A TRAVERS LES BOIS
Ce fut un moment impossible à décrire, car trop de choses émouT;antes se firent à la fois. Paula et Amata s'emparèrent de la petite fille, qui demandait sa mère avec des cris déchirants, et le docteur Hébert reçut dans ses bras le jeune officier anglais, qui perdait son sang par une blessure et articulait à peine ces effrayantes paroles :
— Sauvez les femmes... pas une minute de retard, les brigands sont là... ne perdez pas votre temps avec moi. ... je suis blessé à mort.
Luiz Rivarès, hors de lui et n'étant plus maitre de.
. fléPHANTS XT M05STRES. 129
sa raisoD, comme tout homme heureux qu'une catastrophe subite écrase, allait et Tenait sur la terrasse, en criant :
— Je ne suis pas Anglais, moi I mon pavillon me protège! Je n'abandonnerai pas mon habitation t 'je veux les recevoir î
Hébert mettait un appareil sur la blessure de Volsy, et, à chaque instant, il regardait de tous côtés pour voir si le fidèle Verlacq n'arrivait pas.
Les serviteurs et les travailleurs indiens, assemblés devant l'habitation, regardaient cette scène avec une indifférence alarmante, et ne paraissaient nullement disposés à prendre les armes pour défendre l'habitation contrôleurs compatriotes insurgés.
— Hâtez-vous donc ! redisait sans cesse Volsy ; sauvez les femmes, au nom du ciel !
Hébert, tout entier à ses devoirs de médecin, n'avait pas l'air d'écouter Volsy.
Verlacq arriva bientôt avec les deux éléphants, deux chevaux et des munitions, et des provisions de toute espèce. Hébert dit à Volsy :
— Sauvons les femmes et les hommes, et fit signe à Verlacq de préparer les éléphants à recevoir les fugitifs.
Volsy, agonisant et couché sur l'herbe, ne parlait plus, mais il désignait toujours du doigt et du regard la
jwute de rhabitatioa de son père, c'esUbdire le diemin des égcogeors et des ince&dîaires attendos.
Pais le jeune homme ferma les yenx, laissa, tomber ses bras, et sembla rendre rame dans une dernière con* ¥«Isioii«
— Il est mort i dirent plusieurs voix, sa moment où Pauia descendait sur la terrasse.
— Taisez-Yous t leur cria Héibeti.
Et prenant Yolsy dans ses bras, avec IVide de V»lacq, il le plaça, dams le howdab d& Téléphant Gylon^ en dfêant à Paula, désolée et muette :
— Ne vous alarmez pa&^ Mademoiselle, ce n'est qu'une faiblesse d'épuisemeot, je réponds de la vie de Volsy.
En un. clin d'œil, les deux j^mes femmes, la petite Mary, Hébert, Volsy, Leïla, Verlac(|, le jardinier fidèle, Luiz Riyarèâ, les uns placés sur les deux éléphants, les autres sur les cheyaux, quittèrent l'habitation en se dirigeant vers la forêt de Willarma, par une route de roche dure qui ne gardait pas les traces des fugitUs. Yerlaeq et le jardinier, placés sur le cou des él^hants, senraienl de cornacs, et les deux colosses devançaient dans leur Course les deux agiles chevaux montés par Hébert et Rivarès.
