‹ Le chateau des trois toursChapitre 27 sur 43 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MICHEL LËVY FRÈRES. L1RRAIRES-ÊDITEURS

BCB TITIBNNE, 2 BIS

Tous Aroito téwnéi

^i?YO^

, LE QUAI VOLTAIEE

— Ainsi, mon cher Félix, à dater d'aujourd'hui te voilà docteur en médecine ! Que les malades seront heureux demain !

— Moins heureux que les plaideurs, mon cher Arthur ; à dater d'aujourd'hui lu es avocat.

•— Enfin nous voilà sortis de l'école avec deux

belles carrières devant nous : la médecine et le barreau.

— Hélas ! il y a déjà beaucoup de médecins !

— Hélas I il y a déjà beaucoup d'avocats 1

— Beaucoup plus de médecine que de malades.

— Beaucoup plus d'avocats que de plaideurs. Félix prit un visage grave, qui ressemblait à un

masque improvisé pour le moment, e?qui contrastait beaucoup avec son attitude d'étudiant au repos. 11 couvrait toute la longueur d'un divan avec son corps étiré par une nonchalance asiatique ; il jouait d'une main avec la cendre blanche d'un cigare jaune, et de l'autre il effilait les deux pointes de sa moustache en la recourbant en arc délié.

~ Mon cher Arthur, dit-il, tu vas prendre la diligence de Reims ; tu embrasseras tes parents avec une joie fort naturelle. On tuera pour te fêter quelque maigre veau gras. Le lendemain, ton père, qui t'aura laissé en joie tout un jour, te dira : — Eh bien ! mon enfant, que ferons-nous maintenant? Il' faut travailler; il faut penser à ton avenir; j'ai fait de grands sacrifices pour toi ; tu n'es pas riche, mon fils ; tu as trois sœurs en attente d'époux. Voyons, il faut prendre un parti... Quel parti prendras-tu, mon cher Arthur , et que vas-tu répondre au grave auteur de tes jours ? .

Arthur, qui faisait pendant à son ami sur le divan voisin, poussa un soupir qui précipita violemment au

plafond nn nuage de régie, et dit, comme Adam après 8a condamnation anx travaux forcés :

— Je travaillerai !

— Tu ne travailleras pas, Arthur, dit Félix avec une intonation au majeur ; voici ce que le vieux Destin réserve aux jeunes élèves de Thémis. Ton père t'incrustera sur le cuir d'un vieux fauteuil chez un jurisconsulte à cheveux blancs. Là tqi feras ton stage ; tu avaleras la poussière des dossiers jaunes ; ta grossoieras, tu minuteras, tu collationneras, tu verbaliseras. Ce genre de martyre, qui a échappé à Domitien, doit durer trois ans.

€ Ces trois siècles expirés, tu seras vieux, tu auras vingt-quatre ans. 11 te faudra débuter au barreau par quelque coup d'éclat. On te confiera une cause perdue. Tu la perdras deux fois. Le public des audiences des sixièmes chambres dira de toi, dans son feuilleton parlé, que tu as de Tesprit, mais que tu ne seras jamais un orateur. Un ami officieux te rapportera ce propos. Le découragement te «saisira. Tu te feras jurisconsulte. Tu meubleras un cabinet avec une bibliothèque illisible, deux fauteuils endormeurs, et les gravures de Boissy d'Anglas et du président Mole, et là tu attendras des clients fabuleux. Voilà ton horoscope, cher Arthur. Voilà ce qu'on perd aujourd'hui en gagnant doaze.inscriptions.

— Tout cela est possible, cher Félix, dit Arthur en se levant pour lancer un coup d'œil sur le pont

des Arts, le tpiai Voltaire et les croisées du Vieux- Loavre. Tout cela est possible ; mais cela peut changer. Le monde présent est gros d'avenir. Les chemins de fer...

— Que diable dis -tu là ? pauvre Arthur ! Crois- tu que des chemins de fer amèneront un client dans ton cabinet de jurisconsulte? Les chemins de fer supprimeront les procès, les chemins de fer nous feront prendre en haine la lenteur, les renvois, les pas perdus, les retards, les ennuis^ tous les fléaux station^ naires des procédures. La justice rougira d'être si longue, et, ne voulant pas se corriger, elle donnera sa démission /Un plaideur, au lieu de perdre un mois à gagner une cause, aimera mieux aller traiter une bonne opération commerciale ou industrielle à Canton... Ecoute, Arthur, sais-tu ce qui manque aux jeunes gens du jour? C'est un état... un état nouveau, une profession nouvelle... U y a une infinité de métiers pour le peuple ; il n'y a que deux états pour nous, la médecine et le barreau , et encore la concurrence les a tués tous deux. La jeunesse est sur le pavé.

