CHAPITRE XVII
Le général Daumesnil, gouverneur de Vincennes. — Défense du château (i814). — Vincennes sous la première Restauration et pendant les Gent-jours. — Deuxième défense du château (1815).
Dès 1812, Napoléon avait nommé le général Daumesnil gouverneur de Vincennes ; la veille de son départ pour la campagne de Russie, il lui avait dit : « j'ai besoin d*un homme sur lequel je puisse compter et j'ai songé à vous. C'est de Vincennes que partiront le matériel et les munitions nécessaires à l'armée. » Il avait prescrit, en même temps, au général-gouverneur de logera Vincennes, de ne jamais découcher, et presque de ne pas s'absenter, tant il attachait d'importance à la responsabilité de cette place.
Daumesnil, à cette époque, avait trente-six ans. Fils de Jean-François Daumesnil, ancien capitaine de cavalerie, et de sa seconde femme Anne
Piétré, il était né à Périgueux le 26 juillet 1776 et avait reçu les prénoms d'Yriex-Pierre. Animé du goût des armes et des chevaux, il s'était engagé le 24 ventôse an II (15 mars 1794), comme volontaire, au 22^ régiment de chasseurs à cheval. Il fit sa première campagne à l'armée des Pyrénées-Orientales pour combattre les Espagnols envahissant notre territoire et reçut, à Delne, sa première blessure, un coup de feu dans la cuisse, dont la gravité nécessita sa rentrée en France.
A peine guéri, il rejoignit son régiment à l'armée d'Italie, commandée par Bonaparte et fut nommé, en 1797, brigadier dans les Guides qui furent plus tard transformés en garde consulaire, puis en garde impériale. Il prit part ensuite à l'expédition d'Egypte, se distingua à Aboukir, où il s'empara de l'étendard du capitan Pacha, et au siège de Saint-Jean d'Acre, où il sauva la vie de Bonaparte. Surnommé le brave par ses camarades, Daumesnil, qui n'était cependant encore que sous-ofBcier, revint d'Egypte, passa sous-lieutenant dans les chasseurs à cheval de la garde des consuls et suivit de nouveau Bonaparte en Italie. Il assista à la grande bataille de Marengo (14 juin 1800) en prenant part à la brillante charge de cavalerie qui assura la victoire.
Nommé chef d'escadron après Austerlitz, il est en 1808 en Espagne, eu 1809 à Eckmûhl, où il est
attaint d'un coup de lance. Colonel à trent^-dani^ ans, Daumesnil commandait le régiment d'élite de» chasseurs à cheval de la garde; c'est en cbar^ géant à la tète de ses cavaliers qu'il eut, à Wagram, la jambe gauche brisée par un boulet : c'était sa diii- neuvième blessure, la plus grave de toutes. Is chirurgien en chef Larrey dut procéder à l'amputation.
Le a février 1812, Daumesnil était nommé général de brigade et gouverneur de Vincennes, titre créé pour lui par l'empereur. A peine eut-i-il pris le commandement de la place qu*il se mit à Tcsuvreet déploya une prodigieuse activité dans les travaux gigante^queei qu'il fit accomplir. Les cours du château furent converties en arsenal et encombrées de caissons et de projectiles ; un immense magasin à poudre est installé. On y voit arriver jusqu'à cent cinquante voitures de poudre par jour et, dans les années 1812, 1813, 1814 et 1815, la fisbrieation s'éleva jusqu'à trois cent cinquante mille cartouches d'infanterie et quarante mille gargousses dans une seule journée.
En 1814, l'Europe entière est en armes ; l'invasion étrangère fi>nd sur la France, l'empipe est renversé ; Paris et ses environs sont tout à coup cernés par les troupes des alliés. Daumesnil se prépare à une défense énergique et déclare qu'il se fera sauter plutôt que de se rendre. Quelque!
jemiM soldats lont effrayés de cette virile résolu^ tion et manifestent des craintes* Daumesnil l'apprend et, après s'être assuré de la plus grande par* tie de la garnison, il chasse ces hommes timorés et fiiit murer la poterne par laquelle ils sont sortis»
Le 30 mars 1814, Paris capitulait et la conyen-* tion signée à cet effet stipulait que l'immense matériel qui couronnait les hauteurs de la capi* taie devait être remis le lendemain, à la pointe du JQur, entre les mains de l'ennemi. Pendant la nnit, Paumesnil fkit une sortie et, à l'aide de deux cent cinquante chevaux qu'il avait à sa disposition»il enlève et introduit dans laforteressetoutce qu'il peut de fiisils, de canons et de munitions ; le tout a été évalué à plusieurs millions et porte à quatre^^ vingts dix inillions l'évaluation du matériel renfermé au ohâteau.
