‹ Le chateau des trois toursChapitre 40 sur 43 · livre ^°W:>^^ s tradaisenl par : ôrûier · texte numérisé non relu

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• les Signores, et le bon curé

■ a lecture de son bréviaire en

<i I On dirait que je suis dans la Alacaire et Paul.

258 UNE CONSPIRATIOS

Je demandai ensuite k ce géographe s'il connaissait le Plan d'Aops ; il me répondit négativement et acheva la Nouvelle-Zélande.

Le Plan d'Aups est une commune française. La France est le plus inconnu de tous les pays ; à peine s'il a été découvert par lady Blessington : les Français ne s'en mêlent pas. Depuis l'invention des paquebots surtout, la France est traversée par des nuées de voyageurs qui secouent la poussière de leurs souliers à chaque relais en mangeant un œuf et qui vont fouiller toutes les rides que la mer a creusées dans les rochers de l'Archipel .

Il est vrai que le Plan d'Aups ne fait pas beaucoup de bruit dans l'histoire , mais, sur la carte , son nom tient plus de place que Paris, et il aurait pu être remarqué par quelque voyageur amoureux de l'inconnu.

Ce fut par le plus grand des hasards que je découvris le Plan d'Aups.

Je faisais un petit voyage de touriste dans la Provence pour visiter les villes qui auraient pu exister si on les eût bâties ou si on ne les eût pas détruites. Je venais de méditer sur Tavenir de Bouc ; le feuilleton de la presse parisienne s'en souvient peut-être , et, bien des années après, cette ville fabuleuse a occupé vingt discours à la Chambre k propos des chemins de fer. Ce qui m'a rendu bien orgueilleux, quoique personne n'ait cité mon feuilleton sur Bouc. Je décoa*

Tris ensuite Taurentum, de l'autre côté du beau golfe de la Ciolftt. Je n'ai rien écrit sur cette ville parce qu'elle existe moins que Bouc. Je méditai sur le rocher nu et le rivage désert qui ont vu passer Tauren^ tum : c'est un beau spectacle I Pas un souvenir, pas une pierre, pas une ruine I Tout a disparu. Seulement, quand la mer est calme , on vous montre au fond de Tabîme des massifs d'algues vertes qui recouvrent depuis douze siècles une tour de briques renversée , dit-on , dans un jour de colère par un soldat de Narsès , ennemi de l'empereur Justinien. Ce soldat se vengeait comme il pouvait.

M'entreteoant avec les souvenirs de Taurentum, je traversai une plaine immense et triste comme tout ce qui est plaine ; à l'horizon il y avait une longue chaîne de montagnes : c'est l'aqueduc naturel qui conduit les eaux vives des réservoirs du mont Câssien aux charmantes forêts de Géménos. La chaîne franchie, on marche une heure au grand soleil dans un vaste champ semé de pierres, et l'on arrive' au Plan d'Aups.

Le Plan d'Àups serait un village s'il comptait au moins trois maisons. Depuis les premiers jours de l'ère chrétienne les maisons se sont obstinées h fuir le Plan d'Aups avec ud acharnement mystérieux. Saint Maximin, le contemporain de Madeleine pénitente, a fondé le Plan d'Aups comme m fondait en ce temps-là : il bâtit une église et .poursuivit son

i60 UNE CONSPIRATION

chemin vers la Sainte-Baame. Cette église, cent fois démolie et rebâtie, s'élève encore, dans son isolement sauvage; sur une crête de rochers taillés en remparts, comme à l'époque de saint Maximin.

C'était an dimanche; j'arrivai sur la place de l'église ; le curé s'y promenait son bréviaire à la main. Nous entrâmes toiU de suite en conversation , comme on fait entre chrétiens dans un désert. Ce vieux et bon prêtre parlait le provençal des Gavots , peuple inconnu à Malle-Brun ; il était riant et gai comme un jeune peuplier au bord d'une source; il n'avait pas l'air de se douter qu'il existât un genre humain. Sa première question fut celle-ci :

— Savez vous servir la messe?

— Parfaileraent, lui répondis-je.

— > Eh bien I vous me la servirez?

— Volontiers.

Cet acte de complaisance qu'il exigeait de moi était nécessité par l'absence complète de paroissiens.