— Si cela est ainsi, dit Arthur, il faut inventer un troisième état ; en le découvrant nous ne craindrons pas la concurrence ; nous prenons les deux premières places pour nous. Après nous songerons à nos meilleurs amis des écoles, et nous devenons les bienfaiteurs de notre temps»

. — Oui, nous ferons un choix.

— Il ne faut pas dépasser vingt-cinq.

— C'est juste, de peur d'être accusés de monopole.

— Cher Arthur, dit Félix, en plaisantant toujours ainsi nous n'arriverons jamais à quelque chose de bon, toi et moi.

— Eh bien ! tant pis pour les malades et les plaideurs !

Arthur regarda sa montre et mit les yeux sur la vitre en la ternissant avec son souffle et en l'essuyant avec sa main. Tout à coup il fit un signe précipité à son ami, en disant d'une voix étouffée comme si elle pouvait être entendue : — La voilà !

— Toujours exacte à la minute, poursuivit Arthur ; dix heures sonnent à l'Institut «

« Qu'elle est charmante, ainsi vue de loin ! une robe blanche^ une écharpe bleue, un chapeau rose, avec ' nne petite fleur d'hortensia sur l'oreille. Simplicité d'âge d'or ! ou de Saturne et de Rhée, comme dirait son père.

— Pauvre fille, dit Félix en arrondissant ^on bras sur l'épaule de son ami, comme dans le groupe de Castor et Pollux ; pauvre fille I Elle ne ruine pas son père en toilette. . . La femme de chambre qui l'accompagne se donne des airs de princesse... probablement elle fait son service en^ amateur... Et comment vont les affaires avec cette belle enfant, aussi belle que mon impossible Léonie ?

— Assez mal, Félix*. . La voilà sur le quai voisin... disparue !... Il me semble que le soleil vient de se couQber à dix heures du matin.

— ^ Ta disais donc, Arthur, quêtes affaires d'amour allaient assez mal, comme les miennes ?

— ïai dit assez mal... pure distraction!... j'ai voulu dire très-mal... Il y a d*abord un père inhabitable, un commerce ruiné, une surveillance d'argus, un magasin humide, et des ennuis de conversation au-dessus des forces de mes nerfs. Elle a un père qui parle comme un héros d'Homère ou un berger de Théocrite. Son français est grec ou latin ; c'est le dernier des païens.

— Oui; mais, 'au milieu de cela, une jeune fille ravissante de grâce et de beauté...

— Une jeune fille qu il faut quitter dans huit jours. Félix, la semaine prochaine, nous partons toi et moi pour exercer la médecine et la procédure dans un pays où tout le monde se porte bien et ne plaide pas. Dans huit jours plus de Psyché...

— C'est le nom de ta belle? Il me semblait qu'elle se nommait l'autre jour Claire, Zoé, ou Mathilde, ou Mélina, ou encore quelque autre sainte du calendrier des romans.

— Son père la nomme Psyché, à cause 4f son commerce.

— Que diable me dis-tu là, mon. cher Arthur? De quel commerce parles -tu? de celui in

père ou de celui de la fille? Il y a amphibologie.

— Parbleu 1 Félix, du commerce du père I — . Et que fait ce père?

— Il vend des faux dieux sur le quai.

— Des faux dieux !

— De véritables faux dieux, et des deux sexes. Ma mauvaise étoile m'a poussé dans cette boutique de païen. Si le hasard avait été assez bon, irm'aurait conduit dans le comptoir d'un banquier... les ban-* quiers ont des filles aussi.

— Mon cher Arthur, il est plus aisé de courtiser une jeune fille dans une boutique de païen que dans Iç comptoir d*un banquier.

