LS G1!ATK4V DIS TROI8-T01SRS
— C'est toi, ABlonio?
— Oui, r^ondit l'ami à voix basse ; venez m'oavrir, et sans lamière.
La fenêtre se referma. Aucune clarté ne brillait dans l'intérieur. Antonio et Charles étaient cachés sous la voussure de la grande porte, et on entendait un bruit de pas dans un escalier plein d'échos.
Au moment où ta clef tournait dans la serrure. AntoniOy leste comme un chamois des Abruzzes, fit un bond prodigieux et disparut dans l'obscurité.
Charles de Jonzac retint son doigt sur la détente du pistolet. La porte s'ouvrit.
Antonio avait bien calculé son moment.
M. Honorât Karlavan, après avoir ouvert, revint sur ses pas, se croyant suivi d'Antonio, et il entra dans la salle basse en disant :
— Il paraît que tu avais oublié quelque chose d'intéressant.
— Oui, dit Charles en refermant la porte du château.
— Voyons, de quoi s'agît-îl? dit le châtelain, au milieu d'une profonde obscurité.
— Une mauvaise nouvelle, dit Charles * voix basée pour mieux imiter l'accent d'Antonio .
— Imbécile 1 et tout à l'heure tu me disais que tu avais fait la chose parfaitement.
XI ŒArBAir ISS T&OIS-DOUU. 47
— Je te tromptk oa je me tronqiais.
— Comment ! oa liomme que ta as teott seul, daas on fond de jaràm..« toi si adroit !«•• Mais qui donc est Teiw t'annoiicer cela à cette heure?
— Un ami.
— Diable ! il faut prendre nos pjrécaations, dit le châtelain ; rien n'est comprGBais sérieusement Tu étais fort bien déguisé; un signalement n'est pas un signe. Mille 'personnes ont tes yeux, ton nez, ta bouche ; les soupçons ne se porterooft jamais aux enrirons de ce château, où ma bonne réputatk)n est protégée par le percepteur, le juge de paix et autres notables de ce pays. Je défie les plus fins, moi. Cependant ne négligeons rien.
•— Causons et raisonnons, dit Charles; mais la nuit est très-froide...
-*- Faisfms du feu, reprit Honorât KarlaTan, et même un bon feu. Nous n'avoiis pas de'témoins de notre prodigriité. N
— C'est juste, fit de Jansac>
Le châtelain db^rcha le briquet et l'amadou sur le manteau de la cheminée féodale et éclaira la nuit..» A ia première luaur qm se m!9)andîtdaii8 lasaHe, il se tourna du cMé de la Toa d'Ântenia, et ses pieds fléchirent ; un cri expira sur ses lèvres, il vit un jeune homme 111&naçant et armé; il recMinut Qnrlas de Jmuc»
48 IK GHATBÂU DS8 TEOIS-TOUES.
Ancun peintre ne pourrait reproduire l'expression de la figure du châtelain dans ce moment formidable. U frappa son front de sa main, comme s'il eût voulu se réveiller, car ce qu'il voyait n'appartenait pas au monde réel ; il croyait souffrir toutes les horreurs d'un songe de mauvaise nuit.
— C'est moi, dit froidement Charles de Jonzac. . . c'est moi qui viens vous livrer à la justice des hoomies; vous venez de m'avouer votre crime. Tout autre témoignage serait inutile et superflu... Ne faites pas un mouvementy Monsieur... ne bougez pas... vous m'entendrez jusqu'au bout... La fortune énorme, la fortune crimi. nelle que vous avez amassée dans vos souterrains sera rendue à qui de droit. Quant à votre tète, le bourreau l'attend.
Honorât Karlavan était un de ces hommes solidement trempés qui peuvent bien s'émouvoir devant une effrayante apparition nocturne, mais qui rentrent sur-lechamp dans l'énergie de leur constitution, et cessent d'être épouvantés lorsque leur épouvantail est encore
ému.
Il s'assit tranquillement, croisa les bras sur sa poitrine, et, prenant le ton de la conversation ordinaire, il dit:
— Monsieur de Jonzac, je ne vous crains pas; vos
pAtf
armes ne m'effrayent point, parce cpiê je suis désarmé. Un gentilhomme ne tue pas un homme sans défense...
— Oh f Monsieur, interrompit Charles , si je m'étais présenté sans armes devant vous, vous m'auriez assassiné. Je ne vous sais donc aucun gré de l'accueil forcément pacifique que vous me faites ; tant que vous ne m'attaquerez pas, je ne ferai pas usage de mes armes. Votre vie appartient au bourreau, et je ne lui déroberai pas cette horrible propriété.
— Toujours des insultes, dit le châtelain en haussant les épaules; vous croyez donc, monsieur le vicomte, que je m'abuse sur vos véritables intentions... Repoussé par mon silence, vous venez à main armée me demander ma fille ou ma vie. Vous faites un métier de la forêt de Bondy, chose peu honorable pour un gentilhomme vertueux de profession.
Ces paroles, aiguisées au tranchant de l'ironie, supprimèrent la réponse sur les lèvres du jeune vicomte. Honorât Karlavan s'aperçut de l'effet produit, et continua sur le même ton :
— Vous parlez de tribunal et d'échafaud, Monsieur, eh bien , je vais vous mettre à votre aise. Allez me dénoncer calomnieusement. . . n'interrompez pasi... oui, calomnieusement, me dénoncer sans preuve... je saurai «ne défendre, moi, et vous accabler. Je dirai que vous
00 U CHATIAIT D£B TAOIS-TOHU.
êtes entré p^r fraude dans ma maison pour sédnire fille; que vous me l'avez enlevée, et que vous êtes &iM de nuit chez moi, par surprise, et ies armes à la main, pour m'assassiner. Vos deux lettres me serviront comme témoignage irrécusable. Allons, Monsieur, vonlez-vo«s m'accompager chez le juge d'instruction, je vous suis?»«. Vous hésitez?... La neige a-t-eile encinre arrêté votre chaise de poste sur le grand chemin?
