‹ Le château vert (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · U\, A CAPOUE · texte numérisé non relu

U\, A CAPOUE

Annibal se plongea dans les délices de Capoue. (Tous les historiens. )

Les vieux professeurs de rhétorique

n'existent plus, je crois; ceux de notre

temps étaient fort peu rhétoriciens. Je ne

sais trop pourquoi ils préféraient Annibal

à Scinion. Tite-Live en main, ces rhéteurs ir. 10

-vénérables s'élevaient à un vrai désespoir lorsqu'ils arrivaient au passage où le général carthaginois, vainqueur à Cannes , s'endort dans les délices de Gapoue. Mon professeur était furieux contre Annibal à cause de cela; mon professeur n'aurait pas balancé un instant, lui; il aurait marché sur Rome ; il aurait pris la ville en étendant la main , il aurait taillé en pièces le reste des légions de Térence Varro , et Rome serait devenue carthaginoise en deux ou trois jours. Nous, enfants , nous consolions ce professeur de notre mieux ; nous le supplions de ne pas irriter ses nerfs par ce douloureux souvenir d'une faute irréparable. Le vieillard fumait Jirusquen^ent son Tite-Live, et répétait avec un accent de- douleur aigut* : « JSe pas (i>oir unirclh: sur Rome apr s Cannes ! $ et il citait à l'appui une foule de ^avanUs le père

Rapin , l'abbé Lebatteux , l'abbé Rollin , qui tous auraient marché sur Rome, et l'auraient prise , comme lui , s'ils eussent été à la place d'Annibal. A l'époque où ces rhéteurs florissaient , on vivait beaucoup plus dans l'histoire ancienne que dans l'histoire présente ; on dédaignait les faits domestiques et contemporains. Un point de controverse chronologique , pourvu qu'il fût âgé de quinze ou dix-huit siècles, suffisait au bonheur d'un savant. Beaucoup ont vécu sur le gouffre de Curtius, d'autres sur le serpent de Régulus, d'aufres encore sur la comète, de Jules César : tous se sont réunis d#ns un commun examen pour accuser Annibal de s'être laissé corrompre par les délices (Je la. Campanie. Ln nombre infini de volumes ont été publiés, en ce temps, pour déterminer k> plus ou moins de culpabilité d'Annibal ;

car personne n'a jamais songé à le justifier d'une faute si évidente. Aujourd'hui, ces graves récriminations sont tombées en désuétude. Les savants s'occupent fort peu d'Annibal, et les jeunes professeurs de rhétorique , plus tolérants que leurs devanciers, ont bien voulu permettre à Annibal d'être plus instruit qu'eux en fait de guerre. Le moment est donc venu d'éclaircir, sans passion, ce grave débat : les vieilles rancunes sont assoupies ; les esprits sont mieux disposés à juger ce grand procès antique; la justification du héros carthaginois sera tardive, mais n'en sera que plus éclatante ; il fallait que tôt ou tard cette grande mémoire fût lavée d'une tache jugée indélébile jusqu'à ce jour. C'est un jeune professeur de rhétorique au séminaire du Vatican, qui a eu la bonté de mettre à ma disposition les matériaux de

— Ii3 —

ce nouveau chapitre d'histoire, dans la bibliothèque des archives de Saint-Pierre. Je n'invente pas , je traduis, ou à peu près, comme on traduit aujourd'hui.

Annibal est la plus grande figure de l'antiquité. Alexandre n'a jamais fait que des conquêtes faciles, il n'a vaincu que des armées de femmes; il a jeté un coup-d'œil mv l'Italie, et il a reculé ; le chemin d«

Babylone et de Tarse lui sourit; il aima mieux se baigner dans le Cydnus que dans le Tibre; il craignait moins Darius que le consul Papirius Gursor. Annibal dédaigna , lui, tout ce qui était facile; il rêva l'impossible de son temps, et en fit une réalité. Enfant, il jure, entre les mains de son {ère , une baine immortelle aux Romains; la haine grandit avec lui ; à vingtcinq ans, il demande une épée et quelques soldats, on les lui donne. Alors il conçoit un plan de campagne, comme l'histoire de la guerre n'en offre point de pareils. Il traverse i'Espagne et la Gaule , en livrant une bataille continuelle. Il bat les Gaulois et s'en fait des auxiliaires ; il entraîne avec lui ces vieux ennemis de Rome qui se souviennent de Brennus. Jamais une armée ne se composa d'éléments plus divers.

Ghaque nation avait donné son contingent

de guerriers au général carthaginois, depuis le désert de Barca jusqu'aux Alpes. Annibal , avec sa politique astucieuse, sa volonté d'Africain , son éloquence de feu, tenait en rigoureuse discipline toutes ces peuplades rivales , réunies un moment contre l'ennemi commun. 11 leur promettait un butin immense, le partage des terres, le trésor du inonde enfoui au Capitole. 11 leur promettait aussi des plaisirs et des fêtes pour récompenser leur continence guerrière. Lui-même il donnait l'exemple de cette mâle vertu du soldat ; le jeune et ardent Africain ne s'abandonnait jamais aux séductions qui amollissent; il dormait sur la dure , aux pieds de ses sentinelles, se levait avant l'aube pour visiter son camp, partageait son pain avec ses soldats, et buvait, avec eux , l'eau du torrent, dans le creux de sa main. Quand

les ennemis se furent abaissés devant son épée, les Alpes s'élevèrent devant ses pas ; nouvelle victoire à remporter , plus rude que celle de Sagonte. Jamais général n'eut une plus grande bataille à livrer, et avec les soldats les moins aptes du monde à s'en tirer avec honneur.