Un quart d'heure ^rès, des voix stridentes et coq-
KT KtXSlBSS. m
mbaMtifiÊèBàn sv ki ravie d» Meenl:^ amefe
une meate deâteoiss oimés^ àeispedtK&è»hmaamaL, deiaBpknBS iMSn»rtaase0anr«rliidft sang des vkliflies, tHRamésie^. carie» mt^mUms^ àê esffûmc» m»ifaiae$^ ir HtdlMSi vésHievKs ; mw Thraste trombe de. destroe* fiott ^ loasaKsaitr iocira^fiatt^ niragiNÛt toni sv aw pBBBage; et ne linisaH; aprè» eie que ccfodres fnaaiÉss, xmmix iparswfs et ntisseans es sang bmaui»
il» Bonstees trowireDt Fhabftat»R déserte et k n- \9ÊgtKsÉi de finui en eantble, Taal j et Mendesonr, les inKd|pciye¥I»ismflkvs, puassamit des hariemeiils aftrcn a» fend de teiar cave^ dr, dfii^vrés par leurs eeasfolnoles;^ b repansreat an sdeît arree ase w& de tàc£ nse ftorie de passmt dbnt nea ne peut draoer idée dans bos froids pays da Nc^d, et qm seot les BBotords dans ces zones de flamaie, eâ te sang eoidedai» tes ireloes de F&oainie sauirage et
Les desx firœes prÊaniiiers aTaient entends le p» lD»let»pide desdens ètépliasxits, et derme la ^ireelkm èesfagilife; ils s'ornèrent ja9(^'a«3L deHts^ assacibeit fBttie aais aax eteiuies de tenr expédiCioD, et, m^ita^t i K six cbeTavx enfe^ a«x ètsUes, se rvèrenÉ» eoBBBc des eratawes eodiaUés^ à \sk poursuite des fiBes
132 L& CHATKAU DES T&OIS-tOÙAS.
de Rivarès, et les chevaux, flairant dans l'air la trace de leurs compagnons de crèche, secondaient à merveille les coupables intentions de lenrs cavaliers.
Cependant la petite caravane, conduite par Yeriacq, était arrivée dans la profondeur de la forêt de Willamia, ^t faisait halte au milieu d'un massif de casstearinas, arbres charmants, dont les feuilles légères imitent le murmure de la mer. Comme il n'y avait plus de secrets à garder, Luiz Rivarès venait d'apprendre à ses deux filles tout ce que le docteur Hébert avait fait d'héroïque pendant la dernière nuit pour les défendre et protéger l'habitation r Après ce récit, Paula se serait volontiers précipitée aux pieds d'Hébert, pour lui demander le par- i don de tant de soupçons injurieux et de paroles outrageantes : sa haine se changeait en affection et en reconnaissance, à ce moment surtout où elle voyait le jeune médecin prodiguer les soins les plus intelligents à Y(dsy blessé, car cette halte dans les bois n'avait été faite que pour donner un peu de repos au jeune officier, et appliquer un second appareil sur une hémorrhagie alarmante. En cette occasion, Hébert trouva des ressources merveilleuses dans son art et ses étades. La feuille de l'arbre < qui sue au soleil, découvert par Yeriacq, arbre que les Anglais nomment sun^tree, opéra une cure étonnante, ou, du moins, donna un espoir de prompte et
. ihivnxinTS st mokstabs. 133
complète guérisoB. Le sourire reparut sur le yisage dé Yolsy^ et le jeune docteur, oubliant généreusement qu'il était aussi son rival, poussa un cri de joie, et, levant les yeux au ciel, il dit à Paùla :
— Je l'ai soijgné, Dieu le guérit.
PauIa tourna la tête pour cacher des larmes et des émotions opposées, et serra les mains du jeune docteur.
— Maintenant, dit Hébert, notre pauvre blessé a besoin de sommeil, et, quoi qu'il arrive, notre devoir est de nous arrêter ici quelques heures pour lui donner c€ repos qui est le premier des remèdes.
Yerlacq secoua tristement la tête et dit : — . L'endroit n'est pas sûr ; il faudrait marcher tout d*une haleine jusqu'aux frontières du Népaul, ^à Aimera.
— Yerlacq, reprit Hébert en souriant, tu es un ^oïste, et le CQnseil n'est pas bon : au reste, il ne vient pas de toi, il t'a été soufflé à Toreille par Leïyi. Toi, tu n'es pas assez fort en géographie pour savoir qu'ÀImora est sur la frontière du Népaul.