— Oh I me voilà bien avancé I... M. Bonchatain ne sort jamais de sa boutique, où il est en perpétuelle extase devant ses faux dieux. Il a pour son commerce une vtaie passion. Malheureusement cette passion n'est pas partagée par le public. Son vieux Panthéon ne reçoit jamais la visite d'un acheteur. La première fois que j'entrai chez lui, je lui produisis l'effet d'un phénomène. Il crut voir en moi quelque Diomède méditant le rapt de quelque Pallas, et il me barra le passage de ses dieux. Pour me rendre propice M. Bonchatain, je dévorai chez lui en cinq minutes mes économies de six mois. Je lui achetai un Faune, dont il ne reste que le pied droit, qui est un pied de chèvre, et une portion de bœuf Apis. Mon père, pour ce seu} fait, me déshériterait, si j'avais un héritage

dans Tavenir. Grâce à ces deux empiètes, j*ai mes entrées chez M. Bonchatain. Nous causons mythologie et antiquités. Je lui cite Desmoustiers et Winkel* mann ; nous brossons ensemble les faux dieux ; je ne touche jamais une déesse sans adresser un madrigal à la jeune fille. Le père me donne alors un sourire olympien, comme un Jupiter ennuyé. L'adorable enfant baisse ses longues paupières et ressemble à sa fabuleuse patronne ouvrant la boîte de Proserpine. Moi, je prends l'attitude d'un Palinure pétrifié. En attendant mes affaires ne marchent que d'un pied boiteux, comme le groupe des Prières. J'attends des acheteurs qui viennent distraire M. Bonchatain et me ménageront un tête-à-tête avec la fille. Les acheteurs ne paraissent pas. Seulement, quelquefois il y vient (jjîux ou trois vieux candidats académiciens, qui, se rendant à l'Institut pour travailler au dictionnaire, s'arrêtent devant un Cupidon, à l'étalage, et lui adressent des sourires du dix-huitième siècle et des vers de confiseur. Voilà les seules pratiques de M. Bonchatain, et elles n'enrichiront ni sa caisse ni mon amour.

En ce moment une invasion 'de jeunes étudiants suspendit l'entretien. C'étaient les amis d'Arthur et de Félix, et ils venaient adoucir la tristesse de leur prochaine séparation avec un lac de punch apporté triomphalement du café de Londres, rue Jacob. Ils chantaient tous un chœur composé de la marche de fa

Muette, de Tair de la polka , et de : Le temps vole^ laisse-moi partir, des Huguenots. On distribua le lac de punch en quinze livraisons , et le désespoir de toutes ces jeunes amitiés s'exhala en éclats de rire et en bruyantes paroles , qui réveillaient en sursaut les passants endormis devant les gravures du quai des Théatins.

Comme ils parlaient tous à la fois, il serait (ort difficile de traduire cette scène en dialogue réglé. Les réponses arrivaient avant les demandes ; l'ordre dramatique était interverti ; les points d'interrogation se croisaient au vol et tombaient sur le tapis en perdant leurs formes. De ce chaos tumultueux de paroles jaillissait pourtant un rayon de sagesse juvénile et de philosophique vérité. Quand le chœur d'étudiants était suspendu par la fatigue des poumons, une foix résumait en quelques mots clairs la plainte gétfërale, et toutes les têtes s'inclinaient en signe d'adhésion.

Cette voix chantait avec mélancolie les infortunes des jeunes gens timbrés au millésime de 1844; elle vantait les douceurs du nouvel âge d'or, arrivé en chemin de fer ; elle exhortait philosophiquement les avocats et les médecins nouveau-nés à vivre de peu au milieu d*an monde qui vit de beaucoup, et à laisser le monopole de la fortune aux industriels, c'està-dire au reste du genre humain français et électeur.

Et les soupirs montaient au plafond avec la fumée

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de la Havane contrefaite. (Tétait un spectacle déchl-rant...

Rien n'est triste à voir comme un visage 4e vingt ans assombri par une pensée de vieillard, devant un cratère de punch éteint et un amas de cendres de tabac. C'est la fleur des jardins de Résina surprise par un souffle du Vésuve dans un rêve d'hyménée odorant.

Par les croisées ouvertes on jouissait d'une vue admirable et bien faite pour désoler la stérile ambition ^u jeune âge. Ce coin de Paris étale un luxe irritant, dans sa tranquillité superbe. Il y a un voisinage d'hôtels somptueux, habités par des ermites millionnaires ; il y a des persiennes qui se soulèvent et d'exquises robes blanches qui apparaissent sur un balcon, comme 1^ fantômes de midi. Il y a des perspectives, lointaines de jardins sombres, où folâtrent des enfants qui font penser à leurs jeunes mères. De la gaze lumineuse des beaux jours d'été on voit défiler confusément sur les ponts et sur les rives toutes les ambitions satisfaites, tous les vices charmants, toutes les séductions ennoblies, tous les écueils de velours, toutes les convoitises sensuelles, l'élite enfin des péchés capitaux, doux k l'œil comme des vertus.

