MO
— Ah ! le Sarrasin et la faux du Temps !
— Bah! le Sarrasin et la faux du Temps ! voilà d'étranges excuses ! Le Sarrasin a bon dos, et le Temps aussi. Les hommes ont la rage de détruire, et puis ils mettent tout sur le compte des Sarrasins et du Temps! Le Temps ! mais savezvous bien que le Temps, tout rongeur qu'on le dit, ne mangerait pas une écaille de colonne en mille ans, s'il n'avait pas l'homme pour collaborateur ?
— Que voulez-vous, dit M. Chardon tout tremblant; je suis désolé de ne pouvoir vous montrer ce boulevard , d'autant plus qu'une de mes aïeules, madame Rivaux, fut nommée sergent-major sur la brèche, le quarantième jour du siège. Je vous montrerai son portrait.
— Montrez-moi, je vous prie, les deux célèbres temples dont j'ai parlé dans Stra-
bon, le temple d'Ephèse et le temple d'Apoilon-Delphien. \ ous savez que j'ai dit que ces deux temples magnifiques étaient dans l'enceinte de la citadelle. Montrezmoi la citadelle.
— ^ oilà la citadelle bâtie par...
— Protys.
— Non, par Louis XIV. Elle ne renferme que deux pièces de canon enclouées et un mortier muet.
— Et mes deux temples ?
— Vos deux temples n'existent plus.
— Oh! cela ne peut se passer ainsi; il me faut au moins quelques ruines, quelques tronçons, quelques pierres! Comment, j'ai vu en Egypte les ruines du temple d'Hermès, que les barbares nomment Achmounain, et qui {tarissait deux mille cinq cents ans avant le Christ, et je ne trouverai pas une pierre de mon Ephesium
et de mon Àpolio delphicusl Mais je dénoncerai vos aïeux à l'Europe, je composerai sur eux un MUogallo, comme Alfieri. Monsieur Chardon , songez-y bien.
— Je suis au désespoir, croyez-le bien, monsieur. Tout ce que je puis vous montrer de cette place, c'est le château de Jules-César; nous sommes ici à la Joliette.
— Ah î voyons toujours cela. . .
— Le château de César était bâti là , devant vous. . .
— Eh bien, après?
— Après... je vous prie de m'excuser, monsieur, c'est encore un trésor perdu. . .
— Oh ! monsieur Chardon, si je ne me retenais, si je n'étouftais pas le Dieu qui gronde dans mon sein...
— Nous avons un temple de Diane, làbas, dit rapidement M. Chardon, toujours
plus effrayé de la colère du savant, et voulant faire diversion.
— - Un temple de Diane ! où ? s'écria Hummer.
— Venez, monsieur: venez Vous
voyez bien cette église?
— Oui, elle est fort laide.
— C'est l'église Majeure, la Major. Il y a des savants qui disent que c'est le temple de Diane.
— Ces savants n'y entendent rien ; Diane n'a jamais passé par là.
— Voilà ce que je leur ai dit ; mais d'autres savants ont fixé l'emplacement du temple de Diane, là, de ce côté... suivez mon doigt...
— Dans la mer?
— Oui , dans la mer. La mer a rongé les terres, et a renversé ce beau temple; mais on peut le voir encore.
— lift —
— On peut le voir î
— On peut le voir, disent les mêmes savants, lorsque la mer est calme, au fond de l'eau.
— Et que voit-on ?
— On voit des pierres couvertes d'algue et de mousse marine qui ont appartenu, sans doute, à quelque monument.
On ne distingue pas très-bien les pierres, mais l'algue et la mousse se laissent distinguer parfaitement. D'autres savants affirment aussi que cette même mer baignait le temple de Vénus Pyréna...
— Où prennent-ils le temple de Vénus Pyréna ?
— Suivez de l'œil cette chaîne de montagnes, à notre droite ; elle se termine par un cap : c'est le cap Créas...
— Le cap Créu$\ et le temple de Vénus Pyréna ! O Strabon! Prenez mon premier
volume manuscrit, et vous verrez que le temple de Vénus Pyréna s'élevait sur les montagnes qui séparent les Gaules de Libéria. J'ai dans mon cabinet deux cartes antiques gravées avant l'invention des cartes et de la gravure. L'une est nommée carte Théodosienne; l'autre carte à'Eratosthhies. Le système géographique d'Eratosthènes florissait du temps de Strabon : c'est lui qui a déterminé le véritable emplacement du temple de Vénus Pyréna.