Annibal avait dit à son armée , épuisée de victoires, de privations et de fatigues :

« "Voilà les Alpes, voilà le terme de nos travaux î encore un pas , et vous êtes au but! »

Les Alpes se dressèrent, comme un glaçon polaire, du sol aux nues, par échelons gigantesques; on vit s'avancer les enfants du désert d'Augela, qui frissonnaient sous leurs chlamydes : les noirs Almozavides, du pays antique de Téchor, les Maures de Zala , les sauvages tribus des Lunctames, qui brûlent sous le tropique du cancer;

les guerriers basanés deBarca et de Levata, qui vivent dans les sables à l'Occident de la chaîne libyque. Tous ces fils du chaud Orient escaladaient les Alpes, Annibal à leur tête; le jeune général n'avait jeté qu'un léger sayou de pâtre gaulois sur ses épaules brunes et nues; les glaçons pendaient en grappes de sa barbe et de ses cheveux; nul n'osait se plaindre devant lui. Tous le suivaient , les yeux fixés sur le lion de Garthage qui rayonnait aux enseignes, et qui déjà semblait délier la louve de Rome. De temps en temps, d'horribles fracas suspendaient la marche de l'armée ; c'étaient des avalanches monstreuses qui emportaient avec elles les soldats, les chevaux, les éléphants. Les Alpes se défendaient ainsi contre cette invasion des barbares. Mais les barbares montaient toujours; un geste d' Annibal retirait les sol-

dats, les chevaux, les éléphants du fond des abîmes. Ni les sapins qui mugissaient à la tempête d'hiver et secouaient les glaçons en lambeaux comme une grêle, ni les tourbillons de neige massive, ni les torrents qui entr'ouvraient le gouffre de leurs lits sous les pieds des assiégeants, ni les puissantes haleines qui souillaient de toutes les cavernes, rien n'arrêtait cette escalade héroïque, tn matin , à l'aube , l'avantgarde gauloise planta l'étendard du gui et du coq essorant sur le dernier pic des sommets alpins. Lne immense clameur druidique roula aux abîmes; les Titans africains répondirent par des rugissements de tigres, et s'élancèrent, avec des bonds prodigieux, sur les derniers gradins qui touchaient au ciel. Le plateau culminant se couvrit de toute cette armée qui tenait enfin sous ses pieds les Alples vaincues.

Annibal, sur son dernier éléphant, montra de la main, à ses soldats, ces magnifiques campagnes de Lombardie, arrosées par l'Eridan, et semblait leur dire • voilà le prix de vos travaux. Ce fut alors une nouvelle explosion de cris délirants et sauvages, [.es noirs enfants de Barca, la tête couverte de lin roulé retombant, à double bandelettes , sur les épaules ; les bras allongés sur les piédestaux granitiques, la face immobile et tournée au soleil , ressemblaient à une armée de sphinx vivants, que l'Egypte envoyait à Rome, et qui faisaient une halte sus? les monts. L'Afrique roula comme une noire avalanche du haut des Alpes sur l'Italie. Un air tiède et embaumé ranima les soldats d'Annibal. Us se ruèrent en délire sur ces jardins de fleurs qu'ils regardaient comme leur conquête.

])eu\ années consulaires, envovées contre

eux, furent anéanties à la Trébia et au Terni. Alors, dans l'ivresse de deux victoires, ces hommes demandèrent à grands cris les terres promises, le repos mérité, les fêtes attendues, les femmes italiennes, les vins du Midi, tout ce que le vaincu devait au vainqueur. Une sédition éclata dans l'armée; les nations rivales qui la composaient se réunirent dans la manifestation commune des mêmes vœux. Ce fut Magon , frère d'/Vnnibal , qui fut chargé par les mécontents de formuler la plainte de l'armée au générai carthaginois.

— Frère, dit Magon, les soldats murmurent; ils réclament l'exécution de tes promesses. Le jour du repos et du plaisir

est-il venu pour eux ?

. -T- Je tiendrai ce que j'ai promis, répandit Annibal. Nous sommes aux portes

de Rome. Il faut donner un dernier coup d'épée, et l'Italie est à nous.

Et le général carthaginois courut à cheval dans les rangs de son armée, parlant avec fierté aux Africains, avec finesse aux Espagnols, avec franchise 4aux Gaulois, avec éloquence à tous. 11 apaise la sédition et entraîne les combattants sur les crêtes et dans les gorges des Appennins étrusques. Là, un nouvel ennemi attendait l'armée, l'épidémie des masemmes. Annibal luimême fut frappé à l'œil droit par le démon de l'air. Quand il s,e releva, convalescent, de son lit de roche, ce fut pour tirer l'épée contre les nouvelles lésions qui l'attendaient sur le lac de Trasimèpe.

Carthage fut une troisième fois victorieuse. H

« Maintenant Rome est à nous, dit Annibal à ses soldats. » Mais Annibal connaissait trop

bien le secret de sa faiblesse pour tenter

un coup décisif contre cette puissante Rome, si redoutable encore par la ceinture de ses remparts et le désespoir de ses enfants. Il se dirigea vers l'Adriatique , dans l'espoir de trouver une flotte carthaginoise et des secours attendus. L'habile général n'avait pas encore appris à connaître sa patrie, les orateurs du sénat de Garthage , qui parlaient fort bien et ne se battaient pas, commençaient déjà leur opposition contre Annibal. Cette rayonnante gloire de jeune homme offusquait les yeux des sénateurs. L'un d'eux préparait ce fameux dilemme : « ou Annibal est victorieux » comme il s'en vante , et il n'a pas besoin »de secours, ou il est vaincu, et dans ce cas, il ne doit songer qu'à la retraite. » Ces sortes d'arguments avaient un grand succès au sénat deCarthage. — Ils ne savent pas, disait Annibal avec mélancolie, ils ne

savent pas que trois victoires sont aussi funestes qu'une défaite ! A la bataille d'Héraclée, Pyrrhus avait vingt-huit mille soldats, il en perdit la moitié et gagna la bataille. « Encore une victoire pareille, dit-il, et je suis perdu. » L'armée carthaginoise longea les rives de l'Adriatique. Les places fortes se fermaient à son approche. Annibal réprimait chaque jour une sédition nouvelle. Ses soldats n'avaient devant eux qu'une mer nue, une campagne désolée; cette vie monotone, qu'ils ne comprenaient pas, leur semblait une dérision après les brillantes promesses du chef. 11 fallut s'avancer pour trouver des vivres vers la Pouille et le Picenum. Il fallut ensuitesuoporter les ennuis de la stratégie de Fabius Cunctator, le prudent inventeur des marches et des contre-marches. Aussi l'annonce d'une bataille décisive fut-elle saluée lu U

par les acclamations de l'armée d' Annibal, c'était une dernière victoire à remporter; Annibal l'obtient de ses soldats. Quarante mille Romains et un consul tombèrent dans les plaines de Cannes; mais de tels hommeset tant d'hommes en tombant décimèrent les vainqueurs.