Les jeunes gens arrivés à l'âge de la majorité légale ne savent pas encore quelles misères honteuses, quels ennuis profonds, quelles inquiétudes aiguës recouvre ce brillant vernis. Aussi nos étudiants des

deux facultés dévoraient avec des yeux d'ardente convoise tontes ces lointaines images de volupté pa^ risieune qull fallait abandonner pour aller s'asseoir obscurément k l'ombre d'un lambris domestique, au fond d'une province pleine de vide et effirayante de tranquillité.

Par malheur notre siècle a trop mis en circulation le mot richesse. On a abusé du mot million. Chaque jour la quatrième page des journaux concentre en quelques mains de particuliers des sommes égales aux revenus annuels de la Prusse et de TÀutriche. Le million est devenu une monnaie courante que chacun est honteux de ne pas avoir dans sa poche. Il ne faut donc pas s'étonner que le million vienne aussi tourmenter le domaine jadis virginal des rêves de la jeu-* nesse. Ces médecins et ces avocats d'un jpur calculaient déjà combien il faut guérir de malade ou gagner de procès pour être dans la société un homme convenable, c'est-à-dire décoré d'un million.

Arthur adressa quelques consolations à sa pléiade d amis ; on se promit de se revoir encore une fois au-^ tour d'un dernier volcan de punch, et chacun se re* tira pour préparer les malles et le passeport.

Resté seul^ Arthur descendit dans la boutique de M. Bonchatain pour lui faire la cour, à défaut de la fiUe. Le vieux païen du quai Voltaire dormait entre deux vestales comme un grand-prêtre de Numa, le lendemain de l'institution. Il se réveilla un instant

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au bruit des pas du visiteur, et, reconnaissant un habitué de sa boutique, il se rendormit.

Arthur se promenait entre deux haies de fouxdieux, en réfléchissant sur la merveilleuse insouciance de ce M. Bonchatain qui avait pris en haine les acheteurs et les éloignait autant que possible de son Panthéon, soit par un sommeil insultant, soit par une brusquerie païenne incrustée sur le visage du vendeur. En ce moment un passant vêtu avec distinction s'arrêta devant la boutique, et, mettant sa main droite en auvent sur ses yeux , comme pour y, voir plus clair dans les ténèbres intérieures, il détailla successivement toutes les statues , comme un général scrupuleux qui fait une inspection au Champde-Mars.

Le passant fit un léger mouvement d'ascension sur l'escalier du temple et dit à voix basse :

— Monsieur est-il de la maison ?

— A peu près , dit Arthur avec une distraction étourdie.

— Alors vous connaissez le fond de boutique de M. Bonchatain.

— Comme le fond de ma bourse, monsieur.

— Pardon, monsieur, continua le passant, évitezmoi la peine d'entrer et de réveiller Bonchatain. * Ayez la bonté de me dire si TËgipan qui a la corne de la patte gauche éraillée est encore dans son coin,

à côté du Silène endormi .

— Je viens de le revoir pour la centième fois, à l'instant même. L*Ëgipan n'a pas bougé.

— Monsieur est artiste ?

•— Oui» monsieur, et avocat par-dessus le marché.

— Avocat ! si jeune ?

—Avocat de ce matin.

— Eh bien I monsieur, je veux inaugurer votre profession. Permettez-moi de vous consulter...

•— Attendez , monsieur, dit Arthur en faisant un pas en arrière. Je prends mon chapeau, qui couvre un Jupiter en guise de modwj, et je suis à vous.

— Et qui gardera la boutique ?

— Personne. La boutique se garde elle-même. Les statues ne craignent pas les voleurs en plein midi. Il n'y a que deux filous grecs qui aient mis une déesse de douze pieds dans leur poche, Ulysse et Diomède; mais Junon leur faisait la main, et il n'y avait pas de police à Ilium, parce que le budget du royaume n'était que de vingt mille priams , d après le calcul de Strabon. ^

— Voilà un jeune homme bien fort sur les beauxarts et sur l'antiquité , dit le passant tandis qu'Arthur décoiffiiit Jupiter.

Et ils descendirent , cAte à côte , sur le quai , vers le pont des Arts.

— Avant tout, dit le passant, je dois vous dire qui je suis ; mon nom est peut - être connu de vous ; je sois M. de'"'^'^, directeur des musées du Louvre.