Vos savants qui le placent au bout de ces montagnes sont des ignorants.
M. Chardon était consterné, il croisa nonchalamment les bras et regarda la mer, comme un homme qui est à bout de son érudition et qui n'a plus rien à dire, à montrer.
— Voilà donc tout ce que vous n'avez pas dans votre cité antique? dit ïlummer.
— Voilà tout, dit M. Chardon d'une voix émue.
— C'est-à-dire que vous vous résignez à ne rien avoir du tout.
— Eh! monsieur, que voulez- vous faire.
— Une ville qui a eu l'honneur de voir des Tarquins, et qui n'a pas une pierre grosse comme le poing à me montrer. Munich ne croira jamais cela. Voyons, il faut nous rabattre sur les antiquités modernes; veuillez bien me montrer cette fameuse tour de Sainte-Paule qui foudroyait avec sa couleuvrine le camp des Espagnols.
M. Chardon baissa les yeux.
— Elle est détruite aussi, celle-là , s'écria Hummer.
M. Chardon fit un signe mélancolique d'affirmation.
— Détruite! et pourquoi?
— Parce qu'elle était trop vieille et qu'elle gênait l'alignement.
— Je ne reste pas un quart - d'heure de plus ici; je vous remercie, monsieur; je pars à l'instant ppur Arles, et je secoue la poussière moderne de mes souliers- Adieu.
Une heure après, . Hum mer roulait en poste sur la route d'Arles.
Il traversa, le soir, le Rhône sur le pont de fer, et bien sûr de n'être pas éloigné d'Ugernum. il demanda L^ernum à tous les cavaliers du 17e de chasseurs qui se promenaient sous les arbres de la rive. Personne dans l'armée et dans le civil ne connaissait Usernum.
— C'est singulier comme les villes s'égarent dans ce pays ! disait Huramer. Allons visiter le désert de La Creus ou La Cran ; nous verrons si ce désert ne s'est pas égaré,
lui aussi dans le désert.
Le même soir, à la veillée de l'hôte , à l'auberge de Beaucaire , il apprit par hasard de la bouche du curé que Beaucaire était l'Ugvmum de Strabon. Y a-t-il quelques antiquités? demanda Hummer. — Il n'v a que les ruines du château des seigneurs de Beaucaire, répondit le curé, — cela ne vaut pas un coup-d'œil.
A l'aube, il entrait à cheval dans La Cran. — Voilà qui me rappelle mon Egypte, disaitil en recommençant ses monologues de voyageur isolé; c'est le désert, c'est le véritable désert; avec cette petite différence qu'en Egvpte il y a des grains de sable et ici de gros cailloux. Voyons, qu'ai-je ditavec Strabon en parlant de cette Cr«/v?J'aiditque ce désert était à centstades delà mer; que son étendue était circulaire, et qu'il avait cent stades de diamètre, ce qui lui en donne le triple de circuit. Il faut croire
Slrabon sur parole pour ces mesures; il marchait toujours le compas à la main.
