AU LU U VUE
antiques, ce qui ne servait qu'à les faire prendre, Lupata est décorée, sur toute sa circonférence, d'une galerie large,, haute et pleine de flratcheur ; la montagne voisine, appelée sur les cartes l'Artère dn monde, a fourni les pierres de cet immense portique circulaire, qui sert de promenade aux vieillards.. Les. canaux d'eau vive et les grands arbres rafraîchissent toutes les rues ; les maisons, bâties sur le même niveau de hauteur, ont un jardin, une salle de bains et une fontaine. On trouve aussi à Lupata quatre collées, ou, pour mieux dire, quatre squares, ombragés de hauts sycomores , arrosés par des pièces d'eau et meublés de bancs de gazon. La municipalité fait les frais de l'éducation publique. Il n'y a pas de profes* seurs. Les élèves de la dernière année enseignent le français , l'anglais , l'allemand , l'italien , mais sans livres et sans dictionnaires. On apprend ces langues en jouant, en courant, en nageant, car il y a, dans chaque collège, des enfants de tous les pays, et ce sont les vrais bons professeurs , ceux-là. Quand un père de famille ambitieux, et égaré par l'histoire ancienne, veut faire de son fils un poSle ou un homme lettré, il lui donne, à ses frais, un savant grec et latin. Les galères de l'enfance sont ainsi supprimées à Lupata.
De cette ville le jeune Michel envoys^, en son nom et an nom de sa fiancée, une dépêche électrique aux deux familles, pour demander leur consentement au
mariage. C'est une simple formalité respectueuse. La réponse fut immédiate et affirmative comme toujours. Un mariage ne saurait être accompli trop tôt, a écrit le sage législateur Beny.
Le soir de ce jour, le mariage de Michel fut célébré à rhôtel de ville de Lupata, dans la salle des voyageurs, et les deux époux reprirent aussitôt le convoi d Alger et de Paris, en se jurant une fidélité étemelle.
Michel déclara son amour à sa femme en termes calmes et raisonnables, ce qui fait croire à la progrès^ sion. L'amour, autrefois, commençait par la stretla et finissait par Vandanîe. Autre progrès de la véritable civilisation.
A la station de Tombouctou Michel et sa femme descendirent du convoi pour admirer la porte triomphale de cette grande ville et lire son incription.
Le latin a été banni du style lapidaire ; toute inscription est faite en français, ce qui permet à tout te monde de la comprendre. Autrefois on gravait des énigmes latines sur les monuments.
On lit cette simple phrase sur la porte de Tom* bouctou :
A la mémoire de Noël Soggeron, qui a vaincu les bêtes fauves^ de la forêt de Kdisnà , les a détruites dans une seule hataiUe, et a changé la forêt en jardin.
Les héros modernes ne rei^ivent de pareils boa-
AU LOUVRE. i8i
neurs que pour des services pareils. Jadis il fallait tuer beaucoup d'hommes, appelés ennemis, pour mériter une inscription et un monument.
Après une halte de cinq minutes le convoi s*est envolé vers le grand souterrain de l'Atlas; œuvre merveilleuse, accomplie avec la vrille électrique, et dans l'espace de cinq ans.
Ce souterrain est éclairé a giorno par le lively lite. Un orchestre exécute les symphonies de Banton-Saïb, surnommé le Rossini de llnde. Cette trilogie mélodieuse est connue sous ces trois noms : la Vague de Ceylan: — les Amours des fleurs et des palmiers; *la Noce du Brahmine. Autrefois les voyageurs entendaient retentir dans les souterrains un sifflet criard et furieux, qui déchirait les oreilles et jetait la terreur dans les &mes. Cet affreux sifflet a tyrannisé Touîe humaine pendant dix siècles. Que de temps il faut pour opérer le bien dans ses moindres détails, et faire agréable notre vie si courte !
Le convoi s'arrête deux heures à Alger, chef-lieu du département de la Méditerranée. Alger mérite son surnom, ville du ciel. Rien n'égale la magnificence de ses palais qui bordent la mer, de^ ses jardins qui couronnent ses palais, de ses forêts de palmiers qui dominent ses jardins. La nature et Thomme se sont associés pour matérialiser, dans cette ville , le rêve du bonheur et le rendre sensible aux yeux. Les noms des rues semblent inviter les voyageurs au repos ; on
28S UNE CONSIPIRATION
lit aox angles : me de la Félicité, de la Tendresse, de rAmour, de la Joie, da Sonrire, du Bonheur, de la Fraternité, da Mariage, de la Douceur, du Doux- Sommeil, et autres du même genre.
Un archéologue d'Alger, le savant Ben-Aîssen, d'origine arabe, a découvert qu'autrefois on donnait à des rues des noms comme ceux-ci : du PetU-Hurleur^ aux Ours, de laTixeranderiey des Vieilles-Écttries, du Chat qui péchcy Taitboui, Coquenardy Buffault, Ca^ dety Bleue, Ribouté, Verdelet, Pagepin^ Tiquetonne^ bien d'autres encore ; et on ajoute que les propriétaires trouvaient des locataires assez prosaïques pour payer des loyers fort chers dans les rues qui portaient ces noms. L'antiquité avait pourtant une chose qu'on appelait Académie des Inscriptions. Que faisait cette académie? Ce mystère n'est pas arrivé jusqu'à nous avec son mot.
C'est au grand bazar d'Alger que madame Michel acheta sa première toilette de mariée : une robe de crêpe chinois, accusant la vérité dans tous sbs plis et sur toutes ses coutures ; un fichu avec deux petites ailes de gaze, et un chapeau de plumes de perruches avec une plume de colombe brochant sur le vert; c'est le signe distinctif des femmes mariées : il invite au respect.
Un pont de léviathans unit Alger à Marseille. Quel progrès depuis les ponts de bateaux du Rhin! Kehl, Coblentz, Mayence n'osent plus parler de leurs ponts
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aujourd'hui, et pourtant ou les avait jugés impossibles avant leur invention. Le mot impossible est descendu au tombeau avec sa sœur la routine.
L'embarcadère du pont de léviathans est au cap Serrât. Son second point d'appui est à TUe Galita ; le troisième est au cap Toulada, sur la pointe sud de nie de Sardaigne. On traverse ensuite la Sardaigne dans toute sa longueur en chemin de fer ordinaire jusqu'au détroit de Bonifacio; là on est en Corse; on la traverse jusqu'à son cap nord, où on retrouve le second pont de léviathans qui aboutit à Marseille. Ce magnifique travail, protégé sur ses deux cAtés par des brise-lames indestructibles, a été terminé en vingt-cinq ans : moins qu'une seconde sur l'horloge de l'éternité.