Le bon curé sonna sa messe lui-même, pour ré* veiller, aux limites des quatre horizons, ses paroissiens lointains et endormis. La cloche de l'église était autrefois d'une dimension raisonnable, mais elle avait été si souvent volée pour les besoins des fauxmonnayeurs qu'à force de dégénérer de son poids primitif elle se voyait réduite aux proportions d'une sonnette parlementaire. Aussi les hirondelles du clocher ne prenaient pas la peine de quitter leurs nids

quand elle l^e démenait dans Tair. Le curé sonnait donc pour la forme et pour mettre sa conscience en repos. L*appel &it à trois reprises, il allongea les quatre compartiments rouilles d un porte-vue pour distinguer les paroissiens perdus à travers les vallons, les ravins, les précipices que la nature a pro« digues dans la commune du Plan d'Âups.

Il est facile de découvrir ainsi la vingt - septième planète microscopique, mais un agriculteur du Plan d'Aups n'est pas visible à Tœil nu ou k la lunette dans un beau dimanche d'été. Probablement les Ti« tyres de ce pays suivent les préceptes des GiorgU ques à l'endroit des jours de fêtes : ils tendent des pièges aux oiseaux et incendient les buissons épilieux:

Insidias avibus moliri,^incendere vêpres

Ce que les écoliers étourdis traduisent par : brûler les Vêpres le dimanche. L'abbé Delille a donné , je crois y la même traduction.

Le plateau stérile sur lequel s'élève l'église du Plan d'Aups resta désert jusqu'à cinq heures du soir. On voyait le soleil s'incliner derrière les montagnes qui bordent le vallon des Signores, et le bon curé interrompait souvent la lecture de son bréviaire en disant :

— C'est incroyable I On dirait que je suis dans la Thébaïde^ comme Macaire et Paul

h n'osais m'étoigner, eroyanl de moi devoir de tenir compagnie à ce bon ooré.

Enfin je vis venir un habitant du Pian d'Àups. C'était un homme de trente à soixante ans, bruni, ou pour mieux dire noirci par le soleil ; son costume annonçait un berger; il portait même à sa ceinture un chalumeau composé selon les principes du dieu Pan et un pistolet d'arçon à pierre; un chien maigre le suivait comme pour prouver aux incrédules qu'un troupeau n'était pas loin.

Je cherchai le troupeau dans le voisinage et dans le lointain et je ne vis qu'un pâturage désert comme tout le reste de Thorizon. Un voyageur qui descendrait d'un aérostat au coeur de l'Afrique , entre les huttes d'Adhel et le lac des Makidas, verrait le pendant du tableau que j'avais sous les yeux. Et pourtant je foulais le sol d'une des trente-sept mille communes de France; le Plan d'Anps est cadastré sérieusement et paye proportionnellement ses contributions comme la commune de Marseille ou de Bordeaux. Oii sont les contribuables? Ahl voilà le mystère que personne n'a jamais pénétré I L'ivraie indigente et les pailles stériles dominent seules les

terres du Plan d'Aups.

Infelix lolium et stériles dominantur avenae.

Le curé poussa un cri de joie en voyant le bergm-.

et, s'avânçant d'un pas rapide, il le salua respeclneaseinent et lui serra la main.

Le berger reçut ces témoignages de vénération et d'amitié avec un certain air de dignité qui me sur-prit.

Je n'aurais pas été sans doute étonné si ce berger eût été un de ceux qui autrefois disaient avec orgueil :

Mille de me» brebis errent dans les montagnes de la Sicile.

Mille meae Siculis errant in montibus agnse.

Mais le Corydon que j'avais sous les yeut ne portait pas même une houlette, et son pistolet unique ressemblait plutôt à une arme de panoplie qu'à une arme de défense contre les loups ravisseurs qui n'avaient plus rien à lui ravir : lupi raptores.

Après un court et discret entretien le berger s'achemina lentement vers lune des deux maisons qui composaient alors le village, capitale du Piand'Aups ; son chien jeta un regard mélancolique du côté des pâturages, comme aurait fait le serviteur Caleb, pour faire xroire à un étranger qu'il y avait un troupeau lointain au vert , et , cette satisfaction donnée à un amour-propre fort naturel chez un chien> il répondit au sifflet de son maître et le suivit.

Le curé mit un signet k la page de Landes de son bréviaire et me dit d'un ton très-sérieux :

i64 i:x£ coKSPi&ÀTio.x

— C'est monsieor ie maire.