Charles de Jonzac, dans son impétuosité de jeune boDune et son horreur pour un crime si providentiellement révélé, avait suivi la généreuse impulsion de son cœur, sans examiner le côté scabreux de sa situation personnelle^ Tout à coup, en écoutant les arguments spécieux de son adversaire, il songea à tout le parti que les avocats pouvaient tirer de ses lettres et de ses de* mandes imprudentes, et son courage fut ébranlé* n chercha une réponse aux demi-vérités et aux ruses complètes d'un ennemi trop adroit, et dans soc trouble il ne trouva rien.
Honorât Karlavan se releva de . toute sa haut^ir, et, se promenant à grands pas dans la saUa, il fit ce monologue:
— A-ton jamais vu audace pareille t Voilà la jeunesse
d'aujourd'hui 1 On vient jeter le trouble dans une ûunilie patriarcale, on vient arracbeir une jeuae fille innocente
L£ GHITSAC DES TftOItB^TOU&S; 51
à son père, oa vi^t lui rolar son seul trésor, et puis on invente une &Ue absarde de je ne sais quel commis, us cancan de portière. On enlève une fille, on assassine le père ! On force la porte d'un château avec fraction, à minuit, comme un Sarrasin! Oui, oui. Monsieur, je veux un procès, je le demande, je l'exige ; Je veux reim ma Louise, ma fille bien-aimée ! je veux poursuivre son infâme ravisseur! Malheureux père!
£t la salle retentit de sanglots; les larmes étouffèrent la voix de Kariavan.
Le candide Jeune homme fut ému de ces lannes de comédie qui n'ont jamais mouillé le mouchoir qui les reçoit; il recuh jusqu'à la porte, ^ilra dans le vestibule, et comme il connaissait bien le terrain sur lequel il siarchait, il se trouva bientôt sur le perron et sous les arbres de l'avenme* Le lion vaincu battait ^ retraite devant le renard.
Rentré dans sa petite auberge du Soleil^ctOr, il vouhU examiner sa conduite pour la juger sévèrement et réparer le lendemaia ses fautes, si elles avaient été commises ; mais le trouble de son esprit était si grand qu'il ne put y faire fonctionner le discemem^t et l'a* Balyse. La parole stridente du châtelmn des Troîs-Tours résonnait toujours à son oreille ; le criminel subjuguait Finiioc^t.
LE aiATKAv mms rmois-TOums.
Une ÎBsoaaie knrde acheva d'aocaUer le jeiini et h sut traiBaît ses lieues aTec tant de len ; qu'elle seabbit Be devoir januis être smyîe d'w
A ravwe, m gmd brait se fit dans l'anbeiige, et m ^essealiiiieot nu^nètMiiie fit tressaillir Chartes sur s^ OMche, comme si une lame de fea inyisible l'eût touchi aoccnir.
Oui, n'en d^laise anx sceptiques railleurs, oui, elles existent ces efilayes mjslèrieoses qai unissent deuK âmes, et, maigre la distance, Tont sans cesse du cœur de la mère au cœur de Tenlant.
— C'est ma mère, dit Chartes en se mettant sui pied.
Pourtant, aucune voix de femme ne s'était fait entendre, aucun nom n'avait été prononcé.
Il ourrit la porte, et madame de Jonzac tomba dans ses bras.
La noble femme s'assit, et après les premières efîu* sioDs de tendresse muette, elle dit :
— Rien ne trompe une mère ; mon cœur me disait que tu étais ici.
— Et vous l'avez laissée à Paris, elle, toute seulcl demanda Charles aux genoux de sa mère.
— Elle n'est pas seule, mon fils, reprit madame de
LE CHATEAU DES TEOIS*TOIIES. S3
Jonzac en faisant un effort pour contenir ses larmes.
— Parlez, parlez, ma mère, dit Charles d'un ton soppliant.
— Hélas I il le faut bien, je ne viens ici que pour parler... et te dire des choses bien tristes... Du courage, mon fils!...
— Parlez-moi de Louise. Entre quelles mains estelle tombée?
— Entre les mains de Dieu. Louise est au courent du Sacré-Cœur.
— En attendant le mariage ?
— En attendant la mort
Charles regarda sa mère avec des yeux stupéfaits. Madame de Jonzac embrassa tendrement son fils et dit:
— J'ai pensé que tu serais assez fort pour écouter les premiers mots qui auraient dû être les derniers de ma réyélation. Il faut toujours commencer par le plus triste... Louise enfin a parlé... Mais quand elle s'est ouverte à moi, elle venait de recevoir toutes les pièces justificatives nécessaires qu'une correspondance active mettait entre ses mains. Louise n'est pas la fille de cet bomme.
Un cri de joie interrompit madame de Jonzac.
— Oh ! mon bon Charles, reprit-elle avec tristesse.
54 liS HMATMAV BSS TEOIfi^TOVBS.
ne te réjouis pas« attefids la fia. liOuUe a été élevée jusqu'à l'âge de six ans à la zuaison des enfants trouyés de Rouen. M. E^rlavan Ta recueillie, et elle a suiyi cet homme dans tous ses Toyages, Rien ne peut t'exprimer la terreur que le nom seul de Karlavan lui inspire ; elle pâlit et frissonne quand elle l'entend pronc^icer. . . Que te dirai-je de plus ? Mon cher fils, Louise est une martyre, et sa seule place, dit-elle, est à l'ombre d'un couyent, au milieu de oeBes qui se disent les épouses de Dieu.