Posidonius croit que cette Crau était un lac autrefois; je le crois aussi ; j'ajouterai même que ce lac était d'eau salée ; et qu'il était alimenté par la mer ; ou en d'autres termes que la mer couvrait toute cette étendue de cailloux, et qu'elle s'est retirée depuis. Avec mon avis et celui de Posidonius on peut fonder un bon jugement. Je serai plus diUicile à l'égard d'Jischyle, quoiqu'il m'en coûte d'être en contradiction avec ce grand poète grec. Dans sa belle tragédie , intitulée : Prométhé délivré de ses chaînes , ce grand Eschyle a parlé de La Crau, ce qui prouve qu',Eschv!e connaissait La Crau. Dans cette tragédie Prométhée dit à Hercule : « Ecoute, Hercule, tu arriveras chez le peuple intrépide des Liguriens pour le combattre et le sou-
mettre: mais bientôt tu n'auras plus de flèches pour ton arc, ni de pierres pour ta fronde. Alors Jupiter touché de compassion pour toi, divin fils d'Alcmène , fera tomber sur tes pas une grêle de pierres rondes. avec lesquelles tu écraseras les Liguriens. « Je me cite ce passage textuellement. A oilà donc l'origine de La Grau , selon Eschyle. Strabon s'est permis, à ce propos, une plaisanterie, lui si grave ordinairement. Jupiter, ditStrabon, « aurait beaucoup mieux fait d'écraser lui-même avec ces pierresles Liguriens. » Au fond, Strabon a peut-être raison; car, puisque Jupiter était décidé à faire un miracle, il devait le rendre plus complet. Hercule doit avoir mis bien du temps à tuer un Ligurien après l'autre d'un coup de pierre : ce n'est pas le moindre de ses douze travaux. Voilà donc ce désert où Hercule a lapidé un peuple intré-
pide! qu'il est doux de charmer l'ennui de sa route avec de pareils souvenirs de lecture ! Poursuivons. Or il est écrit dans mon maître Strabon que le désert de La Grau ressemble tellement à un désert d'Egypte qu'il offre au voyageur le phénomène du mirage. En Egypte, je n'ai jamais vu le mirage; ce n'est pas étonnant 'puisque c'est un phénomène. Strabon a vu le mirage dans La Grau ; il a vu là-bas dans le sud , une oasis de collines vertes , de palmiers, de sycomores, de fontaines, de cascades, de jasmins et de jeunes Artésiennes coiffées avec les bandelettes d'Isis, l'amphore sur la tête, causant d'amour, entre elles, sous le figuier du puits. Strabon piqua son cheval de l'éperon daus la direction de cette charmante oasis , et à chaque temps de galop il voyait disparaître un palmier, une cascade, un sycomore , une
Arlésienne ; quand il arriva devant l'oasis, il ne trouva plus que des cailloux. C'est une des plus ingénieuses plaisanteries que la bienfaisante nature puisse faire aux pauvres voyageurs altérés. Voyons si je ne découvre pas quelque symptôme de mirage à l'horizon.
Hummer descendit de cheval et regarda autour de lui pour chercher le mirage de Strabon; il ne vit qu'une zone de cailloux d'un cercle parfait, dont il était le centre; le ciel ressemblait à une coupole d'azur jetée sur le désert , comme pour garder sous cloche cet antique arsenal d'Hercule. Le soleil regardait d'aplomb Hummer et les cailloux, comme l'œil d'un antiquaire collé au globe de cristal. Hummer était fier d'être le seul homme que le soleil prit la peine de regarder en ce moment. Il crut devoir lui faire la politesse de s'incli-
ner par respect. L'astre reconnaissant lui insinua trente -cinq degrés Réaumur entre la flanelle et la peau. Le savant du nord bondit sous l'aiguillon du feu !
Ilummer remonta bien vite à cheval pour se mettre en quête d'un autre phénomène signalé par Strabon. C'est dans ce désert, dit-il, que Strabon a placé le fameux Bo?~ee 72oir9 autrement nommé la bise, du grec bis, qui signifie noir, d'où nous ayons fait pa'ui bis. Le Borée noir, dit Strabon, soulève les cailloux du désert les balance dans l'air, les fait retomber en pluie,lesdisperseàsongrécommedespailles volantes, stipulas volantes. Le Borée renverse le cheval et le cavalier, comme dans le cantique de Moïse, equwn et ascensurum\ il prend un soldat, le premier venu, un vélite, un Jiastatus, un vexillaire, un prince \ il le dépouille de ses armes, il le
déshabille, ii lui oie son casque, il le met à nu ; puis il l'emporte, comme une ombre vaine, de cailloux en cailloux, et le laisse agonisant sur un tertre de gazon, Strabon a vu ces choses, puisqu'il en a parlé, et moi , je les crois, puisque je les ai traduites. Lève-toi, Borée noir!., lèvetoi pour le traducteur de Strabon !