Je me retoarnai vivement » avec la certitude que j'avais un magistrat sur mes talons, et je ne vis rien. Il n'y avait aucune ironie de ma part dans ce mou-vement» il était naturel.

Il ne comprenait rien d'ailleurs k cette figure de rhétorique nommée ironie par Domairon et Lebatteux.

— Nous avons ce soir séance du conseil municipal, ajouta du même ton le bon curé.

— Âh I dis-je comme un écho poli , une séance de conseil municipal I

— Noos en avons une, reprit le curé, tous les premiers dimanches du mois, après Vêpres. Ce soir nous aurons une séance intéressante.

J'attendais toujours un sourire railleur sur la figure du curé mais il gardait imperturbablement un ton grave. Je compris alors qu'il ne fallait pas plaisanter, et je mis mon sérieux sur les mêmes lignes que le sien.

Puis tout à coup une réflexion philosophique traversa mou cerveau.

— Si les habitants de Jupiter et d'Uranus, pensaije, voyaient et écoutaient de là haut nos plus grandes assemblées législatives, ils riraient k faire trembler la voûte de leur ciel.

Dès ce moment la gravité du curé ne me donna aucune gaieté intérieure. Qui sait! me dis-je; peut-», être cet anachorète du Pian d'Aups, ce PacAme de

cette Thébaïde, ce vieillard chrétien et observateur qui, toutes les nuits, voit rouler sur sa tète, dans un ciel toujours pur» les grandes constellations de Dieu, a fait celte réflexion avant moi , et , à force de con* templer Tinfini, ce sage philosophe, inspiré par Salo* mon, ne fait aucilne différence entre le cèdre et rhysope, enlxe le ciron et Téléphant. C'est lui qui a raison, c'est moi qui ai tort ; ne rions plus. Craignons les représailles des habitants d'Uranus. Us ont peutâtre invejité des instruments d'acoustique pour entendre ce qu'on dit à la chambre des Pa rs de Charles X. Nous qui n'avons que cinq sens mesquins, une taille d'un mètre et de très^petits yeux, nous avons bien découvert les étoiles doubles et les anneaux de Saturne; que ne peuvent-ils donc faire les géants d'Uranus et les colosses de Jupiter, qui ont trente^ quatre ans lorsqu'ils sortent du berceau ?

— Nous attendons encore trois conseillers, me dit le curé, qui était heureux de continuer la conversation : M. Chapuzat , M. Simaî , et M. Chevassu de Ginier.

— Vous avez de la noblesse dans le conseil ? demandai-je ingénument.

— Non , reprit le curé avec son premier sourire. Nous appelons M. Chevassu de Ginier pour le distinguer de M. Chevassu de Naus. Ginier est le nom d'une fontaine qui fournit une eau très-fratche ; elle coule là bas sur la lisière du bois de la Sainte-Baume .

Je m'inclinai devant cette explication.

— Notre maire, que voas venez d'apercevoir on instant, poursuivit le curé, préside le conseil et le préside très-bien. C'est un homme plein de bon sens et d'honnêteté. Il est à son aise ; cette maison lui appartient jusqu'au cordon du premier étage, le second appartient à l'hoirie Jausseau. Cet immeuble s'est vendu cinq cent soixante francs en 4845; il vaut bien cent francs de plus aujourd'hui. Le maire possède encore quinze bonnes chèvres et deux béliers, on petit carré de pommes de terre et six mariera qui font des mûres grosses comme des noix et rouges comme du sang ; mais son plu^ beau revenu est une élable où viennent se remiser tous les bestiaux qui passent une nuit au Plan d'Aups en se rendant de Toulon k Marseille ; il y a un droit de nuit par tête. L'an dernier cette étable a rendu à M. le maire cinquantequatre francs.

Le curé secoua la tète avec fierté en accusant cette somme énorme.

Je peusai aux millionnaires de la planète de Jupiter, qui ont des mines d'or dans leurs caisses et feraient l'aumùne'à Rothschild si par hasard il traversait le firmament pour aller demander à Dieu le rétablissement du temple de Jérusalem.

Bientôt nous vtmes arriver les trots conseillers nmnicipaux retaidataires : c'étaient aussi trois bergers, mais sans pi&tolets et sans chalumeaux. Us avaient

AU LOCjy&E. 267

l'air de porter dans leurs fronts le soncî des affaires de rnnivers , et le plus &gé des trois semblait prépa-* rer les arguments d'un tiolent discours d'opposition.