C'est alors, ont dit quelques historiens, qu'il fallait marcher sur Rome. Tite-Live, cet illustre fabuliste, a inventé un certain orateur qui dit à Annibal : « Tu sais vaincre, mais tu ne sais pas profiter de la victoire, b Annibal connaissait les Romains de son temps mieux que Tite-Live , et surtout il connaissait l'état et l'esprit de son armée. 11 savait qu'après une pénible marche dans les Abruzzes , il trouverait, au bout, cette fière Rome qui félicitait Térence Varron de n'avoir pas désespéré de ta république après le désastre de Cannes,

mot sublime qui relevait le moral des vaincus, et préparait les funérailles de Sagonte sur le mont capitolin. Vainqueur à Cannes, Annibal éprouva cette immense joie de la vengeance accomplie, qu'iljura d'assouvir sur les autels domestiques. Il avait saigné Rome aux quatre veines; mais, épuisé lui-même par ses efforts, il ne devait pas se jeter étourdiment, comme un holocauste d'expiation, sur le mausolé de Paul-Emile. Son armée, d'ailleurs, ne l'aurait pas suivie, elle demandait à grands cris son jour de fcte.

Annibal le lui donna. Jamais repos ne fut mieux mérité.

L'armée carthaginoise était entrée dans ce beau pays qui a reçu le nom de Campanie-Heureuse. L'avant-garde des cavaliers numides, quilongenit les rives du Vulturne,

poussa une grande clameur de joie en découvrant la cité de Gapoue , couchée mollement sur son amphithéâtre d'aromates et de rosiers, comme ses sœurs aînées, Pœstum etSibaris. C'était un soir de printemps; le soleil s'inclinait derrière les montagnes de Gummes. L'air ressemblait à de i'or fluide , la fraîcheur montait des peupliers et des eaux vives du ^ ulturne voisin; les grands pins murmuraient comme les vagues de Baïa, les collines exhalaient leurs trésors de parfums. Ce doux nom de Campanie-ïTeureuse semblait retentir partout avec sa molle désinence latine, avec sa m vsté rieuse volupté. L'armée carthaginoise salua la belle Gapoue, et Annibal la livra comme une maîtresse à ses soldats. La cité femme semblait sourire à ses indomptables amants qui venaient à elles de toutes les régions où naissaient les volon-

tés puissantes de la Gaule-Méridionale , de l'Espagne, de Barea.

Elle étalait avec complaisance ses deux rotondes de marbre, comme une bacchante qui rejette le voile de son sein ; elle élevait ses colonnes blanches d'ordre pœstuin comme autant de bras lascifs qui se préparaient aux étreintes d'amour; elle chantait des hymnes erotiques, recueillies par la Grande-Grèce aux théories de Délos; et, pour se consoler de l'absence de la mer, elle se baignait dans l'azur du ciel.

Comme toutes les beiles femmes de ce temps, Capoue se plaisait aux amours infidèles. Amante soumise par la force aux Romains ses maîtres, elle avait vécu quelque temps avec eux dans une résignation indolente et voluptueuse. Tout-à-coup, elle s'était éprise d'Annibal, ce héros de trente ans,quisegrandissaitdc tuutela taille

de ses victoire». Ce n'était plus ici un de ces Campaniens efféminés, qui, jeunes encore, se souvenaient à peine de leur sexe; c'était l'Africain, le fils de cet Hamiloub Barba, qui donna son nom au désert où le même sang coule dans les veines de l'homme et du lion. Lorsqu'on annonça que l'illustre Carthaginois était arrivé des rives de l'Aulide aux rives deVulturne, Capoue ouvrit ses portes, et envoya pour le combattre une armée plus redoutable que celle de Fabius, une armée de femmes.

Au nom d'Annibal, les jeunes filles de Casilinus, les courtisanes grecques de la basilicate, de Tarente et de Neapoli , les filles du Samnium, qui vendaient des parfums au marché du Séplasia, se précipitèrent toutes sur la grande voie pour contempler ces hommes de fer, qui avaient écrasé sous leurs pieds les deux plus gran-

des choses qui furent au inonde, les Alpes et Rome. L'armée victorieuse arriva devant Capoue au coucher du soleil. En tête marchaient les cavaliers gaulois, nus jusqu'à la ceinture : tous de haute taille et couronnés de cheveux blonds , ils avaient entrelacé aux cols de leurs chevaux des branches de chêne et d'olivier ; ils avaient mis au fourreau leurs sabres recourbés, et suspendu leurs boucliers en croissant à l'anneau de la selle. Ils balançaient gracieusement de la main droite les ceps de vigne enlevés aux centurions sur quatre champs de bataille. Le jeune Iturix, qui blessa Paul-Emile, se faisait remarquer parmi tous ces cavaliers ; c'était lui qu'on nommait le Vexillaire gaulois. Il portait l'étendard du coq et du gui. L'oiseau national semblait s'envoler d'un nid de feuilles de chêne. Autour d'iturix s'agitait l'es-

cadron des cavaliers de Marseille. Ceux-là n'avaient pour vêtement qu'une large braye de laine iine. Le bonnet phrygien, écarlate, couvrait négligemment leurs cheveux noirs et bouclés. Leur vexiilaire portait une bannière d'azur sur laquelle étaient brodés en or le hibou de Pallas et une proue de trirème, lesj eunes gens avaient été entraînés sur les pasd'Annibal par l'amour de la guerre et de la chasse; ils étaient braves au combat, indisciplinés dans les marches, impatients du joug militaire, tumultueux et railleurs comme les Athéniens, dont ils avaient reçu les traditions. En ce moment ils chantaient ces hymnes thessaliens que la vieille Phocée avait appris à sa fille gauloise; et les strophes de la divine langue d'Homère, ainsi chantées par ces soldats musiciens , ravissaient les filies deCapoue,qui jetaient devant eux des Heurs, du thym, du genêt

et des blanches d'olivier. Arrivaient ensuite les cavaliers de Numance et de la Bétique : ils étaient couverts d'une veste blanche bordée de pourpre; ils étaient armés d' une épée courte, droite, et à double tranchant : l'ennemi frappé de cette arme ne se relevait plus.