A la station d'Oristano, en Sardaigne, des artistes italiens montèrent dans le convoi, pour donner un concert à quarante francs le billet ; c'était donc^omme un concert gratuit : il y avait foule. L'illustre ténor Belleverini, de Florence, chanta la belle cavatine de Topera qui fait en ce moment fanatisme en Europe : la Vie du Colibri. Ce grand artiste est doué d'une voix très-faible, mais qui convient à la musique moderne par sa ténuité merveilleuse et sa méthode incomparable. On ne l'entend presque pas et on est plongé dans ('extase, et J'enthousiasme n'a plus de bornes lorsque l'artiste termine la cabaleête avec la bouche fermée, bocca cfUusa ; c'est le prodige de
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■ n'aurait jamsûs tu de mon temps I Un siècle pervers commence; mieux vaut mourir qu'assister à la dè-
pravation de Tavenir !
L'autre vieillard n'eut pas la force d'exprimer son indignation ; il était anéanti.
/^ On entrait en Corse par le pont San-Bonifacio. Il parut urgent de convoquer le sénat mobile, pour juger le coupable avant d'aborder le sol de cette antique France, où, depuis quinze siècles, la vertu règne sur toutes les lignes de chemins de fer. Les pères se sont ennuyés six mille ans avec le vice ; les fils ont eu l'heureuse idée d'essayer la vertu, et^ils s'en trouvent bien.
Le jeune poète comparut devant le sénat, et, ayant entendu la foudroyante déposition des deux vieillards, il commença ainsi son plaidoyer :
Je ne suis pas de ceux qui parcourent le monde, Soupirant au hasard, pour la brune ou la blonde,' Je ne suis point de ceux...
Le président l'arrêta court, en lui ordonnant de parler français, comme tout le monde, et de renoncer à ce jeu puéril des rimes, qui est le libertinage de Toreille et l'ennui du cœur.
Le jeune poëte s'inclina et commença le développement d'une longue théorie dans laquelle il essaya de prouver que la musique et le chant arrivaient si
386 LSE CONSPIRATION
toute leur puissance quand on les écoutait en regardant une jolie femme inconnue.
— Vous n'avez pas d'autre excuse à Satire valoir pour vous justifier de votre attentat? lui demanda le président d'un ton sévère.
— (1 me semble que celle-là suffit, répondit l'accusé.
Un murmure d'indignation courut dans l'auditoire. On pressentait une rigoureuse condamnation.
En ce moment on arrivait à ht gare maritime de Marseille. C'est un immense péristyle en marbre de Carrare, avec quatre colonnades appartenant à Tordre des Grâces, et un attique superbe orné de cette inscription : Porte de V Univers, Tout le golfe est un port où trente mille vaisseaux, à hélice électrique, sont à l'ancre, et à l'abri des vents. La prison est bâtie sur l'éminence de la Joliette à Mirésipolis. C'est une vaste enceinte, où les prisonniers contemplent cette belle Méditerranée qui inspire le calme, la méditation, le recueillement. On y trouve de vastes jardins entretenus par le canal de la Durante; des ate-
liers de toat genre; des laboratoires de chimie; une bibliothëqae universelle ; un observatoire, avec deux télescopes.de Steinbach et leurs lentilles démesurées, qui réduisent le vieux instrument d'H^erschelI aux proportions d'une lorgnette d'opéra. On peut dire que Steinbach a ouvert le ciel avec sa découverte. Déjà la lune est notre faubourg.
Le jeune poète fut condamné k la prison et au mariage.
— Jeune homme, lui dit le président, vous redeviendrez libre quand vous aurez, par le travail, fait une découverte utile à la société. La prison de Mirésipolis est pourvue de toutes les ressources nécessaires au génie inventeur. Pensez et trouvez.
Le condamné remercia, en mettant la main sur son cœur, et se rendit seul à la prison, où le geAlier le reçut avec tous les égards dus au courage malheureux.
Le convoi s'arrêta une heure à Marseille et repartit pour Paris ; mais le galant Michel dit à sa * femme :
— Nous prendrons, nous, le convoi de demain, et aujourdhui nous visiterons cette antique ville, fondée par les Phocéens, il y a quatre mille cinq cents ans.
Les deux époux voyageurs descendirent à ThAtel de Madagascar, un hAtel grand comme une ville, et occupant toute la longueur du vieux port. On peut dire que Marseille est un h6tel garni et un café ;
2S8 UNE C0II6PIRAT10N
c'est le caravansérail du monde. Les bourgeois , les rentiers, les oisifis habitent la ville da Prado , celle qui couvre des collines et qui borde le golfe de Moatredon, les rives de Bonneveine et du Roucas-Blane. La population des trois villes s'élève à deux millions d'âmes, comme dit le Guide marseillais de 2867. Oh y compte neuf théâtres, dont quatre italiens. Le théâtre chinois est le plus fréquenté de tous. Il est bâti sur les hauteurs de la réserve et tourne sur pivot.
Ainsi, selon les exigences du drame joué, on découvre au fond de la scène ouverte les magnifiques horizons de la mer, des montagnes et des trois villes» ce qui remplace avantageusement les ridicules décors de carton peint du vieux théâtre. Le dramaturge chinois en ce moment en vogue est l'illustre Li-hi; son imagination a renversé toutes les limites et n'est à Taise que dans l'infini. Grâce k lui le théâtre est délivré de ces vieilles pièces bourgeoises où le bon public se pâmait d'aise en voyant représenter sur b scène toutes les choses qu'il fait chez lui. On appelait alors cela observation , et les écrivains qui savaient minutieusement observer les portiers , les imbéciles, les paysans , les aubergistes , les valets , les; nourrices , les belles-mères , les oncles , les neveux, occupaient le premier rang parmi les lettrés. Aujourd'hui la vie réelle est si bruyante , si animée , si ^ complexe, que, le soir venu , on va au théâtre pour
AU LOUYR£. 289
ne rien voir et ne rien entendre de ce qu'on a vn et entendu pendant le jour.
On jouait , ce soir-là , au théâtre chinois de Marseille, un drame en dix siècles, iolilulé: Ceqmdit la mer. Trois célèbres musiciens ont fait la musique de cet ouvrage ; mais la palme a été donnée k Golozzi le Palermitaiu, qui vraiment a créé une véritable découverte dans le domaine de Tart. Au septième siè^ cle, le théâtre représente au naturel un ciel admirablement étoile, nn ciel de juin; on aperçoit dans le lointain la mer et la crête des montagnes qui s'effilent vers le cap Couronne. Un chœur de tritons et de néréides célèbre le mariage deSeptemtrion et d'Africa , et les plus mélodieux instruments du monde accompagnent ces voix célestes. Par intervalles le chant cesse, et on entend la voix des pins et de la mer qui semble continuer Thymne d'amour, sur le ton de six'huit uoié parle musicien. Puis le ci Ira, le cor, le mélophile et l'érophone , quatre instruments de choix, se mettent de la partie , et accompagnent les murmures des pins et de la mer avec un bonheur d'unisson qui donne Textase. La nature joue un rôle dans cette œuvre, comme artiste et comme collaborateur.
