‹ Le château royal de VincennesChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Yincennes sous les premiers Valois. — Philippe VI. — Charles V. — Origine du village de Vincennes. — Le château sous Charles VI et ses successeurs.

Les premiers Valois, tout aux chasses et aux tournois, ont besoin d'espace, de forêts et de plaines; aussi vont-ils souvent s'établir avec leur cour hors de Paris. Philippe VI va fréquemment à Bécoisel, à Crécy ou à Livry-en-Aunis. Jean le Bon séjourne parfois à la Fère-en-Tardenois et à Loches. Charles V construit Plaisance, Saint Germain-en-Laye au milieu de la forêt, Montargis élégant et spacieux derrière sa haie de tourelles mais Vincennes, avec son parc fermé d'un mur de deux lieues de circuit, présente encore plus d'attraits pour eux ; ils trouvent là, aux abords mêmes de leur capitale, la solitude et la sûreté de leurs forteresses provinciales.

Philippe VI y donne de nombreuses fêtes et organise de grandes chasses auxquelles prennent

part ses hôtes les rois de Bohême, de Navarre et de Majorque. Jean le Bon y vient séjourner lorsque les péripéties de sa lutte contre l'Angleterre le lui permettent. Pendant sa captivité à Londres, son fils, régent du royaume, écrit à son chambellan, Adam de Melun, et à son secrétaire Philippe Ogier^ pour leur signaler les déprédations commises dans le bois par de nombreuses personnes laissées sans asile par la guerre et auxquelles on avait permis de venir s'y approvisionner de com* bustible. Il ordonne de défendre à l'avenir l'accès de la forêt à moins d'une permission expresse et postérieure à sa lettre.

Devenu roi sous le nom de Charles V, ce prince, qui était né à Vincennes en 1337, se plut beaucoup dans le nouveau château qu'il fit d'ailleurs achever ; il y rendit un grand nombre d'ordonnances dont la plus célèbre est celle du mois d'août 1374. qui règle la régence et la tutelle des rois mineure et fixe à quatorze ans la majorité des rois de France.

En 1378, il eut au château (certains historiens disent que ce fut au domaine de Beauté) une entrevue avec son oncle Charles IV, empereur d'Allemagne, accompagné de son fils Wenceslas qui venait d'être élu roi des Romains. Le père

^ Lebœuf, Histoire du Diocèse de Paris,

venait d'accomplir un pèlerinage à Saint-Manrles-Fossés « mais, combien qu'il eût sa dévotion» il venait aussi pour voir le roi, la reine et leurs enfants et pour leur présenter son fils. » On lui fît beaucoup d'honneurs ; il y eut des harangues, des festins, on lui fit faire une entrée solennelle à Paris ; cependant on eut soin qu'il ne fit point son entrée à Paris sur un cheval blanc car cet honneur n'appartenait qu'au roi et Ton craignait que l'empereur ne s'en prévalût.

A la mort de Grégoire XI, deux papes ayant été nommés par suite de mésintelligenoes dans le Sacré Collège, Charles V fit tenir au château de Vincennes une sorte de concile, composé d'archevêques, d'évêques, d'abbés et de docteurs en théologie et en droit, pour déterminer quel était le pape que l'on devait regarder comme légitime ; il fut décidé que ce serait Qément VIL

Pendant les années 1373, 1374 et 1375, le roi avait acheté beaucoup de terres aux environs du bois pour agrandir la garenne du château et, en 1379, il fit ccmimencer les fondements de la Sainte- Chapelle actuelle qu'il dédia à la Sainte Trinité et à la Sainte Vierge, mais il mourut presque aussitôt et Cet ouvrage ne fut complètement achevé que deux siècles plus tard.

L'inventaire dressé au lendemain de la mort du roi nous apprend que des richesses invrais^n-

blables étaient amassées dans les divers oratoires du roi, dans celui de la chapelle, dans l'oratoire d'en hant, dans l'oratoire de la grande tour ainsi que dans l'estude du roi ^ Reliquaires affectant toutes les formes» saintes images, statuettes sacrées, encensoirs, tableaux, votifs, chandeliers, croix en or rehaussé de pierres fines, de grenats, d*émeraudes, de rubis, de saphirs mêlés d*intailles et de camées. On reste stupéfait devant cette profusion de groupes en or et argent émaillés, représentant des Ânnonciations, des Crucifiements où « l'adoration des trois rois de Coalogne », qui alternent avec des vases aux formes les plus inattendues, avec des chandeliers en manière de « lyon » ou de « charnel », avec des coffrets ciselés, pleins de « pommes d'ambre », de ceintures dorées, de patenostre, de colliers, de miroirs, de chapelets du plus grand prix. Puis l'inventaire nous décèle les étoffes précieuses, etc.

Charles V, dans les dernières années de son règne, possédait, grâce à une sage économie, une épargne considérable déposée au château de Vincennes ; lui-même en fixait le chiffre à la somme de 200.000 francs, qui représenteraient aujourd'hui un capital énorme K

^ Charles Laharte, Inventaire du mobilier de Chcwles V. 3 Charles Laharte.

Dans sa Vie de Charles V, Christine de Pisan nous apprend que ce prince avait eu l'intention de faire de Vincennes une ville fermée, c'est-à-dire un bourg enclos de murailles.