De même qu'un détroit sépare l'Espagne de l'Afrique, ainsi un grand espace séparait ces Espagnols de l'armée carthaginoise. L'intervalle était rempli par le flot tumultueux des frondeurs des îles Baléares.

Après eux ondoyaient les cavaliers numides, Magon à leur tête. Annibai marchait

* au centre de son infanterie. Ici le spectacle était merveilleux : on aurait cru voir marcher des légions romaines. Tous les soldats avaient revêtu les dépouilles des vaincus. Les Carthaginois portaient les armes, les casques, les cuirasses des vexillaires tués à

— Mi —

la Trébie, au Tésin, à Trasimène, à Cannes. Chaque soldat montrait sur son armure le trou sanglant d'où s'était échappée l'âme d'un Romain. Annibal montait un étalon d'un noir d'ébène ; il avait revêtu le casque rouge du consul Sempronius, qu'on avait trouvé suspendu à la porte Decumane du camp de Trasimène.

Le jeune héros, avec sa mâle figure, sa grâce de cavalier numide, sa tête nue inondée de boucles de cheveux noirs, ressemblait à un de ces dieux que l'Egypte créa, et dont les sculpteurs thébains popularisaient les images sur un bloc de granit basané. Un long cri mélodieux salua le vainqueur de Rome, et comme Annibal répondait par un signe de la main portée à sa bouche, on vit une jeune femme s'élancer de la foule, et lui offrir une couronne de laurier. C'était Olympia, la plus belle

entre toutes les Campaniennes,àmedefeu dans un corps d'ivoire, une de ces existences qui paraissent fabuleusesde nos temps, parce que nous avons réduit le plaisir à des proportions trop raisonnables, parce que nous avons eu le malheur de prendre notre monde et la vie au sérieux. Olympia, la jeune Grecque de Tarente , avait une somme immense de bonheur à donner aux hommes d'élite, et elle remplit sa mission avec une générosité touchante. A vingt-six ans, elle était riche comme la favorite d'un satrape. Sa maison sub -urbaine respirait déjà cette voluptueuse opulence, qui, plus tard, illustrait toutes les résidences maritimes du golfe de Baïa. Les aristes de Tarente, de Corinthe, de Ségeste, de Taorminum, avaient reçu dans cette demeure une hospitalité complète ; c'est là que Cléomène, Traséas, Apollodore, avaient

ciselé la Vénus victorieuse qu'un adorait à Gapoue, la Danaë du temple de Ségeste, FErigone du temple de Bacchus à Tarente, l'Ainphytrite du temple de \eptune à Méiaponte. Olympia, la divine mortelle, avait posé pour toutes ces déesses, et les adorateurs, courbés devant leurs autels, et laissant mourir d'amour leurs regards sur les saintes et voluptueuses images, encensaient Olympia, qui avait prêté sa chair au marbre de Paros. Les artistes, plus heureux encore que les adorateurs, avaient pu mettre en réalité la fable de Pygmalion; et quand ils s'étaient épris de violents désirs pour leurs simulacres muets et froids, ils se retournaient vers la déesse vivante, mollement couchée sur ces coussins de pourpre, tissus dans la Gampanie, et qui rendaient jalouse la ville de Tyr. Telle était l'adorable femme qui vint, aux por-

tes de Capoue, enchaîner à ses pieds le jeune héros carthaginois. Dès ce moment, Annibal suivit des yeux Olympia jusqu'au portes de Capoue. Rien ne put détourner ses yeux de cette femme ; et lorsque le sénat de la ville vint présenter ses hommages au vainqueur, dans une harangue éternelle, selon l'usage de ces temps, Annibal n'écouta l'orateur patricien qu'avec une distraction marquée; il ne put même répondre qu'avec embarras et brièveté, lui si éloquent toujours : « Je vous rends grâce de vos bonnes paroles, dit-il, l'univers ne compte que trois villes, Garthage, Capoue et Rome ; bientôt, il n'en restera que deux. » Ecoutant ou parlant, il ne cessait de regarder, dans son cortège, la belle Olympia, qu'on aurait prise pour la reine de Capoue ; elle se laissait facilement distinguer des autres femmes par sa.

taille, sa robe de pourpre, ses épaules d'une blancheur incomparable, ses cheveux tout étincelants de reflets d'or. Les Gaulois, en passant devant elle, saluèrent cette jeune Grecque aux yeux bleus, qui leur rappelait les filles de leur doux pays.

Lecrépuscule donnait ses dernières lueurs lorsque l'armée entra dans Gapoue. Aussitôt, depuis la porte de Rome jusqu'à la porte de Néapoli , dans une étendue de trois mille pas , toutes les îles s'illuminèrent de torches de résine , comme aux fêtes de Bacchus , et ce fut encore alors un spectacle plus merveilleux. Les armes, les cuirasses , le- visages de ces soldats d'Afrique et d'Europe se colorèrent de reflets rougeâtres ; on aurait cru voir une armée tartaréenne sortie de l'Averne voisin ; les femmes campaniennes se ruaient avec la frénésie do bacchanales au milieu des es-

cadrons gaulois, en agitant les thyrses et les pommes de pin. Les clairons jouaient , par dérision , l'hymne lo pharo ! io Bacche ! Capoue était en délices. La nuit descendait avec tous ses mystères des fêtes de la bonne déesse. Le lion de Carthage rugissait d'amour , et ne rencontrait que des sourires. Le marché du Séplasia avait épuisé tous ses parfums sur les chevelures. Puis , les torches s'éteignirent, et les prêtres fermèrent les temples des dieux immortels.