Et madame de Jonzac fondit en larmes en acheyant sa terrible révélation.
Charles laissa tomber sa tête sur les genoux de sa mère, et en voyant cette foudroyante douleur, il semblait que cette tête ne se relèverait plus.
Elle se releva, mais fulgurante d'éclairs^ comme celle de l'ange exterminateur, et elle lança un regard de sinistre menace du côté de l'horizon du château des crimes impunis.
— Mon fils , dit la mère devineresse, la vengeance est à Dieu.
— Non, c'est le crime qui a inventé ce mot pour ne rien craindre de l'homme.
— Tu blasphèmes, mon filsl s'écria la pauvre mère en regardant le ciel. ^
LX GH1TBA9 BSS TEOI»»rOVftâè 55
Et voyant Charles qais'apprôtaità sortir, elle se leya, et, se plaçant devant la porte :
«-*- Je te défends de sortir, dit^Ue ; je te supplie de rester avec moi.
Charles mesBra de l'œil la hauteur de ia fenêtre, comme un fou furieux qui médite une évasion et n'é* coaterîen.
La pauvre mère ne pouvait garder à la fois les deux issues ; elle jeta à son fils son monehoif trempé de larme s, en disant :
— Tiens, regarde s'il n'j en a pas assez; s'il en faut davantage à la dureté d'un fils, je lui donnerai mon sang, il n'y a phis de larmes dans mes yeux.
—Mais, s'écria Charles, vous ne savez pas, ma mère, qn'il va m'échapper i Oh 1 vous ne savez rien !
— Je sais que tu me tues, dit la mère en se laissant tomber sur un fauteuil*
Charles coavrit de baisers sa mère , et, prenant une mx cahne, il dit :
— Bonne mère, croyez-le bien, j'ai un devoir k remplir; ma vie n'est pas en jeu dans cette affaire. Je veux démasquer ce misérable devant sa société de campagne ;
je v^x Élire cesser la triste comédie qui se joue dans ce château et désabuser d'honnêtes gens, voilà tcmt. Il n'y ^^ point de bruit extérieur, point d'esclandre. Je ne
56 LE GHAiTBAV DES TROIS-TOURS.
veaxpas dévoiler au monde les malheurs de cette pauvre Louise; les crimes resteront dans leur nuit... Ayez confiance en moi) bonne mère : la lâcheté d'un bandit n'est pas à craindre. Permettez-moi de sortir, et au bout d'une heure je vous reviens, sinon heureux, du moins satisfait.
La faiblesse de la mère succomba une seconde fois devant des paroles prononcées avec calme et une conviction apparente. Madame de Jonzac embrassa son fils et donna au ciel un regard de résignation.
Charles de Jonzac avait sa liberté d'action.
Lorsqu'il se trouva seul sur la route du château des Trois-Tours, il oublia sa mère dans le tourbillon des sentiments divers qui l'emportaient, et dont le plus corrosif était la fiévreuse jalousie du passé. Il emmenait avec lui un jeune officier de cavalerie de la petite garnison de Saint-Amand, qu'il avait rencontré sur la limite du village, et qui s'était gaiement dévoué au rôle de témoin, sans s'informer des antécédents de l'affaire.
Aux derniers arbres de l'avenue, Charles de Jonzac pria son témoin de l'attendre et de ne pas se montrer. L'officier chargea sa pipe et s'assit sur le gazon, en se promettant beaucoup de plaisir dans cette rencontre de bourgeois.
Charles monta le perron d'un pas résolu, traversa le
yesUbole, entra dans la sdlle basse où se trouvaient le perceptenr et le jnge de paix, habitués intimes du châ* tean.
M. Karlavan causait avec eux ; il était fort tranqaille, et sa victoire de la nuit dernière l'avait complètement rassuré sur les dangers de l'avenir. Un criminel De dénonce pas un criminel, pensait-il avec raison. Quant aux indiscrétions de Louise, il se trouvait aussi bien rassuré de ce côté : la jeune fille était trop intéressée au silence ; elle ne parlerait pas.
Les plus fins raisonnent ainsi ; mais la Providence a des secrets qui se jouent des plus fins.
Charles de Jonzac salua poliment et sans affectation; il répondit avec des sourires aux questions polies des deux habitués du château, et, tirant à part M. Karlavan, il lai dit.
— Pardon, j'ai une communication à vous faire.
— Faites votre communication, dit le châtelain.
— Voici, dit Charles à voix basse et dans l'embrasure profonde d'une croisée. Louise n'est pas votre fille; vous Tavez prise aux enfants trouvés de Rouen ; les murs de ce ehâteau en diraient davantage, s'ils parlaient. Vous êtes de plus le complice d'Antonio, d'après votre propre aren. Mes deux lettres que vous avez entre vos mains ne signifient plus rien. Vous êtes un voleur adroit, un se-
58 U CHATIAIT DE!» TmOBS-TOU&1&
dnctenr infâme, un odieax assassin. Sois^^je coDYe&ablement instniitY
— Eh bien I après ? dit Karlavan, couvert de la pâtear de la mort.
-^ Après, vous allez voir, reprit Charles. J'ai am^ avec moi un officier de la garnison; je me suis faitk chevalier d'honneur de la pauvre Louise, il lui faut une réparation : choisissez entre un duel à mort ou Fécha* faud. Je ne puis vivre, vous vivant; le jugement de Dieu prononcera.
— Prenez garde, enfant! dit le châtelain. Nous pouvons arranger l'affaire àTamiable. Enterrons tous nos secrets. Vous allez vous mesurer avec une personne qne vous ne connaissez pas.