Vraiment, cette merveilleuse harmonie, exécutée au bord de la mer, dans une nuit pleine d'éioiles et de parfums, ne fait point regretter les antiques scènes où les oncles se querellaient avec leurs ne-
r^m^ \eê mattîesses smc îteons aaaiits, 1^ femmes 4t>ts' leurs maris.
>^ jeunes époux voTa^eas^ placés dans nue loge 4k <*«iAtr^ divans d*édreih» , prirent le pins grand ftUis^e^ ^te représentatioii dûnoise; dans les enr iv^i^iL .^ allaient respirer la fratchenr de la nuit *;>itTv w îOjer qui domine Tédifice, et qui est le bcl- «.vii^ jtf îu \iîle et de la mer. Ce qu'on aime suriui A vuir. 0^ haut de ce foyer, c'est le spectacle Huititut'i iv$ ÏMites marchandes, arrivant à toute K^»r»viit' vjtî !?0^ et de Panama.
HktK'i ot :sî> fetmc^ auraient passé volontiers trois ouis^ cuoji^ il -Vacseîiie, mais un nom de magique .uiiaviioa rtHeatiîS^att toujours à leurs oreilles, le '^Wux ei leune nom de Paris.
Le lendemain, à midi, ils prirent le convoi électrique du Nord, et, à quatre heures, ils arrivaient devant les deux pyramides qui sont la porte de l'antique capitale de la France. Tous les voyageurs se découvrirent respectueusement poK* saluer Paris.
Atl tOUtKE. 89*
Les villes suivent le mouvement du soleil , elles Tont d'Orient en Occident. L'ancien Paris, si renommé dans rhistoire, le Paris du Palais-Royal , du boulevard des Italiens , de la Chaussée-d'Antin , est tou^ jours un quartier fort habitable; mais la vie, le mouvement , la richesse ne sont plus là. Vingt siècles font avancer les pierres et les hommes ; la grande artère de Paris donne ses puUations dans le West- End, comme disent iesÀnglais, dans le quartier maritime de Grenelle et dans le voisinage du bois de Boulogne et des ports.
Les dénominations des quartiers, des promenades, des rues, se conservent par la tradition orale; mais, quand trop de siècles s'écoulent, leur origine devient nébuleuse et les archéologues se mettent à la recherche des étymologies, avec plus ou moins de bonheur. Ainsi on se demande souvent , en 3845 , la raison première qui fit donner le nom de Champs-Elysées & ce vaste quartier rempli de palais , d'hôtels, de maisons de plaisance, cette ville superbe qui s*étend de la place de la Concorde à l'Étoile. TTn prix même a
292 15* Cv^iff'ii A" ii'^
été fondé parla Sc^r^^.'? «rdi^MRÇiniif- di CiailtiK. f£ il a été ga^é par Lvrj-^t A^^-thu* J'e^ymniocJse igx excellence, qai a pfWàTe çk . sud?, tf Ttîsiit dt iilien, dans one epo^qie <&: jpsLiacmsmf ^ is Ctams- £lvfiéeg étaient cne tt<^:cr*:^x«^ 40. ciamn lie mon
Le temps a (ait un pas et I*s Q£iinni^--£'ysBeE^»iii£ deTeniu la cité de la rîe. Lac pir^innf Tnsi-^^ste. nommé le Paim$ du Erni-Artne^. ^ ^«^ft ji î £nt?tt de cette viile opulente. Aax hex-rs ù^ rarrr^Hf àss convois, les ch?fe de famiîieenctXEjrini: :^ juritpe pour attendre les voyagears mâri<es ^ ^ssr nfinr rtiospitalité la pins générense. Guirae :?niir nt ï^trouve là les scènes les plus toachaû.tes^ tàmu Tur^psa remonte à la plus haute antiquité, acr fâtiiuf .à^ ^ triarchcs, et qui ont été supprimées, aux epin^nK^ £avarice et d'égoîsme, pendant plus de deci^^ di^^ jos. Les Arabes seuls en ont gardé la tradition :^(ms Hiî^os tentes, au désert. Toutefois , la richesse eH !k cVlligation donnent aujourd'hui à Thospitaliie dle^ !»»-m^ nouvelles et dignes du Paris de 3S4S. On a même appris à être riche, et la richesse n^esl pLssia ennui.
Autrefois deux jeunes époux voyageurs airiiaknt à Paris avec une lettre de recommandation et se présentaient au numéro de Tadresse. Un millionnaire, froidement poli, ouvrait la lettre, donnait on soorire sérieux aux deux recommandés et leur disait : ctst him ! c'e$t bien ! Les deux époux saluaient et res-
traient dans la chambre numérotée et noire de leur hôte) dégarni.
Huit jours après ils recevaient du millionnaire une^ invitation à dîner pour six heures précises, La femme commandait une robe , un chapeau et un châle au dernier goût du jour. Le mari se faisait habiller comme une gravure. On louait une voiture et on se rendait à Tinvitalion, après avoir dépensé mille francs de toilette pour faire honneur au correspondant provincial.
On se mettait à table à huit heures parce qu'un invité se faisait attendre. On dînait mal'; on mangeait froid; on causait tragédie; on servait quinze gouttes de Médoc jaune, au rôti ; un convive enrhumé chantait une romance au piano> et, à onze heures, le maître annonçait au^ deux époux qu'il partait pour la campagne dans trois jours.
Au portique du Bon-Accueil un Parisien de 3845 s'inclina devant Michel et sa femme et leur dit :
— Soyez les bien-venus ; ma maison est à vous ; je suis Gervais de Montreuil.
, Michel serra la main de cet inconnu et lui dit :
— Voilà ma femme bien-aimée , celle à qui j'ai Aonné mon nom. Je suis Michel, fils de Bastien. Mon père est un paysan du Poitou. Il a changé en vastes plaines de riz les marécages fébriles de Madagascar; il a creusé des lits aux courants d'eau qui descendaient des monts Pakalaoe au canal de Mozambique
été fondé par la Société archéologique de Chaillot, et il a été gagné par Lucien Âgénon, rétymplogiste par excellence, qui a prouvé que , sous le règne de Julien, dans une époque de paganisme; les Champs- Elysées étaient une nécropole ou champ de mort.