L'air garda sa sérénité innocente. Le Borée noir, endormi depuis Strabon, et faible comme tous les vieux fléaux, se leva vers midi sous le nom moderne de mistral, et siffla dans les cheveux d'Un ramer. Les cailloux restèrent à leur place, et ie cavalier sur son cheval. Hummer lit tous ses eiforts pour se laisser emporter; ii ouvrit au Borée noir les deux battants de sa vaste redingote; il ne put perdre que son chapeau, lequel riehocha de cailloux en cailloux, s'éleva cent fois comme un aé-
rostal, retomba cent fois comme un aérolithe, el s'évanouit comme une planète éteinte dans les profondeurs du désert.
Hummer ne regretta son chapeau qu'à la porte d'Arles, car il ne put saluer la ville aimée de Constantin ; il avait toujours l'habitude de saluer les villes antiques par respect. — Me voici maintenant dans mes domaines, dit Hummer. Je ne sais si je commencerai mes explorations par le promenoir ou par le théâtre, ou dans le palais de Constantin. Allons d'abord nous promener au promenoir. Tous les auteurs ont parlé du promenoir d'Arles; mais ce que j'aime surtout, à propos de ce promenoir, c'est une épigramme de Martial. Oh!
comme ce malin poète a raillé impitoyablement un certain Cliton qui avait beaucoup de créanciers, et qui mettait toujours une statue entre lui et son créancier,
lorsqu'il se promenait au pt ome/ioir.
Grand Dieu ! que de statues doivent être amassées sur ce seul point de la ville, puisque le débiteur Gliton avait tant de créanciers! Hélas ! le débiteur et les créanciers sont morts , mais les statues sont restées. Quelle leçon pour les créanciers ! eu pro(iteront-ils?
11 était descendu à l'hôtel de la Plaça des Hommes , et demandait à parler à l'aubergiste. Celui-ci, d'une haute et antique stature , se présenta Je hntewn à la main, comme pour conduide le voyageur à la salle de bains. Hum mer fut émerveillé de cet accueil : — Comment vous appelez-vous? lui dit-il. — Pinus , répondit l'aubergiste; lisez mon nom sur mon enseigne.
En effet, on lisait en lettres d'or Pinus sur un fond de marbre noir.
— Pinus ! s'écria Hummei ; à la bonne heure! ceci change de face. Pinus! ça se
décline Pinus sacra Jori. Voilà un
nom ariésien!.. Monsieur Pinus, ayez la bonté de m'indiquer le promenoir.
L'aubergiste répéta deux fois le mot en regardant le ciel.
— Le promenoir dont parle Martial , poursuivit lîummer, dont parle Martial à propos de Cliton et de ses nombreux créanciers.
— Ah ! je ne m'occupe pas des aiï'aires des autres, dit monsieur Pinus; tant pis pour ceux qui ont des créanciers.
— Oh ! des créanciers antiques, morts, enterrés depuis seize siècles; des créanciers dont il ne reste plus une lettre de change.
— Ecoutez , monsieur, prenez la peine de sonner à cette porte, vous demanderez
M. Rigoul; c'est un huissier audiencier assermenté.
— Que diable! il est bien question d'huissier! Comment nommez-vous cette place où il y a autant de statues qu'un homme peut avoir de créanciers.
— iNous n'avons ici que la place des Hommes, celle-ci; il est possible qu'il y ait des créanciers, mais il n'y a pas de statues, comme vous voyez.
— Qu'est-ce que cette corniche que je vois là?
— On appelle cela le palais de Constantin.
— Cette corniche est le palais de Constantin?
— Oui , monsieur ; tout le monde le dit.
— Ah ! Et qu'avez-vous fait du reste, ô Ârlésiens ! car le grand Constantin n'habitait pas une corniche.
— Le reste a été détruit par les Sarrasins.
— Voilà encore les Sarrasins ! et votre théâtre romain, qu'en avez-vous fait? les Sarrasins vous l'ont-ils encore détruit ?
— Si vous voulez voir le théâtre romain, on va vous y conduire.
— 11 existe donc ?
— Il n'existe pas , mais on reconnaît l'emplacement où il a existé. Voulez-vous prendre la peine de venir avec moi , je vais vous montrer ça.
— Qu'allez- vous me montrer?
— Rien , mais tous les étrangers vont voir ce rien : c'est assez curieux. Dernièrement, un voyageur a pleuré devant.
— Devant quoi ?
— Devant le théâtre romain.
— Celui qui n'existe plus?
