CHAPITRE XVlII
VlncéiiiiM 0OII8 Lottls XVIII. ^ Gbarles X et Louii- Philippe. — Les ministres de Charles X au don|on. Mort de Daamesnil. — Transformations.
A peine rétablf ^ar le f rone de Uft ancêtre», Ldttîs XVIIT fit procéder â rexhumaiiort des cendres dtt duc dlSnghien, k lettr irpimpùtt dans lâ chapelle du château et à rérection du montiment dont nous avons parié pins hant. Pendant c^te même année (iSiS), on établit à Yincennes nne école d'artillerie ponr ta garde royale ainsi qn*tin polygone. En idl9, an consfrnif la salle d'armes an rez-de-chaussée de laqnelle on remise dn matériel d'artillerie. Quant un donjon» il est de noôveau otitert k la curîosfté pabMqne et nul ne se doute, â cette époque, qu'il puisse devenir une prison d*Etat.
En 1826, te cimetière du village, situé derrière Téglise, est transféré route de Pontenay, loin des
habitations. En 1830» une nouvelle église fut bâtie sur l'emplacement de l'ancienne ; elle eut pour architecte M. Lesueur» membre de l'Institut.
La même année, à la suite des trois glorieuses journées, le peuple, se rappelant la belle défense de Daumesnil, se porta en foule à sa maison de campagne.
« A Vincennes I à Vincennes, général, criait-on de toutes parts. Vive Daumesnil ! vive la jambe de bois ! 1»
Appelé par Louis-Philippe, le général, suivi par les acclamations populaires, se rendit au Palais- Royal où le lieutenant général du royaume, Louis-Philippe, le lendemain roi des Français, vint au-devant de lui et, lui ayant donné l'accolade, lui dit avec effusion : « Général, Vincennes vous attend. »
Le vieux soldat partit aussitôt et, traversant le faubourg Saint- Antoine à cheval, entouré de ses amis qui s'augmentaient à chaque pas, il rentra pour la troisième fois dans cette place, qu'il avait défendue avec tant dénergie.
A peine était-il installé dans son nouveau gouvernement qu'on lui confia la garde des ministres de Charles X, le prince de Polignac, le comte de de Peyronnet, MM. de Chantelauze et Guernoa- Ranville, qui avaient signé les ordonnances du 26 juillet, causes de la révolution. Arrêtés au moment
où ils cherchaient à sortir de France, ils venaient d'être conduits de Tours à Paris et enfermés à Vincennes dans l'intérêt de leurs personnes pour les soustraire à la fureur populaire .
<i Les prisonniers, dit Louis Blanc dans son Histoire de Dix ans, avaient été renfermés d'abord dans le pavillon de la Reine, chacun dans une pièce séparée. On envoya l'ordre de les transférer au donjon.
« M. de Polignac fut appelé le premier à faire ce pénible trajet. Il y avait plusieurs cours à traverser; et un grand nombre de gardes nationaux, mêlés aux soldats de la garnison, accouraient pour jouir du spectacle de la force abattue, spectacle qui charme les hommes. M. de Polignac parut. Il s'avançait, entre deux grenadiers, d'un pas lent et la tête nue. Ses vêtements étaient en désordre, la fatigue altérait ses traits ; mais le feu d'une croyance irritée par le malheur brillait encore dans son regard. En montant l'escalier du donjon, il se montra ému : il s'arrêta, la main appuyée sur le fusil d'un grenadier. Le gouverneur du château l'accompagnait. Après des vicissitudes sans nombre, la fortune ramenait M. de Polignac dans ce triste donjon, où il avait jadis expié les haines de sa jeunesse contre TEmpire. Châtié alors pour s'être mis en révolte contre le pouvoir, il 1 était aujourd'hui pour en avoir abusé.
€ M. de Peyronneti que devaient suivre ses deux BUtres collègues, parut à son tour* Il avait le chapeau sur la tête ; sa démarche était hautaine^ et la foule remarquait iàns colère cette fierté que l'excès de la conviction ne justifiait pas en lui^ lorsqu'un ori se fit entendre : « A genoux, criait un inconnu, qui couchait en joue l'ancien ministre, à genoux le ministre qui a fait tirer sur le peuple, et qu'il demande pardon. » On apaisa l'indignation de oèt homme ; mais il y avait pour le pouvoir dans de semblables scènes uu avertissement terrible. »
M. de Poiignac demanda à êtreeniermé dans son ancien cachot, le n® 46 ; on déféra à son désir. M. de Peyronnet occupa au quatrième étage du donjon la chambre n« 35 et MM. Chantelauze et Guertion-Rànvile furent placés au même étage, le premier au n"» 39» le second au n"* 40.