Le temps a fait un pas et les Champs-Elysées sont devenus la cité de la vie. Leur portique très-vaste, nommé le Palais dû Bon- Accueil, s'élève k l'entrée de cette ville opulente. Aux heures de l'arrivée des convois, les chefs de famille encombrent ce portique poijir attendre les voyageurs mariés, et leur offrir rhospilalité la plus généreuse. Chaque jour on retrouve Ik les scènes les plus touchantes, dont l'origine remonte à la plus haute antiquité, au siècle des patriarcheSy et qui ont été supprimées, aux époques d'avarice et d'égoïsme, pendant plus de deux mille ans. Les Arabes seuls en ont gardé la tradition sous leurs tentes, au désert. Toutefois , la richesse et la civililisation donnent aujourd'hui k l'hospitalité des formes nouvelles et dignes du Paris de 3845. On a même appris k être riche, et la richesse n'est plus un ennui.
Autrefois deux jeunes époux voyageurs arrivaient k Paris avec une lettre de recommandation et se présentaient au numéro de l'adresse. Un millionnaire, froidement poli, ouvrait la lettre, donnait un sourire sérieux aux deux recommandés et leur disait : c'est bien I c'est bien ! Les deux époux saluaient et ren-
AU LODVHE. 293
traient dans la chambre numérotée et noire de leur hôtel dégarni.
Huit jours après ils recevaient du millionnaire une, invitation à dîner pour six heures précises, La femme commandait une robe , un chapeau et un châle au dernier goût du jour. Le mari se faisait habiller comme une gravure. On louait une voiture et on se rendait à l'invitation , après avoir dépensé mille francs de toilette pour faire honneur au correspondant provincial.
On se mettait à table à huit heures parce qu'un invité se faisait attendre. On dînait mal'; on mangeait froid; on causait tragédie; on servait quinze gouttes de Hédoc jaune, au rAti ; un convive enrhumé chantait une romance au piano, et; à onze heures, le mattre annonçait au^ deux époux qu'il partait pour la campagne dans trois jours.
Au portique du Bon-Accueil un Parisien de 3845 s'inclina devant Michel et sa femme et leur dit :
— Soyez les bien-venus ; ma maison est à vous ; je suis Gervais de Montreuil.
. Michel serra la main de cet inconnu et lui dit :
— Voilà ma femme bien-aimée , celle à qui j'ai Aonné mon nom. Je suis Michel, fils de Bastien. Mon père est un paysan du Poitou. Il a changé en vastes plaines de riz les marécages fébriles de Madagascar; il a creusé des lits aux courants d'eau qui descendaient des monts Pakalaoe au canal de Mozambique
894 UNB CON^riRàTlON
et qui ne stagnent plus. A cause de ses services il a été nommé préfet du département de Bonne^Espé^ rance.
— Nous sommes frères, répondit Gervais. J'ai employé la vertu électrique aux vergers de Moiî^ treuil ; j'ai donné de beaux fruits en toute saison au marché du monde. L'année est un automne perpé* tuel; on mange mes pêches en janvier. Mou soleil luit douze mois et ne se couche jamais.
Disant ces mots, Gervais montra un palanquin aux deux époux, qui s'assirent sur des coussins trés-commodes. Gervais toucha un ressort , et , en un clin d*œil, ils arrivèrent tous trois devant Tare de l'Etoile, k la porte d'un palais charmant^, voilé par les arbres et les fleurs.
Un orchestre invisible, composé de quatre inslru* ments , le citra , le cor, le mélophile et l'érophone, exécuta dans le jardin Tair de Thymne : V étranger est un frère^ un chef-d'œuvre de l'illustre Javanais Sa^ hapy. Gervais conduisit ensuite lui-même les deux Français du Cap dans un appartement délicieux , où les moindres désirs du voyageur sont prévus.
Six heures du soir sonnèrent, et» au dernier coup, un joyeux carillon , au timbre d'or, éclata dans l6 vestibule : c'était l'appel du dtner.
La table de Gervais est Vœuvre du cél^br^ Milyef rue de Rouen , sous Meudon.
Tout ce qui charme la vue et dilate la poitrine est
admirablement disposé sur U nappe et forme un musée de ciselure exquise. Autrefois, disent les arçhéo^ lo|pes, on exposait, dans les salons, un Charles Quint en bronze, un Sylla donnant sa démission, un Galilée disant : elle tourne I un Ànnibal passant les Alpes, un Marius k Minturnes et autres foribes stù^ pides forées des anciens bourgeois. Les statuettes de femmes sont seules admises aujourd'hui dans les or« nements d'une salle ; Thomme en bronze et en marbre ne vaut pas la peine d'être regardé. L'Apollon du Belvédère lui-même est un sioge colossal qui a volé un carquois chez un armurier de Claros<
Une innovation fort curieuse frappa surtout le jeune vovageur Michel, Devant chaque convive tourne sur un pivot une amphore en cristal, ornée de neuf figures de femmes allégoriques avec leurs attri* buts, et dont les pieds sont suspendus légèrement sur des urnes en verre de Bohème. On lit sur ces urnes : Bourgognef Bordeaux, Madère, Chypre, Constance^ Champagne, Lamalgue, Ermitage, Malaga,
Les convives choisissent eux*-mêmes les vins k leur goût, et ils sont tous à la portée de leur main. Aux époques de barbarie, un valet, surveillé par le maître, épanchait en tremblant, et goutte à goutte, comme des rubis, un bordeaux équivoque dans des verres de nain. On appelait cela savoir administrer une maison. Les administrés mouraient de soif ou bu- TiÛ^nt de Teau,
^6 UNB CONSPIRATION
Le surtODt du milieu^ qui repré^nte les jeunes magicieuDes de TAfrique subjuguant les lions et les tigres, est surmonté de l'antique Muta, la déesse du Silence ; elle regarde les convives en spuriant, comme pour les engager aux douces causeries de la table, mais elle met un doigt sur sa bouche, comme pour les invite^ se taire quand ils seront partis : rien de ce qui a été dit à table ne doit être redit au dehors. Morale ancienne, rajeunie par la moderne civilisation.
