CHAPITRE II
Viucennes, résidence royale. — L'enceinte de Philippe- Auguste. — Saint Louis à Vincennes. — Les successeurs de saint Louis. — Enguerrand de Marigny.
Pendant tout le moyen-âge, les rofs de France, habitués par leurs guerres continuelles à d'incessants déplacements, se plaisent à changer souvent de résidence. De Clovis à Louis XI, on peut compter plus de deux cents manoirs dans lesquels nos monarques viennent séjourner pendant des temps plus ou moins longs.
Aux XI® et XII® siècles, le château de Melun, sombre forteresse, bâtie au bord de l'île, est leur demeure préférée. Robert et Philippe V"" y meurent.
Philippe Auguste y naît. Robert se retire souvent dans son château de Poissy. Louis VI et Louis VII habitent surtout Pontoise. Mais Vincennes ne va pas tarder à devenir leur résidence de prédilection ; sa proximité de Paris, son épaisse forêt ayant pour eux des charmes sans pareils, surtout lors-
que Philippe Âaguste, continuant Tœnvre de Louis VII, finit d'entourer le bois de murs ininterrompus et y renferme, comme un précieux gibier, des cerfs, des daims et des chevreuils que Henri II, roi d'Angleterre, avait fait prendre dans ses domaines de Normandie et d'Aquitaine pour les offrir au roi de France ^ La même année (1183), il établit en dehors de son parc, entre la tourelle de Louis VII et Bel-Air, une ménagerie pour y loger toutes sortes de bêtes fauves. C'est cette ménagerie qui fut, plus tard, transférée par Louis XIV entre Versailles et Saint Cyr et qui constitua ensuite la ménagerie annexée au Jardin des Plantes de Paris.
Philippe Auguste termina également le caste 1 commencé par Louis VII et lui donna toutes les apparences d'un véritable château royal. C'est un des premiers qui aient existé en France.
Il ne reste aujourd'hui aucune trace de ce premier château et l'on ne sait rien de certain ni sur son emplacement, ni sur son aspect . Pourtant, il est probable qu'il était situé à peu près au même endroit que le château actuel, car, depuis 1874, des fouilles faites dans l'intérieur du fort pour établir
^ « Philippe Auguste fit clorre le parc du bois de Vincennes de hautes murailles et y mit la sauvagine que le roy d'Anglelui envoya. » Corrozet, Antiquités de Paris, p. 67.
des condaites de gaz oa construire des égouts ont mis à nu momentanément des substmctions importantes ; le chef d'escadron Pierre, alors attaché à la Direction d'Artillerie, a même découvert une base de colonne du xni^ siècle, parEsûtement assise sur son piédestal. Quant à l'aspect du monument, construit un siècle avant l'ère de l'ogive, il est probable qu'il était du style romain tertiaire qui régnait à cette époque.
Philippe-Auguste affectionnait beaucoup cette résidence et, lorsqu'il projeta d'entreprendre son voyage en Terre-Sainte, il y fit son testament en 1190.
Louis VIII et saint Louis habitèrent aussi très fréquemment ce château qui continua d'être résidence royale sous Philippe III, Philippe IV, Louis X et Charles IV. Nous allons d'ailleurs raconter brièvement les principaux faits qui s'y sont passés sous le règne de chacun de ces princes. Le petit-fils de Philippe-Auguste, Louis IX, visita souvent et habita le château. Bien souvent, au sortir de son sommeil, après-midi, il se rendait à Vincennes et y soupait ; au cours de ses promenades dans la forêt, il aimait à s'asseoir sous un chêne, vêtu d'une calotte de camelot, d'un surcot de tiretaine sans manches et d'un manteau de taffetas noir, entouré de ses conseillers René de Fontaines et Geoffroy de Villette, écoutant avec eux les
gens du peuple qui se présentaient pour demander justice.
« Maintes fois, dit le sire de Joinville dans ses Mémoires, advint qu'en été il alloit seoir au bois de Vincennes après sa messe et s'accostoyoit à un chêne et nous faisoit seoir entour li, et tons ceux qui avoient affaire venoient parler à li sans tourbier (empêchement) d'huissier ne d'aultres . »
Existait-il un chêne particulier sous lequel venait régulièrement s'asseoir le monarque entouré de sa cour? Il est probable que non, et le chêne dont parle Sauvai dans ses Recherches sur les antU quités de Paris, n'était peut-être qu'un des chênes qui avaient abrité la justice du bon roi, si cependant cet arbre vénérable remontait à cette époque. Beaucoup de personnes croient que la pyramide située dans le polygone, près de la Cartoucherie, marque l'emplacement du chêne historique. C'est une erreur : cette pyramide, dont nous parlerons plus loin, a été élevée sous Louis XV pour rappeler la replantation du bois en 1731, comme en témoigne rinscription qui y est gravée.
Plusieurs événements importants ont eu Vincennes pour théâtre à cette époque. En 1239, saint Louis, ayant fait racheter par Beaudoin de Courtenai, empereur de Constantinople, la couronne de Jésus-Christ engagée aux Vénitiens, partit du château avec sa mère, ses frères et un nombreux
cortège pour aller fin devant ; il la rencontra à Villeneuve-r Archevêque, entre Troyes et Sens» Le roi porta lui-même la relique alternativement avec les princes et les grands du royaume. Au bout de huit jours, on arriva dans l'avenue de Yincennes, près de Tabbaye Saint-Antoine où, on la déposa provisoirement. Une épine fut détachée de la relique et donnée au trésor de la chapelle. Le soir, le roi se retira au château d'où il envoya ordonner à tous les chapitres, curés et moines de Paris de venir avec leurs reliques au-devant de la coaronne* Le jour désigné, saint Louis quitta Vincen* nés et se rendit à l'abbaye Saint-Antoine, déposa ses habits royaux et, vêtu d'une simple tunique^ les pieds nus, il se chargea de nouveau avec son frère du brancard et parcourut ainsi une grande partie de la capitale. Il déposa, plus tard, la relique dans la Sainte-Chapelle qu'il fit construire à Paris.
