UNE NUIT DE TERREUR
Mais un nouvel incident arrêta l'élan de la poursuite : un mystère allait être découvert.
Un ruisseau assez large sortait du bois et se perdait plus loin, en s'élargissant, à travers les marécages du midi. «
On fit une halte pour le repas frugal du désert; les fruits du baobab, les noix du cocotier et Teau vive du ruisseau trompèrent la faim et la soif de la caravane.
Le capitaine, doué d'une de ces constitutions qui domptent tous les besoins, ne perdit pas son temps à cette table d'hôte de la nature; il examina minutieusement le terrain^ et, en cueillant une plante, il fut étonné de son peu de résistance : la tige céda comme si aucune racine ne la retenait au sol.
Il renouvela l'expérience sur les plantes épanouies au bord du ruisseau, et toutes se laissèrent enlever avec la même facilité ; chose étonnante dans la végétation indienne, toujours vigoureusement incrustée sur un sol d'airain.
Il sonda le terrain à la pointe du sabre, et ce sol lui parut de formation toute fraîche, sur une largeur de cinq pieds et une longueur de vingt.
Les plantes de la même famille étaient fortement enra. cinëes aux environs, et le sol ne les abandonnait pas au moindre effort de la main.
902 Lfi GHATSAU DBS TaOIS-<TOURS.
-^ Je tiens l'énigme^ pensa le capitaine Taylor. Ce terrain est un système improvisé; ici mes paurrea sol*dâtd sont ensevelis.
Ayant fait part de sa découverte à tdut le moude^ il donna l'exemple et se mit à creuser la terre avec le Idi^ trdnchaatdes cricks malais^ en invitant seà soldatÉ à feire eemme Itli.
On éverstra le sol dans la largeur et la longaetir dé«^ terminées par le capitaine, et on ne trouva qu'un feod de telri^in humide et des plantes fluviales encore fraîches.
Ce fut un trait de lumière*
*-- Ils ont changé le lit du ruisseau^ s'écria Taylor. A notre tour, détournons le courantt
On creusa tout de suite un nouveau lit au ruisseau; on le mit à sec sur toute la longueur du terrain factice^ et, le travail de dessèchement accompli, on trouva une large et longue fosse recouverte de trois couches de cail«» loux. Un cri dhorreur éclata dans la troupe : quarante cadavres étaient étendus là^ tous reconnaissables encore^ tous nommés par des amis.
Ainsi fut découvert le secret infernal des inhumatîoDs selon le rite des étrangleurs de l'Inde.
Cette horrible hécatombe demandait plus qu'une cérémonie de funérailles4 elle exigeait une vengeance : ^
— Mes amis, dit le capitaine Taylor d'une voix émue^
aa gran^ Boleii4 oeé Inonstres ne sont pag à craindre ; hier ils nous ont surpris^ atijourd'hui nous les Butprenf drons. Vos longues baïonnettes ne craignent pas les !Kfeads«;ottlant8^ et nous marcherons siir un terrain nu cette fds<
Où easeyelit led eaàavrbs sous les eouches de tëi*t*e i eu leur rendit les deroii^s supl'émes^ et après les der^ niérs adieuk des vivants aux tnos^ti, on suivit le capitaine TajM qui de dirigeait^ par un long chemin de détour^ vers la pagode de Djemab .
lîl
La pagode souterraine de Djënlab remonte aux âges les plùb reculés dé Tantiquité indienne; ellb fut dédiée aux dix incarnations sous le règne d'Âureng-2eb, qui la restaura et lui donna méuie de nouveaux ornements de seulptures et de has-reliefs^
Le jour île pénètre jamais dans cette crypte^ que les arbres couvrent de leur ombre, et la montagne de sa veûte«
Un intfépidd voyageur portugais a décrit ce temple, et s'est donné le plaisir d'en admirer les merveilles^ en alhunant des torches de résine et les multipliant à riii-
264 LE CHATKAU DES TAOIS-TOUAS.
fini, comme on prodigae les girandoles de bougies dans one chapelle ardente, tapissée de noir.
On voit là, sur la roche fmste et les piëdeslanx massifs, tons les rêves de la théogonie indienne, tons les fantômes engendrés par an coup de soleil tropical.