Le curé me le désigna en disant :

— C'est un forte tête celui^-là, mais il nous bit bien du mal.

Notez bien que jamais le bon curé ne faisait aucune allusion aux villes voisines et aux affaires du monde; il semblait que rien n'existât en dehors de la commune du Plan d'Aups. L'univers se concentrsit là : en marchant deux lieues à droite ou à gauche on trouvait le néant.

Je deoiiandai au curé s il me serait permis, en ma qualité de voyageur, d'assister à cette méntorable séance du conseil municipal, et, sur la réponse affirmative, je me laissai conduire dans la salle où devaient s'agiter des débats si impatiemment attendus par l'univers du Plan d'Aups.

La salie du conseil n'avait que trois murs, le quatrième ayant été abattu pour donner du jodr et «ervir de fenêtres; les fauteuils étaient représentés par des faisceaux de ceps de vignes et des sacs de sésame. Le curé m'offrit un de ses sièges et je choisis le plus doux.

Le berger, président, se donna la parole et posa la question à Tordre du jour.

— Messieurs , dit-il en pure langue provençale , depuis que le village du Plan d'Aups existe, c'est-à-

308 t>L CoNSriRATluX

dire depuis l'arrivée de saiat Uaximin à la Sainte- Baoïiie , on demande à la commane un petit réser- Yoir en pierre de Cassis oa antre poor abrenver commodément les bestiaux. Nous n'avons ici qu'un filet d'eau qui sort de la terre et se perd dans toutes les fentes d'un terrain d*argile. Voilà où les pauvres bestiaux sont obligés de boire. Les diévres qui sont très-délicates, comme vous savez, mouillent à peine leur langue et ne se désaltèrent pas ; il en meurt souvent de la maladie nommée la pépie par nos anciens , et une chèvre morte , vous le savez , est une perte de quinze francs. Il faut donc remédier à cela et voici ce je vous propose : nous porterons au budget communal une somme de vingt-deux francs pour acheter une pierre ; je me charge, moi,* de la creuser et de l'assujettir devant la petite source avec du ciment sans chaux. Nous économiserons ainsi la chaux et la main d'œuvre. Je crois qu'une proposition aussi raisonnable ne trouvera que des partisans dans le conseil.

Le curé me fit un signe qui voulait dire : — Ça sera chaud, nous allons bien nous amuser.

Après un court silence, le berger Chapuzat demanda la parole ; il formait à lui seul le côté gauche et représentait lopposition.

Il se leva et prononça un discours incendiaire qui dura une heure. Ma mémoire a gardé sa péroraison et je puis la citer avec sûreté, comme je fis un jour à

AU LOUVRE. â69

Rome, dans les ruines du temple de la Concorde, en récitant de souvenir toute la premireè Catilinaire de Cicéron.

c Vous voulez donc ruiner la commune du Plan d'Âups par des dépenses folles! s'écria M. Ghapuzat d'une voix de mistral ; vous voulez mettre les contribuables sur la paille I Vingt-deux francs pour un réservoir! Entendez le cri déchirant qui partirait des chaumières si nous consentions à voter cette dépense. Et encore si ce réservoir servait à tous les bestiaux de la commune ! Mais non, vous avez la fontaine de Ginier, vous avez la fontaine des Platanes, vous avez la fontaine des Baux de Bretagne I Mais les bestiaux de M. le maire ne peuvent pas aller boire si loin! Voilà la question! Cette dépense ne profitera qu'à M. le maire ; ce réservoir. ne servira qu'à abreuver M. le maire. »

Ici les éclats de rire interrompent Torateur ; le curé se voile la face de son mouchoir ; le maire seul garde une gravité digne et se croise les bras. M. Chapuzat laisse éteindre cette hilarité parlementaire et termine ainsi :

c J'ai mis le doigt sur la plaie et je m'en félicite dans l'intérêt dé la commune ; nous ne pouvons pas loyalement voter des fonds pour enrichir M. le maire, qui est assez riche déjà, et qui peut, de ses propres deniers , faire un abreuvoir pour ses chèvres si cela loi convient. L'argent des contribuables est sacré ;

Doug n Y toacherons pas dans cette oceasîon, et nous saurons remplir notre mandat communal. Je vote

pour le rejet. »

Le coré se tourna de n^on c6té, me regarda et me fit le signe qui vent dire :

— Eh bien I comment trouvez-yoas cet orateur?