Annibal avait confié à Magon la garde de la ville ; il était entré en maître dans la maison de Stem us et Pacuvius, de la famille de Celer. Deux esclaves lui servaient des pommes d'or de Sorrente , et des vases de vin nommés abbe calene dans la Gampanie ; auprès de lui était Iturix le Gaulois,s on meilleur ami.

fin ce moment, une esclave cubieulaire

déposa devant Annibal un rouleau de papyrus scellé. Annibal rompit le sceau et lut :

In nie rûens Venus désertât Cyprim meus festina.

— Par Neptune ! dit-il , ces lettres sortent de l'antre du Sphynx ou de la grotte des Sirènes.

— C'est une trahison , dit le Gaulois ; nous ne sommes pas éloignés du défilé où le consul Pontius tomba dans une embuscade.

Annibal réfléchit un instant.

— Iturix , poursuivit-il ; c'est peut-être une colombe de Vénus qui m'apporte ce message ?

Les colombes nous servent de pièges,

à nous Gaulois , pour prendre les aigles vivants*

— Que l'aigle soit pris si cela est dans les destins, dit Annibal en se levant de table.

— Que ton père Neptune te garde des embûches de la nuit.

L'ombre du fourbe Fabius erre autour de toi.

— Tu seras mon compagnon : que distu , Iturix?

— Toujours avec toi quand il y aura un Romain à tuer.

— Geins ton glaive espagnol, Iturix; l'arme gauloise est mauvaise pour les périls de la nuit.

— Je suis prêt.

— Viens et suivons la colombe.1 Annibal ceignit sa tête d'un voile roulé.

dont les deux bouts retombaient sur ses

épaules ; il ne garda qu'une légère clila-

myde , et sortit avec le Gaulois. L'esclave n. 12

cubiculaire marchait en avant de quelques pas, et portait une torche de résine.

« Il ne me manque , disait Anibal en riant, que le joueur de flûte pour ressembler à Caïus Duilius. Ces Romains , qui passent pour des hommes graves , font souvent des choses bouffonnes. Leur Caïus Duilius nous prend par surprise, deux vieilles trirèmes qui nous embarrassaient, et, pour recompenser ce consul naval , on décréta au Sénat que Caïus Duilius ne sortirait , de nuit, qu'accompagné d'un porte-flambeau et d'un joueur de flûte. Cela devait bien gêner ce consul dans ses promenades de nuit ; voilà une récompense qui ressemble bien à une punition. »

L'esclave éteignit sa torche et s'arrêta sur le seuil dune maison peinte au safran. La porte s'ouvrit, Annibal et Iturix allaient entrer ensemble , lorsqu'à un signe d'in-

quiétude que fit l'esclave , en se plaçant devant le Gaulois , Annibal comprit que l'accès de la maison n'était permis qu'à lui

seul.

« Bien! dit le Gaulois ; je veillerai. >

Annibal entra.

À la première heure du jour, de vagues inquiétudes se répandirent parmi les chefs de l'armée. On faisait des rapports secrets à Magon et à Maharbal; on disait que des trahisons se préparaient dans la maison

d'un citoyen nommé Penelia, et qu'un poignard invisible menaçait Annibal. Magon s'était rendu, les ténèbres favorisant , chez Stenius et Pacuvius Celer, pour donner de sages avis à son frère; il n'avait trouvé qu'Isalen , le chef des Gétules , accouru , lui aussi de son côté , pour porter ses avertissements au général carthaginois. Magon et Isalen montèrent, silencieux , la voie de Tifata , qui conduisait à la citadelle, et ils prêtaient l'oreille au moindre murmure de la nuit : mais rien ne justifiait leurs craintes. Gapoue dormait de ce sommeil profond qui suit les veillées des fêtes de Saturne. Autour des temples, dans les bois consacrés aux dieux immortels, on entendait comme des plaintes et des soupirs mystérieux, que Magon attribuait aux génies invisibles protecteurs de la Campanie vaincue. Les deux guerriers traverse-

rent la grande place de l'Hécathéon, où depuis fut bâti le fameux amphithéâtre de Capoue, et, à l'angle du carrefour voisin, ils rencontrèrent Iturix qui veillait, debout, sur le seuil d'une maison.

— Mon frère, où est mon frère? dit Magon au Gaulois.

Iturix lit le geste de la déesse Muta , en croisant l'index de sa droite avec ses lèvres.

Magon entraîna vivement le jeune Gaulois sur la place de l'Hécathéon.

— Quelle voix ennemie a conduit Annibal dans les embûches de cette maison ? dit le Carthaginois à Iturix.

— La Gampanienne , répondit le Gaulois.

— Quels indices as-tu de sa trahison ou de son amitié? Faut-il violer le seuil des

divinités hospitalières? Faul-il laisser la porte fermée aux profanes?

— J'ai entendu les sons de la \\ re grecque; j'ai respiré les parfums qui montaient de la JSymphée , et quatre heures se sont écoulées depuis que la lyre est muette, depuis que le feu s'est éteint sur les trépieds du bain. Allez, et soyez joyeux; je veillerai jusqu'aux premiers chants des clairons de Diane. Sovez aussi de bonne conliance dans le cœur et l'œil du Gaulois.

En disant ces choses et quelques autres encore, ils adoucirent leurs inquiétudes. L'aube, qui verse la gaité à ceux qui ont eu la veillée triste, blanchissait le faîte des îles. Magon donna un sourire aux divinités qui président au jour ; et, montrant à Iturix un nom écrit en lettres grêles et rouges sur la pierre ostiaire, il lui dit :

— Retirons-nous au loin, et respectons les mystères de la nuit. Allons !

Le nom écrit était celui-ci : Olvmpia.

Cependant les clairons des Gaulois vigilants sonnaient sur les murs de la haute citadelle : tout dormait encore dans la ville voluptueuse. On ne voyait sur la voie romaine qui la traversait qu'un groupe joyeux formé par les jeunes Maures de Barca et les enfants de Marseille*; ils allaient chasser ensemble dans le bois de chênes et de lauriers-roses qui couronnait le mont Tifata, et les Marseillais chantaient l'hymne à Diane Venatrix , qu'ils apportaient du plus beau temple que la déesse eût dans la Gaule. Les marchandes de Gasilinum arrivaient sur le Séplasia. Les desservants des temples puisaient l'eau du sacriiice aux fontaines pures encore des

souillures du jour, et ils ouvraient les portes des temples des dieux.