Arthur slnclina.

— Dans un dernier déménagement , poursaivit le directeur, un commissionnaire iconoclaste a brisé en mille morceaux un $gipan que j'aimais comme la prunelle de mes yeux, et qui avait résisté à Théodorie, àGenséric, à Attila et au connétable de Bourbon... 11 me faut donc un autre Ëgipan.

— C'est juste, dit Arthur en prenant l'air grave d'un jurisconsulte.

— J'ai trouvé un autre exemplaire de mon JSgipan pacmi les dieux de M. Bonchatain : ils se ressemblent comme deux atomes de marbre. C'est probablement le même sculpteur qui les a ciselés tous deux. le traite d'Ëgipan avec ce vieux satyre de Bonchatain. Il me demande cent cinquante louis de sa statue. Notez bien que cet Ëgipan-là me parait suspect dans son antiquité : je le crois faux comme un jeton; n'importe! il manque à la collection du Musée; il faut donc l'avoir à tout prix. J'offre cent louis ; c'est bien raisonnable , un rabais d'un tiers sur une antiquaille comme ça... Le Bonchatain, qui est plus dur que son marbre, ne veut pas démordre d'un centime. Vous ne le vendrez jamais, votre véritable fauxnlieu» lui dis-je. — Tant mieux, me répondit-il, et il s'endormit.

— Ah I je le reconnais bien là, dit Arthur en donnant dix centimes pour passer le pont des Arts; et il refusa les cinq centimes que le direc*

teiur lui offrait comme remboursement da péage. Cette politesse toucha le directeur.

— Monsieur Tavocat, poursuivit-il, j'ai fait trente courses à la boutique de Bonchatain, et toujours inutilement. Enfin voici Tincroyable . J'attendais une visite du roi ; je tenais à voir figurer toutes mes statues au grand complet. Je prends cent cinquante louis en billets de banque, je vais chez Bonchatain et lui dis : — Votre statue ne vaut pas cela ; n'importe, donnez-la-moi et payez-vous. — Monsiedr, dit Bonchatain, puisque vous insultez ma statue, j'insulte votre argent. Je ne veux rien vous vendre, rien. Et il me tourna le dos. Monsieur l'avocat, voilà ma position ; le Code a-t-il prévu ce cas*là? Je donne à mon vendeur le prix qu'il me demande de /sa marchandise, et il me la refuse ; est-il dan» son droit?

— Je crois, dit Arthur en s'arrêtant comme pour mieux réfléchir, et s'appuyant sur la balustrade du pont des Arts, je crois qu'on peut l'obliger à vendre sa statue. Si ce précédent était admis, il n'y aurait plus de transactions possibles. Il faudrait fermer toutes les boutiques. Le Gouvernement ne donne le droit de vendre qu'à condition qu'on vendra. Si un marchand de statues a le droit de vous refuser une statue au prix demandé, un pharmacien a le droit de vous refuser un remède, c'est-à-dire la vie et la santé. D'ailleurs, monsieur le directeur, votre cas n'est pas neuf. Justinien vous donne gain de cause.

Un marchand du village de Très Tabemœ fit comme M. Bonchatain : il refusa de céder une peinture représentant la fable du rat de ville et du rat des champs. Rusticti$ urbanum tnurem mus; etc., etc.; vous savez ce que dit Horace... Historia quorum in iabemispingitur... L'affaire fut portée devant le censeur Memnius, qui débouta le marchand. Voulezvous, monsieur te directeur, que je me charge de votre affaire ? M. Bonchatain a beaucoup de respect pour Justinien, païen comme lui ; je lui montrerai l'article, et laffaire peut s'arranger à Tamiable aujourd'hui.

Le directeur serra très-affectueusement les mains du jeune jurisconsulte.

— C'est un véritable service que vous me rendrez, mon jeune avocat, dit-il; recevez, en outre, mes sincères compliments ; k votre âge vous avez déjà l'érudition d'un vieux jurisconsulte. Vous serez une des lumières du barreau français.

— Maintenant, monsieur le directeur, dit Arthur après avoir remercié avec un soupir désolant et une pantomime modeste ; — maintenant, je ne conçois pas ce bon M. Bonchatain. Gêné comme il est dans ses affaires, riche en marbre et pauvre en argent comptant, il refuse de vendre sa marchandise avariée avec l'opiniâtreté d'un stoïcien ; il....