C'est un effrayant masëe, où des artistes primitifs ont taillé le granit et lai ont donné tontes les formes hideoses qai ne représentent ni les hommes, ni les dieax, ni les animaax, rien enfin de ce qae nos yeax ont tu dans le domaine de la création.
Chaque simulacre de pierre essaye de ressembler i quelque chose, et s'arrête à la moitié de l'œuvre,. par impuissarice ou caprice du sculpteur.
C'est un spectacje sinistre, qui, tënébreusement éclairé par les torches, exhibe une collection de monstres, de larves, de spectres, de hures, de mufiles ayant tous la prétention de figurer les héros du Ranunana, l'Iliade des indiens.
Des ruines prodigieuses, assez semblables i on ami^ de dolmens et ne rappelant aucune civilisation connue, couvrent le $ol sur un grand espace, devant la porte du souterrain.
On dirait qu'une convulsion volcanique a renversé un temple des Druides pour combler un puits de Brahma.
Les dalles énormes, les pilastres sans ordre, les murs lézardes s'y cuirolacent avec les inextricables réseaux
UNE NUIT DE TERREUR. 2ii5
d'oae Tégétation tropicale, et pierres, arbres, buissons, lianes, étroitement associés par le travail des siècles, forméDt partout des caveraes noires, bôtellerie des tigres etdesétrangleurs*
On disait depuis longtemps à Joudpour, à Agra, et même à Delhi, que les ruines de Djemah, étant le berceau de l'association des étrangleurs, devaient toujours itre en vénération phez les Indous, et que les prêtres de la déesse Deera continuaient sans doute leurs sacrifices d|ns cette épouvantable solitude, ou jamais les Européens n'osaient pénétrer.
Cent fois le capitaine Taylor avait résolu de fouiller ce repaire, mais il attendait sans cesse, pour l'exécution du projet, des renforts toujours promis et toujours en relard.
U fallait une de ces circonstances impérieuses qui font bire la voix de la sagesse prudente et du calcul stratégique pour décider le jeune officiera une entreprise si périlleuse, dont le succès devait prendre le nom de miracle.
Mille hommes de bonne troupe paraissaient indispensables la veille ; soixante paraissaient suffire le lendemain, i déduire encore les domestiques, les blessés, les portem de palanquins, les batteurs de riz, une jeune femme et un poltron.
Au besoin, Taylor aurait tenté de délivrer tout seul les cinq prisonniers condamnés à mort.
266 LE efiATÈÂt DÈS l^AOiS-TOURS.
Ce jeune honitne n'a jdtnâis rectilA derant tike impos sibilitft QUëiëbbqtie^ àpt^èâ HVoir pfotoétiM fl tdix baiM ées éëiH moU inexorables i 1/y rfcity/ mon deroil*!
Dans sa stratégie d'attaque, le capitaine Boirait à trt^ Vert II foi'étmi chemin ém kqml atacûnTabtige d*h(Hiime ù'arail dl6 tfacé.
G^Atait la jungle dans sa yiif inité adamiqné. Qvafcro cipayes rigonretix, habitués à sonder les boisi trottraient la terdure massive^ et traçaient un sitièn eoéisuê e6 peh^é iin tunneh
La petite troupe passait, en se dêbàlKaat contre Im ^mèàtix rebelles qui youlâieht reprendt'e \^iitn àntiqides t^bsiUdlis api«§ le Wmil m t^ténniét^s.-
Oii s'àbrètéit-t^ëtrois âanë dné eclàifcie^ devMt un6 source d'eau vive, sous les voûtes d'arbres à paiS hiM bitéeâ pat" déâ âlUpé; Méi§ lé hdltèn'étëit jamais longde : il fallait marcher ttU secoWs de cinq martyre;
Kindly séUl cëtiUaissait âpproximàtiVeihenl l'enditiil de là forêl où se trouvaient lés ruinée de là pagode èé Djëmah, et, en suivant la roule ordinaire, Il h'au^ail pas fait une errtttf de trente yàrds } maià te dètotii* toni* mandé par le ^.apitainé Tâyiok" embâi*rliâ^âil lë^ tlatetfl^ de Kindly : il hésitait devant l'interrogation, et cherchëil toujours, dans ce labyrinthe ténébreux, un point de reconnaissance qui le mettrait snr la bonne vdie.
