THÉORIES ET CONJECTURES
Depuis Hérodote, on a bâti une foule de théories sur le sable des pyramides ; voici les plus connues et les plus probaUes. On a dit d'abord que les rois de Memphis, ignorant les secrets de la mort, avaient voulu se construire des palais immenses, solides, pour donner une large respiration à leurs âmes, et défendre éternellement leur sommeil de tombe contre les conquérants et les ravageurs de tombeaux. Cette pensée ne manquerait pas d'une certaine profondeur, chez un peuple qui a
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passé tonte sa vie à s'occuper exclosivement des choses de h mort.
Quelques archéologues matérialistes affirment que les pyramides ont été bâties comme des digues de granit ponrarréterrinvasiondes sables soulevés par le simoun, le terrible vent du midi.
Enfin, une théorie assez accréditée veut que ces monuments aient été destinés aux grandes épreuves subies par les adeptes, les chercheurs de la vérité, les œdipes ié l'énigme du monde, tous les vieux sages, prosternés comme des points d'interrogation devant un spbynx obstinément muet J
Une théorie peu connue est celle-ci : les Égyptiens, ces puissants ouvriers, ont voulu donner au monde une impérissable leçon sur le travail. Les pyramides sont ieux chapitres d'économie politique pétrifiés.,. // faut travailler, c'est la loi du monde. Oisifs, paresseux, I liommes indolents, vener prendre de salutaires exemples autour de ces colosses, et rougissez de votre coupable inaction. Des ouvriers se sont trouvés, qui ont haché à lûorceaux la chaîne Lybique, le granit du Mokatan ; ils outcharrié sur le sable un nombre infini d'assises gigantes- ^s, taillées au chantier de la montagne; ils les ont élevées Ters le ciel à une hauteur impossible à l'architecture, ^^ ils ont revôtû de quatre tuniques de marbré poli ces
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prodigieux amoncellements de pierres, depuis les bp» geurs de la base jusqu'à la pointe du sommet. Ce trataH s'est accompli sous un ciel de tropique, un ciel pmë de ploie, sur un sable brûlant arrosé de sueurs, et oo payait les ouvriers avec des oignons, monnaie couianie du pays. Après cela, quel est Je lâche qui oser» se plaindre de son petit labeur, et de son gain de trois francs par jour, dans des pays froids et garnis de restaurants à la portion et de marchands de vins d'Xrgenteuil?
Quant à moi, je serais assez disposé à Tadoption de cette théorie sociale. Les pyramides ne sont ni les tom« beaux des Pharaons, ni les écluses du désert sablonneux, ni les conservatoires des adeptes, mais regardez en eUes les professeurs du travail.
Envisagées sous ce point de vue, les pyramides «on virent à quelque chose, et un futur vice-rof, ou une bande noire anglaise ne les démolira pas pour bâtir vingt raffineries de sucre le long du Nil ; calamité dont nousavons été menacés sous le ministère de Londonderry.
Il y a, par malheur, une objection contre cette théorie.^ Qui nous délivrera des objections ?
Les historiens nous disent que les pyramides ont été bâties par les Hébreux, esclaves en Egypte et condamné^ par les rois aux travaux forcés. Or, les esclave n'étant pas des ouvriers volontaires, il ne peut résulter de cette
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théorie ancone leçon pour le travail. On n'aurait pas, ditK)n, trouvé un seul ouvrier libre sur le chantier de Ghizèh; on l'aurait convoqué en vain; le salaire de sept oignons par semaine n'aurait tenté aucun pauvre Égyptien.
Cette objection m'a toujours paru superficielle. Il y a •eu certai&ômant ém esclaves hébreux au c&antier des pjrruoides, et ce travail, si mal payé, leur a paru si isf tolérable, qu'à la première occasion offerte par Moiiîse^ ils ont fait Técple buissonuière du cdté de la mer Rouge, et n'ont plus reparu* Avec des esclaves, on peut hbte des manœuvres, des remuevirs de pierres, dies broyeurs de ciment, des aipiseurs d'outil&, mais on ne fait pas des massed d'artistes, des ciseleurs exquis et 'd'habiles tailleurs de granit. La vieille Egypte est semée de moAU* ments où l'art, a laissé une empreinte ineffaçable, et qui ^ estdevena Tart grec, par une filiation directe. À Rome, douze mille Hébreux ont travaillé au Golysée de Titus^ I mais, à coup sûr, ce ne sont pas des esclaves qui ont i ciselé cei;:qaatre portiques superposés, couronne extérieure de l'amphithéâtre. Ainsi, en Egypte, l'esclave charriait la pierrç fruste, l'artiste la sculptait. Les sueurs de l'un et de l'autre coulaient à dose ^le sur le chantier, et la leçon est encore trës-profitable, venant de toui deux.
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UN DÉTAIL OUBLIÉ PAR l'hISTOIRE.
JDu haut de ces monuments, quarante siècles nous contemplent ! disait Bonaparte à ses soldats, et le lendemain de la bataille, les pyramides rendaient pour ains^ dire au jeune général un service signalé. Ceci est un simple détail oublié par Thistoire grave. L'histoire néglige les détails. C'est un tort.
Un jour, dans les longs entreliens que j'avais, à Rome, au palais Rinuccini, avec l'auguste mère de Napoléon, honneur qui est le plus beau de mes souvenirs de voyage, la conversation roula sur les pyramides. Un sourire rayonna sur le visage pâle de cette femme forte, cette autre mère de douleurs, et elle daigna me dire :
— Connaissez-vous le lendemain de la bataille des Pyramides?
J'avouai humblement mon ignorance sur ce lendemain, et même sur l'histoire vraie, en général.
Alors cette auguste octogénaire me donna un petit chapitre inédit qu'elle voulut bien m'autoriser à publier; j'use aujourd'hui de cette permission.