— Si vous refusez le duel, dit Charles d'une voix contenue, mais irritée, je vous soufflette sur les deux joues^ devant ces deux honnêtes gens, vos dupes, et je proclame tout haut la liste de vos exploits.
— Allons^ dit Karlavan, venez mourir.
Et, se retournant vers ses deux amis, il leur dit :
— Ëxcusez-moi, Messieurs; j'ai ime petite affaire à régler, avec Monsieur. Dans l'instant, je suis à vous. Faites un cent de piquet.
Dans le vestibule, Charles de Jonzac dit à Karla^ van :
— Prenez vos annes, j*ai les miennes» Nous les échangerons sur le terrain.
Ce qni fat fait dans nne large éclaircie de pelouse au milieu du parc.
Le domestique Martin avait accompagné son mattre, et ne comprenait rien à ce qu'il voyait.
Le sort du premier tîr favorisa Kariavan ; mais la Providence favorisa Charles. Au second coup, le maître du château des crimes impunis tomba mort.
— Bien touché, le bourgeois ! dit TofiBcier. La balle avait troué le front.
Le percepteur et le juge de paix accoururent au bruit, Charles de Jonzac leur dit :
— M. Kariavan m'avait fait une insulte, je Tai provoqué , il s'est battu en brave. Que Dieu lui donne son pardon 1
— Et j'atteste sur l'honneur, dit l'officier, que tout s'est passé loyalement.
C'était avant 1830, c'est-à-dire avant la nouvelle législation sur le duel.
Et Charles, accompagné de son témoin, quitta ce domaine habité par la mort. Il rejoignit bientôt sa mère, et lui dit :
— Je t'atteste sur l'honneur que tout s'est passé loyaement. Partons.
€0 U OUTSAV BBS TBOIS*TOir&S.
— fimt P^ris ? dmindi nudame de Jonzac, toute joTense de revoir soD fils.
— NoB^ pMT BBe ville ok Fod troaye roabli.
— L'aflKMBrde ti mère le fera tnmyer cette yille, dit Budame de Jonac.
Et la chaise de poste oobibI vers rhorizon du Midi de Umle la vitesse de ses chevaBx.
A Bade, les nnits d'été sont toujours belles; mais les nuits que nous avons vues dans ce beau pays, en Theurease année 1858, ne trouveront jamais des éloges dignes de leurs merveilleuses splendeurs : le ciel n'en donna jamais de pareilles, et, pour la première fois depuis Adam, on reprochait au soleil d'oser se montrer sur la montagne orientale, lorsque cet astre si ponctuel faisait son métier de tous les jours, en éteignant les étoiles de la nuit.
C'est que les péripatéticiens, ces promeneurs héliophobes, n'ont jamais vu des nuits éclairées par la miraculeuse comète de Donati, ce phénomène céleste qui pourtant a obtenu, à Paris, moins de succès que Tamberlick.
La peinture de la couleur et la peinture des mots sont impuissantes à donner une idée de ces nuits que le
tQonde ne reverra plus. C'étaient comme des jours ély-
séens, des crépuscules fabuleux, dorés par une lumière inconnue. Les grandes constellations avaient des rayons de soleil d'automne; le Chariot semblait avoir mis à neuf ses sept étoiles; Orion faisait luire^ pour la première fois, sa Massue nébuleuse; la Petite-Ourse détachait sur un fond gris-perle sa belle étoile polaire, boussole des navigateurs ; et au centre de ces magnificences se promenait majestueusement la divine comète de Donati , avec son aigrette de flamme* On aurait cru voir la sultane du ciel visitant le domaine de Finfini.
A minuit, à l'heure où l'on se couche, à Bade, nous nous levions, Vivier et moi, pour aller faire notre cour à cette reine du firmament. Vivier oubliait un instant d'avoir de l'esprit, et il devenait grave comme un penseur allemand. Le spectacle de ces nuits, à la fois superbe et formidable, le mettait en rêverie, et il adressait une foule de questions insolubles à ce sphinx de l'infini qui ne répond jamais. Parfois, pour se dérober à l'obsession de cette énigme intolérable, le grand artiste prenait son instrument pour donner à la comète de Donati une sérénade digne d'elle. Je le suivais sur le plateau de la villa Bénazet, et j'avais l'honneur de composer, moi seul, tout son auditoire. Le paysage était splendide; jamais salle de concert plus belle ne résonna aux mélodies de ce cor enchanté. La transparence des nuits permet*
tait de toat voir dans cet admirable horizon circulaire des montagnes; midi n'est pas pins complaisant aux yeux. Les raines du Vieux-Château, la rille haute de Bade, la cime du Mercure, se détachaient dans un relief lumineux sur les massifs des chênes, et le regard s'étendait à droite Jusqu'aux profondeurs de la Forêt-Noire couronnées de constellations. Les notes suaves du cor de Vivier roulaient comme un fleuve de mélodies dans tme atmosphère lumineuse ; les échos ressemblaient à des voix d'anges unies au chant de l'artiste, et après quelques instants ce n'était plus un solo exécuté par un instrument divin, on aurait cru que les montagnes, les bois, les vallons, les torrents donnaient un concert immense, et chantaient un hymne à cet astre voyageur, à cette sultane du ciel, à ce soleil de la nuit.
Dans ces excursions nocturnes, nous rencontrions souvent un jeune homme qui paraissait prendre aussi le plus vif intérêt au spectacle de ces ravissantes nuits. La sympathie s'établit vite entre péripatéticiens ; on se reconnaît adeptes de la même philosophie, et on se traite d'amis avant de se dire comment vous nommez- vous ? Il se nommait. . . . Fritz, pour ne pas vous dire son vrai nom; il était de Berlin, et petit-neveu de l'illustre de Humboldt. On lui aurait donné dix-huit ans, il en avait vingt-quatre, tant il était doué de candeur.