Je levai les yeux an plafond, j'étendis les bras bo^ rizontalement et je poussai une exclamation, sourde pantomime de Tenthousiasme inarticulé.

Le maire dédaigna de se justifier et mit aux Toix sa proposition immédiatement, faute énorme qui frappa le curé, bien qu'il ignorât les habitudes parlementaires. On ne vote jamais après un discours de 1 oppo* sition, en Angleterre : ce serait trop dangereux pour le gouvernement. J'ai vu, à la chambre des Com-* munes, M. Leaders, après un discours de six heures, être réfuté par le lord de la Chancellerie qui prolongea son apologie jusqu'au lever du soleil et emporta le succès du bill. Le curé devinait donc par instinct cette forme de discussion.

< Que ceux qui sont d'avis d'adopter la proposition se lèvent, i dit le maire en conservant sa di* gnité jusqu'au bout.

Quatre conseillers restèrent assis. Le maire seul se leva : on n'était que cinq.

M. Chapuzat fut félicité par ses trois collègues et reçut son ovation avec une modestie pleine d'orgueil, selon l'ttsage des triomphateurs.

AU Louyas. 274

Le maire n'eut pas rhéroï&me de contenir plus longtemps sa colère ; il saisit son chalumeau et le brisa comme du verre; il est vrai que les diverses parties de cet instrument étaient jointes avec de la cire.

Pan primus calamos cera conjungere plures. «

A la vue de ce désespoir bien légitime, le curé, qui aimait pourtant Topposition, fut attendri, et il me fit signe qu'il allait offrir quelques] consolatious d'amitié au magistrat vaincu.

— Eh bien ! lui dit le maire, vous voyez ce qui arrive à un honnête homme lorsqu'il veut faire le bien du pays I Vous le voyez ! Chapuzat n'est au fond qu'un jalonx ; il a mangé toute sa fortune au cabaret de Naus et il voudrait prendre ma place. Mais c'est un fainéant lui, un bon parleur, et voilà tout. Moi j'ai gagné ma fortune à la sueur de mon front. Voilà un pistolet qui le dirait s'il savait parler. J'ai passé plus de mille nuits sur le mont Cassien, et à la belle étoile, cepis*^ tolet à la main, pour faire feu sur les loups quand ils venaient rôder autQur de mes oves. Le croiriez^ vous, monsieur le curé, jamais il ne m'a manqué unecorne, jamais, le matin à l'appel ; et voilà comme on s enri«chit I Mais Chapuzat passe toutes ses nuits à jouer à la cadrette; il a perdu du samedi au dimanche onze sous : c'est Josseran qui me l'a dit. Où avait-il pris ces, onze sous? Il n'a rien depuis Pâques : on dit même qu'il a fait un trou à la caisse du saint Pilon.

272 LNli COSriBATlOX AU LOUVRE.

Le caré recula d'horreur et joignit ses mains. 11 s'agissait d'un sacrilège I La chapelle du saint Pilon est au sommet de la montagne de la Sainte-Baume ; elle est toujours fermée, excepté le jour de sainte Madeleine; mais sa porte est à claire-voie, et les pèlerins qui vont jusque-là faire leurs dévotions peuvent y déposer en passant une pièce de monnaie comme dans un tronc.

J'étais à Técart et j'assistais de loin à la désolation de ce pauvre maire et au triomphcde Chapuzat. Insensiblement je prenais un intérêt sérieiix à cette scène microscopique, et ce qui m'avait paru ridicule trois heures auparavant prenait de graves proportions et s'élevait à la hauteur d'un événement historique. Je finis par me mêler à ces débats, sans y trouver le moindre cAté risible, et je compris même que, si je me faisais naturaliser citoyen du Plan d'Âups, je me donnerais , au bout de quinze jours , les m&nes joies, les mêmes douleurs, les mêmes ambitions.

Où est le petit, où est le grand ici bas? Lisez Cos^ moê, de Humboldt, et vous serez bientôt tous de l'avis de M. le curé du Plan d'Aups : vous prendrez autant d'intérêt au discours d'ppposition de M. Chapuzat qu'à la première Catilinaire de Cicéron.

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