Ou permit ÉMX prisonniers de communiquer ensemble dans la grande salle qui précédait leurs ehambrès. Us prenaient leurs repas en commun et pouvaient se promener dans les cours^
Trois commissaires avaient été désignés par la Chambre pour interroger les coupables ; c'étaient MM. Béranger, Madier de Montjau et Maugûin.
La première question qui divisa les trois commissaires fut celle du cérémonial. Devaii-on se rendre de Paris à Vincennes en grande pompe?
C'était l'avis de M. MaugUin; il demandait, par
estemple» que ohaque commissaire eût sa voiture et que tout Un escadron fît cortège à ceux qui allaientreprésenter lajusticedu peuple. MM» Madier de Montjau et Bérenger étaient partisans d'une grande simplicité et, sans combattre ouvertement lès vues de leur collègue, ils s'appliquèrent à les déjoueré
«t Le jour Où les commissaires devaient se rendre à Vincennes étatit venu» dit Louis Blanc, M. Maugttin fut très surpris de n'apercevoir que cinq ou sii& gendarmes pour former l'escorte, et dettï voitures au lieu de huit. Il en témoigna son mécoâtéiitemetit avec vivacité . il était trop tard. M. Mudierdé Moutj au poussait si loin, dans cette ôccâSioUi le goût de la modestie, qu'il avait écrit SecrètenÂènt au général Daumesnil, gouverneur dé Viticeiines, pour le prier de faire aux commissaires un accueil extrêmement simple. Cependant qUàud ils entrèrent dans le château, ils trouvèrent tôulê la garnison rangée en bataille ; le tambour battit aux châm|)S. Et lorsque M. Madier de de Montjaû, prenant à part le gouverneur, lui demanda pourquoi il ne s'était pas conformé aux instructions reçues : « Je m'en serais bien gardé, répondit le général Dauinesnil. La souveraitteté aujourd'hui n'est-elle pas dans la Chambre ? »
Pendant que là commission procédait à l'interrogatoire des anciens ministres, la Chambre décidait
que ceux-ci seraient jugés par la chambre des pairs et l'on proposait à la tribune l'abolition de la peine de mort.
Ces deux solutions, qui favorisaient les prisonniers de Vincennes, n'eurent pas le don de plaire au peuple ; des placard séditieux furent affichés dans divers quartiers ; des menaces couvrirent les palissades du Luxembourg. Le 18 octobre, des bandes partirent du Panthéon ; d'autres traversèrent la rue Saint-Honoré, en chantant la Parisienne ; une troisième colonne se dirigea sur le Palais*Royal, agitant un drapeau sur lequel on lisait ce vœu : « Mort aux ministres I Les grilles du jardin furent aussitôt fermées ; la garde nationale accourut. Alors redoublant les cris de vengeance, la foule prit le chemin de Vincennes, arriva sous les murs du château et réclama la tête des prisonniers. Le cri de mort au ministre I remplissait les airs. Daumesnil fit alors baisser le pont-levis, se présenta seul devant ces gens furieux et leur dit d'une voix ferme : « Vous me demandez les têtes des accusés, vous ne les aurez qu'avec ma vie... Les ministres doivent être jugés par la loi, non par vous et s*il en est un seul qui franchisse ce pont-levis, il ne sortira plus. » Ce courageux langage fit cesser le tumulte et la foule enthousiasmée, se rappelant que, par deux fois, il fit semblable réponse aux troupes étrangères» s'écrie : « Vive
Daumesnil I Vive la jambe de bois 1 » Pour éviter un retour offensif et pour empêcher ces hommes de surprendre un autre poste, le général imagina de leur donner deux tambours (qu'ils auraient dû avoir, dit-il) avec lesquels ils se replièrent sur Paris, revinrent vers le Palais-Royal et se dispersèrent devant la garde nationale qui veillait.