— Que dites-vous là, monsieur l'avocat? dit le directeur avec un visage épanoui d'ébahissement. ^

— Je dis ce que vous venez de dire, monsieur le directeur. Cela vous étonne ?

— Bon châtain, pauvre d'argent ! — s'écria le directeur avec un ton et un éclat de rire qui scandalisèrent l'invalide, seul public du pont des Arts en ce moment, — Bonchatain gêné dans ses affaires ! Vous êtes donc la dupe* de cet homme-là, candide jeune homme?

Arthur regardait le directeur plutôt avec sa bouche qu'avec ses yeux;' ses lèvres entr'ouvertes, n'osant pas faire une demande et ne pouvant pas donner une réponise, se préparaient à une exclamation.

— Bonchatain pawrre I poursuivit le directeur. Allez consulter les listes électorales. Il paye onze mille trois cent soixante- quinze francs de contributions directes. Il a des rentes sur l'État, des fonds sur les banques, des actions sur les canaux. Il est quatre fois millionnaire, Bonchatain I Mais vous ne saviez donc pas cela ?

L'exclamation préparée avorta sur les lèvres d'Arthmr, et le sentiment iQtérieur qui changea la nuance de ses yeux et contracta son visage exprima tant de genres de surprises et d'émotions que l'observateur le plus habile n'aurait pu dire s'il y avait plaisir, douleur, désespoir, ravissement.

— Au reste, ajouta le directeur, que vous importe cela? Vous n'êtes pas, je pense, l'héritier de M. Bonchatain?

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sien. Les statues d'hommes sonl inutiles ; la beauté ^e est nuisible, dans notre laid seie, pour être iQseilIer municipal, agent de chemin de fer ou dé- Tié. On a remarqué, à Paris, que les femmes qui "4 leur domicile dans le voisinage des jardins du qsembourg et des Tuileries étaient belles. Malbeu- ^osement tous les jeunes époux ne peurent s'éta- !ir sur ces deux zones si favorables ; ou doit donc anicipalement songer k étendre les bénéfices de ces 3DX jardins aux cinquanle-quatrebarriëres de Paris, ne faut pas qu'il y ait des privilèges de beautèvf- ;ctés à deux quartiers : ce serait un odieux monoijle. les édiles aviseront. ■

Mademoiselle Bonchatain elSeurait le plancher ^nérable du pont des Arts avec la pointe de ses ieds de satin. Elle tenait son ombrelle renversée à «œi sur rêpaulc fiiauche, ce ^i permellait de voir MD visage bien k diicouvert J et de sa beauté. Elle avait j istxacliou <

20 r\£ CU^SPI&ATIOX

— S«ileiiient, dû le directeur, il est à crsdndre que le pèse ne Tenille garder sa fille éternellement chei lai; comme ii fait de ses statues.

— Oui, dit Arthur, mais il était plus focile d*enlever Hélène que le Palladium. H. Bonchatain doit saToir cela, et il permet à sa fille des promenades matinales fort dangereuses qu'il se garderait bien de permettre à ses déesses de Paros. Cette confiance pourrait coûter cher à ce père imprudent. Vous remplacerez votre Egipan, mais il ne remplacerait pas sa fille, Jui.

— Au reste, il ne faut pas trop s'alarmer de ces promenades, monsieur Favocat. Mademoiselle Bonchatain ne court aucun risque : on n'enlève pas les jeunes filles en plein midi.

Et il salua de la main et de la tête Arthur, comme pour prendre congé de lui..

— On veille sur la fille, ajouta-t-il; rassurez-voos, jeune homme... Il ne faut pas être sorcier pour comprendre l'intérêt que vous portez à cette belle enfant... Songez, à mon affaire, mon jeune jurisconsulte, et que l'amour ne vous fasse pas oublier votre premier client.

— J'y songerai, monsieur le directeur; vous aurez votre Egipan... Ah I vous savez que la fille est surveillée ?./. Vous connaissez donc mademoiselle Bonchatain ?. . .

— Si je la connais I dit le directeur avec un éclat

de rire et en s'éloignant ; je connais même son rendez-vous de tous les matins. Adieu, monsieur*

Arthur resta cloué sur la planche du pont des Arts, Tœil fixé sur cette rivière charmante qui a porté tant de malheureuses victimes de Tamour aux filets de Saint-Cloud, où il n'y a jamais eu de filets.

Bî UNE CONSWRATION

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