Bientôt le terrain mou et spongieux changea de nature ^
V^E NUIT D£ TERBEUB^ S67
les grandes herbes disparurent, et les pieds se posèrent sur un âol granitique et CQUvert de mousse^ qui s'élevait sensiblement et annonçait les premiers gisements d'ui^e montagne,
Kindly donna un sourire àe satisfaetion au eftpiiainoi et étendit sa main vers la droite, en dis^Qt f
^ C'est là t
Alors les précautions redoublèrent, et Taylor donnmt Texempie de la marche prudente^ en évitant même de passer sur des branches sèches, pour ne pas trahir soft {passage en les écrasant*
— Les ruines et la porte dé la pagode sont au bas de la montagne ^ dit Kindly à l'oreille du capitaitie ; ai&gi, ne montons pas davantage^ nous, sommes sur la aiveau< Je reconnais les mancenilliersi qui s'étendent sur toute la ligne. Cette famille d'arbres est la plus nodi« breuse de toutes aux environs des ruines de Djemah.
{«es vagues du soleil arrivaient par lignes horiaontales, dans les éclaircies des bois, et annonçaient ainsi l'inva^ sioû des ténèbres après un crépuscule trës^court.
Tajlor profita des derniers instants de clarté pour choisir un poste avantageux, qui pût lui servir de retran^ chement dans une éventualité fatale.
Ce terrain de défense fut bientôt trouvé, car la montagne, même à sa base, se hérissait de blocs énormes,
mbés de la cime dans une convulsion sans date, et, à
d68 LB CHATEAU DES TROIS-TOURS.
toutes les anfractuosttès du roc, les arbres se serraient ëtroilemeDt, comme des gabions à la courtine d'une redoute.
Aux lueurs du crépuscule, le capitaine youlut faire reconnaître cette position par sa troupe, et la dernière halte fut commandée en cet endroit.
Les cipayes, ces ingénieurs de la nature, acherèrent en un clin d'oeil le travail de la montagne : on combla les brèches ; on incrusta des èpaulemenls ; on pratiqua des meurtrières.
Tous devinaient la pensée du capitaine : il cherchait un terrain de refuge; on lui improvisa un bastion.
Des mains suspectes et amicales s'associèrent pour préparer au même instant une alcôve fortifiée , et réservée à cette jeune femme qui suivait si courageusement la plus aventureuse des expéditions.
M. Parker, lui-même, un peu revenu de son effroi en voyant que le péril n'arrivait pas, s'associa de bon cœur, du moins en apparence, au travail commun.
Il suivait en cela l'exemple de Murphy, qui prenait les plus minutieuses précautions pour garantir mistriss Katrina contre l'humidité de la nuit et les périls que les ténèbres font toujours naître dans ces solitudes.
Les fatigues, les émotions, l'insomnie avaient brisô la jeune femme.
— Deux heures de repos, lui dit son mari, te ren-
UNE NUIT B£ TEBRSUB. S60
dnmt tes forces, ma pauvre Katrioa. Ta es en sûreté ici, dans cette enceinte fortifiée et au milieu de ces braves gens. Moi, j'ai de grands devoirs à remplir. Oublionsaous Tun et l'autre quelques instants encore ; les douces heares nous reviendront.
^ Je saurai les attendre, dit Katrina en serrant les naios de son mari.
Le capitaine ne montra aucune faiblesse.
C'était la première minute qu'il consacrait exclusivement à sa fenune depuis le départ; les soldats firent cette remarque, et leur dévouement redoubla d'énergie ; 60 circonstance moins critique, ils auraient éclaté en applaudissements.
Katrina s'était endormie sur une épaisse couche de Vailles sèches et d'herbes veloutées, ou du moins son repos immobile ressemblait au sonuneil.
Le capitaine revint lui donier un dernier regard, et fit ensuite pas à pas l'inspection du petit retranchement.
Une seule chose échappa fatalement à l'œil du mattre : c'était une étroite issue ménagée par Murphy et Parker, i côté même de l'alcôve de Katrina.