Et s'adressant à Leïla, il poursuivit :
— Leïla, de quel pays es-tu ?
— D'Almora, docteur Hébert.
— Lai reprh le. docteur en riant, je Ta vais deviné...
Leïla, écoute : Si ton fiancé Yerlacq était blessé conune
UA LE XHATIAV DU ttOIS^MURS.
IL Volsj, et s'il hii fallait deux heures de sommail pour entrer en convalescence, Tabandonnerais-tu sm la lonte d'ÂJmora ?... Non, réponâft-tu par signe ; eh bienl ne donne pas de mauvais conseils à Yerlaeq.
L'endroit était charmant; les cassaarinas s*arrondtssaient en voâtes épaisses sur des lits de grandes herbes; mille oiseaux chantaient avec les feuilles ; igme fontaine s'échappait d'un petit rocher mousseux et formait un bassin d'eau vive, où les éléphants trompaient un vaste abreuvoir.
Paula ne cessait.de redire très*bas à sa sœur : '
— Jamais je ne me pardonnerai mes injustices envers M. Hébert; ce n'est pas un homme, c^est un ange. *
La petite Mary dormait sur les genoux d'Amata. Luis Rivarès, assis sur le gazon et appuyé contre un arbre, paraissait accablé par un désespoir sombre ; le jeune officier s'était endormi à côté d'Hébert, son ange gardien.
Les é^phants, après avoir calmé leur soif, jouaient du bout de leur trompe avec l'eau du réservoir, ou lutinaient les chevaux par desespiégleries amicales, lorsque tout à coup ils suspendirent leur récréation, poussèrent un cri d'inquiétude, et, la trompe levée, flairèrent les profondeurs de la forêt suspecte, Verlacq se leva brusquement et fit un signe à Hébert.
. Les éléphants poussèrent un second cri plus accôntué
çfie te prôQier, ce qnî sigiiiftiit : le preiàier 6talt un s&affqm^ le second est ime oertiUiâe.
Yeriaeq attacba les cbevanx à m arbre, ati fond dn IDiastf . Hébert dit à Amata :
-- Ne réreilleat pas Mary et cachez^roos dans cette oïdtâ'ébëmers.
ÎMZ RÎTarëâ, rataimé parle péril, s'empara d'une carabine, et fit 9j^e q&'oii ponrait compter sur hi.
On porta Ydlsy^ s«a$ le réreiller, dans le réduit sombre où les leimnes vemient de se blottir.
Hébert, Verlacq et Rivarès montèrent sur les élé-. pbaots, comme vue petite garnison se jretnre sur une citadelle pour se défendre avec avantage contre de nom** breux eanernss.
Taulji» H ei»tesour et leurs quatre compagnons arri* Taîent & cfaevaU mais ils n'avançaient que dtflScilement à t^vem les fianès, les buissom et les broussailles de la folét vierge ; ils n'atai«it pas' sûii^ la route raverte par deux trompes, comme par é^x hadies de sapeurs»' Leurs chevaux âe les avaient pas guidés tout à fait bien. Taulv et Mendesour connaissaient la fontaine des cas8ua« râas et ilsavaî^ deviné la haiie deslogitife, en voyant la direction prise pur lés dievaux,. Il y avait un voile si ipais de rameaux, de plantes aériennes, de branches pa*^ sasites, de fleurs flottantes, qu'il était mpossible de voir
136 LB GBATXAO ]»tt TROIS-tOUmS.
ua ooips bonain cfa ue bêle bii?e i la distance
Tingt pas. Les chefavx Jes cipayes^ toujours conduits par koTs nariaes, oanaimt b brèche i travers la muraille Tégëlale, et le cragoemeiit des branches fit tont i coup eotendro son bruit aox oreilles d'Hébert, de Verlacq et de Rivarës. Les dëphants allongteent leurs défenses d'iToire dans la direction du péril et élevèrent leurs trompes comme des massues d'airain ; les trois hommes recommandant les pauvres femmes i Dieu^ en armant leurs carabines sur les créneaux des éléphants*
. Les deux colosses étaient immobiles conune des tours de granit.