— Cet justement pour ça que ce voya-
— ISO —
geur a pleuré; il n'aurait pas pleuré, si le théâtre eût existé.
En causant ainsi , ils arivèrent devant les deux colonnes , seuls débris qui aient survécu au théâtre d'Arles.
— A oilà , dit M. Pinus , ce que les Sarrasins nous ont laissé î
— Deux colonnes assez massives, dit Hummer; elles sont toutes couvertes de clous.
— C'est que ces colonnes appartenaient à un savetier qui exposait, ses marchandises à ces clous.
— In savetier sarrasin ?
— Non, monsieur, un Arlésien qui avait mis ces colonnes dans sa boutique , un parfait honnête homme d'ailleurs.
— In scélérat ! qui aurait dû être écrasé "par ces colonnes comme Samson , si les dieux immortels avaient au cœur un reste
de sang capitolin. Faites-moi servir à dîner et je pars.
— Monsieur ne veut pas voir les Arènes ?
— Je les verrai après dîner au clair de la lune; existent-elles au moins, ces Arènes?
— Comme ça ; vous ne les trouverez pas en très-b:»n état, à cause des Sarrasins.
— C'est bon; en attendant pourriezvous avoir la bonté de me dire combien le Rhône a de bouches ?
— Il en a sept, monsieur; sept ou huit, ou six.
— Vous n'êtes pas de l'avis de Poîvbe.
— Ah ! que voulez-vous? on ne peut pas être de l'avis de tout le monde.
— Polvbe en compte deux seulement.
Il est vrai que Polybe n'est pas de l'avis de de Timae, qui en compte trois; et Artémidore n'est de l'avis ni de l'un ni de l'autre : il en compte cinq. Tout cela est fort difficile à concilier. Il faut que j'écrive à M. le préfet des Bouches-du-Rhône , il me fixera là-dessus. Voyons, monsieur mon hôte , donnez-moi un dîner antique ; vous n'aurez pas de peine, je crois, les voyageurs n'abondent pas chez vous.
— Oh ! cela m'est bien égal. Les voyageurs deviennent de jour en jour si exigeants que les aubergistes ne demandent pas mieux que de n'en jamais recevoir.
— Ah ! voilà un système ! Et de quoi vivent les aubergistes sans les voyageurs ?
— Eh ! monsieur, on vit toujours. Ce sont les voyageurs qui nous ruinent et nous empêchent de vivre. Heureuse-
ment, il n'en vient pas. Que voulez- vous qu'ils viennent faire ici ?
— Fort original ! Quant à moi je ne vous ruinerai pas ; je mange rarement.
Donnez-moi du frugal , quelque production du pays : Avez-vous du saucisson d'Arles ?
— Non, monsieur, nous en attendons de Marseille.
— Eh bien ! causons en attendant le clair de lune. Gomment passez-vous le temps dans ce pays ?
— Eh ! nous prenons le frais sur la porte, nous jouons à la Cadrette , nous chassons.
— Ah ! c'est un pays de gibier ?
— INon, il n'y a pas de gibier, mais nous chassons pour le plaisir de chasser.
— Mille pardons , si je vous questionne
ainsi ; je recueille des observations de ii. 9
mœurs modernes , dans les cités antiques, afin de constater le progrès ou la décadence de l'espèce humaine. \ous voyez que ma curiosité prend sa source dans un principe sévère , au-dessus d'un frivole intérêt de désœuvrement. Encore une question : — Gomment passez- vous vos soirées ?
— Nous ne les passons pas; nous allons au lit après souper. iNous dormons beaucoup.
— C'est bien , toutes vos réponses seront envoyées au secrétaire de l'Académie de Munich.
L'aubergiste s'inclina.
— Maintenant que l'heure de mon dîner est passée , faites-moi servir du café , et conduisez-moi aux Arènes.
— Pourriez-vous vous passer de café ce soir !
— Pourquoi pas? en voyage, j'ai l'habitude de vivre de privations. Allons aux Arènes.
Hummer se laissa conduire à travers un labyrinthe de ruelles ; et quand il parvint au milieu d'un cahos de masures amoncelées, où la lune avait peine à se faire jour, l'aubergiste lui dit : — Yoilà les Arènes.
— Où donc ? s'écria Hummer.
