yeux de velours d'iris lançaient^es flammes ; ses lourdes tresses de cheveux noirs se déroulaient sur la savoureuse nudité de ses épaules ; un corps superbe palpitait d'animation sous le sari de crêpe chinois : la statue se faisait fenmie, et alors, autour d'elle, tous ceux qui pouvaient prendre le nom d'homme oubliaient les périls, leur famille, la guerre, les étrangleurs, l'Inde, et l'idole avait des adorateurs dévoués qui se seraient précipités dans les noires embûches de la nuit, si un sourire eût dû payer leur mort.
Elle désigna nonchalamment un petit banc de gazon à M. Parker, et quand il se fut assis :
— Puis-je compter sur vous? lui dit-elle; répondez
oui.
— Oui, Madame, vous pouvez compter sur moi ; ordonnez, répondit le commissaire de la Compagnie avec un geste dramatique en usage à Drury-Lane et à Adelphi.
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tour, et se prépara par la méditation à hite son rapport au ministre sm* les événements du jonr et sur ses envois de Bibles.
Kindly, armé d'une paire de pistolets et d'une carabine à deux coups, s'arrêta quelque temps sur l'escalier de la poterne pour flairer l'air et écouter les bruits de la solitude, et, ne pressentant aucun péril dans le voisinage, il fit à mistriss Katrina le signe qui rassure, et entra le premier dans d'épaisses jungles où la clarté de la lune et des étoiles ne pénétre jamais.
A voir marcher le jeune Indien, on comprenait qu'il s'avançait sur un terrain connu, et peu favorable aux embûches nocturnes des étrangleurs.
C'était un sol pierreux, couvert d'arbres à résine peu touffus, et tout à fait dépouillé de hautes herbes et d'arbustes nains.
La béte fauve seule ou le reptile étaient à craindre; mais il fallait bien se résigner au moindre des périls, dans cette nuit d'héroïsme et de dévouement.
Dans les longues ténèbres tropicales, la solitude indienne est remplie de voix, de murmures, de sons, de cris, de plaintes ; symphonie étrange que dominent par intervalles les miaulements rudes des monstres félms, ennemis de Thonmie et du soleil.
Chaque note de cet orchestre immense est la voix
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d'un danger, et, pourtant, Thistoire n'a pas conservé les noms de toutes les femmes créoles que le devoir a si souvent lancées dans ces déserts formidables, où rhonmie le plus intrépide fait toujours connaissance avec la peur, sous les étoiles de minuit.
Kindly et sa jeune mattresse, entraînés dans une course brûlante, s'arrêtaient par moments, soit pour reprendre haleine, soit pour échanger quelques paroles à « Toix basse.
Katrina doutait souvent, et redisait la même question àroreUle de son guide:
— Sommes-nous sur le vrai chemin de la pagode, Kindly?
--^ Oui, Madame. J'ai fait cent fois cette route avec votre mari; il n'en prend jamais d'autre, soit de nuit, soit de jour, quand il rentre après une visite aux canton* nements.
Katrina se rassurait à l'instant, et, à la première sta* tioD, elle rentrait dans ses craintes et reconuuençait la même demande.
Parfois, un signe de Kindly arrêtait la question et la marche, et la respiration manquait aux lèvres de tous les deux.
On distinguait alors, sous une éclaircie d'étoiles, une forme souple qui ondulait à travers les arbres, et deux
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tisons rouges qui donnaient une lueur sinistre au sillon des ténèbres*
Kindly se plaçait devant la jeune femme, et, le doigta la détente de sa carabine, il attendait la minute du dan« ger suprême pour faire feu sur Tapparition.
Ce nouveau péril passé, on respirait à pleins poumons et on se remettait en marche, à la garde de Dieu.
Kindly, dont les yeux, les oreilles et les narines fonc* tionnaient toujours, crut soudainement découvrir dans Tair des émanations et des murmures qui ne devaient pas exister sur cette route : il s'arrêta; mais, cette fois, son geste et son attitude témoignaient plus d'espoir que de crainte.
Un vieux tronc de boabab, creusé par- les siècles, s'ouvrait comme une caverne végétale, sur la lisière du petit chemin.
La main de Kindly désigna cet asile à la jeune feaunoi qui hésita un instant, et s'y blottit après un second geste impérieux.
Kindly, plus hardi parce qu'il était seul, s'avança rapidement, toujours le doigt à la détente de sa carabine, et vit luire des armes dans les ténèbres du bois.
Son cœur battit de bon espoir, car les armes annon* çaient des amis.
Deux hommes, marchant d'un pas d'ëclaireurs, pa*
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nirent bientôt, et Kindly reconnut deux cipayes du capitaine Taylor; à trois pas, il les appela par leur nom, et, mettant sa carabine sous le bras, il se rapprocha d'eux et leur tendit la main.
C'était la petite ayant-garde de la troupe du capitaine Taylor.
Mistriss Katrina ne youlut pas attendre son ordre de mise en liberté : elle n'avait rien perdu des incidents heureux gui venaient de se passer, et elle courut comme vm gazelle, de l'avant-garde à la petite troupe, où son mari marchait le dernier, au poste le plus dangereux.
Taylor réprima un hourra d'admiration qui allait éclater parmi ses soldats, et, embrassant avec terreur son imprudente femme, il lui ordonna de se placer au milieu de la petite troupe, après avoir reçu ses confidences sur l'apparition des étrangleurs devant le cantonnement du Louny.
Le capitaine n'aurait pas eu besoin de ce rapport pour prendre toutes les mesures de précaution dictées^par sou expérience.
Ce jeune officier connaissait à fond la terrible et étrange guerre qu'il faisait dans l'Inde, et sous les étoiles de minuit comme sous le soleil de midi, en plaine rase comme dans le massif des jungles, il procédait en joueur d'échecs sur cet échiquier de la mort, et
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ne permettait à ses péons de faire deux pas (ja'aprës avoir reconnu la sécurité du terrain.
On arriva devant la poterne sans rencontrer le moindre obstacle, mais le capitaine Taylor, qui avait eu un long entretien avec Kindly, ne voulut pas rentrer dans le cantonnement sans avoir sondé les mystères des berges et de la petite rivière qui s'étendait sur un terrain marécageux, en face de la maison.
— Je suis attendu là, disait-il, parce que ces bandits croient que je rentrerai par la grande porte de la façade, et ils se sont embusqués comme des reptiles, selon leur usage, pour nous mordre aux pieds et nous étrangler. Il faut les écraser sous notre talon.
— Il y a quelqu'un de trop avec nous, répondait Kindly .
— Je te comprends, reprit le capitaine Taylor. Et se rapprochant de sa femme :
— Chère Katrina, lui dit-il, nous allons faire une petite ronde devant notre cantonnement. Va préparer des rafraîchissements pour ces pauvres soldats, qui mai^ chent depuis le lever du soleil d'hier.
Katrina se douta bien du piège innocent que lui tendait son mari; mais elle se résigna aux sévères nécessités de sa position, et elle obéit.
Le capitaine vit la porte se refermer sur sa femme et. reprit tout son couroge ; il se mil à la tète de ses cinquante