Autrefois, à table, la conversation roulait sur un mélodrame qui avait un succès de larmes, ou sur une éternelle mère qui trouvait son fils au quatrième acte, ou sur la vie d'une femme à la mode , ou sur le nez d'une comédienne ; on appelait cela les charmes de lajconversation. Ces frivolilés et ces commérages ne se voient plus de nos jours. On aime à parler pour dire quelque chose, et, les voyages ayant donné de rinstruction à tout le monde, les grands sujets d'entretien ne manquent jamais ; on a d'ailleurs la ressource des prodigieuses nouvelles qui arrivent à chaque inl^tant par les mille conducteurs électriques, et qui apportent, pour ainsi dire, à Paris, la conversation du monde. Toute maison riche a sur sa façade extérieure son tabulariumy comme autrefois le mur Capitolin, et c'est là que d'alertes commis de l'agence centrale télégraphique viennent afficher sans cesse la chose intéressante que fait l'univers. Un aide,
averti par un coup de sonnette, accourt à la porte, cueille la nouvelle au tabularium et la transmet au mattre. Ce jour-là , dans la longueur du repas du soir , une heure environ , le télégraphe universel servit aux convives de Gervais quatre nouvelles de haut entretien et plusieurs petits commérages de la planète , chronique du matin des cinq parties do monde. On annonça que le post-captain Davis, un nom de race^ était parvenu au quatre-vingt-huitième degré vers le pôle sud, avec son immense vaisseau d'acier Floating-London, Londres flottant, dirigé par quatre hélices électriques , à haute pression , de la for^e de quatre mille éléphants. Le matin même Davis aurait donc touché le pôle > en dissolvant les glaces et les banquises contemporaines de la création. Personne dans son équipage, qui est un peuple, n'avait souffert du froid, grâce à la chaude atmosphère artificielle dont la science électrique a enveloppé le Floating-Londan. Le bénéfice que le monde attend d'une pareille navigation est incalculable ; l'astronomie surtout va faire un pas dans l'infini. Comme nouvelle de dessert on annonça ensuite que Ty- Hoang, le céleste empereur de la Chine,, avait épousé à deux heures et demie; ce jour-là même, une jeune voyageuse parisienne, arrivée la veille à Péking par V express-train de Paris. La cérémonie venait d'être célébrée au palais impérial de Tsu-Kin-Tchhing. Le dluer fini, les convives furent introduits dans la
298 UNB COK^FÂRiTlON^
salle des ablutions. Deux aidos présentèrent lesaignîè» res d'or, et firent couler dans des bassins de marbre une eau abondante et parfumée. Nous avoua lu dans un vieux livre d'authentique apparence que, dans les siècles barbares, ou servait après dtner de grandes tasses d'eau chaude, i et que tous les convives, oourbés sur cet affreux bain de mâchoires, exécutaient une symphonie de gencives avec des murmures rauques et de petites cascades nauséabondes à dégoûter un naufragé à jeun. Cet atroce usage a subsisté, dit-on, pendant un siècle, et même dans les grandes salles de restauration publique; là une famille qiii commençait son dtner avait souvent pour voisine de table une autre famille qui finissait le sien, et lançait aux environs les éclaboussures de son bain maxillaire. Lorsqu'un novateur osait faire une remarque sur cette cérémonie odieuse : Ce^t Vusage, répondait<*on au novateur paradoxal.
À huit heures, Michel pria Gervai^r de le eondoire chez le ministre, et il dit à sa femme :
— r Je vais rendre compte de ma mission ; on ne doit jamais perdre un instant lorsqu'il s'agit d'affaires importantes; à neuf heures je serai tout à toi.
Delphin, le fils aîné de Gervais, s'offrit pour faire ^ciété à madame Michel, en l'absence dp mari.
AU LOUYE^.
C'était un charmant jeuu^ bomm^ de vingt*deux ans ; il ne soupirait qu'après le bonheur de se marier, car les célibs^airefli ne jouissent d'aucune considération à Paris.
La fraîcheur du soir était délicieuse sous les grands arbres du jardin de Gervais. IMiadame Michel s'assit sur un banc de gazon, et, selon l'usage des femme$, elle adressa la parole à Delpbin, qui était debout de** vant elle, dans un& attitude de respect.
— Connaissez-vous notre département du Cap? — demanda-t^elle avec ce ton familier qui donne de la hardiesse aux hommes timides, c'est-Mire à tous les hommes.
— * Non, madame, répondit Delpbin les yeux baissas; je suis encore très-jeune, et j'ai voyagé fort peu.
— Quels pays avez -vous visités?
--^ Je suis honteux de le dire, madame, je ne Qonnais que l'Inde et TÀmérique.
— Vous n'aimez donc pas les voyages, Delpbin?
— Je les adore, mais je suis amoureux.
—Et de qui?.
^ De la plus belle des jeunes filles de Valpanûse.
— Une Américaine du sud ?
— Oui» madame; je Tai rencontrée l'autre jour à la station de Lima» au Pérou, et ma tête est restée sous réquateur.
— Pauvre enfant ! Et vous attendez votre mariage pour voyager?
— Oui» madame ; il faut être deux pour se promener autour du globe.
—C'est juste; la solitude est triste en chemin de fer... Et avez-vous fait quelques démarches auprès de la famille?
— Ce matin j'ai envoyé au père une dépêche électrique pour demander la fille en mariage, et je n'ai reçu aucune réponse. Jugez de mon dé^spoir : il ne £iut qu une heure pour correspondre avec Valparaiso. C'est si voisin I
— En effet» remarqua la jeune femme» il n*y a entre nous que le ruisseau de l'Océan. Le Havre a rAmérique pour faubourg.
Dolphin étouffa ses sanglots» et n'ayant plus rien à ' dire, il se tut.
Michel, à la même heure, entrait chez le ministre.
On lisait» dit-on» autrefois» su;r la porte de ce foncr tionnaire» ces trois mauvais vers :
Ministère Des affaires Étraugères.
AU LOUVEE. 304
, Aujourd'hui le globe terrestre a remplacé Tinâcription.
Le ministre reçoit tout le monde de huit heures àminuit. La salle d*audience est, en été» un vaste jardin, illuminé par un petit soleil électrique, et rempli de guéridons de marbre; il longe la rivière sur une terrasse à balustres de santal.
. Michel, instruit de Tétiquette, s'assit devant un gué« ridon libre, et aussitôt, un aide ministériel lui servit une glace à la pastèque, un verre de constance, et un gâteau de riz benafouli, doré au feu.
Le ministre, suivi d'un secrétaire électrique, allait de guéridon en guéridon, et recueillait tout ce qu'on avait à lui dire. Demandes, réponses, réclamations, tout était concis et laconique comme un proverbe chinois.
Michel entendit très-bien ce que dirent ses deux voisins au ministre, et il prépara son discours dans le même style et le même esprit.
L'un disait :
^- Je suis Vincent le Sénégalien, ingénieur. Je veux canaliser, dans la France africaine, la rivière Cammeroons.
— Qui descend du mont Gebel ? dit le ministre.
—Oui, reprit l'ingénieur.
—Et se jette dans le golfe de Biafra> presque sous la ligne?
-'«-Ouiy mon ministre. Eh bien ! tout le pays qui
303 UNS C0II9FUATI0N
s*étend de la mer iimpCh Nimeaneï eit «ne ÛDmease jachère, qui sera un jardin, avec un canal.
