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LE CHÂTEAU DES COMTES DE FLANDRE

Envahi et caché jusqu'à ces derniers temps, à l'intérieur autant qu'au dehors, par des masures et des fabriques, le château des comtes de Flandre est passé inaperçu, bien qu'il soit un document précieux et d'une importance majeure pour l'histoire de la poliorcétique

Une inscription placée au-dessus de la porte apprend (pie l'enceinte a été construite en 1 180. A défaul de ce témoignage laissé mu- I édifice par Philippe d'Alsace, comte de Flandre et de Vermaudois, qui or-

■'> Dieulafoy, Acr. de Suse, p. a5i. — ; Il <•" existai) pourtant une vue perspective Irèsexacte donnée par Sanderus dans la Flandria illaslrata, I. I, pi. CI.

00 M. D1EULAFOY. [380]

donna ces travaux, les corbeaux ornementés et quelques rares profils rapprochés des arcs plein ceintre de la porte et des trompes (fig. 20) lui eussent assigné sa véritable date.

Le château, tel qu'il apparaît maintenant au nord de la place Saint- Pharaïlde, se compose d'un donjon rectangulaire, placé au centre d'une enceinte polygonale de forme elliptique. Comme les axes de l'enceinte, les côtés du donjon sont entre eux dans le rapport de 2 à 3 (lig. 24)(1). L'enceinte est précédée d'une porte saillante à cheval sur un fossé qui devait être rempli d'eau et flanquée d'échauguettes rondes, très rapprochées, portées sur des contreforts rectangulaires (fig. 1 5).

La muraille et la porte sont construites en moellon et en pierre de taille de couleur blanche appareillés avec un certain soin; dans le donjon, il entre au contraire des matériaux gris bleuté assemblés grossièrement. Sauf une partie de l'enceinte et une face du donjon qui sont ruinés, l'ensemble des ouvrages est en bon état de conservation.

Ni par la superficie'2', ni surtout par sa valeur technique, le château des comtes de Flandre ne saurait être mis en parallèle avec les grandes forteresses dont il vient d'être parlé. Sa force est plus apparente que réelle. Ce n'est pas la muraille ni le donjon, malgré sa masse, qui eussent tenu en échec les ingénieurs du xme siècle. L'intérêt qu'il offre est tout autre. Il réside dans la date de l'enceinte, puisque dans le dernier quart du xne siècle on ne connaissait aucun représentant aussi complet de l'architecture militaire, et dans le contraste que présentent la naïveté de certaines parties et les efforts pour remédier au grand vice des forteresses européennes du xne siècle. Je veux parler du défaut de solidarité entre les divers organes et, en particulier, du manque de flanquement et de commandement.

(1) Le plan est une reproduction de celui 5,ooo mètres carrés; celle du château d'Arqués

dressé par MM. Joseph de Wœle, architecte à atteint 8,000 mètres carrés; celle du château

Gand, et Herman van Duyse, conservateur du Gaillard, 8,5oo mètres carrés; celle du château

Musée communal. deTortose, 3o,ooo mètres carrés, et celle du

(5) La superficie du château des comtes est de Rrak des Chevaliers, 25o,ooo mètres carrés.

Le donjon, à ne voir que son tracé rectangulaire, la muraille, à oe considérer que le profil chétifet faible, rappellent, en effet, les ouvrages du w- et de la première moitié du \n' siècle, tels que les châteaux d'Arqués (fig. 8), de Chauvigny, de Falaise*1'. Ils en «ml les défauts caractéristiques. En revanche, le soin que prit l'ingénieur du comte de Flandre d'établir la muraille suivant un tracé concentrique au donjon, et de la tenir sur chaque profil à égale el utile distance de cet ouvrage, indique le désir de profiter du commandement énorme que présentait la tour centrale pour accroître la force de résistance de la première ligne de défense. De menu', la forme elliptique de l'enceinte témoigne du souci d'éviter les secteurs privés de projectiles répondant aux saillants du trace ~. Ce sont là des progrès considérables.

Je signalerai encore la solution adoptée pour le flanquemenl de l'enceinte, qui est sans précédent à l'époque où reporte celte construction.

Au lieu des courtines aux parois verticales el des petites tours usitées dans les châteaux contemporains, on eut recours à une m tiraille continue reposant sur un talus de pied et à des échauguettes rondes, saillantes, très rapprochées et portant des mâchicoulis triangulaires ménagés à leur base entre les contreforts rectangulaires sur lesquels elles reposent, les arcs plein cintre qui relient ces contreforts cà la muraille et la muraille elle-même (fig. 2 !\ et 9.5). De cette manière, en même temps qu'on donnait à la défense le moyen de frapper l'assaillant de face et de côté et de rendre ainsi très périlleuse I approche du rempart, on lui permettait d'envoyer «les projectiles lourds sur les angles morts joignant les laces des contreforts et la muraille. Ce mode de flanquement employé d'une manière systématique .i la porteet àl'enceinte, et qui reposesurla combinaison des talus de pied . des mâchicoulis et des échauguettes maçonnés, n'étail pas trèseffii

t'> Voir ci-dessus, [>• 335, 336 et suiv. — !> Voir <i-<le*sus, p. .'•..'».>. n. a, p. 338, n. i, el

62 M. DIEULAFÔY. [382]

en raison de la section réduite des mâchicoulis (l). Néanmoins il indique que le problème était posé et en donne une solution théorique.

