CHAPITRE III
Philippe de Valois fait commencer le nouveau château. — Construction du don|on. — Description du château sous Charles V.
Au xiv^siècle, rintroduction de Tartillerie dans le siège des places créa de nouvelles nécessités de défense et obligea les architectes à modifier l'ordonnance des châteaux-forts. Le vieux manoir de Philippe Auguste, qui, d'ailleurs, tombait de vétusté, ne pouvait plus être d'aucune utilité au point de vue militaire.
En 1333, Philippe VI de Valois fit commencer un château mieux aménagé pour résister aux nouvelles armes. Il fit construire le donjon jusqu'au niveau de la terre ainsi que neuf tours reliées entre elles par des murailles formant une vaste enceinte rectangulaire au milieu de laquelle se trouva enfermé le château primitif. La chapelle, construite par saint Louis, resta debout et servit de modèle pour le style à donner au nouveau château ; c'est
ce qui explique pourquoi le donjon et les tours de la grande enceinte fortifiée, quoique construits au XIV® siècle, ont revêtu, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, le style gothique du xni® siècle .
Les travaux furent suspendus à cause de la guerre que soutint Philippe de Valois entre Edouard III, roi d'Angleterre, et repris vingt-quatre ans plus tard par son fils Jean, qui fit élever le donjon jusqu'au sommet du troisième étage. Mais le roi Jean, prisonnier à Poitiers, fut emmené en captivité à Londres, et les travaux restèrent de nouveau en suspens. Son fils Charles, nommé régent, les fit reprendre en 1361 et fit achever le donjon en 1365, lorsqu'il fut devenu roi à son tour sous le nom de Charles V. A partir de cette épo* que, il fit du château son habitation ordinaire ; il y était né le 21 janvier 1337 et, pendant la captivité de son père, Paris ayant refusé de le recevoir, il s'était vu obligé de s'emparer de la forteresse et y avait campé avec 30.000 hommes. Devenu roi, il en donna le commandement, avec 1.380 livres d'appointements, à Nicolas de Braque, vieux chevalier qui avait bien servi l'Etat, mais avec la charge d'entretenir six hommes d'armes et six arbalétriers. Ce fut le premier gouverneur du château.
En 1373, le roi fit creuser les fossés, commencer les remparts et aménager le donjon.
Un compte de 1362 nous indique le salaire des
ouvriers employés à sa construction : les maîtres tailleurs de pierres avaient quatre sols par jour, le maçons trois, les compagnons deux et les valets ou manœuvres avaient huit deniers. Il y avait quatre-vingts tailleurs de pierre, deux cents maçons et deux cents compagnons et manœuvres.
Trois cents voitures étaient employées à charger les pierres des carrières de Charenton et de Gcntilly . En 1364, sous Charles V, les prix des ouvriers furent élevés : les tailleurs de pierre avaient quatre sols et six deniers ; comme on couvrait alors l'édifice, on trouva dans le même compte la paye des charpentiers : les chefs avaient neuf sols par jour, et les compagnons en avaient huit. C'est ainsi qu'une inscription gravée sur une pierre de marbre noir, en lettres gothiques, à l'entrée du donjon, racontait en vers l'histoire de l'édifice.
Qui bien considère cette œuvre Si comme se monstre et descœuvre.
Il peut dire que oncques tour Ne vit avoir plus noble atour.
La tour du bois de Vincennes Sur tours neufves et anciennes  le prix. Or scavés en cela Qui la parflst et commença.
Premièrement, Philippe roys S Fils de Charles, comte de Valois Qui de grand*prouesse habonda
1 Philippe VI. de Valois.
Jusques sur terre la fonda
Pour s'en soulacier et esbattre.
L'an mil trois cent trente-trois et quatre
Après vingt et quatre ans passés
Et qu'il était jà trépassez.
Le roi Jean S son fils, cet ouvrage
Fist lever jusqu'au tiers estage.
Dedans trois ans par mort cessa :
Mais Charles roy ' son fils lessa
Qui parfist en brèfves saisons
Tours, pont, braies, fossez, maisons.
Nez fust en ce lieu délitable.
Pour ce, l'avait pour agréable.
Ces vers sont, dit-on, de la composition de Philippe Ogier, secrétaire du chambellan de Charles V : ils indiquent, comme on le voit, que le donjon fut commencé en 1337, que, vingt-quatre ans après, le roi Jean le fit élever au troisième étage et que Charles V le fit achever.
Cette plaque commémorative, qui avait été apposée en 1365, a disparu vers 1844, à Tépoque où les fossés du donjon furent comblés du côté intérieur de la place et où des casemates furent construites entre les pavillons du Roi et de la Reine.