—Accordé, dit le ministre.
Et le secrétidre apposa le sceau de TautorisatioA sur un papier il souche, et le remit i ringénieur.
~ Dieu vous soit en aide, et mariez^vous, lui dit le ministre, en lui serrant la main.
L'autre voisin dit :
—Je suis le préfet de la c6te d'Àjan.
. —Entre le golfe d'àden et la mer indienne? dit le ministre.
— Oui, reprit le préfet. Je demande à percer la chaîne de montagnes...
— Qui sépare Bertat de Gingiro? interrompit le ministre.
— Oui. Nous trouverons probablement une source du Nil dans quelque réservoir de la percée, et nous dirigerons cette eau féconde dans les Unies de Gengiro.
— Accordé, Ètes-vous-marié, préfet?
— Je suis veuf.
—Remariez-vous. Allez, croissez, moltipliez, et canalisez.
Le ministre arriva devant le guéridon de Michel, qui parla ainsi :
—Je suis Michel, fils de Bastien. Nos forêts de Madagascar sont pleines de bœufs sauvages...
— Et d excellentes cailles? interrompit le nûiiistre.
AU hQVfM. 303
il Je puis liTrer mille bœafs par jour k la em^ sonmation de Paris, à dix centimes le kil, ipais il me faut la concession d'un petit pont. . .
^«^ Entre le cap Saint^Àndré et Mozambique? dit le ministre lestement.
— Oui, et je demande le droit de péage pour six mois.
-^Accordé, dit le ministre; et je nomme le fils de Bastien préfet du cap d'Ambre, à Madagascar. . . Êtes* vous marié?
^^ J'ai ce bonfaeur-Ià, dit Michel.
— Que Dieu vous donne tous les autres, reprit le ministre. Pdltez, faites le pont, ayez des enfants, et envoyez vos mille bœufs et quatre fois plus de cailles, par les mêmes convois. Le secrétaire remit le brevet à Michel, qui serra la main du ministre et courut re» joindre Gervais.
En entrant dans la maison hospitalière, Michel annonça la grande nouvelle à sa femme, qui montra une joie folle, car le rang auquel son marï venait d'être élevé lui permettait de porter une robe trèssimple, sans aucune espèce d'ornements.
Les riches bourgeois des Champs-Elysées ont presque tous un théâtre lyrique chez eux, ce qui leur procure d'agréables soirées musicales, lorsqu'ils ne vont pas aux grands théâtres de Paris. Gervais paye largement une excellente troupe italienne et un orchestre allemand. La salle de spectacle est contiguë à la maison. Il n'y a qu'un rang de * loges à deux
304 UNB CONSPlKÂTiO^î
places ; Tauditoire n'excède jamais trente personnes. On ne parle que peodant les entr'actes; il est amicalement défendu de porter des gants de peaux de bêtes, des habits étouffants, des carcans de cravates, des lorgnettes à deux yeux. On doit être à Taise et muet pour entendre la musique.
Gervais donna la loge d'honneur au préfet Michel et à sa femme. On jouait l'admirable opéra de Julliany-Miro, un chef-d'œuvre qui a pour titre : Sep- Jemtrion et Africa^ et sert pour ainsi dire de préface à un autre opéra : Ce que dit la mer.
L'opéra de Miro n'a pas de paroles, selCn un usage déjà très-ancien, qui remonte à une insurrection da public, à la fameuse soirée de Ninive. Paris a conservé ce souvenir dans ses annales dramatiques. On avait joué deux actes de Ninive; le public parisien, le meilleur enfant du monde, entendait depuis cinq siècles les paroles suivantes :
Douce espérance, Dans ma souffrance Quel doui espoir !
Mon cœur palpite, Il bat plus vite,
Douce chimère !
En vain j'espère,
AU LOUYK£. 305
Funeste délire!
Je souffre. et j*expire,
Mortel odieux, Je fuirai ces lieux,
Quel est donc ce mystère?
0 moment fatal !
Je souffre et j'espère,
Mystère infernal !
Or, un beau soir, le public, enfin ennuyé de cette mystification séculaire, s'insurgea en masse, comme un seul tigre, déchira les librettiy brisa les banquettes, demanda la tête du parolier^ et menaça d'incendier rOpéra. si on lui jetait encore aux oreilles, sous prétexte de belle musique, cette poésie immuable et Tleille de cinq cents ans. Le directeur comparut en personne, et, reconnaissant la justice et la patience du public^ il promit que, désormais, les opéra n'auraient plus de paioles. On accueillit cette promesse par de vifs applaudissements.
Cette heureuse révolution en fit naître une autre. On reconnut que la musique n'avait pas été mise au monde pour accompagner des paroles comme celles-ci :
Asseyez-vous sur cette cbalse, — Monsieur, je suis très à mon aise, etc.,
^ et on voulut rendre à cet art sublimfe «on antique
306 UNE CONSPlRikTION
noblesse et sa dignité. La rôverie, l'amour et la pen*sée religieuse absorbèrent, dès ce moment, le génie des grands compositeurs; on créa des instruments merveilleux qui parlaient la langue des mystères et des passions ; on inventa le divin Éraphone, qui est la voix de Tamour, et qui n*a pas besoin d'accompagner Idole de ma vkt ou Ma flamme répond à sa flamme j pour exprimer dans leurs moindres nuances toutes les émotions de Tftme, toutes les tendresses du cœur. La symphonie proprement dite n'a jamais eu de paroles, et elle dit tout ; c'est le mélodieux chant de rinfini.
Il a fallu quinze siècles pour faire du public parisien le premier public artiste du monde. Ce ne serait pas aujourd hui que Paris mettrait au néant les antiques partitions du divin Rossini, l'Orphée des chrétiens : le Siège de CoriniKey Moise^ Guillaume Teli Lei^ sourds florissaient à ces époques. On entend aujourd'hui.
Le sujet de Septemtrion çt Africay heureusement privé de paroles, s'explique très-bien aux yeux. Le vieux Septemtrion, coiffé de frimas et appuyé sur un bâton de bois de chêne, traverse le lac de la Médi-^ terranée, pour se chauffer au soleil de la chaîne de l'Atlas. Une jeune fille, assise sur un lion et coiffée de lotus, passe et s'émeut de pitié en voyant ce vieillard transi et inconnu ; elle touche sa main, et Septemtrion semble se réveiller en sursaut, et retronya
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sa jeunesse. Alors Âfrica met une fleur de lotus dans la chevelure du vieillard et lui rend des boucles d'é« bëfie; elle lui donne un baiser sur le front, et le Saturne se change en Antinous. Mais tout le pouvoir de la jeune fille se borne à ces métamorphoses; elle m peut rien de plus pour Tavenir de la terre d'Afrique. Septemtrion, rajeuni, réchauffé, amoureux, change, h son tour, ce ykim domaine sauvage ; il sème, il bfttit, il féconde; il donne le génie du Nord à l'in* dolence du Midi; et la grande œuvre de la civilisation s'accomplit.
