‹ Le chateau des trois toursChapitre 20 sur 43 · UNE NUIT DE TERBEUB · texte numérisé non relu

UNE NUIT DE TERBEUB

hommes, et les- conduisit dans la rizière suspecte, après avoir recommandé à chacun de tenir ses yeux fixés sur ses pieds.

Les épis de la rizière, arrivés à leur maturité, s'agitèrent tout à coup comme une immense chevelure, et deux cents spectres hideux semblèrent sortir de leurs tombes comme des cadavres ressuscites, avec la mission d*exter« miner les virants.

L'enfer n'a jamais pu mettre au monde une aussi épouvantable vision ; jamais le rêve d'un fiévreux ne composa dans le cerveau une scène plus lugubre.

Ces monstres n'ont rien de la race humaine; on les croirait engendrés par le croisement des hyènes et des mandrilles : une membrane de cuivre recouvre à peine , lem^ squelettes hideux; les griffes remplacent les ongles à leurs orteils ; des cheveux -plats se collent à leurs fronts déprimés ; un muscle anguleux et zébré de rides attache leur tête aux épaules, et deux tisons flamboient sons leurs paupières comme des gerbes d'étincelles tour« noyant au sommet d'une tête de mort.

Ce sont des fakirs consumés par Tabstinence et les lents suicides du fanatisme religieux ; des sectaires dé la déesse Deera, qui ont juré, sur la hache magique, d'exterminer la race chrétienne dans l'Inde, et qui, toujours prêts à se faire écraser par les roues du char

842 LE GHÀTIAr DES TEOIS-TOtJRS.

de leurs divinités infernales, ne redoutent rien en ce monde et aspirent à cette mort glorieuse qui leur ouvre les portes du jardin Mandana et le palais d'or du bleu fir-

mametit.

Une première décharge de pistolets et de carabines renversa un bon nombre de ces démons de nuit et les envoya au jardin du dieu bleu; mais les Anglais et les cipayes n'eurent pas le temps de rechai^er leurs armes î il fallut se battre corps à corps dans une mêlée effroyable et lutter avec ces squelettes immondes, comme avec d'énormes reptiles gluants dont le contact glace le cœur et paralyse la main.

Ces monstres, affaiblis en apparence par la misère et les privations, trouvaient dans ces combats une ligueur nerveuse qui les changeait en athlètes; ils étrei* gnaient leurs ennemis avec des ossements de fer et les déchiraient sous leurs dents de mandrilles, comme des tigres affamés qui trouvent leur proie au désert.

Les plus agiles et les plus adroits, munis de foulards à nœud-coulant, à la faveur de la terreur soudaine qu'ils inspiraient, s'élançaient au cou de leurs victimes et les étranglaient avec une dextérité merveilleuse; c'était comme une asphyxie foudroyante, dont ils. gardaient le secret de mort à la pointe de leurs griffes.

La nuit couvrit de ses ténèbres cette scène d'horreur,

UNE IfUIT DS TSEABUiU^ 343

cette bataille sans bruit, où les poignards malais fonctionnaient seuls contre les dents, les griffes et tes lacets des étrangleurs.

Le capitaine Taylor,' exercé à ces luttes inouïes, fit des prodiges d'adresse et de courage; il songeait moins à lui qu'à ses soldats; il courait comme un lion, au secours des plus faibles; il se dérobait à toutes les attaques par d'incroyables souplesses de mouvement; il poignardait et renversait les démons de la nuit, sans ^arer un seul de ses coups.

Mais, épuisé par cette lutte surbumaine« où la minute du repos était la minute du trépas ; mais, se voyant presque seul au milieu des cadavres des siens, et entendant partir de la plate-forme de la maison un de ces cris stridents comme les femmes seules en poussent dans les villes prises d'assaut, il s'élança vers la petite citadelle, avec Kindly et quinze soldats blessés.

La poterne s'ouvrit comme d'elle-même ; une femme veillait, la main aux verrous.

C'était Kalrina; elle poussa un cri de joie et referma la porte, quand tous les échappés du massacre furent entrés.

Le capitaine Taylor s'arracha aux embrassements de sa femme, et, entrant dans la casemate, appela d'une voix irritée le lieutenant Murphy, .

Le jeune officier arriva bientôt, et reçut cette terrible apostrophe :

— Lieutenant, vous êtes un lâche : vous ayez assisté à notre combat, avec vos vingt- cinq hommes de réserve, sans nous porter secours. Vous êtes indigne de servir TÀngleterre, et vous attendrez dans un cachot l'ordre du gouverneur qui, sur mon rapport, vous ôtera votre grade et vous flétrira dans votre honneur.

Le lieutenant inclina la tête, et donna au capitaine Taylor une lettre scellée du lion et de la licorne, en lai disant avec calme :

— Lisez 1

Le capitaine Tay lor prit brusquement la lettre, et après l'avoir lue :

— Voilà un ordre étrange ! dit-il ; de qui le tenezvous?

— De rhonorable commissaire de la Compagnie, de M. Parker, répondit le lieutenant Murphy.

En ce moment M. Parker entrait.

— Vous aviez cet ordre en portefeuille, M. Parker? demanda le capitaine.

Page 1