Le lendemain, les commissaires des Alliés se présentent pour entrer en possession de ce qu'ils eroient leur appartenir et' ils apprennent que Daumesnil s'en est emparé. Ils se rendent à Vin-* eennes où le brave gouverneur leur déclare qu'il reftise de reconnaître la capitulation; on lui représente en vain qu'elle a été faite en vertu des pou-* voirs donnés par le roiJoseph au nom de Napoléon et qu'il est compris lui-même dans l'article qui le eoneerne. Daumesnil répond qu'il tient ses pouvoirs de l'empereur et qu'il ne s'en départira que
sur un ordre de lui seul. Un des commissaires veut lui faire comprendre combien son obstination est folle et inutile, que Paris et ses environs sont au pouvoir de Tennemi, qu'on prendra Vincennes par la famine si on veut et qu'on fera sauter le château si ses défenseurs ne se rendent pas. Pour toute réponse, Daumesnil conduit le commissaire étranger dans un magasin où se trouvaient entassés dix>huit cent milliers de poudre et lui dit : « Venez, nous sauterons ensemble I Et si je I
vous rencontre en l'air, je réponds de ne pas passer ,
sans vous faire une petite blessure I »
Le commissaire se retire alors et Daumesnil, persistant dans sa résolution, ne rend la place qu'après l'abdication de l'empereur et seulement entre les mains du nouveau gouvernement français.
Louis XVIII remplaça le brave défenseur de Vincennes par le marquis de Puyvert qiii avait été prisonnier au château pendant l'Empire. Le nouveau gouverneur ne resta pas longtemps en fonctions, car le 20 mars 1815, Napoléon, de retour de l'ile d'Elbe, était aux Tuileries. Le matin même le général Merlin, accompagné de deux aides de camps et de deux gendarmes, avait pris possession du château avant l'arrivée de Napoléon à Paris.
« Le 20 mars 1815, au matin, dit Patchouna dans r Intermédiaire des Chercheurs, le général Eugène
Merlin sortit de chez lui à cheval pour aller aux nouvelles du côté de la barrière de Fontainebleau. Sur le boulevard il rencontra le colonel Dubignon, depuis commandant du Palais-Royal, et en reçut le conseil de s'en aller mettre à la disposition du général Exehnans, qui venait de s'emparer des Tuileries et dirigeait le mouvement bonapartiste dans Paris. Le général Merlin trouva effectivement le général Exelmans dans la cour du château, « Merlin, lui dit le général, vous arrivez à propos pour nous rendre un grand service. Paris est à nous, mais nous ne sommes pas encore maîtres de Vincennes. C'est une position importante, remplie de troupe et de canons et qui peut nous inquiéter ; il faut absolument l'occuper, avant l'arrivée de l'empereur. Chargez-vous de cette mission. »
« Le général Merlin partit aussitôt avec un drapeau tricolore, deux gendarmes des chasses du roi et deux officiers à demi-solde que lui donna le comte Exelmans, et auxquels le général fit monter les chevaux de ses domestiques. Après avoir traversé le faubourg Saint-Antoine, où la vue de leurs cocardes aux couleurs nationales souleva des acclamations enthousiastes, tous cinq se dirigèrent au galop sur Vincennes. Arrivés au chemin de Saint-Mandé, ils aperçurent en avant un corps de troupes nombreux qui barrait la route.
« L'an 4e« ofSeien»» envoyé m reconnaisiAiiM, revint dire au généml qu'il y avait là 4ouse oenta volontaires royaux, fort animés, et paraissant disposés k faire résistance. Sans hésiter, le général reprend le galop et, parvenu devant le front de la troupe» demande d'une voit haute qui commandait ici : € Je me nomme le marquis de l'Etang» répond un officier. - Eh bien* reprend le général» monsienr le marquis de l'Etang» au nom de S. M. TEmpereur» qui vient d'entrer dans Paris, je vous somme, vous et vos hommes, de mettra bas lai armes» et de vous retirer. » M. de l'Etang répon*« dit qu'il ne refusait pas à obéir, mais qu'il lui fidlalt un ordre écrit. Le général descend de cheval» prend un morceau de papier et un crayon que lui pré^v sente un des volontaires, et sur son chapeau écrit Tordre qu'il remet à M. de l'Etang. Le détachement des volontaires royaux se disperse aussitôt, en laissant libres les abords de la place.
« Le général Merlin se présente à la porte du ohftteau et demande à parler au gouverneur Ce gouverneur était le marquis de Puyvert, ancien chef de Vendéens, et que Tempereur avait fait déte» nir prisonnier pendant plusieurs années dans cette même forteresse de Vincennes qn'il commandait en ce moment au nom de Louis XVIII, Un officier vient aû*devant du général et Tin vite à entrer dans la place ; c'était le colonel Hugo, frère du géné«
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rai de ce nom et oncle de Victor Hugo, k Meie^ dit le général Merlin, quelle garantie m'offrez^vous pour ma sûreté personnelle et celle de mon escorte ? -- Ma parole, répond le colonel HugOt » Le général franchit la porte. Il est introduit chez le gouverneur, qu'il trouve entouré d*un nombreux état-major.