Après les explications que j'ai fournies en étudiant la citadelle des Andelys, il est inutile d'insister sur l'influence orientale que révèlent la nouveauté et le principe des dispositions adoptées à Gand autant que les dispositions elles-mêmes. A défaut de ces explications, il eût suffi, pour établir la filiation du château des comtes de Flandre, de le comparer à un château franc antérieur de même importance, le Bordj Safita, par exemple, dont j'ai eu l'occasion de parler et qui remonte au milieu du xnc siècle pour ses parties primitives (2).

Cette dernière forteresse, assise au sommet d'une colline escarpée, comprend au centre un donjon rectangulaire de style occidental, très haut, très massif, qui renferme une chapelle construite à l'époque de celle de Tortose. Elle est encore en bon état et suffit à dater l'édifice (3). Le donjon est entouré d'une enceinte intérieure plus récente, car leurs maçonneries, bien qu'elles se touchent sur divers points, ne sont pas liées entre elles. Elle fut refaite ou ajoutée soit après la prise de l'ouvrage en 1167 par Nouredin, soit après le tremblement de terre de i2o3. Mais l'enceinte extérieure, dont on a pu relever le tracé sur ses fondations et ses talus et qui aftècte la forme d'un polygone elliptique, concentrique au donjon, lait certainement partie des constructions primitives. Cette dernière comporte, outre les tours barlongues placées, comme à Véramine et à Tortose (fig. 18 et 51), près des changements de direction, un talus de pied très prononcé et des mâchicoulis portés sur des contreforts naissant du talus (4), suivant la disposition signalée au

(1> A travers le triangle qui constitue )e rendre des services et qui déconsolidaient néan-

mâchicoulis , on ne peut laisser tomber que moins la base de l'échauguette. des projectiles de 20 centimètres de diamètre. (J) Voir ci-dessus, p. 36a, n. 3.

Aussi bien, plus tard, quand on construisit 3) lbid.

des échauguettes sur contrefort et encorbelle- l4) Bien que la muraille extérieure soit en

ment , semblables à celles du château d'Anvers , partie dérasée , M. Rey a pu relever quelques-

011 supprima les mâchicoulis, trop étroits pour uns de ces ouvrages. ( Rey, /. c, p. 86.)

LE CHATEA1 GAILLARD.

Fig. 23. — Plan du Bordj Safita ou Chastel Blanc, d'après le baron Rev

Echelle uniforme des plans : o".oo i pour a mclre». (Les parties en pointillé ne fout pas partie de la construction primiti\c.)

Fig. 2 i. — Plan du château des comtes de Flandre à Anvers.

Échelle uniforme des plans :

o"\ooi pour 2 mètres.

Krak des Chevaliers ' et adoptée plus tard par Richard Cœur de Lion (fig. (i ei 7 Deux ouvrages avancés, séparés du corps de place par des fossés profonds, fermaient les isthmes qui raccordent à la chaîne de montagne le sommet où il s'élève ;. Tel est le Bord j Safita, dont le tracé, les profils, les proportions relatives, les dispositions techniques conviendraient aussi bien à telle forteresse assyrio-perse d'un type simple

1 Voir ci-dessus, p. 365, 11. a.

Voir ci-dessus, p. 33l,n. l,6l p. 33a.

Ces ouvrages, que j'ai signalés dans les

châteaux assyriens et perses p. 3.">o et fig. i3 ), el qui existent en ruines au château des sires de Saune, au château de Margot, au Krak

fi . i p. 365 . n. i et s in-, doute dans

bien d'autres forteresses franques, servirent de

type à l'ouvrage triangulaire e) aux barbao -

introduites par Richard el se» successeurs dans

la fortification europée ■ aussi

Ia8, "•- ■ . n. ■

Kig. s5. — Château tles comtes de Flandre à Anvers. Echausruelte et mâchicoulis de l'enceinte.

(fig\ i/i-, i5, 16, 17)^' qu'au château des comtes de Flandre (2). Dans

"> Dans les grandes forteresses assyriennes importance, la seconde enceinte, établie con-

ou perses comportant des réduits, le donjon centriquement à la première, recevait un grand

joignait l'enceinte intérieure (tig. l5 et 17). commandement et remplaçait le donjon (fig. 1 4

.l'en ai expliqué les raisons (Acrop. de Suse, et 16). p. 229, a3o). Mais, dans les forts de moindre ;*' Il est impossible de ne pas rapprocher les

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