Une éclaicie soudaine se fît dans les arbres^ et les six Indiens se montrèrent presque tons à la fois. Trois coups de feu partirent du sommet des éléphants et trois corps tombèrent dans les hautes herbes sans faire de bruit. A la même minute, les trois Indiens vivant descendirent 4e cheval et rampèrent comme des boas^^avec une agilité prodigieuse, jusqu'à l'endroit où les femmes s'étaient réfugiées.
Un coup dé soleil indien avait sans doute donné la folie à ces trois démons^ car ils mirent en oubli toutes les mesures de prudence que les sauvages les plus braves calculent dans leurs attaques. Geux*ci étaient de la race
. <Lf FHJlIffTS XT XOKSTRSS. 137
de ces hmûqaes indiens qui mearent avec rolaptér scNu les roues du char de Siya, en songeant qu'ils vont revivre, après leur mort, dans le jardm du dieu bleu ; ainsi, au lieude jfiiir, ils attaquèrent avec rage, comme font les reptiles entourés d'un cercle de feu.
Pailla, Amata, Leila, glacées d'effroi, virent ramper les trois monstres, et le cri de détresse expira sur leurs lèvres; la petite Mary dormait toujours de ce sommeil d'enfant que le iHiiît même de la foudre w ta*oubl6 pas*
Volsy, réreillé en sursaut par la triple détonation des carabines, se leva, malgré sa faiblesse, pour défendre les jeunes filles, et fut renversé d'un coup dé poiguard malais par le cip^ye Mendesour. A ce moment suprême» oi les femmes passent tout à coup de la terreur à l'hë^ itisme, Paula et Amata, saisies par des mains de bronze et brAIées par des souffles de démons^ se débattirent victorieusement conuae les femmes saintes d'autrefois^ dans les villes prises d'assaut, et dans cet instant, qui vît éclater toutes ces choses et fut rapide conime l'éclair, Bivarës, Veriacq et le docteur, tombés plutôt que desceadus de letes él^hànts, étaient accourus sur le lieu de rhorrible scène eti ne pouvant faire u^ge de leurs mes à ial de peur d'égarer leurs coups, se précipitèrent sur les Indiens^ les étreignirent avec des br^s
m LE «ilATSàU VU TWbl^f^iMk^
HgoArmXy aC, Mt dUratmièiM de (Mto failte corps i; eorps, s*6totinèfeiii« aTeo juste nison^ eft voyMl um nx, roalér tiois eadayres.
C'est que deux junis éltieiit èsosA teene^ drax 4é« fenseors bienconausdeTaiily etde Ibndesoiir; ih n'a*' tatent p6tnt d'armes^ eux, ^ ils ne craigoai^t pae ffè* garer leurs, coups, tm^eiirs infoUffibies» et leivs attetefeei la mort délicàtds oosoue des caresses. Trais ctufae*. oaudcs de trompes, données sur trûs îtosi^ aunes, avaient suifi, et nos éléphants; après cette yictoire, gar* datent leur ixiipassibîiité mo(feste et se montraient cabnes . oomme des statues d'Hercule au repps .
IfôBert élait déjà auprès de Volsy^ et, eu éxaiûnàt la }d6ssire, U redoutait beaucoup plus le poisra qne le eoup de Tanne* Atant tout» il fettait guérir préroiiiû^ ment le poison et se servir de la racine du tî^ier jaane^ ipii est un merveilleux anUdote, trouvé par les iétmff^ (porteurs de lettres) pour les bleasnras morteltes dur^ tile eohraoapel; Yeriw^q avait ouvert son borUer êe mé» 4icamonts indiens, et la petite caravane, èttUiam Ià nngoisses I^cei46s, suivait, avec une iquette inqaiélnde, te tntvail d'Hébert auprès de la eoiù£e éa Méssi. 9wt inlenralles, Ihiula ngarihit sia seeu^ et 6e coup d'eeD exprimait fous leeuebtes sentiments de Tadbiraftiéu et; de la telndr^e^ Amata ne donnât pas h rèpmse «ttèaiw.
d&e gardait mfitm nn xnaiotieii sombre et inexplicable pOBT sa sosvr.