64 LE Cmr^AV DES TKOIS-TOURS.
Un jour, c'est-à-dire une nuit. Vivier, Fritz et moi, nous avions établi notre salle de concert et notre observatoire dans les ruines du manoir d'Ebersteinbourg, audessus du Vieux-Château de Bade. Quelle 7iuit ! Dieux et déesses ! Qualis nox ! Du, deceque ! se serait encore écrié le poëte latin. On eût dit qu'il y avait plusieurs millions d'étoiles de plus que de coutume, comme si la comète Donati avait voulu augmenter le personnel de son cortège pour faire une politesse au neveu de Hmnboldt.
Vivier fit chanter à son cor une de ces mélodies suaves que Rossini a composées tout exprès pour cet artiste et que Paris ne connaît pas encore. Le jeune Allemand était en extase ; son oreille se penchait vers l'instrument magique, ses yeux se fixaient avec une singulière expression sur la comète Donati. Quand la dernière note se fut évaporée dans le dernier écho de la montagne, Fritz prit la main de Vivier et la serra. Son geste avait plus de valeur qu'un remerctment muet. Le cœur épanchait des actions de grâce.
Fritz nous fit ensuite, avec sa naïveté charmante, une de ces confidences qui, à Paris, conduiraient un homme tout droit à Charenton. Ce jeune Allemand avait conçu une véritable passion pour la comète Donati ; son imagination, nourrie de mysticisme et d'astronomie, de
poésies excentriques et de chapitres du Cosmos, remportait cootinuellement vers les espaces sans limites, et mettait sous ses pieds le globe terrestre réduit à un grain de sable. Bref, ce pauvre Fritz était amoureux de la comète, et cette passion platonique lui donnait un bonheur innocent qui remplissait toutes ses nuits.
A l'heure où la belle sultane du ciel se levait si radieuse pour se montrer à la terre, Fritz était assis déjà sur un plateau dégarni où les arbres jaloux n'étendaient pas leurs branches ; il la voyait poindre sur une ligne de rinfini, comme une fiancée qui arrive au rendez- Tous, et lui tendait les bras en lui récitant les versets de Salomon à la Sulamite ; il s'entretenait avec elle et croyait recueillir ses réponses dans les harmonies des bois, des Talions et des torrents, et arrivait à des extases sublimes dans la contemplation de cette beauté sans rivale, parée toutes les nuits par la main même de Dieu.
Les passions ne se raisonnent pas, surtout de l'autre côté du Rhin; elles ont toujours, d'ailleurs, un côté respectable ; un esprit bourgeois peut se permettre d'en rire, mais toui le mtonde n*est pas affligé de cet esprit. Les mathématiques ont tort devant les passions. Deux et deux font cinq dans le calcul des nobles folies, et si tous les hommes eussent été algébristes^ nous n'aurions
as V Iliade, la Divine Comédie de Dante, la mytho-
66 LE GHâtSATT DES T&OIS-TOURS.
logie, le Mtdsummer du grand poète anglais et le Faust de l'Homère de Francfort-sur-Mein.
La lectare du Cosmos de Humboldt prédispose d'ailleurs fortement une imagination exaltée à ces folies su** blimes qui sont en horreur chez les sages algébristes. Quand on a suivi le puissant astronome dans son voyage à travers les stations de l'infini ; quand on a lu ce catalogue des richesses de Dieu, cet inventaire du mobilier céleste, cette légion de soleils doubles, cette perspective de voies lactées sans nombre, ces tourbillons de mondes sans limites, routant dans un cercle qui n'a pas de circonférence, il est très-difficile de garder sa raison et sa tète à deux mains ; on sent que le front se brise sous la pression de l'énigme, et on se réfugie dans une excen-* tricité humaine pour échapper à la Me qui semble tomber du ciel.
C'est ce qui explique peut-être l'amour impossible de Fritx, le neveu de Humboldt.
Vivier nous quitta pour rentrer à Paris, et je restai seul avec le jeune amoureux et ses confidences inouïes. Je me plaignis de mon sort, mais je me résignai. On ne garde pas toujours des malades aussi amusants dans leurs ennuis.
Hélas! le terme de ces rendez-touâ nocturnes approchait. La condète Donalî donnait sesdenai^s reprëseu-
tatioûs comme une Rachel en congé. Une naît le ciel se Toila de noir comme un veuf; la comète avait disparu.
— Je ne survivrai pas à ce malheur 1 me dit Fritz sur le ton du plus violent désespoir.
Nous étions assis sur le joli pont de l'hôtel d'Angleterre à Bade et à l'entrée de la Leopolds-strasse.
— Vous avez appris la philosophie à Heidelberg, lui dis-je; mettez une fois vos théories d'école en action, soyez philosophe et consolez- vous.
— Oh ! reprit-il, vous ne pouvez mesurer le vide immense qui se fait autour de moi ; il n'y a plus rien en ce monde; il n'y a plus de soleil, plus d'étoiles, plus de ciel; comment voulez-vous qu'il y ait une terre 1 Une fois j'ai eu, dans ma vie, la curiosité de voir le néant. Mon vœu est exaucé enfin ; je le vois. Le néant, c'est la mort.
Il regarda d'un air sombre l'eau torrentielle qui coule sous le pont eu causant avec les cailloux.
Un suicide était sans doute au fond de sa pensée ; mais ce joli torrent ne coule que pour le plaisir des yeux, il ne tuera jamais personne ; il conseille la vie aux heureux 4u jour.
Tout à coup je crus avoir découvert un remède pour mon pauvre malade , et je tressaillis de joie comme un médecin qui va sauver un client de ses amis à l'heure de la mort par un procédé d'inspiration.
— PermeHez-moi, lui dis-je, de vous faire une queslion inconvenante?