Le 24 avril 1254, saint Louis, de retour de Terre- Sainte, arriva à Vincennesoù il passa trois années et rendit plusieurs ordonnances. De 1242 à 1250, il avait fait construire une Sainte-Chapelle à côté du vieux château ; ce fut cette construction qui servit de modèle à celle que l'on bâtit dans la suite et dont nous parlerons plus loin. Cette chapelle devint la cure du château ; mais, cependant, saint Louisconserva le petit oratoire existantauparavant
et dédié à saint Martin. Un chapelain particulier fut même attaché à Toratoire royal de Saint-Martin par une charte publiée en 1248 et signée de Baigneux avec le sceau du roi. Ce chapelain reçut le droit d'être en même temps curé et recteur de la Sainte- Chapelle.
Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi se plut aussi à Vincennes et l'habita longtemps ; il y rendit plusieurs ordonnances. Etant veuf d'Isabelle d'Aragon, il y épousa, en 1274, Marie, sœur de Jean, duc de Brabant. L'année suivante, il fit sacrer sa femme à Paris et partit ensuite pour Vincennes, où il y eut des réjouissances qui durèrent trois jours et où plusieurs grandes chasses furent données. Quelques années après, étant à Melun, ce prince perdit son fils aîné qu'on crut mort empoisonné ; il consulta les devins qui se déclarèrent impuissants à lui apprendre la vérité. Il vint alors à Vincennes où un moine lui présenta des lettres qu'il prétendit avoir reçues d'un courrier qui passait. Le roi assembla aussitôt son conseil, mais on garda le plus profond silence sur le contenu des missives, parce que la reine, sa seconde femme, y était accusée d'avoir fait périr le prince fils du premier lit. Philippe fit arrêter à Vincennes Pierre de la Brosse, sonfavori, accusateur delareine ; celui-ci demanda a être entendu ; on lui répondit en le jetant en prison. On lui fit son procès et il fut pendu au gibet
de Paris, en présence des dncs de Bourgogne et de Brabant et du comte d'Artois qui demanda à assister à Texécution.
Voilà la justice qui avait succédé, à Vincennes, à celle de saint Louis.
Philippe passa ensuite quelques années à Vincennes, ainsi que son successeur, Philippe IV le Bel qui publia, en 1290, une ordonnance sur l'état de sa maison. Dans cette ordonnance, il attribuait au chancelier de France vingt sols par jour pour sa dépense à lui et aux siens, lorsque le roi était à Paris et six sols seulement lorsqu'il était à Vincennes.
Louis X, dit le Hutin, fixa aussi sa résidence à Vincennes et y tint sa cour ; mais sous son règne, il y eut une réaction générale contre le despotisme de la royauté qui augmentait sans cesse les impôts et altérait les monnaies. Le roi, sur les conseils de Charles de Valois et pour apaiser la colère du peuple qui devenait de plus en plus violente, accusa son surintendant des finances, Enguerrand de Marigny, de dilapidations. Celui-ci appartenait à une famille normande ; sa faveur datait de la bataille de Courtrai (1302), où fut tué le chancelier Pierre Flote, qui avait été jusqu'alors le principal conseiller et auxiliaire de Philippe le Bel . Grâce à ses talents d'administrateur financier, à sa parole claire et convaincante, Marigny n'avait pas tardé à
prendre une place prépondérante dans le gouvernement et à exercer une influence excessive sur l'esprit du roi. Il avait le goût des bâtiments et c'est par le luxe des fastueuses constructions qu'il fit élever, qu'il s'aliéna l'amitié du peuple.
La réaction féodale qui marqua le règne de LfOuis X entraîna sa chute. Il fut accusé de malé* fices et de trahison, traîné au château de Vincennes où une réunion de barons et de prélats le condamna à être pendu. Il fut exécuté, en 1315, au gibet de Montfaucon que, contrairement à la légende répandue, il n'avait pas fait construire.
Quant au roi, bien qu'à peine âgé de vingt-sept ans, il mourut peu après au château. « Comme suivant ses goûts de jeunesse, raconte le chanoine de Saint- Victor, il s'était fort échauffé au jeu de la paume dans un préau de ce château royal, il descendit en une cave glaciale, et s'abandonnant indiscrètement à l'appétit de ses sens, il se mit à boire, sans mesure, du vin très frais. Le froid pénétra ses entrailles, et il fut porté au lit, où il ne farda pas à succomber. »
D'après les termes de son testament, sa veuve devait, en outre d'un douaire de vingt-cinq mille livres, avoir la libre jouissance du château, mais son successeur, Philippe le Lcmg, voulant conser ver ce domaine à la couronne, entama avec sa belle-sœur des pourparlers qui aboutirent, en 1317,
à une transaction par laquelle la reine échangeait ce bien contre la maison du Temple et celle de Nesles à Paris.
Philippe V ne profita que pendant bien peu de temps de son acquisition car, étant tombé malade à Vincennes le jour de Noël 1327, il mourut le 31 janvier 1328 sans laisser d'héritier mâle.