D'heure en heure la ville s'animait et se faisait bruyante, mais c'était l'agitation indolente d'un peuple qui se réveille pour îe plaisir, et qui répugne aux dures obligations du travail. On disait qu'Annibal devait donner des jeux et un festin public, et que le jeune héros allait paraître, en costume romain, sur la grande place de l'Hécatheon. Les rues se jonchaient de fleurs, les îles *e festonnaient de verdure ; l'encens brûlait sur le péristyle des temples ; les prêtres couronnaient de roses et myrthes les statues de leurs divinités.

Déjà le sénat en masse s'était rendu devant la maison des Celer, où , disait-on , Annibal se reposait, pour la première fois, du voyage du monde. Le sénat et le peuple gardaient le plus profond silence, et ils al-

tendaient impatiemment que i'ostiaire de Pacuvius ouvrit la maison où dormait le vainqueur de Cannes. Les sénateurs étaient presque tous des jeunes gens que la débauche avait vieillis, et qui justifiaient ainsi un titre que l'âge leur eût refusé. Le chef du sénat répétait sa harangue, qui devait être courte, pour ne fatigues1 ni le héros, ni l'assemblée, ni l'orateur. Cependant la porte de Pacuvius ne s'ouvrait pas.

Non dans cette maison, mais dans une autre , Annibal était couché sur un lit de pourpre, et il écoutait une voix douce comme le son de la vague ionienne qui meurt dans le golfe de Tarente. Cette voix parlait la langue divine inventée pour les dieux, les héros et l'amour.

— Fils d'Ilamiicar , disait-eile, quand ton pied aura touché le chemin de Nola , tu auras oublié Olympia la Grecque!

— Et Olympia n'aura pas oublié , dit Annibal.

— J'oublie, je ne trahis pas; les dieux m'ont ainsi faite. Si je n'eusse aimé qu'un homme, j'aurais rendu malheureux tout ce que le ciel des deux Grèces a fait éclore de grand parmi les mortels.

— Et moi aussi, Olympia, je serais mort d'amour à tes pieds; ce que n'ont pu faire six consuls, tu l'aurais fait, toi, faible femme ! Que de reconnaissance je te dois!

— Ils m'ont tous parlé ainsi, ceux qui m'ont aimée.

— Et tu n'en as jamais aimé un seul?

Olympia mit ses bras d'ivoire en guise de collier au cou d' Annibal et lui sourit , en secouant sur son front ses longues boucles de cheveux.

— Jamais un seul? reprit Annibal.

— Jamais ! dit Olympia avec un nouveau sourire, un sourire divin.

— Et que fais-tu de ta beauté ?

— Je rends les dieux jaloux de tous mes amants.

— Et tu n'es pas heureuse, toi !

— J'attends, je cherche, j'espère. Voilà mon bonheur. Ah ! je paierais de tout l'or de mon épargne un seul de ces éclairs de volupté que j'ai vu luire sur le front de l'homme !...

C'est ainsi!... Puissent les dieux verser la consolation dans mon cœur!... Annibal, as-tu vu des femmes comme moi ; dis ?

T n sourire de sphinx contracta la figure basanée du jeune Africain. Olympia répéta sa demande.

— Femme, dit Annibal, lorsque j'étais

enfant, mon p;re me fit descendre dans le temple sous-marin de Typhou , le dieu vengeur, le dieu du mal. Un prêtre de la ville d'Hermès immola un taureau noir sur l'autel, et remplit du sang de la victime une grande cuve de porphyre, le sang, à la lueur des torches, ressemblait à ;n fleuve de votre Tartare ; je le considérai longtemps, et je crus en voir sortir des flammes. Nous n'étions que trois dans le temple, mon père , le prêtre et moi. Autour de nous se dressaient d'énormes statues de granit noir, avec des faces horribles et des couronnes de serpents ; devant l'autel était peinte , sur un fond de sang, la grande image de Typhou , qui, les lèvres gonflées de colère , secouait sur nous les lumières de son fléau : Je croyais entendre siffler à mes oreilles l'arme infernale de ce dieu, car le vent de la nuit tourmentait

les vaisseaux dans le port , et jouait dans les cordages. La flotte de Carthage s'agitait sur nos têtes, et le temple sous-marin était plein de bruits mystérieux et terribles qui lui venaient de la tempête et de la mer. C'est là, devant ce prêtre, devant ces redoutables images , devant ce fleuve de sang, et dans cette formidable nuit , que mon père me demanda un serment. Mon père n'était pas la ligure moins imposante de ce tableau. Ses yeux noirs lançaient des flammes, sa barbe s'agitait sur sa poitrine comme une toison à la gueule d'un tigre; il me tendait une de ces antiques et lourdes épées que les soldats de Cambyse ont laissé dans les sables d'Ammon. Je me précipitai sur cette arme avec une furie fiévreuse, je la soulevai de ma main d'enfant et prenant à témoin les divinités de la nuit, les génies du grand désert, les simu-

lacres du temple, je jurai à la Tille de Rome une haine de sang et de mort. A ma voix , les trirèmes carthaginoises tressaillirent sur ma tête ; le vent souffla du désert, comme pour me favoriser, et pousser la flotte à la mer Tyrrhénienne ; les échos du temple m'applaudirent ; le taureau du sacrifice exhala son dernier mugissement ; je crus entendre le dernier soupir de Rome, la ville abhorrée ! Mon père me serra sur sa poitrine , et ses augustes larmes brûlèrent mon front.