« Le 10 décembre, à huit heures du matin, dit Louis Blanc, les ex-ministres étaient transférés du château de Vincennes à la prison du Petit-Luxembourg. Des précautions extraordinaires avaient été prises. Le bois de Vincennes était rempli de soldats. Sur Tordre quileur fut communiqué, MM. de Polignac, de Peyronnet et de Guernon-Ranville, monté rent sur-le-champ dans la voiture qui les attendait. Mais M. de Chantelauze était au Ht, en proie à de vives souffrances : quand on essaya de le soulever, il poussa des cris aigus : sa translation ne put avoir lieu que dans la soirée. L'escorte des prisonniers se composait de deux piquets de la garde nationale à cheval amenés pendant la nuit par le général Carbonel, d'un escadron de chasseurs commandé par le général Fabvier, et d'un détachement de canonniers fourni par la garnison de Vincennes. Le ministre de l'intérieur était à cheval. Après avoir suivi la rue du faubourg Saint- Antoine jusqu'à la Bastille, et avoir traversé le pont d'Austerlitz, les boulevards Neufs, la rue d'Enfer, le
oortège entra an Luxembourg parla grille deTObt servatoire. n
hen débats du procès s'ouvrirent le 15 décembre et se prolongèrent jusqu'au 21. Les aecusés, qui avaient élé ramenés à Vinoei^nes avant Parrêt de la eour» furent condamnés à la prison perpétuelle et conduits peu de te^ps après au qhftteau de Ham.
Le départ des prisonniers déchargea le gouver^ neur de Vincennes d'une grave responsabilité et ramena le calme au château qui reçut à différentes reprises la visite d'hôtes illustres. La barennq Daumesnll nous dit dans ses mémoires : $( Le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie, ainsi que les jeunes princes, aimaient à venir nous visiter, et j'eus souvent l'honneur de leur offirir à goûter. Leurs Majestés et leurs Altesses, par suite de leur parfaite éducation ainsique de leur aménité peraon-r nelle, avaient la bonté de trouver tout délicieux chez moi. Louise ma secoqde fille, toute petite alors, elle avpt quatre ans, compta parmi ses jolis sou? venirs d'enfant, une belle poupée et des petits livres offerts par M. le duq de Montpensier un peii plus ftgé qu'elle I
« Un jour, nous étions assis au polygone avec la barpnne Greiner (femme du colonel de la place), par un de ces temps bénis où la nature était radieuse comme nos âmes, on nous annonce la
visite du dey d^ Alger et de l'ambassadeur de Tunis.
« Le dey, Hussein Paeha, était vieux et laid. Sa barbe blanche était longue, il portait des lunettes vertes. L'ambassadeur» au contraire, était dans la force de l'âge et avait un superbe visage.
«Durant les manœuvres du polygone, j'avais dépéché quelqu'un au château pour y faire apprêter divers rafraîchissements et lorsque tout fut terminé, je priai ces messieurs et ces dames de bien vouloir me suivre chez moi.
« Une jolie collation nous y attendait et ce fut pour nous. Françaises, pn grand plaisir de se trouver â table avec nos Africains. Ceux-ci, d'ailleurs, avaient l'extrême courtoisie de fie jamais rien accepter que nous n'ayons été t^ervies. »
Daumesnil goûte enfin, pendant le peu de temps qui lui reste à vivre, une certaine félicité à l'abri des atteintes de l'envie ou de Fingratitude. Daqs ce ciel radieux, un seul nuage vite dissipé i le 14 mars 1832, un député mal inspiré propose la suppression du gouvernement de Vincennes par me« sure d'économie. Mais la Chambre tout entipre proteste contre une telle proposition ; le généi^ai Jacqueminot déclare que Pon ne peut niarchander ainsi la gloire, et que le beau nom de Daumesnil
est devenu inséparable da commandement de Vincennes.
« C'est un tableau d'histoire qu'il faut laisser dans son cadre », s'écrie M. deMarmier. On vote ; la mesure de réduction est rejetée à l'unanimité moins une voix. Il y avait 300 députés environ.
Ce nouvel hommage public devait être le dernier rendu, de son vivant, au général Daumesnil.
La même année un fléau affreux fond sur la France. L'invasion du choléra vient frapper dans Vincennes même celui que n'avaient pu faire fléchir deux invasions des armées étrangères « Daumesnil, qui plaisantait en parlant du monstre asiatique et qui disait : je le traiterai en ennemi et l'entrée de la citadelle lui sera défendue », eut à subir un un cruel démenti, hélas ! Malgré les soins les plus prompts et les plus éclairés, il meurt, après trois jours, le 17 août 1832, à peine âgé de cinquante-six ans.