— • Faites, me dit-ii d'un ton sec.
— Êtes-vous riche ?
— J'ai ce malheur aussi , me répondit-il sur le ton d'un indigent qui demande Taumône.
Et il ajouta :
— Quelle étrange question me faites-vous là? Si j'étais pauvre, je lutterais contre les exigences matérielles des besoins de la vie ; si j'étais pauvre, je me lèverais chaque matin avec la pensée de gagner mon pain quotidien. Les pauvres ne connaissent pas leur bonheur, les malheureux ! Ils ne sont pas à la recherche des énigmes et ne sont pas dévorés par le sphinx; ils ne brisent pas leur front contre la voûte du ciel ; ils ne voyagent pas avec la pensée sur le chemin de fer de l'infini ; ils ne quittent jamais la terre où le pain se gagne par la sueur, et quand ils ont fait leur travail ils prient Dieu, se couchent et font des rêves d'or. Moi, je donnerais toute ma fortune pour être ouvrier ou paysan; mais regardez mes petites mains... elles ne sont bonnes qu'à porter des gants.
— Votre richesse, repris-je, peut vous être fort utile, pourtant.
— En quoi?
L£S NUITS DE BADS. 69
— Partez pour le Havre ou pour Anvers; allez dans l'autre hémisphère, et vous retrouverez...
— Ce que j'ai perdu? interrompit Fritz. Non, Monsieur, jamais. Votre remède ne me guérirait pas. Je connais, comme vous, l'itinéraire de la comète Donati; si j'allais la revoir dans Tlnde, elle ne m'apparaîtrait plus dans les conditions qui me la faisaient admirer à Bade ; ce ne serait plus la ménoe pour moi, elle aurait changé de cortège, elle serait encadrée par d'autres contellations, elle aurait sur sa tète la Croix dû sud au lieu de cette Étoile polaire, elle m'aurait fait pour ainsi dire une infidélité. Bien plus, la différence des latitudes^ le milieu atmosphérique^ l'éclat des constellations in* diennes doivent produire sur ma belle sultane des changements notables dans sa forme^ son aigrette, sa chevelure, sa grâce, sa tranquille majesté. Faire un long voyage pour assister à une pareille dégradation serait chose folle. Je reste en Europe pour savourer la volupté craelle de ne pas me consoler. Je partirai dans huit jours pour Paris.
Il n'y avait rien à répliquer.
Le lendemain j'écrivis à Vivier le bulletin de noire malade. Vivier, toujours concis dans son style épislolaire, me fit cette réponse télégraphique :
W LK CHATSAU »B nOIS^TOVES.
c Dites-hii de s'arrètar » prcBkr hôtel garni, à gauche, HôteKJharenion. •
Je ne m'acquittai pas de h commissioD et je passai deux oa trois jours sans roir Frits. Noos entrions en antomne; les joors étaient beaox, mais les nuits devenaient fratches pour les péripatéticiens.
Dans ce court intervalle, on grand éYénement se passait.
Une femille suédoise tenait d'arriver à Bade, une de ces Êimilles du Nord qui sont au complet : cinq garçons de dix i seize ans, six filles de six à dix-sept, deux enfants d'adoption, trois neveux, deux niëces, une femme de chambre et une amie de la mère. Tout ce monde voyageur portait le deuil du père, mort depuis quatorze mois. L'une des nièces, croyant n'être pas tenue si longtemps à la robe noire, avait pris le blanc; on la nommait Edith.
La nature, toujours bonne mère, a prodigué la beauté des femmes dans les pays où le soleil ne brille que par son absence. Cette beauté même a un caractère qu'on retrouve bien rarement sous les zones du midi. Elle resplendit sur des visages angéliques, dominés par des chevelures de flamme, éclairés par des yeux de chérubins. Cette beauté ne semble pas appartenir à la terre;
elle ae S6 montre pas, elle se révèle; on est tenté de regarder aa4esstts du front pour découvrir le sillon lumi« Deux qu'elle a suivi pour descendre du ciel.
Ces lignes décolorées donneront une faible idée de la beauté d'Edith, cette jeune Suédoise qui a traversé Bade Tautomne dernier. Les propos domestiques, qui descendent des antichambres aux salons et des salons à la promenade, donnaient à entendre que la tante d'Edith, reuve et mère d'une nombreuse famille, voyageait pour rencontrer des partis avantageux, surtout pour ses nièces, qui n'avaient pas le premier florin d'une dot. Au reste, ces bruits ne sont ni calomnieux, ni médisants; ils constatent innocemment un fait assez commun, puisque les belles jeunes filles naissent pour se marier, dans le Nord comme dans le Midi.
Le jeune Fritz faisait ses préparatifs de départ, et, comme son domestique était chsurgé des soins et des soucis du voyage, il ne savait quelle distraction prendre ponr tuer le temps, trop prodigue do loisirs ennuyeux; il errait çà et là comme une âme en peine, en évitant le joar et le grand soleil, et se faisant des nuits artificielles oa des crépuscules en plein midi avec des massifs de chênes et de sapins qu'on trouve partout heureusement iBade, cette fraîche capitale de Tété.
Il passait des heures à Lichtenthal, vaste corridor de
72 LE CHATBAU BES TBOIS-TOUES.
yerdnre taillé dans des arbres séculaires, grande me de l'ombre on le soleil n'a jamais pu darder an ra jon. Celte promenade lai donnait qaelqae soidagement, surtout aux heures du soir, après le coucher du soleil, quand Tautonme verse sa mélancolie suave sur les teintes dorées des arbres et les flocons de nuages suspendus à rhorizon du couchant.