Outre le donjon, le château était composé de huit tours dans lesquelles logeaient les princes de la maison royale et les gens de la cour. Au nord,
^ Jean II, dit le Bon.
» Charles V, dit le Sage.
se trouvait la tour principale on porte du village, qui était surmontée d'un toit en pointe ; elle servait d'entrée au château du côté du bourg et fut réparée en 1859. C'est la seule qui soit entièrement existante ; à l'ouest de celle-ci était la touT de Paris ; à l'est, du côté du bois, était la tour du Diable, qu'on a appelée aussi tour de Calvin , à cause de plusieurs de ses disciples qui y furent enfermés plus tard ; la tour du Gouvernement, dite encore du Gouverneur, ayant porte et pont-levis, et la tour des Salves, appelée aussi petite tour ou lourde la Surintendance. Sur la façade sud du château se trouvaient: la tour de la Reine, à l'angle sud-est, et la tour du Roi à Tangle sud-ouest. Entre les deux, était une tour qui fut abattue en 1660 et remplacée par une porte en arc-de-triomphe exécutée par Le Vau .
Transportons-nous, par la pensée, à l'époque où venait d'être construit le château-fort et visitonsle dans tous ses détails, dans l'état même où il était dans les premières années de son existence.
Nous pénétrons dans le vaste quadrilatère que forme le château par la porte monumentale située au nord de la forteresse. Cette tour, haute de 34 m. 50 jusqu'à la plate-forme, est surmontée d'un toit en pointe. Après avoir franchi le pontlevis, nous passons sous une porte ornée comme un portail d'église et sensiblement dans le style de
la chapelle . Nous remarquons le même style en passant sous la voûte et si, à Tintérieur delà cour, nous montons, à droite ou à gauche, par un des deux escaliers en spirale qui conduisent au sommet de la tour, nous trouvons à chaque étage des appartements voûtés en ogive et ornés de sculptures gothiques. Sur la plate-forme de la tour, sous un abri à claire-voie, est suspendue une cloche qui porte, avec les armes de Charles V, la date de
l'an -f de -f ORAGE + MIL + CGC + LXIX.
Pénétrant dans la vaste cour du château, nous avons, à notre droite, la tour de Paris et à notre gauche la tour du Diable, formant, avec les tours du Roi et de la Reine, les angles du quadrilatère. Ces quatre tours sont surmontées d'une guérite de vigie ; elles mesurent, de leur base au fond des fossés jusqu'à leur sommet crénelé, 42 mètres dont 12 de bas étage plongeant dans les fossés, et 30 mètres du sol de la place au sommet. Un escalier spiral conduit à la plate-forme de chacune d'elles et des loge* ments de style gothique sont ménagés à chaque étage comme dans la tour principale. Toutes ces tours ont été depuis rasées au niveau des remparts.
La tour du Diable renferme deux puits jumeaux mis en communication entre eux par un canal établi en sous-sol ; cette disposition permet- . tait d'obtenir une plus grande solidité tout en don-
nant la même quantité d'eau qu'un seul puits réunissant les dimensions des deux. Â l'intérieur du château se trouvent quatre autres puits : celui qui existait dans l'ancien château de Philippe- Auguste» un autre un peu en ayant de la barbacane du don^ jon, et enfin deux autres, creusés dans l'enceinte même du donjon. De cette sorte, l'eau ne pouvait manquer au château de Vincennes, même dans le cas d'un siège où l'ennemi aurait intercepté le cours du rû qui descendait des hauteurs de Montreuil .
C'est la tour de Paris, située au nord-ouest, qui renferme le réservoir de ces eaux provenant des coteaux de Montreuil et de Fontenay.
Par une charte du roi Jean, datée de 1360, les habitants des environs sont exemptés de toutes tailles ou impôts, droits de péage ou de corvées, à la charge d'entretenir les conduits, tuyaux et regards par où passaient ces eaux et de fournir les hommes nécessaires pour la garde et la sûreté de la place.
Toutes ces tours sont réunies par des murs fort élevés et garnis de meurtrières et de créneaux. Ces murs sont séparés de l'extérieur par un fossé faisant tout le tour de la forteresse et mesurant 26 mètres de largeur sur 12 environ de profondeur ; le parapet est garni d'un rebord saillant qui ne permet pas de se glisser contre les murs de
contrescarpe pour descendre dans les fossés ou pour en sortir. Les fossés ne sont pas destinés à être inondés en tout temps, à cause de la trop grande quantité d*eau qui serait nécessaire et à cause aussi du danger qui serait causé par Tinsalubrité provenant de la stagnation des eaux. Mais, en cas de besoin, ils peuvent être recouverts d'une nappe d'eau de 2 mètres de profondeur.