— Chut î dit l'aubergiste à voix basse , vous allez réveiller ceux qui dorment.
— Eh ! qui dort ici ? Est-ce que ces masures sont habitées?
— Certainement, monsieur.
— Et pourquoi ces masures sont- elles dans l'amphithéâtre ?
— Toujours à cause des Sarrasins, vous comprenez.
— Je ne comprends pas.
— Nos anciens s'étaient réfugiés dans
les Arènes pour se défendre contre les Sarrasins qui passaient.
— Eh bien î pourquoi les modernes ne sortent-ils pas aujourd'hui que les Sarrasins ne passent plus ?
— L'habitude est prise : ils sont bien ici ; ils ne paient pas de loyer ; ils ne craignent pas le mistral.
— Le Borée noir, la bise9 bis, noir.
— Oui , monsieur.
— Mais ils empêchent de voir les Arènes ; ils masquent l'antiquité; ils changent en cloaque l'amphithéâtre de l'empereur G ail us ! Qui reconnaîtrait dans ces ignobles cabanes le fameux distique que Martial a composé ici !
Oranis Osairo cedat labor aniphithealra fJnum pro cunctis fama Inquntnr opus.
Ah ! mon Dieu ! parle/ plus bas,
vous réveillez ces pauvres ouvriers du port qui dorment.
— Je respecte les ouvriers qui dorment, mais pourquoi ont-ils mis leur dortoir dans ce vénérable Golisée?
— Les Sarrasins.. .
— Allez vous promener avec vos Sarrasins î Les Sarrasins sont ceux qui dorment ici; les Sarrasins sont les savetiers qui clouent leurs souliers à des colonnes du Proscenium ; les Sarrasins sont ceux qui suspendent leurs alcôves bourgeoises au Podium auguste des sénateurs; les Sarrasins sont ceux qui creusent des égoûts dans les altœ pvœcinctionis , où venaient s'asseoir les plébéiens vêtus de couleurs brunes; les Sarrasins sont ceux qui ont coupé l'antiquité à tranches pour se bâtir des cabanes qui ne valent pas un denier pcwisis ! les Sarrasins. .
Un ouragan de voix sortit de cent croisées ouvertes, et coupa la période d'Humeur en deux ; la première roula de portiques en vomitoires, l'autre resta dans le néant. L'aubergiste s'esquiva lestement sur un rayon de lune en entendant le terrible mot marvias noté sur une gamme d'ironie et de fureur. Hummer crut avoir dans ses oreilles tout le mugissement des lions que le préfet de Barca envoyait au proconsul arlésien de l'empereur Gallus.
Le labyrinthe des masures de l'amphithéâtre fut bientôt rempli de fantômes blancs qui cherchaient l'imprudent antiquaire , perturbateur du sommeil public. Hummer, qui n'était pas obligé d'avoir du courage en qualité de savant, comprit le danger et prit la fuite avec cette agilité merveilleuse que lui donnaient un corps diaphane et des jeûnes quotidiens Heureusement il
pouvait dire, comme Bias, omnla mecum porto; il avait toute sa fortune avec lui. L'effroi abrège le chemin. Hummer avait laissé Arles bien loin derrière lui , et il entendait encore ces voix coliséennes, et il voyait encore devant lui ces fantômes qui cherchaient un savant pour le dévorer. Dans sa course, il avait traversé une plaine immense, et avec d'autant plus de facilité d'élan que le Borée noir s'était levé de sa couche, lui aussi, et qu'il emportait le savant comme la paille volante des Géorgiques, ou le cavalier de Strabon. Quelquefois Hummer volant, redingote déployée, devant une ruine percée à jour, recueillait des rugissements tels que l'oreille de l'homme en est déchirée. C'était le Borée noir qui s'engouffrait dans la ruine et l'animait comme un orchestre à mille instruments, qui tirait de ce clavier de hasard
une symphonie co m p arable à la tempête de désolation qui s'élève d'une ville prise d'assaut. Les pierres, les mousses, le lierre, le lichen <t les fentes, les dentelures pleuraient, hurlaient, riaient, vagissaient , frémissaient , comme si Beethowen ou Meyerbeer eussent conîié la partition d'un nocturne infernal à cet épouvantable chef d'orchestre que Strabon nomme le Borée noir.