Un de ces soirs charmants, Fritz était arrêté devant la petite fontaine de Lichtenthal,et il suivait avec plaisir la dégradation des teintes de la lumière sur la cime des chênes. Les feuilles frémissaient , et pourtant aucune brise ne se faisait entendre; Tair était lourd comme à rapproche d'un ouragan. La petite fontaine et le ruisseau voisin troublaient seuls par un duo mélancolique le silence de Lichtenthal.
Tout à coup, et sans aucun prélude,' un vent d'équinoxe s'élança de la Forét-Noire, suivit la vallée et s'engouffra dans le corridor de verdure, en soulevant la voûte des chênes avec le fracas des vagues de l'océan. Ce désordre de la nature fut une fête pour le jeune Fritz y il daigna sourire comme s'il eût entendu une mélodie de Schubert chantée par un artiste invisible. Au même instant l'allée déserte fut peuplée par l'invasion subite d'une famille nombreuse qui se hâtait de regagner rhôtellerie à pas très-précipités.
C'était la famille dont je viens de parler, la famille suédoise, la famille en deuil.
Fritz se rangea pour laisser passer ces enfants et ces jeones filles. On ne voyait que des habits et des robes sombres confondus ensemble, mais une constellation de Tisages divins et de chevelures d'or éclairait ce deuil et le rendait joyeux ; on aurait cru voir un lambeau du firmament, à minuit, illuminé par les sept étoiles de la Grande-'Ourse. Une rafale plus violente secoua les chênes, emporta le chapeau d'Edith, et, dénouant sa chevelure de feu, la fit ruisseler comme une lave éblouissante. La jeune fille passa comme un météore d'amour, et Fritz, les mains levées au ciel, la bouche ouverte et muette, sortit tout à coup de son immobilité de statue et s'élança sur les traces de cette radieuse constellation.
La nuit tombait sur les pelouses de Lichtenthal, et, de loin, la beauté d'Edith et sa chevelure de flamme semblaient éclairer l'ombre et guidaient le neveu de Humboldt.
II serait impossible d'analyser froidement la pensée étrange qui emportait Fritz sur les pas du vivant et adorable météore. La folie suivait sa logique. La comète de Donati s'était incarnée, elle descendait sur terre, elle venait prendre un nom parmi les mortels.
Toutefois, comme notre jeune Fritz n'avait qu'une
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folie de poëte, il douta de l'identité de la comète lorsqu'il vit le météore lumineux arrangeant le désordre de ses cheveux et s'asseyant sur la terrasse du restaurateur Weber pour dîner en famille, après une de ces promenades qui donnent un prosaïque appétit.
N'importe ! le premier coup était porté sur le cerveau de Fritz : pour tout au monde le jeune rêveur n'aurait pas renoncé à l'idée de l'incarnation.
— Qui peut sonder les mystères de ce monde ! disait-il en s'asseyant, à son tour, devant un guéridon pour faire semblant de dîner.
Un court espace séparait Edith de toute la constellation de la table où venait de prendre place le jeune aj&tronome. La belle comète nommait les plats par leur nom comme une simple mortelle, et dictait le menu au kellner, appelé garçon en français.
Le même kellner s'avança vers Fritz pour prendre ses ordres.
— Le même dîner, répondit-il à haute voix.
Rien n'étonne un kellner ; il ne fit aucune réflexion, s'inclina et disparut entre deux orangers.
La comète avait entendu l'ordre du. voisin ; elle lança un de ces regards que les femmes ont inventés, la synthèse du coup d'œil ; cela dure un éclair, mais on a tout vu : figure, habits, tenue, distinction, signes particu-
us Hurrs de bàdi* 75
Kers, âge approiima^. Ce jageoient fut favorable i Fritz, malgré l'excessive brièretë de Taxanien. Au dessert, une voix mélodieuse domiQa le tamalte dô la ter* fasse et dit :
^ Allons nous habiUer pour le bal .
Fritz suivit longtemps des yeux, dans Tirradiation du gaz, la jenne fille qui, k cette heure de la nuit, était plus qoe jamais un astre du cid«
Le bal avait réuni dans les plus beaux salons du monde le monde des plos beaux salons. Tout l'univers avait ses représentants aux quadrilles; la mappemonde dansait deyant le pupitre d'Arban. Fritz, habillé au dernier goût du ymr^ pénétra dans un tourbillon de gaze, de dentelles, de fleurs, de diamants; il chercha les étoiles de Lichtenlhal et ne vit que des astres nouveaux inconnus. Le deuil retenait encore la nombreuse famille à l'hôtel, et les longueurs d'une toileU^ étudiée retenaient Edith jusqu'à dix heures du soir, l'heure du lever de la comète Donati : elle arriva enfin avec sa tante et sa <œiir, sous la conduite d'un étranger qui avait la tournnre d'un oncle ou d'un tuteur. Fritz ne perdit pas une fl^Qtite, il se dirigea vers la comète avec cette précipita-
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— CessdiMidelnIcstBagHifK.
-*I1 n'jarieDdeplKbeaàTeisaiDesmifime.
— Ooi, MoDsiear.
— * Bade est im séjour enehaoleer.
«—Je ne le cmmais pas enooie beaucoup , nous ntfmmen antres hier.
La fièrre de l'astroiuxiite incendia bi^tôt le front da
jeune hoinme, et comme, par expérience, il redoutait dfi voir sa seconde idole s'envoler vers l'Inde, il bras- 91a la déclaration on pea avant la fin du bal.
— Mademoiselle, dit-il, vous voyez devant vous un jenne homme qui ne connaît rien des usages du monde.
— Monsieur, dit Edith, vous vous calomniez; tout en ▼ous, au contraire, annonce un homme bien élevé.
