‹ Le chateau en EspagneChapitre 2 sur 47 · SCÈNE II DELPHINE, FERDINAND · texte numérisé non relu

SCÈNE II DELPHINE, FERDINAND

FERDINAND

De vos jours j'ai pris soin ; Le péril est passé; les bandits sont bien loin ; Nous sommes arrivés en lieu sûr, et je pense Qu'un jour mon dévouaient aura sa récompense.

DELPHINE

Oh! je ne saurai pas reconnaître à demi Un service rendu... vous serez mon ami.

FERDINAND

Voilà tout!... c'est bien peu...

DELPHINE, riaaL

Mon Dieu! que puis-je faire, Pour n'être pas, ce soir, ingrate?

FERDINAND

Je préfère Être voire ennemi, madame, en ce moment; J'aurai du moins l'espoir d'être un jour votre amant.

DELPHINE

Faut-il vous répéter cent fois la même chose? Oui, je suis veuve et libre; oui, de moi je dispose... Et c'est pour conserver ma liberté toujours Que je ferme le cœur et l'oreille aux amours. J'ai l'esprit romanesque. Au printemps de mon âge. Je veux vivre à ma guise : il faut que je voyage* Un époux blâmerait ce penchant favori.

Mon cher oncle Sainval me tient lieu de mari; Mais il sait applaudir mes goûts; il m'accompagne, Comme vous le voyez, cette nuit, en Espagne, Et. malgré ces bandits qu'il rencontre en chemin, Sa gaîté d'aujourd'hui lui revendra demain.

Si j'avais un mari, Dieu sait quelle colère Maudirait ce voyage entrepris pour me plaire!... Voyez mon oncle : il sonne, en riant, le tocsin. Tantôt, il a failli tuer son assassin.

S'il avait seulement eu son couteau de chasse ! Brave et soumis!... Mettez un époux à sa place : Il aurait envoyé deux avocats français A Madrid pour finir en quinze ans mon procès, Et je l'aurais perdu. Moi, je quitte la France Pour surveiller ici ma fortune en souffrance, Pour plaider s'il le faut; mais je sème l'argent; Je prends tous les plaisirs qu'on trouve en voyageant; Ce chemin du procès, que mon époux morose Ferait si noir, pour moi n'est qu'un chemin de rose. Je vais voir le pays du joyeux fandango; L'Espagne de Le Sage et de Victor Hugo; L'Espagne des Gusman, du Cid, des princes maures; Des palmiers, des jasmins, des pins, des sycomores; L'Espagne que toujours ma jeunesse rêva; L'Espagne des Rosine et des Almaviva.

Après avoir joui, dans mille promenades, De ces nuits de parfums, de bals, de sérénades, Des romances du Cid, du chant des rossignols, Grave, j'irai trouver mes juges espagnols, Apportant mon dossier, volumineux mémoire, Dont le diable Asmodée a dicté le grimoire.

En gagnant mon procès, je voyage à loisir; Si je le perds, eh bien!... j'ai gagné du plaisir.

FERDINAND

C'est un plan admirable !... Oui, madame, je n'ose Dérober une fleur à ce rêve de rose.

Un jeune époux...

DELPHINE

Encore!... Étourdi voyageur!...

Enfant !... hier, hier, vous n'étiez pas majeur!... Vous prîtes, l'autre jour, avec vos camarades, A l'École de droit, le dernier de vos grades ! Vieillissez donc un peu ; pour être époux, il faut Du bon sens; la jeunesse est un trop grand défaut.

FERDINAND, atec gravité.

Alors, rassurez-vous : soit dit sans badinage, Je puis me corriger en avançant en âge.

Voyez comme je suis grave dans mes travaux!

Permettez que je sache au moins ce que je vaux. J'ai les goûts d'un rentier; j'aime la solitude; Des grands projets du jour je fais ma seule étude. Haine aux frivolités !... J'écris dans les journaux, Sur le gaz, sur les fonds, la vapeur, les canaux; Et, si je ne sentais bouillonner en mon âme Mes vingt ans orageux, quand je vous vois, madame, En consultant mes goûts sur la science et l'art.. . Je taillerais déjà mon bâton de vieillard.

Le siècle est sérieux ; les plus graves idées N'abondent pas toujours dans les têtes ridées. A vingt ans, aujourd'hui, malgré les envieux, Nous avons le plaisir et l'honneur d'être vieux.

DELPHINE

Hypocrite!... prenez tes allures du sage...

A travers votre masque, on voit votre visage,.

FERDINAND

Madame...

DELPHINE , se retournant an bruit.

Chut!...

(A SainTâl.)

Ici, qui dirait, à nous voir, Que des bandits nous ont assassinés ce soir?

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