Après le spectacle, Gervais dit au préfet Michel : — Demain je vous donnerai une surprise bien plus grande ; je vous montrerai Paris.
Le lendemain, Gervais se leva de très-bonne heure pour montrer Paris aux deux jeunes voyageurs.
Une jolie petite voiture de ville stationnait devant la porte de la maison ; un vrai bijou de promenade, léger comme un papillon, solide comme le bronze,
3Ù8 UNE ColSSPlliATlON
soaple coQilue l'acier tin. L'attelage figure nn hippo' griffe aux ailes d'azur. Le ressort qui pousse la voiture dans toutes les directions est des plus ingénieux. Paris excelle dans ces heureuses inventions, qui remplacent par la sécurité le péril d'autrefois. Dans les siècles de barbarie, on remplissait les villes d'une multitude infinie de chevaux qui mettaient continuellement en péril la vie ou les membres des piétons. Les gens riches lançaient, dans les rues étroites, leurs chevaux fous et ombrageux, pour satisfaire une vanité puérile, et fournissaient à la chronique parisienne une moyenne de cinq catastrophes équestres par jour. Puis des milliers de voitures publiques se croisaient follement a travers la ville, écrasant, effleurant, épouvantant, et surtout exhibant des squelettes de pauvres chevaux automates, martyrisés, à trente sous l'heure, par des cochers, qui s'endormaient toujours en se réveillant. Quand un bon fils partait pour faire ses études et ses dettes à Paris, on lui disait, entre deux larmes : Ne te fais pas écraser, mon enfant !
Paris était alors un champ de bataille, où les boulets se nommaient roues et chevaux. Celui qui pouvait certifier, après trente ans de séjour, qu il n'avait jamais été touché par un de ces projectiles, recevait, dit-on, une décoration d'honneur.
La main appuyée sur le gouvernail d'ébëne, Gervais conduisit d'abord les deux voyageurs au temple
antique nommé autrefois les Invalides. Cette dénomination manquait un peu de politesse, car ii n'est pas convenable de dire : vous êtes un invalide, même à un invalide. Mais, dans l'antiquité, les inscriptions des monuments n'étaient pas obligées d'être polies. On lisait même, dit-on, sur la porte d'un hospice, faubourg Saint-Martin : Hospice des Incurables, ce qui n'était ni poli ni chrétien. Le malheureux qui mettait le pied sur le seuil de cet hô- ^ pital savait hr quoi s'en tenir. C'était l'inscription de l'enfer : Laissez tout espoir, vous gui entrez. Incurable !
La rue qui conduit des Chanips-Ëlysées à cet* antique édifice est une des plus belles du Paris -d'ouest. Deux galeries couvertes, abris contre la pluie et le soleil, la bordent, comme toutes les autres rues, et ne sont interrompues que par l'arche mobile du milieu du pont, qui se lève devant les navires sans mâts. Sur la chaussée, l'espacci est très-vaste, et quatre rangs de voitures y vont et viennent toujours, dans un ordre de défilé par gauche et droite ce qui n'amène jamais d'encombrement : admirable système de circulation.
La peinture murale est le principal ornement intérieur du temple des Invalides. Michel, qui avait hâte de partir pour son chef-Iit^u du cap d'Ambre, à Madagascar, regrettait de ne pouvoii admirer toutes ces belles fresques, chefs-d'œuvre du peintre Koreb Iç
40 UXE CORSPIftATION
JavftnaMi, sumommé Mûura-^, iHmi d*iui irolcali. Michel 86 Gontenui d'admirer daDS tous ses détaihi te hûiaUU du Dmbo, peinte à ]a brosse, arec tme furie de démon artiste. Les vétérans de cette grande journée de Dembo sont tonjonrs là devant la firesqne ; ils montrent les glorîenses cicatrices de la bataille et donnent eux-mêmes aux étrangers'^tontes les expiiea* tions désirables : Thistoire est racontée par ses héros.
Toutes les Tresques antiques sont des miniatures auprès de la bataille de Dembo : c'est qu'il fallait des dimensions prodigieuses pour donner une idée, même incomplète, de cette formidable bataille de dix jours.
Le passage, peint d'après nature, reproduit le plateau de Dembo avec sa ceinture de roches, de buis* sons énormes et de forêts vierges. C'est là que Tennemi a trouvé son dernier refuge; c'est là que l'armée des lions et des tigres, toujours refoulée parles pionniers de la civilisation africaine, s'est retranchée pour défendre une dernière fois des domaines inhabités depuis la création du monde et que l'homme stupide semblait avoir abandonnés pour cause de prescription et de droit acquis. Dans ce jour suprême, les i^ees félines, oubliant leurs vieilles inimitiés, se sont reconciliées pour la défense du territoire comman.
Dans les crevasses et les cavernes des roches grises, dans les éclaircies de forêts, dans les massib des buissons, on voit luire des yeux de tisons, se h^iflstf des crinières fiiuves. onduler des foorrores tadietées,
tandis que les serpents moDStriïettic, deventts atissi les auxiliaires des lions, roulent leurs écailles autour des palmiers et menacent de leurs dards les usurpat^rs du domaine. Dans les plans reculés du tableau, ces sgiimaux semblent former une armée de réserve, celle du lendemain. Sur les premiers plans, la bataille est engagée entre Thomme, la fauve, le reptile. C'est une mêlée affreuse, comme le soleil n'en vit ja^ mais. Nos intrépides pionniers africains ont apporté k cette bataille toutes les armes de la destruction, celles qu'inventa le génie moderne pour les utiles guerres de la paix et les conquêtes légitimes.
Toute cette artillerie de main éclate sans fumée et ne voile jamais l'ennemi après l'explosion ; le champ de combat est toujours inondé d'une clarté d'or fluide ; aucun coup n'est égaré contre un coin nébuleux, et dans cet immense chaos de crinières, de fourrures, de tronçons de reptiles, de dents léonines, de gueules écumantes, de griffes d'acier, la colère et la vie sont exprimées par le peintre avec tant de bonheur, que nous croyons entendre l'épouvantable concert de rugissements qui remplissait les solitudes à la bataille de Dembo.
A trois pas de la fresque on a placé la statue colossale de Michali) le grand chasseur d'Alger, avec cette simple inscription sur le stylobate : au vain-queur de Dembo, Michali était le général de cette m^orabie expédition.