— Eh bien! Mademoiselle, vous allez changer votre opinion sur mon compte... J'ai vingt-quatre ans; j'appartiens à une noble famille d'Allemagne ; j'ai une grande fertune...
II s'arrêta ; la parole n'eut pas la force d'arriver du cœur aux lèvres.
— Ah ! dit Edith en riant, j'attendais vos défauts; I continuez.
- Fritz trouva quelque chose d'encourageant dans le ton de voix de la jeune fille, et il reprit courage.
— Mes défauts vont vous déplaire, dit-il, je vous «▼mis.
— Qui sait? reprit Edith en ouvrant son éventail.
— Eh bien ! Mademoiselle, je vous aime, et je veux ^ons épouser.
Edith agita son éventail, et dit en riant : •*• Vous me connaissez depuis une heure, et... î '*■ Depuis longtemps, interrompit Fritz; je le jure
deyant les saintes étoiles de Dieu. Croiriez-Tons, Mademoiselle, qae j'aurais Teffiroûterie de tous faire une pareille déclaration si vous étiez pour moi une connaissance d'une heure? J'ai feilli mourir d'amour pour tous ; TOUS êtes la pensée de mes jours, le rôve de mes nuits, le destin de ma rie. Soyez bonne pour le désespoir, tous qui venez du ciel.
Ces paroles, prononcées avec Taecent de la conviction, émurent la jeune fille : son éventail se referma et se rouvrit, comme s'il e6t obéi à un u^canisme ingénieux ; elle allait répondre, lorsque Tarchet du maître brisa violemment la mesure et licencia les danseurs.
Edith vint se placer auprès de sa tante, qui hi
dit:
— Ton danseur est sans doute un jeune honuaae très eonmie il faut; le ministre de Prusse vient de l'aborder familièrement, et ils se promènent bras dessus bras dessous, conmie deux amis.
— Oui, dit la jeune fille d'un ton d'insouciance, il est d'une noble famille d'Allemagne, et nous connatt depuis longtemps.
— Ah I dit la tante, qui entrevoyait déjà la possibilité d*un mariage, comme toutes les tantes qui ont déjà trop de filles; ah ! il nous connatt d^fmis longtemps... Laisse-moi bien rexaminer... En effet... oui... je l'ai vu
L£$ NUITS DE BAPE, 79
à Berlin... à Koenisberg... dans le monde... Ouu je le reconnais. . . il est charmant !
Edith cherchait dans sa mémoire^ et conime elle était
intéressée à trouver^ elle trouva.
— Oui, dit-ejle à sa tante, vous avez raison.», je le reconnais maintenant... Toute petite fille, j'ai dansé avec lai à notre ambassade. . . Au reste, puisqu'il ai&rme qu'il nous connaît depuis longtemps, ce doit être vrai. Noblesse allemande ne ment pas.
Et l'imagination aidant l'ivresse du bal, la tante et la nièce étaient persuadées, au bout de cinq minutes, qu'elles et le jeune danseur étaient de vieilles connaissances. Cette conviction plaisait d'abord à Edith, car la déclaration de Fritz restait alors dans les limites des convenances. On a le droit d'ouvrir son cœur quand on aime depuis longtemps.
Le tuteur morose voulut hasarder quelques observations ; on l'envoya chercher des glaces sur un plateau de passage comme on l'aurait envoyé promener.
k onze heures le bal finissait; c'est le seul défaut des bals du paradis badois, ils finissent trop vite pour les femmes. Fritz sa mit au passage et salua respectueusement la tante et la nièce.
La tante rendit le salut avec un geste presque amical, el dit à sa nièce :
— Oai! ouil il t'a dit vrai; je le connais, moi, depuis l'hiver de 1852; c'était nn enfant.
En passant dans Téclaircie de gaz qui rallume le jour devant l'hôtel d'Angleterre, Edith se retourna involontairement, et vit son danseur dans l'attitude de l'extase. Fritz avait suivi l'éblouissant météore depuis la colonnade, et avait retrouvé toutes les béatitudes célestes des merveilleuses nuits de 1858; il habitait encore le ciel.
Les bonnes intentions et la richesse font marcher l'amour en express-train en ce siècle de locomotives et de télégraphie électrique. Tous les renseignements, pris le lendemain même par le tuteur chez le ministre de Prusse, furent on ne peut plus favorables au jeune Fritz. On le reçut en famille, on l'écouta, on l'applaudit, on l'épousa.
Le mariage fut célébré à Francfort. La veille de ce grand jour qui commence la vie de la femme, Edith eut le courage de la curiosité et osa demander à son mari du lendemain une explication sur le fameux depuis long^ temps prononcé au bal de Bade, car, malgré les affirmations de la tante, elle n'avait jamais été complètement satisfaite sur ce point, quoique, en apparence, elle eût abondé dans le même sens. Alors Fritz, n'ayant plus rien à craindre, raconta toute l'histoire de la comète de Donati, avec ses péripéties célestes et terrestres. Edith
LES KUITS DS BADS. . 81
fat charmée; elle versa môme qaelqaes kunnes entremêlées d'éclats de rire enfantins. Pois elle prit un air sérieux et dit :
— Voyons, Monsieur, dites... Si ma rirale reparaissait au ciel, que feriez-voas?
— Elle ne reparaîtra pas, dit Fritz.
— Et si Dieu voulait qu'elle reparAt ?
— Je ne verrai que vous.
Fiez-vous aux folies I J'ai rencontré huit mois 2iprb% notre jeune Fritz sur le boulevard des Ilaliois; c'esl le ptns sage et le plus raisonnable des hommes. U est même heureux 1
Edith a pris à l'Observatoire une copie du portrait de lacomète Donati et Ta donnée à son mari comme prisent de noces. C'est un portrait de famille anfooidl Iws enfants aunmt une al^e dans le cid.