« Monsieur le marquis, lui dit-il à voix haute, je viens, au nom du commandant de la place de Paris, vous inviter à me remettre^ sans délai, la place de Vincennes. — Général, répond M. de Puyvert, pensez^vous que je vous remette ainsi Vincennes, sans tirer un coup de canon ? Le feriez- vous, si vous étiez- à ma place?. — Eh quoi ! monsieur, s'écrie le général Merlin en s'avançant brusquement vers le gouverneur, eh quoi I l'em^ pereur est venu de Cannes à Paris sans brûler une amorce, et vous parlez de tirer du canop? Je vous rends responsable de ce que vous allez faire i réflé^ ehissez. » M. de Puyvert parut atterré. Il demanda qu'au moins il lui fût permis de conférer avec son conseil de défense. Le général passa dans une pièce voisine, et, au bout de cinq minutes, le gouverneur lui envoya demander à capituler. La capitulation fut aussitôt dressée en triple expédi-p tien. La place de Vincennes était remise au géné«- Merlin, sous la seule condition que le gouverneur et ses officiers auraient la faculté de se retirer. Le
général descendit dans la cour, mit en voiture M. de Puyvert, fit lever le pont et prêter serment à la garnison assemblée. Un des officiers d'ordonnance partit aussitôt pour Paris, afin de porter la nouvelle à Tempereur, qull rencontra dans la cour des Tuileries au moment où il arrivait de Fontainebleau. Le soir même, le général Bertrand écrivait au nom de Tempereur au général Merlin pour le féliciter. Vincennes était la seule place de guerre qui depuis le débarquement au golfe de Jouan, se fût rendue par capitulation. Il y avait dans le fort neuf cents bommes de garnison, vingtcinq mille fusils et un parc d'artillerie considérable.
« A la seconde restauration, le général Merlin suivit en Belgique le comte Merlin de Douai» son père, porté sur la liste de proscription du 24 juillet et il put sortir de France sans avoir été inquiété. »
Daumesnil fut pour la fois, pourvu du commandement de Vincennes et lorsque, le 18 juin, Waterloo renversa Tempire et entraîna l'abdication de l'empereur, lesublans et les cosaques qui foulaient de nouveau le sol de la France trouvèrent encore l'intrépide Jambe de bois debout sur les remparts de la vieille forteresse. Daumesnil devait encore déployer son courage et son énergie pour soustraire aux armées coalisées l'immense matériel
dont il était dépositaire. Il avait cette fois soas ses ordres un bataillon d'élite, des vétérans, parmi lesquelsbeaucoupd'invalides, résolus à une vigoureuse résistance. A leur tête, il effectua plusieurs sorties dans lesquelles il enleva deux cents pièces de canons de gros calibre, cinq mille fusils et une grande quantité de caissons garnis d'affûts; il introduisit le tout dans le fort. C'est au retour d'une de ces expéditions fructueuses qu'il s'écria gaiement en constatant que pas un de ses braves invalides ne manquait à l'appel: « L'ennemi a respecté le jeu de quilles et n'a pas osé y jeter ses boules de fer. »
On lui envoie un parlementaire pour le sommer de se rendre. Daumesnil Taccueille du haut des remparts et lui fait, avec l'accent ironique de sa gaieté gauloise, cette réponse à la fois sublime et spirituelle que le souvenir de son nom met encore dans toutes les bouches : « Je vous rendrai la place lorsque vous m'aurez rendu ma jambe. » Le général prussien Blûcher, sachant qu'il était pauvre, lui offrit un milion qui épargnerait l'effusiou du sang et assurerait l'avenir de sa famille. Daumesnil répond : « Allez dire à votre général que je garde sa lettre et la place : cette dernière pour la. conserver au pays qui me Ta confiée ; sa lettre, pour la donner en dot à mes enfants. » Ce furent cette fière énergie et cette incorruptibilité à toute épreuve
qui lui Ttf luftnt Ce sablimr éloge qtie jeUl, dix-tept ans plut tard, le Prétident Dâpiû tur le» cendre» dn héroe ; « Il li'a voulu ni se rendre ni êe ven^ dre. w
Ce n'eit qu'après nn blocus de cinq mois et sur l'intervetitian directe du nouTeau gotivernement de la France que le sort de Vineeniles va enfin se décider. Daamesnil consentit à entrer eli négoc)»' tknts avec le commandant en chef des troupe* aasemblées sous le» murs delà forteresse» mais en fixant lui-même pour principales conditions qn'il nsmettrait la place aux commissaires du roi de France en même temps que la totalité du mat^ fiel de guerre enfermé dans l'enceinte restet'ait la propriété du pays el que le tarritoire entier à^ yid^nnes serait respecté»
Le général ordonne enfin de b»sser le pont leria dn âiMean et il sort en grande tenue à la têle d« la garnison après avoir le dernier en Franee arboré le drapeao national et porté la cocarde tricolore.^
Louis XVIII mit à la retraite la brave Jambe de toië qui sa retira sans bruit sar les b6rds delà Seine à quelques lieue» de Paris (entre Ris et Ckn'-^ beil) et M. de Fnyvert reprit possession de son pôâlé de gonverneur que le retour de Napolécni Itti avait si hrasqtiemeiit retirée