Dans l'état de faiMasse oA Volsj se troatait an mot ment de raltaqoe^ lo saaiadre CiAp Taiuralt renirersé^ Sa Boarelle blessaro ft'étaii {«s piofonde^ la main qui tenait le cric malais ar^ fnq^pé dans an moment dé d&* lîie; où la télé s<»igeait à autre chose. Hébert, après mt examen trës^attentii» ^ troatrant rassuré du côté da poison, dit à ses amis :
•*- Soyex trsuiqiMUes^ tout ka bien. Le liea n'est pas sAr; partons.
Le jeune Messe donna un léger sourire d'adhésioa t Itpanded'Hébert*
~ Il faut sortir des jungles avant la nuit, dit Verf lacq, conoDtue sil eftt parlé à lui^néme.
~ Le eons€âl est boUi renuirqua Ritarës en r^r^^ dant le soleil à travers les arbrçs, cossue on regarde h cidran d'une horloge pour &tre irn caicid de tempe.
Les femmes, qui compreuaieut le sens deceâ phraaes^ tressaillirent en prêtant Toreiliia aux murmures dès juu^ gles, eenuie si leshurlemeuls des bétee fauves euiss^i divauoë le coucher du sokKL
Les éléphants avalent déeouvert un aiilt à paia, et Mîibîent traoqfiillettafHt mne oo&Akm frudpll^ sur lli table providentielle du désert. Les eobases se doutaii^il
440 LE« CHATEAU BXS TROIS-TOtRS.
bien peut-être que la caravane s'inquiétait des bêtes fauves en ce moment, et ne sachant comment la rassurer^ ils avaient Tair de s'occuper d'une chose ifrivole, comme pour leur conseiller la même insouciance.
Mais les honmies ne comprennent pas toujours les éléphants. Un effroi, d'ailleurs très-naturel, se manifestait dans la famille errante, car les premières ombres noircissaient déjà les tiges des arbres et l'eau du réser* voir.
On se remit en route vers l'ouest, dans la direction d'Almora, La marche était lente à travers les bois, car il fallait passer dans des corridors de verdure ouverts par les éléphants, la forêt s'épaississant toujours davantage à mesure qu'on s'éloignait des terres habitées. Un crépuscule très-court donna ses dernières lueurs, et la nuit tomba brusquement, comme une coupole noire, siir nos pauvres fugitifs.
Volsy ne cessait de se plaindre d'une soif dévorante, comme font tous les blessés, et refusait obstinément l'eau tiède qui restait de la provision. Le docteur s'obstinait aussi dans son refus, quand on traversait un ruisseau, car l'eau fraîche double les accès de fièvre après les blessures. On arriva dans une ëclaircie de bois, où la constellation de la Croix du Sud laissa tom« ber un rayon, comme pour servir de boussole, et une
naji^ 4'eaa tîto étincela comme xm immense miroir, au centre des ténèbres. Volsy se lera péniblement sur Iç coussin de son hawdah, et, d'une voix suppliante, il demanda la goutte d'eau du damné. Hébert haussa les épaules, et /lit à Paula :
. '-^ i^ voQs prends à témoin que j'accorde la goutta d'eau malgré moi.
C'était la première fois, depuis le départ (^e rbaUta^ tioD, qu'Hébert adressait la parole à Paula.
i^t le docteur s'apprêtait à descendre de rélé{diaat, lorsque Yerlacq allongea le bras droit et lui dit :
— Il y en a d'autres à l'abreuvoir.