Dix ans se sont écoulés depuis cette nuit solennelle jusqu'au jour tant désiré, où je partis pour attaquer Sagonte, la ville alliée des Romains : ces dix ans n'ont fait que continuer cette nuit. Mes rêves de solitude et de sommeil étaient tous à Rome; je n'avais qu'un souvenir, mon serment; qu'une idée , la vengeance. Mes regards

dévoraient la mer qui me séparait de l'Italie; chaque jour, et cent fois le jour, je traçais avec mon épée, sur le sable du rivage, de longues lignes qui figuraient ma route de l'Afrique à Rome ; ce demi-cercle immense qui commençait à Sagonte et finissait à Tarente. Ose me demander maintenant, Olympia, si j'ai livré un seul instant de ma jeunesse aux plaisirs. La seule femme que j'ai poursuivie , cette Rome , elle a eu toutes mes pensées de dix ans ; j'aurais craint de donner à cette passion de haine une rivale d'amour; le nom de Rome roulait continuellement dans ma bouche ; il n'y avait pas d'autre place pour un autre nom. Ce n'est qu'après avoir frappé quatre ibis au cœur cette ville maudite, que j'ai laissé tomber un rejrard sur le visage d'une femme, sur le tien, E'éRe Olympia. Que les destins soient bénis !

Olympia elïleura de ses doigts caressants les cheveux noirs et rudes d'Annibal.

— Tu es un héros» un Dieu, lui ditelle; tu mérites l'amour d'une déesse. Il j a des nymphes belles et chastes qui habitent les grottes marines de Néapoli , quand tu seras sur !e sable d'or de leur golfe sacré , sans doute , la plus belle de ces immortelles t'appellera par ton nom , et te montrera son lit nuptial d'algue vive et de coquillages d'argent. Ces nymphes chantent comme des syrènes; elles savent les vers du berger de Syracuse; elles te les diront dans la langue de l'Hellénie; elles te donneront des pommes d'or, dans des corbeilles de cristal, et tu connaîtras, avec elles , ces amours de l'Olympe que les dieux révèlent aux héros mortels , en récompense de grands travaux accomplis.

— Olympia, dit Annibal, crois-tu que

ces nymphes soient plus belles que toi ? — Garde-toi de mal parier des divinités !... Moi, je ne suis qu'une mortelle, et je ne puis rien te donner, pas même mon amour; car je ne veux pas mentir devant mes dieux comme d'autres femmes le feraient. Si tu n'étais qu'un jeune statuaire de Corinthe ou de Mitylène,je pourrais te dire que je t'aime, et te tromper par pitié. Les jeunes gens veulent toujours qu'une femme les aime, que ce soit mensonge ou réalité. Mais, avec toi, avec toi qui gardes dans ton front Ses soucis de l'univers; avec toi qui ne peux t'inquiéter de ce qui se passe dans le cœur d'une pauvre femme ; avec toi qui mérites une parole 'vraie , parce que tu es grand comme un dieu ; je veux être sincère, comme la suppliante aux pieds des autels. Annibal, je t'admire, cl je ne t'aime pas; je n'aime personne,

Annibal. Je croyais pourtant que je t'aimerais; et ce matin encore, je me disais : oh! qu'il est doux, qu'il est beau d'avoir cet homme à ses genoux, là, comme un enfant! d'enchaîner avec mes doigts ce lion qui a bondi du désert sur mon lit d'ivoire ! Quand j'enlace mes bras à ton cou , et que ta voix murmure des paroles langoureuses à mon oreille, je te vois à Cannes et à Trasimène : terrible comme le dieu de la Thrace, lançant des rayons de terreur; agitant deux armées avec un seul regard, roi du monde, rival du ciel ! il me semble alors que mon enthousiasme pour tant de gloire va me donner un tressaillement de volupté ; il me semble que je vais m'élever à la puissance de ton délire d'amour. Hélas ! je suis toujours ce que j'étais, heureuse de ton bonheur, malheureuse de mon néant. Mais, au moins, cette

épreuve est la dernière; nul homme, désormais, ne me donnera ce qu'Annibal n'a pu me donner : c'est une sorte de consolation pour moi; et je te remercie de m'avoir révélé toute ma misère dans tes embrassements de héros. Si tu me quittes, ma pensée te suivra comme une amie invisible. Si tu restes, je serai ton esclave ; je te servirai, comme aujourd'hui, à ce bielinium hospitalier ; je jouirai de vivre dans ton ombre, d'écouter ta voix harmonieuse, et pourtant si formidable dans les mêlées; de baiser cette main droite qui a terrassé des géants, d'avoir un sourire de ce visage qui a passé comme un météore d'effroi dans l'univers.

Deux larmes limpides et brillantes comme des perles d'Ophir roulèrent sûr les joues d'Olympia : le héros cueillit avec ses lèvres ces deux bijoux de femme, et se

leva en jetant un regard sur une trombe de soleil qui ? soudainement, illuminait la cour sombre de l'Impluvium.

— Femme, dit Annibal, le soleil, mon père m'avertit de mes retards; une armée et le monde m'attendent. Que Ténus et les Grâces décentes te gardent ta beauté ! je salue tes pénates hospitaliers ; ils m'ont été propices et doux.

Disant ces mots il ceignit sa tête d'un bandeau de pourpre, dont l'agrafe faisait jaillir la plume d'un aigle tué sur les Alpes. Il jeta négligemment sur son dos la casaque consulaire, et fit un pas vers Yatrium.

— Ainsi, tu pars, dit la jeune femme avec une voix si douce qu'elle semblait amoureuse.

Annibal fit un signe d'affirmation.

— Et quand te reverrai-je? dit Olympia.

— Aux premières ombres du s©ir, répondit Annihal à voix basse.

— Non , demain , aux premiers rayons du jour.

— Qu'il soit fait selon ta volonté.

Annibal sortit. Il était soucieux comme

après une défaite, et ce front héroïque, dont les tempêtes alpines et le fracas des batailles n'avaient pu troubler la sécurité, devenait sombre à mesure qu'il s'éloignait de l'éblouissante Campanienne. Iturix, le Gaulois vigilant, remarqua le premier la sombre indécision du héros qu'un pouvoir surnaturel semblait retenir sur le seuil de la maison.

— Je te rends grâces, lui dit Annibal , et je reconnais la fidélité du Gaulois.

— La ville est en grande rumeur, dit

ïturix; hâtons-nous, des périls suprêmes nous attendent peut-être.