Après avoir mentionné Tachèvement du châtel du bois de Vincennes c( qui moult est notable et bel, » rhistorien ajoute : « et avoit l'intention d'y faire une ville fermée, et là avoit establi en beaux manoirs la demeure de plusieurs seigneurs, chevaliers et austres ses mieux amez, et à chacun y asseureroit rente à vie selon leur personne. Celluy lieu voult le roy qu'il fust franc de toutes servitudes n'i aucune charge par le temps à venir ni redevance demandée. »

D'ailleurs, depuis quelques années, il s'était formé une agglomération de maisons du côté de la façade nord du château et, en 1384, Charles VI, ayant fait construire à cet endroit de nouveaux bâtiments, il se forma devant la tour principale une grande place carrée que l'on appelle la bassecour, caria inferior.

Un peu plus au nord et, de même que la bassecour, sur le territoire de Montreuil, se trouvait le hameau de la Pissotte, dont on entend parler pour la première fois sous le règne du roi Jean, dans une charte datée du mois de mai 1360 et que nous avons déjà citée à propos des eaux du château ; par cette charte, les habitants du hameau sont

exemptés de toutes prises» c'est-à-dire des droits de gîte et de nourriture qu'ils devaient à la cour quand elle venait au château; en revanche. Us étaient chargés d'entretenir les fontaines et ruisseaux qui traversaient le bois pour se rendre dans le parc formé à côté du château.

Par une autre charte de 1364, ces mêmes habitants furent, de plus, exemptés de toutes tailles ou impôts; dans cet acte, il est fait mention des eaux de Bagnolet et de Montreuil qui se rendaient à Vincennes par un canal creusé dans la terre argileuse et que les habitants appelaient le ra orgueilleax.

Quant à ce nom de la Pissotte donné au village, il vient probablement du bas latin pista, chaumière, qui désignait peut-être la réunion de plusieurs habitations de cultivateurs ou du nom de quelque ruisseau descendant des collines voisines.

Charles VI n'habita que rarement le château mais, en 1417, la reine Isabeau de Bavière, son épouse, s'y retira suivie d'une cour nombreuse. C'est là qu'elle se livrait à son inclination galante ; elle aimait alors Louis Bourdon, beau chevalier qui s'était distingué à la bataille d'Azincouri. Un jour qu'il allait à Vincennes, selon son habitude, il rencontra le roi, le salua mais sans descendre de cheval et continuant au contraire de pousser sa

monture au grand galop. Ses amours avec la reine étaient publiques, mais cette audace augmenta la colère du roi qui ordonna au prévôt de Paris de se saisir de Tinsolent qui fut conduit au Châtelet» questionné, mis à mort et jeté en Seine dans un sac de cuir.

Plus tard, sous cette même Isabeau de Bavière, les Anglais s'emparèrent du château et l'occupèrent jusqu'en 1432 où Jacques de Chabannes l'enleva d'assaut, comme le raconte une ancienne chronique : « Au dit temps des discussions entre le rog de France et le rog d'Angleterre, messire Jacques de Chabannes réduisit et mit en F obéissance du rog la ville et le chasteau de Corbeille et le chasteau du bois de Vincennes, lequel il print pour échielles à laide dung François regnié qui s'étoit rendu Anglois^ il avait nom Ferrières et fust icelui chasteau échiellé par le donjon, et ledit donjon print et il g eut gros débat entre les François et les Anglais, dont ledit messire Jacques demeura maistre. . Et depuis icelle prinse du bois de Vincennes fut donné ledit chasteau par le roi Charles audit messire Jacques, r achetable de vingt mille écus, lesquels furent pages dix ans après ou environ. )> En 1434, les Anglais reprirent le château et le rendirent ensuite au roi.

Ce fut au moment de la première occupation du château que Henri V, roi d'Angleterre et maître d'une grande partie de la France, vint mourir à

Vincennes en 1422, alors qae le comte d'Huntington était gouverneur. Vers cette même époque» la cherté du combustible étant devenue fort grande, on décida que le bois serait coupé; il ne le fut heureusement qu'en partie et replanté peu après.

Charles VI mourut quelques mois après le roi d'Angleterre et Charles VU fut proclamé roi de France par les quelques seigneurs qui lui étaient restés fidèles. Puis, les Anglais furent chassés de toutes les places qu'ils occupaient en France et Charles VII vint tenir sa cour à Paris. Il se rendait assez souvent au château de Vincennes pour être * plus près de sa maîtresse Agnès Sorel, qui habita longtemps le château de Beauté. Elle eut deux filles du roi, dont l'une naquit au château de Beauté et l'autre au Donjon.

En 1461, Charles VII étant mort, son fils Louis XI lui succéda et ne séjourna que rarement à Vincennes. Ennemi de tout faste, il fuyait Paris et son voisinage pour se réfugier dans sa Touraine, loin des fêtes perpétuelles de la capitale. Il fit d'Amboise son rendez-vous de chasse habituel et de Plessis-lès-Tours, sa résidence favorite. Lorsque quelque affaire urgente l'appelait à Paris, il y venait modestement, presque sans suite, en bourgeois, évitant surtout de prendre domicile au Louvre ou à Vincennes. Il s'en allait coucher à la

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