Laissant à notre gauche les restes du vieux château à demi ruiné et la Sainte-Chapelle de saint Louis, commençant également à s'effriter, nous sommes dominés à notre droite par la masse imposante du donjon élevé de 52 mètres et entouré d'un fossé de 13 mètres de profondeur sur 7 de largeur et garni de pierres de taille ; le haut de ce fossé est surmonté d'une galerie couverte, bordée de meurtrières; les quatre angles sont flanqués d'une tourelle faisant saillie sur le fossé. Cette galerie forme au pied du donjon une cour fermée dans laquelle se trouve une petite chapelle de style gothique : c'est l'oratoire royal du donjon ; il est consacré au saint sépulcre de Jérusalem. Nous pénétrons dans l'édifice en traversant la barbacane située du côté de l'est et, arrivés au pont-levis baissé sur le fossé, nous voyons devant nous le fortin qui défend l'accès du donjon. C'est une redoute d'environ 22 mètres de hauteur sur 18 de largeur.
Entre les deux tours du milieu, la façade ornée de dauphins et de fleurs de lys n*a que la largeur nécessaire au fonctionnement du pont-levis. Derrière celui-ci est la herse qui, levée ou baissée, permet ou intercepte l'entrée delà cour intérieure. Là, nous sommes devant la grande masse carrée du donjon, mesurant 20 mètres de côté à Texterieur ; ses murs ont 3 mètres d'épaisseur et à chaque coin du bâtiment, une grosse tour fait saillie. Celle du nord-ouest est doublée jusqu'au quatrième étage, d'un appendice rectangulaire et proéminent vers le nord. Le donjon a cinq étages. Chacun de ces cinq étages est formé par une grande salle gothique voûtée ; un seul pilier, placé au milieu, en soutient la voûte. Avec cette grande salle, communiquent les chambres octogonales correspondant aux tourelles.
La salle du rez-de-chaussée est occupée par les cuisines, les services domestiques et un puits large et profond, creusé près de la tour du sud-ouest .
Le premier étage est occupé par les logements du roi ; dans la grande salle centrale, les retombées de la voûte ogivale sont supportées par les quatre évangélistes figurés par leurs attributs : l'ange, l'aigle, le bœuf et le lion. Un oratoire est placé dans la tourelle nord-est. L'escalier du roi tourne en spirale dans la tourelle sud. Le second étage, où sont de belles cheminées gothiques, est habité par
la reine ; les murs sont ornés de tapisseries et de tentures.
Un deuxième escalier, également en spirale, part du rez-de-chaussée et, dans l'intérieur même de la muraille, s'élève jusqu'au sommet, desservant tous les étages. Après avoir gravi ses deux cent quarante-deux marches, nous arrivons sur une terrasse cintrée dont la coupe des pierres est curieuse et d'où l'on jouit de la vue la plus charmante.
 l'un des angles de cette terrasse, s'élève une guérite de pierres d'une délicatesse surprenante.
En descendant de la plate-forme, jetons un coup d'œil sur les quatre gros remparts qui encadrent le donjon et sa cour d'une enceinte fortifiée indépendante de celle du château. Leur hauteur est de 16 mètres du côté intérieur, mais, du côté des fossés, ils ont une élévation de 30 mètres.
L'épaisseur de leurs murs est d'environ 4 mètres à la base pour devenir de 2 m. 70 au niveau des cours du donjon.
Leur sommet est surmonté d'une galerie voûtée en ogive, dont la base fait saillie en dehors par une bordure de mâchicoulis en encorbellement sur le fossé et, en dedans, par un cordon supporté par un fort entablement. Ces galeries sont reliées entre elles par quatre tourelles saillant au dehors, une à chaque angle. Les voûtes de ces tourelles sont for-
mées de quatre ogives se réunissant à la clé et ornées d'écussons aux armes du roi.
Les murailles et les voûtes de ces galeries sont ornées intérieurement de peintures et de dorures : car, servant pour la défense en temps de guerre, elles sont utilisées en temps de paix comme promenoirs pour la famille royale.
Derrière chaque rempart est adossée une terrasse pour le service de l'artillerie.
Du côté ouest, une ouverture, percée dans la muraille de la terrasse, donne accès, au moyen d'un escalier et d'un pont-levis, dans le petit parc créé par Louis VII du côté de Paris.
A Tangle sud-ouest des fossés de la grande enceinte, à quelques mètres au-dessus du fond de ces fossés, se trouvait l'entrée d'un souterrain qui, passant sous le bois de Vincennes, allait, dit-on, aboutir à Charenton, dans le domaine de Séjour. On a, plus tard, retrouvé l'entrée de ce souterrain, mais on n'a pu découvrir ni sa trace, ni l'endroit où il aboutissait. Sa voûte, à l'entrée, est en forme d'ogive; un homme grand peut marcher droit sous la clef de voûte . A quelques pas de cette entrée, le souterrain est obstrué par les racines des arbres plantés au-dessus et à moins de trois cents mètres, on se trouve en présence d'un vieux mur qui intercepte le passage et qu'il faudrait percer pour voir ce qu'il y a ensuite.