Deux formes souples ondulaient dans les herbes, et une gamme rauque, sortie d*une gueule d'airain, re* tentit dans cette solitude;
Les chevaux poussèrent des hennissements plaintifs,, et leur poil se hérissa; les éléphants secouèrent leurs oreilles, levèrent leur trompe et n^rent la pointe de leurs dents du c6té du péril.
Troublés dans le mystère de leur nuit, et sur la riva de leur abreuvoir, deux grands tigres s'avancèrent avec fierté vers^ les usurpateurs du domaine, et Qairè^ rent les émanations^ de l'air ppur reconnaître reiq)èce de leur ennemi.
Les chevaux s^abritèrent derrière les éléphants.
144 LE.CHATBAH OKS TBOJS^tOtES.
eoTahir par le cô(é faiUe ; ils s'étaient crastltaés les gardiens des homknas^des femmes et même desdieraoi, leurs amis et leurs Toisins d'enclos, et ils yoalaient, dans ce péril extrême, veiller sur le salât de tons et ne compromettre ancnne existence par une étonrderie humaine oii une faute de position, fatales erreiirs si com^ mnnes chez les généraux modernes et ancien^.
Après les premières épreuves d'un danger, l'énergie rient au cœur, et on savoure même l'âpre volupté des émotions. Du haut de son éléphant, Paula suivait avec uh intérêt fiévreux toutes les phases de ce drame épouvantable, et remerciait presque le hasard qui l'avait placée dans cet amphithéâtre de la nature ou les co^ losses.etles monstres de la création allaient se livrer une bataille à mort. Le paysage appartenait aux premiers jours du monde : c'était la grâce primitive et sauvage de l!£den; une immeQse rotonde décrite par des arbres, touffus, toute semée de hauts gazons, et arrosée de ruis* seaux échappes d'un lac. La clarté des splendides étoiles indiennes descendait par mille crevasses de verdure sur les tapis d'herbe, et donnait à tout ce décor naturel uoe teinte fantastique, désespoir du pinceau. . Les tigres s'irritèrent jusqu'au paroxysme, devant l'immuable tactique des éléphants; ils tentèrent alors ce qiïils font presque toujours dans ces rencontres; ces
• ÉLEPHA9TS ST KONSTRES^. 145
monstres aux jarrets d'acier prirent un élan furieux, et an dernier bond, décrivant une courbe démesurée, ils tombèrent, comme des nues, sur les têtes des éléphants : les têtes se retirèrent dans le cou, et ne laissèrent eu saillie que les dents d'ivoire, où les tigres s'accrochèrent par le poitrail comme des moutons aux potences d'un abattoir; un simple mouvement dès colosses les lança en l'air, et, en retombant, ils trouvèrent un bout de trompe qui les assomma.
I^es femmes applaudirent, en pleurant, cette scène d'amphithéâtre ; les deux cornacs d'occasion prodiguèrent des caresses aux deux colosses, qui parurent trèssensibles à ces témoignages d'amitié.
Il a bien raison, le sage naturaliste indien qui a écrit cette parole : On dira le dernier mot sur F homme ; sur r éléphant, jamais. Au moment où la caravane, guidée par la Croix du Sud, allait se remettre en ipoule et se montrait justement joyeuse de cette victoire, les deux éléphants cueillirent les cadavres des tigres avec le bout de leurs trompes, et suivirent la direction indiquée par les conducteurs. Comme les éléphants ne'peuvent être soupçonnés d'orgueil et de jactance fanfaronne, on se demandait, entre fugitifs, quelle pouvait être la raison qui faisait porter triomphalement aux deux vainqueurs ces trophées de gloire : les hommes ne manquent jamais.
en public les déles fléphants ont un naimp ifcitftTtP p«ar iniler les triomphateurs ha* la kËie P^Kt imm k WA de rénigaie.