Ainsi, dans ces heures brûlantes où les périls se voilaient aux racines de tous les arbres, aux gouffres de tons les buissons, aux angles de tous les sentiers ; où chaque moment pouvait faire sortir de dessous terre une légion de monstres fauves, une armée de monstres étran-
910 LB HHATRAU B<8 ÏROIS-téURS.
glenis, il ie troavait un homme qvi ne tdyaît qu'une femme et qa'un erîme, el n'ècontiiit que la roit iiitérienre d'une inexorable passion <
C'était le lieotenatit Mnrphy^ un erôole de racecroi$6e, un Saxon bengalien, moitié renard, moitié tigre^ mat^ ehant à son bat avec nne idée fixe, endormi an saleil, réveillé aux étoiles, et attendant rocèâsioti âivorabfe avec une lenteur de prudence qui semble iueompalîUe arec le délire de la passion.
Murpby avait trouvé dans Parker un étrange oomplice : prenant pour lui tout le bénéfice et tout le danger dâ éoû crime, il laissait à l'inspecteur la jelè de la vengeance.
Ainsi, dans cette mystérieuse association, Pal^ker voyait tant de triomphes pour son amour-propre, qtt*il oubliait les vives blessures faites à son amouf;
Que de Ibis les étoiles de Tlnde ont éclairé ees drames intimes^ perdus ou négligés par rhistoire^ qui raconte les ëauvages guerres de ce pays sans daigner descendre auit détails domestiques I
Les nocturnes expéditions, engagées sou$ la voâtedes forêts indiennes, ont ensdveli dans leur route des mystères d^amour plus émouvants qde leurs combats âu gand soleiK
Essayons une fois de mêler la cb foulque à Tbl»toirsi
UME HUIT DS T&RRBURi VU
Le capitaine Taylor, dont le plan de campagne était arrêta depuis le matin, recommanda la pins grande ?igt* lance au lieutenant Murphy, lui laissa le commandement delà petite troupe^ et^ ne se fiant qu'à lui seul pour faire ane reconnaissance du côté des ruines^ il appela Kindly^ son gaide, et ils descendirent tous deux la rampe de la llontagae avec des préciintioDs de reptiles ; ils ne mardhaient pas^ ils rampaient^ s^lon la tactique de leurs maîtres en ruses, les étrangleurs indiens.
A cent yards des ruines, ils quittèrent leurs Tètements pour faire la plus étranffe d^s toilettes*
Le capitaine avait apporté dans les bagages tout ce qai était nécessaire : le sarrau de coutil rayé^ la graisse d'ours de Labiata, Thuile brune de Pégun et une fiole de soya.
Avec la mixtion de ces drogues, ils donnèrent à leurs visages, à leurs cous, à leurs jambes la nuance des carnations indiennes.
Cela fait, ils se coiffèrent d'une feuille de latanief, et, la ceinture hérissée d'armes inyisibles^ ils s'approchèrent lentement, et d'arbre en arbre, jusque sur le parvis de 1^ pagode de Ojemah«
Le bois d'ébéniers qui eeuvre les premiers étages d^ la montagne rendait plus noires encore les ténèbres de cette nuit : mais dans les étroites et rares éclaircies des arbres, les étoiles versaient une lueur pàle^ et à la faveur
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(le C6S crëposcules intermittents, on pouvait distinguer de hideux fantômes, assis sur des blocs de raines, ou debout et immobiles sur les parois de la pagode.
Ce tableau lugubre ne rappelait rien de connu dans les choses de la vie, ou le fantasque musée de Timagination.
Un silence de tombe régnait autour des avenues du souterrain ; mais, dans le lointain^ on entendait le sinistre concert des nuit indiennes, et les râles des monstres affamés qui cherchaient une proie.
Le capitaine Tay lor jeta furtivement un regard vers le coin du désert où reposait une pauvre femme, et un second regard lancé au ciel sembla la recommander à un invisible protecteur.
Mon devoir l dit-il ensuite ; et, d'un pas lent, que des pieds nus ne trahissaient pas sur un tapis d'herbes, il s'avança vers la pagode, en choisissant toujours les sentiers qu'une éclaircie ne favorisait pas d'un rayon.
Un instant embusqué avec Kindly derrière un énorme massif de ruines et d'arbustes, à dix pas de la porte, il se rendit parfaitement compte de la situation. .
Dix ou douze Taugs allant et venant paraissaient attendre une troupe en retard, comme de fervents néophytes arrivés les premiers au temple, un jour de solennité pieuse.
Taylor toucha du coude Kindly, et ils se glissèrent