La rue de TOcéan conduit des Invalides auGhampde-Mars. Ici les maisons changent complètement leur ordre d'architectare. L'élégante et classique symétrie est brisée. On voit se dérouler sur les deux lignes une succession d'édifices asiatiques d'un effet merveilleux, les pagodes, les tours chinoises, les vérandas, les chatirams» lés minarets, les kiosques, toutes les fantaisies de cette architecture peinte , ciselée, dorée, qui semble rire dans les airs et s'élancer de la terre pour jouer avec les rayons du ciel.
Le Champ-de*Mars est comme le square de la me de rOcéan ; cette immense place est bordée, sur ses quatre lignes, de vastes hôtelleries que le voisinage du Port-Grenelle fait toujours trop petites, à cause de railQuence-des voyageurs des cinq parties du monde. Quatre théâtres s'élèvent au centre de chaque ligne et sont Tœuvre du même architecte. Le plus beau et le plus grand est le théâtre Rossini ; rien de gracieux aussi comme son architecture ; les colonnes de son péristyle sont ingénieusement composées de statues de femmes, du marbre le plus pur, dont les groupes se superposent et soutiennent Tentablement. Les mélodieuses héroïnes de Tœuvre rossinienne ont été personnifiées par le célèbre sculpteur Dimitry-Zapolous, d'Athènes, et elles ornent la façade. Ce théâure, exclusivement destiné à la musique, contient six mille spectateurs et autant 4^ fauteuils d'édredon
numérotés. Les autres théâtres sont résenrés & là danse, aux grandes pantomimes et aux exercices équestres, mêlés aux jongleries indiennes. Les théâtres où Ton parle sont au nombre de deux et relégués aux limites du quartier maritime. Dans l'antiquité la comédie et le drame ont joui justement d'une grande faveur ; cela se conçoit. Les vices , les ridicules, les petites passions, tous les commérages du vieux monde si étroit n'offrent plus aucun intérêt de nos jours. Le petit soufDe de Thomme se perd dans le bruit intelligent que la création fait autour de nous. L'univers joue un drame, non plus en cinq actes, mais en cinq parties ; mille chaînons électriques racontent mille scènes, à chaque instant forment un dialogue éternel entre les deux mondes. Deux acteurs qui raconteraient leurs affaires devant le trou du souffleur ne seraient plus écoutés. La musique a gardé seule la parole ; elle seule peut encore être comprise par un public formé des nations et des langues de l'univers. Toutes les mesquines satires de Thumanité, toutes les exhibitions scéniques de nos infirmités naturelles, toutes ces prétendues corrections qui ne servaient qu'à entretenir les haines, en présentant l'homme à l'homme sous un aspect horriblement laid , toutes ces leçons morales tombées dé la chaire vicieuse du théâtre n'ont plus leur raison d'être et ne trouveraient plus d'échos dans ce. siècle de communion universelle , où la véritable ci-
viliMition a dit ses deux derniers mots : Amour el Charité.
VU
Les deux jeunes époux ne donnèrent qu une altentien légère à ces rues e: à ces places ; il leur tardait de voir le port de Paris, qui e£t le port du monde et $a merveille.
Des travaux presque impossibles autrefois, et rendus si faciles aujourd'hui, grâce h Tagent électrique, ont creusé'le lit de la Seine, ont élargi ses rives, et ont rendu cette rivière navigable pour les plus forts navires depuis le Havre jusqu'à Paris. Il a fallu deux siècles pour accomplir ce travail ; mais que sont deux siècles dans la vie éternelle de Paris? L'antique plaine de Grenelle est changée en port, et rien n'est émouvant d'aspect comme cet immense bassin d'eau vive, où flottent les paviflons universels et amîs, et qu'encadrent les palais du commerce, avec leurs corniches de marbre indien, surmontées des statues de tous les navigateurs illustres. Le môle, b&ti en énormes dalles de granit de l'Himalaya est orné de deux su-
AU LOUViLK. ' 345
perbes fontaines de porphyre du Rhin, de («nt pieds de hauteur. L une fait supporter un triple rang de conques par des statues de marbre bleu qui représentent les dix incarnations de Brahma ; Tautre reproduit le même travail , mais les figures sont en marbre de Paros; on reconnaît les neuf Muses et le dieu de la poésie et des arts. Deux fleuves aériens bondissent, jouent, écument , ruissellent sur ces deux collines sculptées , et distribuent aux environs des flots de poussière humide, une atmosphère de douce fraîcheur.
£n'Te ces deux fontaines s'élève la statue de Prométhée, en granit du Caucase : c'est un hommage au génie prophétique de l'antiquité grecque. Le Titan gigantesque écrase le vautour sur le roc et tient dans sa main le soleil électrique qui, après le coucher de l'autre, rallume le jour sur cette immense zone de Paris. Lastatue est un phare, et les rayons de son vaste foyer lumineux éclipsent , de as les nuits de l'été, les plus brillantes constellations. Sur le piédestal on lit ces vers :
L*clectricité, c'est la vie I Enfin, Prométhée, à son tour, Tenant la flamme au ciel ravie, Au roc enchaîne le vautour.
Devant l'entrée du port commence la rue de Christophe-Colomb ; elle borde la rivière jusqu'à Rouen,
noble ville qui méritait bien d'être un jour le faubourg de Paris. Il faut remonter à Tantiquité égyptienne pour trouver une aussi longue succession d'é^ difices bâtis sur deux rives ; car Hérodote nous apprend que rÉgypte était une longue rue de villes dont le Nil était le ruisseau. De l'autre côté du port, en remontant la Seine, jusqu'au vieux Louvre, on trouve encore des stations de navires , mais ceux-là sont de moyenne grandeur. On a creusé , pour ces petites flottes marchandes; un port auxiliaire sur remplacement où fut l'Institut. À ce sujet les archéologues ont recueilli un fait antique asses^ curieux.
En 1806, Tempereur Napoléon I®^, qui aurait fait tant de grandes choses avec la vapeur ou Télectricité, soumit aux savants de Tl^stitut la question de la découverte de Fui ton. Les savants , qui ne croyaient alors qu'à leurs inventions, et qui n'inventaient rien, répondirent à l'envoyé de Napoléon par un éclat de rire olympien. Jamais on n*avait ri d'aussi bon cœur sous le dôme sévère et plat de l'Institut. L'Empereur avait foi, lui, dans la science officielle qu'il payait; il ne crut pas à Fulton et à sa découverte , et la civilisation fut mise en retard d'un siècle p^gr la faute des savants. Or voici ce que le temps a amené : l'Institut a disparu, comme chose inutile, dans une époque où l'univers est rempli de savants et de lettrés, et on a vu des flottes de navires à vapeur fumer