Suivant Tabbé de Laval, ancien aumônier de la place de Vincennes, qui est l'auteur de ces recherches intéressantes et qui a écrit une Esquisse historique du château de Vincennes^ que nous avons mise souvent à contribution pour la description qui précède, ce souterrain pourrait bien aller aboutir à la tourelle qui faisait l'angle nord-ouest du parc de Vincennes et dont nous avons parlé précédemment.
La maison royale de Vincennes, avec son don- . jon, ses hautes tours et ses puissants remparts, devait avoir grand air. Un bourgeois de Paris, Gfarnier Âumouton, barbier juré, nous en parle dans ses Mémoires: un jour, il va jusqu'au bois de Vincennes « lequel est enclos de moult baux murs, et est plus grand que la ville de Paris ; où il y a ung chastel à onze grosses tours haulx comme clochiers, où il y a une chanonie et logis pour le Roy, et, en ce bois, toutes manières de bestes sauvages. »
VioUet le Duc dit, en parlant du château : « Sa situation stratégique est des mieux entendues, puisque, encore aujourd'hui, elle est considérée comme très forte. Bâti en plaine, il n'y avait pas à profiter là de certaines dispositions particulières du terrain ; aussi, son enceinte est-elle parfaitement régulière, ainsi que le donjon et ses défenses. Toutes les tours sont barlongues ou carrées, mais
hautes, épaisses et bien munies à leur sommet d'échauguettes saillantes flanquant les quatre faces et de mâchicoulis ; le donjon est également flanqué aux angles de quatre tourelles ; les distances entre les tours sont égales ; celles-ci sont fermées et peuvent se défendre séparément * »
« Il faut voir, dans le château de Vincennes, une grande place d*armes, une vaste enceinte fortifiée, plutôt qu'un château dans Tancienne acception du mot ; les tours carrées qui flanquaient ses courtines appartiennent bien plus à la défense des villes et places fortes du xiv* siècle qu'à celle des châteaux. Il ne s'agissait pas seulement ici de se renfermer et de se défendre comme un seigneur au milieu de son domaine, mais encore, dans un cas pressant, de détacher une partie de la garnison sur un point de la ville en insurrection et, par conséquent, de ne pas se laisser bloquer par une troupe d'insurgés qui seraient barricadés devant Tunique porte. Cela explique pourquoi Vincennes avait une entrée au milieu de chacune de ses quatre faces, tandis que les châteaux de la même époque ne possédaient qu'une ou deux portes au plus, avec quelques poternes. »
Enfin, Michelet parle en ces termes de la vieille forteresse : « Il aurait fallu voir Vincennes, non
1 VioUet le Duc, Dictionnaire raisonné de V Architecture.
tel qa'il est aujourd'hui, à demi-rasé, mais comme il était quand ses quatre tours, par leurs pontslevis, vomissaient aux quatre vents les escadrons panachés, blasonnés, des grandes armées féodales; lorsque quatre rois, descendant en lice, joutaient par devant Philippe de Valois, lorsque cette noble scène s'encadrait dans la majesté d'une forêt, que les chênes séculaires s'élevaient jusqu'aux créneaux, que les cerfs bramaient la nuit au pied des tourelles, jusqu'à ce que le jour et le cor vinssent les chasser dans la protondeur des bois. »
Lorsque le château eut tout à fait pris l'air d'une forteresse, il fut décidé que les habitants de Montreuil et de Fontenay y feraient le guet ; ceux de Montreuil devaient fournir quatre hommes chaque soir et ceux de Fontenay, deux. Le roi avait ordonné qu'on leur fournirait de grands manteaux de gros drap rouge après lesquels le chaperon tenait, semblables à ceux que Du Guesclin faisait porter à ses hommes d'armes. Le portier du château avait la garde de ces manteaux et leur donnait le soir en rentrant. Le comte de Tancarville, capitaine du château, et Jean Sauvage, son lieutenant, eurent, dans le début, beaucoup de peine à faire exécuter ce règlement. Les paysans alléguèrent que Vincennes n'était qu'un lieu de plaisance et se prétendirent affranchis de toute servitude ; de plus, comme les terres des environs servaient aux
-aschasses royales, ils se plaignirent que les lièvres faisaient beaucoup de dégât dans leurs vignes et dans leurs champs. Après des informations prises sur ces divers sujets 4e plaintes, on condamna les habitants de Montreuil à fournir deux hommes au guet et ceux de Fontenay à en fournir un ou à payer seize deniers par chaque défaut.