CE QU'ON VERRA
Bastien , préfet da département de Bonne-Espérance , donna la bénédiction à son fils Michel et lui dit:
— Tu as vingt-cinq ans ; tu possèdes deux mines d'ivoire fossile dans le Yal de Dembo ; tu es inspecteur honoraire du chemin de fer électrique africain ; il faut donc voyager pour t'instruire, et te marier pour être vertueux. Sois béni !
Un instant après Michel, suivi de son aide fidèle DorinvaH était à la gare de la ville du Cap, limite de la France. Nous sommes au 15 juin 3845.
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Les deux voyageurs avaient le costume du jour : un dolman crêpe de Chine, une braie à mille plis, un feutre doux k larges ailes et orné d^une plume de touraco , le tout conforme k la dernière gravure du Journal des Modes de Paris.
L'orchestre k vapeur, placé k la proue du convoi électrique, exécuta la fanfare de Topera d'Adamastor, du maître chinois Pé-tré-li, et le convoi partit comme une flèche lancée par un arc en bois de fer.
Hâtons nous de dire que la ligne africaine qui traverse la France méridionale du Cap de Bonne-Espérance k Alger est la meilleure ligne du monde. La vitesse moyenne est de huit cents kils k Fheure. On disait kilomètres autrefois ; mais, comme Ta remarqué Villustre mathématicien Hopeï : Notre vie est trop courte pour nous servir de mots longs.
Le même savant a démontré que, dans ce siècle de voyages, un homme âgé de quatre*viagUi ans avait perdu dix ans de sa vie en disant kilomètre, mot devenu si usuel. Les sages Chinois comptent la distance par /t, de temps immémorial.
Le convoi de la ligne africaine emporte au vol de Télectricité dix mille voyageurs. Un joli corridor édredonné le traverse dans toute sa loogueur et communique , par intervalles , k diverses pièces reconnues indispensables : une salie de bains, un théâtre de vaudeville, un salon de jeu , un cabinet de lecture, une bibliothèque, un dortoir» un restaurant, un café.
On y trouve ausfii deax iiazars de toilette où les voyageurs et les Foyageuses trouvent toutes sortes de y6* temeats et de choses nécessaires , ce qai dis^nse d'apporter, cimime autrefois, ces lourds bagages nommés malles, caisses ou cartons.
Eln se promenant dans le corridor Michel aperçut UBe jeune fille d'une beauté rare , et, Tamoar étant le plus doux des remèdes à Vennui des longs voyages, il en devint électriquement amcrareux: les passions ài la vapeur étaient autrefois si lentes, hélas !
Cette voyageuse se nommait Himalaïa. Elle voyar geait se«le, selon Tusage des jeunes demoiselles de haute condition, mais elle était, selon Tusage aussi, placée sous la protection de tous les vieillards du convoi, ou, comme on dit, du sénat mobile. Malheur à qui oserait donner la moindre alarme à une femme îsoiée en voyage ! 11 serait abondonné seul et sans moyens d'existence au milieu du désert de Dembo, «ù rôdent encore les dernières panth^es et les derniers lions.
La Société des économistes de Lupata, qui a xmdn de si grands services à Tfaumanité universelle , a fait sortent un excellent usage de son autorité souveraine l(»r6qu'eile a placé la femme sous la protection de tous, et qu'ensuite elle a pris les mesures les plus ingénieuses et les plus morales pour populariser le mariage et supprimer le célibat. Ces sages législateurs ont très-bien compris que, dans l'état actuel de
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la dTilûalîoii, le célibat était on fléau pins temble que lantique peste dont parlent les historiens. Empêdier de satire est un lu>inicide en niasse commis par la société. En 1857, par exemple, quand le globe était à peu près désert et ne faisait aucun efiort pour se peupler, le célibat pouTait être une profession admise, une sorte de pacbalik chrétien ; mais aujourd'hui c'est autre chose : il a follu peupler et assainir notre belle colonie de Madagascar, grande comme l'ancienne France des quatre-vingt-six départements ; il a fallu peupler les vastes déserts africains, fécondés par la canalisation des fleuves, et les vieux domaines habités par les bêtes fauves, depuis le pays des Hottentots jusqu'à l'Atlas. Cet immense travail ne pouvait être confié à des célibataires. Toute excuse d'ailleurs a été enlevée à cesirelons des civilisations antiques; nos opulentes Compagnies des chemins électriques, en assurant des concessions de terrains et des dotations en argent aux mariages pauvres, ont fait du célibat un vice impossible en 3845.
Ainsi le relâchement des mœurs chez les anciens a retardé de vingt siècles les progrès de la véritable civilisation. Un savant du Cap, le croirait-on? a découvert un opéra-comique joué, il y a deux mille ans, devant des familles honnêtes, et dans lequel on chantait ceci :
i*ai longtemps parcouru le monde, Et Von m*a va de toutes parts
Courtiser la brune et la blonde, Aimer, soupirer au hasard!
£t dans un autre opéra, miraculeusement découvert, cet autre chant :
Enfant chéri des dames, Je fus, en tout pays, Fort bien avec les femmes, Mal avec les maris.
Bien plus , le même savant offre de prouver que , sur le premier théâtre du monde antique, un nommé Robert livrait une jeune et jolie vassale à cinquante chevaliers chrétiens, en leur disant :
Chevaliers, je vous l'abandonne !
£t ce vers était applaudi dans la salle de l'Opéra par
une multitude de chevaliers. ' Quelle époque 1 Quelles mœurs I Aussi le globe était peuplé de déserts. Rentrons dans le convoi africain pour étudier et
admirer nos moeurs modernes et nous enorgueillir
4b progrès.
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Michel cueillit une fleur de lavantera, dans le jardin du convoi, et I^offrit respectueusement à la jeune fille, qui l'accepta.
L'acceptation signi^e, comme on sait, que la jeune fille a la main libre et que le'jeune homme devient un fiancé. Après cette courte et décisive cérémonie, si le fiancé volontaire ne se mariait pas dans huit jours, il serait condamné à dix ans de Zanguébar, où les célibataires séducteurs défrichent les jachères, à la sueur de leur front. Dans l'antiquité il y avait un être qu'on nommait un rival ; l'espèce est à peu près disparue. Aujourd'hui, si un rival osait troubler d'heoreuses fiançailles, il serait condamné k découvrir trois nouvelles planètes dans le système de l'étoile Sirios. Notre Gode veut, avec raison, que toute condamnation tourne au profit de la société, puisque le délit a tourné à son dommage.
Le convoi arriva bientôt à la superbe station de Lupata.
Cette ville, qui n'a pas cinq siècles d'existence, est parvenue au dernier degré de la prospérité. An lieu d'être entourée de remparts comme les villes