— Ces jTMls èfinfis 4iKlk« M foot rien sans motif; B> M i^Mksip» MK cspttcr UM seconde fois à paratte ifMsiiiB» duii ces ja^^fes oè tant de tigres rôdent; et ils porteat le«[s camandes aorts, non pas comme «a tn)f bèe« ■»!$ comme «n qMWTantaii.
Un asi<fntim>fBl fà&ând aocmllit cette explication.
— ^ Si «n homme^ ajouta Hébert^ Tirait entre deux âèf^anls^ il ne farait jamais une sottise. Je ne quitte pas ces deox-U, si je sors Tirant de cette forêt.
— ^ Votts ne les quittures pas, dit Yolsy à yoix basse et en serrant les mains de son ami, derenu son bienfaiteur.
Hubert n aUadia aucune importance à cette parole du jeune Anglais^ et il continua toute la nuit à donner ses soins au blessé. Un père n'e&tpas montré une tendresse plus Tigilante auprès du lit de souffrance de son fils bien-aimé. Deux yeux étaient toujours ouTerts sur la noble conduite du jeune médecin : Paula observait tout*
On sortit des jungles un peu avant le lever du soleil. Quand l'astre consolateur^ qui dissipe les fantômes et les
• flfYHÂRTSr KT KONSTRES. 147
monstres, se lèra sur Tlnde, la caravane s'avançait sâr une plaine sauvage et nue, jalonnée à longs intervalles de cactus et d'euphorbes. La haute végétatioD avait disparu. On fit balte, pour le repas du matin, dans les raines de la pagode dé Neer- Joor, détruite, dit-on,- en i4(fô, par Tamerlan, k»^que ce farouche ravageur allait conquérir la Chine, en passant par le Népauî.
La jeunesse, la vigueur UM)rale et même les émotions avaient déjà opéré un mieux très-satisfaisant dans Tétat de Yolsy; mais pour ne pas compromettre cette amélio* ration, le médecin ne voulut rien adoucir dans la sévérité du régime : il s'était constitué le garde-malade de son ami, et aucune distraction, pas même une parole de la belle Paula, n'aurait pu le détourner un seul instant de ses pieux devoirs.
Des ruines de la pagode à rhôtellerie chinoise d'Almora, aucun fâcheux incident n'a troublé la caravane, même pendant les nuits passées à la belle étoile enfre deux éléphants. Qu^nd ils furent tous arrivés au lieu]du repos et de la sécurité, Volsy, presque rétabli de ses blessures, grâce au dévouement d'Hébert, femanda cinq minutes d'entretien à son jeune docteur. Le ton de cette demande était mystérieux et mit plus de frissons au cœur d'Hébert que la rencontre nocturne de l'abreuvoir.
— Hébert, dit-il, vot» vous souvenez de notre der-
148 LS CHÂTfAV DES TAOIS-TOTES»
nier entretien dans la salle Terte de lliahilaïkMi de Si-
yarèsî
— A pea près*. .«je crois.,., oui, dillejeue médecin en balbutiant*
— Ce jour-là, reprit Volsy, nous aYOus jooè un jea indigne de Tamitié qui nous lie aujourd'hui; nous aross essayé de nous tromper mutuellement comme daix diplomates, A yiogt*cinq ans, nous arons teint nos cheTeux en gris.
«— Il me semble, dit Hébert en souriant, gue j'ai qjaàque souvenir de cela.
«— Cher docteur, reprit Volsy sur un ion sérieux, n'allons pas recommencer... Pour moi, je vais attaquer franchement la question. •. Aimez-rous mademoiselle Paula Rivarës?... Le silence est la ressource des honnêtes gens qui ne veulent pas mentir... Vous l'aimez...