\ ictor Flummer, emporté comme un sylphe dans le chemin de l'air, fut déposé par un point d'orgue du vent à l'entrée d'un grand village sombre, qui semblait être descendu tout taillé en pierres vives de la montagne pour le recevoir : c'était le village des Baux. En France, on connaît Tombouetou, mais on ne connaît pas les Baux. La France est un pays peu connu.
Meurtri par le vent, tatoué par les cail-
— îa —
loux, étourdi par le fracas de la tempête, mourant de faim et de soif, Hummer chercha, aux rayons de la lune rouge, une enseigne d'auberge, ou une de ces lumières qui brillent derrière une vitre comme un sourire de la Providence.
Il marchait dans une rue bordée de hautes et belles maisons, dont les portes et les croisées étaient ouvertes au Borée noir, et retentissaient comme si elles eussent été d'airain. Hummer n'osait pousser un cri de détresse, de peur de voir se renouveler la formidable scène de fantômes du Colysée d'Arles ; devant chaque maison il s'arrêtait ; il montait de hautes marches aux dalles disjointes et convulsives, et jetait un regard de terreur et de stupéfaction dans l'escalier vaste et sonore, éclairé d'aplomb par la lune, à travers les lézardes du toit. Ces maisons avaient des physionomies atro-
— ttB —
ces ; une surtout, avec ses deux œils-debœuf au front, sa haute croisée du milieu, épatée sur le balcon détruit, sa large porte ouverte sur un escalier dentelé , ressemblait à un gigantesque masque de théâtre antique; et d'infernaux éclats de rire poussés par le vent grinçaient sur le perron, agitaient ses hautes herbes comme la barbe d'un géant. Hummer cherchait une porte fermée, afin d'y frapper en pèlerin: malheureusement pour lui toutes les portes étaient ouvertes; ou, pour mieux dire, il n'y avait pas de portes; il semblait que la population les eût emportées sur la montagne, comme fit Samson à Gaza. L'infortuné savant qui peuplait cette solitude incroyable s'arrêta sur une place publique déserte où pleurait un chêne vert, vieillard grisonnant et effeuillé; il se coucha dans un lit de gazon tumulaire, et se per-
mit de faire à voix basse cette réflexion : Si ce n'est pas Herculanum, c'est Satan déguisé en village ! Ayant dit cela, il s'évanouit.
Quand il reprit ses sens il était couché sur un lit d'aîgue jaune, au l>ord d'un étang, vaste comme une mer qui s'est laissée emprisonner par la terre. Auprès de lui était une charrette, un mulet noir immobile et un paysan qui déjeunait avec des coquillages et du pain blanc. Le soleil était levé depuis plusieurs heures; ses teintes vigoureuses animaient la verdure agonisante des bois d'oliviers, et couraient comme un incendie sur l'étang. A droite, une ville sortait de l'eau, en agitant follement les cloches criardes de ses trois é°:lises ; à gauche, l'horizon se fendait en lignes blanchâtres et indécises, qui pouvaient
être des montagnes , ou les nuages d'un matin de printemps.
Hummer était dans cet état, qui est le nôtre, la nuit, quelquefois, lorsque dans un sommeil léger et souffrant nous rêvons que nous faisons un rêve, et que nous attendons notre réveil avec impatience. Il interrogea le paysan, mais on lui répondit dans une langue sourde, gutturale , rude, qui était au-dessus ou au dessous de l'intelligence des polyglottes. Pourtant, Hummer comprit, aux gestes expressifs et multipliés dn paysan qu'il avait été ramassé évanoui dans le village désert des Baux, et conduit sur les rives de l'étang, pour être transporté ensuite, après une halte, à cette petite ville des trois clochers. Hummer remercia le paysan et lui offrit sa bourse, qui fut refusée avec un lier dédain.
Hummer fut amené à la ville des Mar-
tigues, cette Venise provençale. Il s'installa à l'hôtel du Cours, chez M. Castellan, où l'on mène une vie d'ichthvophages, qui donne promptement une salutaire excitation au sang le plus appauvri. Hummer se rétablit là, dans un séjour de trois mois, et partit en parfaite santé pour Munich, un peu refroidi à l'endroit des antiquités, et se cherchant une nouvelle passion.