Ses obsèques furent célébrées à Vincennes, au milieu d'une immense assistance dans laquelle apparaissaient quelques-uns des plus vaillants capitaines de l'époque, entre autres les généraux comtes Pajol, Exelmans, Laferrière, amputé aussi d'une jambe, et le vénérable général comte de Schramm, le dernier survivant de ces noms glo-
rieux qui s'alliaient si bien à celui de Daumesnil. On y pouvait remarquer également, après des officiers de toutes armes, les ambassadeurs, les magistrats, les députations de la garde nationale de Paris et de la banlieue, des écoles Polytechnique, de Saint-Cyr et du commerce, des Invalides et de la garnison de Vincennes.
Plusieurs discours furent prononcés sur la tombe, et M. Dupin, de sa voix éloquente, termina cette cérémonie par une chaleureuse improvisation dans laquelle il disait : « Sommeille en paix dans cette terre que tu as sauvée I Ton âme est au ciel, ton nom est à Vhistoire, tes enfants sont à la France ! » Il s'engagea à demander aux Chambres une pension nationale en faveur de la veuve et des enfants de l'héroïque défenseur de Vincennes, et proposa d'élever, dans l'enceinte du château un monument à sa mémoire, avec cette inscription :
« // n'a voulu ni se rendre ni se vendre. »
A ces mots, malgré la réserve imposée en pareil lieu, des applaudissements éclatèrent dans les rangs des vieux soldats du général et se mêlèrent aux salves d'artillerie et au roulement des tambours.
« La génération forte et virile à laquelle appartenait Daumesnil est presque éteinte et disparait de jour en jour.
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« PaisM-t-elle légaer aui nouvelles génénitioBS de notre nia}heareaK pitys le^ grands sentiments du devoir et du patriotisme, avec les vertns eivi« qiies de nos pères I
« Honneor donc, une dernière fois» honneur à celui qui en aura été Tun des plus beaui^ modèles, comme un héros antique, et salut encore à sa grande figure I
« Daumesnil a bieii mérité de la patrie, il a bien mérité de la postérité ^ n
Après la mort de Daumesnil, le gouvernement de Vincennes fût supprimé et la place fiit confiée à la direction d'un lieutenant-colonel. De nom^ breux travaux ftirent exécutés dans le château et dans le bois : en 1830, on construisit, dans le champ de manœuvre qui s'étend au su4 un eorps» de-garde et une salle d'artifices pour remplacer celle qui était située au pied du donjon et qui avait sauté deux ans auparavant. En li44, on bfltit une nouvelle salle d'artifices dans le bois, entre le châ teau et Saint-Mandé ; elle a sauté, çn 1871, par suite de l'entassement immodéré que l'on 41 du matériel de guerre pris sur la Commune. Le poly» gone, qui avait été créé en 1816, fut agrandi et reporté un peu plus au sud-est ; 166 hectares d'une
t BaFea Larrey. DtfMn» 4*mauguratwn 4t l^ 9M¥ê 4u général Daumesnil à Vincennet : 26 mai i87?.
part et 125 hectares d'autre part furent détachés successivement du bois pour diverses affectations militaires et forment aujourd'hui la plaine dénudée réservée aux exerpices das troupes.
De 1841 à 1844, on abattit la partie du bois située à Test du château pour construire le nouveau fort et, en 1846, on éleva les redoutes de la Faisanderie et de Gravelle qui défendent la presqu'île de la Marne (la redoute de l§i Faisanderie tire son nom d'upe teiçftuderie qui existeU 4 ort eq4rpit §i{ qui fut supprimée en 1844 ; on y a établi depuis une école normale militaire de gymnastique et d'escrime).
Le génie inilitaire avait aussi projeté dci démolir en partie U Sainte*Ghapelle du château, sous prétexte que ce monument pouvait, en temps de guerre, servir de point de mire à l'ennemi. Les quatre murs, restés seuls debout et rasés à une certaine hauteur, auraient servi à l'édification d'un magasin à poudre. Il ne fallut rien moins que les plus vives instances du duc d'Orléans pour qu'on renonçât à ce funeste projet.
Dans le village, dont la population s'accroissait rapidement, une mairie avait été élevée en 1844 par les soins de M. Clerget, ancien prix de Rome et architecte du palais de Saint-Cloud.