•— Eh bien I interrompit Hébert en reprenant son énei^ie, ne vous étonnez point si je vous quitte avant ce soir pour voyager dans le voisinage, dans les établissements européens de THimalàya.
-— Et vous partirez seul, Hébert?
— Avec mon brave Yerlacq, qui, de domestique, est devenu mon ami. On avance vite sons le soleil indien.
— Nous avez raison, Hébert; on prend des grades facilement... Cela me donne une idée...
flfPHJlNTS ET MONSTRES. 149
II essuya deux larmes, réprima ane explosion de douleur et poursuivit ainsi :
— Mon ami Hébert, j'ai vu massacrer sous mes yeux mon père et ma mère; je n'ai sauvé de ma famille que ma pauvre petite sœur.... une orpheline aujourd'hui... Je me dois à cette enfant et à mon pays. Une guerre af* frense commence, et tout déserteur anglais est un lâche et un infâme... Oui, j'ai rêvé le mariage..^, mais sous un ciel serein... Se marier à mon âge, avec ma profes* sien et dans les circonstances actuelles, c*est passer à l'ennemi avec armes et bagages. Je mourrai à mon poste, s*il le faut, mais une jeune femme ne portera pas le deuil de ma mort à sa lune de miel. C'est moi qui partirai ce soir pour rejoindre Havelock; c'est vous qui adoptez ma sœur et qui épousez Paula Rivàrës.
Il y eut un moment de silence. Hébert resta comme foudroyé de douleur et de joie par l'imprévu de cette révélation ; il balbutia ensuite quelques paroles décousué's dont le sens fut devint par Yolsy, qui ajouta :
— Il n'y a aucune objection à faire contre une détermination irrévocable... Vous élevez des doutes sur le eonsentement de Paula : vos doutes se dissiperont bientôt... Dans notre terrible voyage,.mon cher Héb^, vous avez eu vingt fois ma vie entre vos mains et vous l'avez gardée soigneusement comme un trésor, cette vie qui
150 LE OHATBAU DES TAOIS-TOina&
TOUS toaU. Je n'ai pas perdu un «aal maayaaent de Paula, même dans la nuit des tigi^s. Eh bienl je tous affirme que vous ayez l'estime et l'admiration de cette j&me fiUe héroïque. Après mon départ, vous aurez plus.
, Tontes tes objections d'Hébert échouèrent contre la volonté énergique de Yolsy. On passa la journée fort tristement, car le jeune officier annonça bi^t6t à tons son irrérocable résolution, et chacun, au fond du coeor, reconnaissait que Yolsy, comme soldat, ne pouvait agur autrement. En temps de guerre, le devoir est l'ordre de Dieu.
La scène des adieux fut déchirante, mais Volsy, qui croyait entendre déjà gronder le canon devant Lucknow, s'arracha violemment aux étreintes de ses amis, et, après avoir laissé entre les mains d'Hébert les écrins de ses bijoux de famille pour 1^ faire vendre au profit de sa sœur, il partit à cheval et se dirigea vers la rive gauche du Gange, ou l'étinoelle de Meerut avait allumé déjà l'incendie de la rébellion.
Rivarès, Hébert et les femmes placées sons leur protectii^ s'établirent provisoirement ^ Almora, dans une maison bâtie à l'européenne sur la limite de la ville. Après cinq mois bien trist^nent écoulés, on apprit uae affreuse nouvelle, qui ramena le deuil dans cette famiUe de fugitifs : le pauvre Volsy, servait «omme capitaine
iL£PHÂNTS ET KONSTEES. 151
SOUS le général Harelock, arait été tué à Gawnpoon Hélas I en ce monde, tout finit, même le deuil ! Une lettre, reçue à Marseille le 10 novembre dernier, et qui m'a été communiquée à V Hôtel des Empereurs^ annonçait que le mariage d'Hébert et de Paula devait se conclure quand les convenances de famille le permettraient. Elles ont permis, à Theure où nous écrivons.