— Puisses-tu dire la vérité! Iturix; j'aime mieux les périls que les soucis. Guide-moi vers la maison des Celer. Et à mesure qu'ils avançaient dans la ville, le tumulte se faisait plus grand , comme si toute la population se fut révoltée et qu'elle eût préparé par ses caresses de la veille, sa vengeance du lendemain. Dans cet ouragan de clameurs lointaines, Annibal distinguait les rugissements de ses Africains, qui dominaient de longs hurlements de femmes ; il dit alors à Iturix : mes tigres dévorent une proie révoltée, c'est bien. Et ils couraient tous deux dans la direction du tumulte. Le Gaulois brandissait déjà son épée ; Annibal laissait la sienne dans ie fourreau.

— Ton cheval , donne-moi ton cheval ,

cria le héros à un cavalier numide qui passait.

— Annibal est vivant ! s'écria le Numide, et il s'élança par-dessus la tête de son cheval avec un agilité merveilleuse , au même instant qu'Ânnibal, non moins leste que lui le remplaçait sur le dos nu et poli de l'étalon.

La vaste plaine qui s'étendait devant la maison des Celer et les rues qui venaient aboutira cette place étaient inondées d'une foule immense de citoyens sans armes et de soldats carthaginois. Les sénateurs, chargés de fer , étaient gardés par des sentinelles , et ils ressemblaient à des victimes qui attendent le sacrificateur. On disait partout qu' Annibal avait été assassiné par le fils du patricien Pérolla, et Magon attendait que le soleil fût au milieu de sa course pour tirer une vengeance terrible

de lu mort de son frère. Les soldats demandaient du sang ; l'exaspération de l'armée était an comble, Annibal ne paraissait pas, lui qui jamais n'avait fait défaut une fois au premier appel de ses Carthaginois. Tout-à-coup , à l'angle d'un carrefour, éclate la casaque rouge du héros , et l'intelligent cheval du Numide semble jeter, par une vive secousse , son superbe cavalier aux premiers groupes de la foule.

— Annibal ! voilà Annibal , cent mille voix répétèrent ce cri.

— Me voici ! me voici ! dit le héros ; quelle crainte romaine a troublé le cœur de mes soldats? ISe sommes-nous pas ici en pleine sécurité , au milieu des citoyens de la Cainpanie? Soldats, ne permettezvous pas à votre général de continuer , à Gapoue , le dernier sommeil qu'il a commencé à Cartilage? Abjurez donc ces vai-

nés terreurs ; demain je serai levé avant le chant du coq !

Des cris unanimes d'une joie délirante accueillirent les paroles du héros. L'armée et les citoyens portèrent Ànnibal en triomphe au Ghamps-de Mars, vaste plaine qui longeait le Vulturne , comme le Tibre à Rome. Ce Tut là que l'armée , par les ordres de tyïag n et de Maharbai , se rangea sur trois lignes, selon la coutume latine, Annibal, à pied, parcourut les rangs de ses guerriers africains, espagnols, gaulois, haranguant chaque centurie, parlant avec amitié aux mutilés et aux plus braves, distribuant des dons et recevant à chaque pas , les acclamations d'amour de toute cette sauvage famille dont il était le père intelligent , et le chef adoré.

Lorsque les lignes furent rompues et que les soldats se livrèrent aux jeux, le peu-

pie de Capoue, qui s'était tenu à l'écart , se mêla aux soldats pour prendre part à leur joie et à la fête. C'est alors qu'il fut aisé de voir combien était vieille déjà l'amitié d'un jour , qui s'était établie entre les vainqueurs et les femmes campaniennés. Aussi n'est-on pas étonné .de lire dans Tite-Live que chaque soldat, abandonnant Capoue , amenait avec lui une maîtresse. Quel était le prestige qui avait fasciné ces femmes, ainsi subjuguées parles étrangers, on peut l'expliquer , à l'aide de la phrase de cet historien latin : civitas prona in luœuriam. Pour moi, je ne l'explique pas du tout. Tite-Live avait connu les Gampaniennes; mais ces femmes n'existent plus.

— Iturix, disait Annibal, toujours soucieux , je donnerais mes quatre victoires pour être le dernier de mes soldats. Re-

garde comme ils sont heureux ; regarde comme je suis triste. Quel singulier partage ! la joie à l'armée, l'inquiétude au général î

— Et la gloire ? a qui? dit le Gaulois, avec un regard et un accent pleins de fierté.

— La gloire oui la gloire, c'est

beaucoup pour moi. Après mille ans éteints, personne, dans l'univers, ne saura le nom de ce cavalier de Técher, qui m'a prêté son cheval. Je ne le sais pas moimême... Oui, la gloire est une grande chose... Mais est-ce pour la gloire que je me suis fait général? C'est pour une vengeance de sans; et de mort! La vengeance sera bientôt assouvie ; il faudra que je me réfugie alors dans le besoin de la gloire, pour me consoler d'être l'esclave de mes soldats.

— Que dis-tu, Annibal?

— Ne l'as-tu pas vu, Gaulois? Ni mes jours, ni mes nuits ne m'appartiennent. Je suis le prisonnier de mon armée ; depuis longtemps elle s'est habituée à me voir à toutes les heures ; elle s'endort sous ma vigilance, elle se réveille devant mes yeux ouvert. Les choses étant ainsi, je dois continuer à me dévouer à tant de braves guerriers, qui m'ont suivi aveuglément, insoucieux de mon but et de mes moyens. La nuit dernière, le poignard d'une courtisane aurait pu m'enlever à ceite armée, qui ne vit cjue par moi et pour moi. Hélai ! les séductions de la volupté ne sont pas assez impérieuses pour m'arraeher à mes devoirs. Tu ne saurais dire, ô Iturix, quelle amertume profonde celle nuit et celte femme ont déposée au fond de mon cœur. \on cela ne mérite

point qu'on lui sacrifie une armée. Laissons-le», eux, ces heureux soldats, s'enivrer des délices du moment ; il faut que leur chef garde toute sa force virile pour retremper leur courage , s'il s'amollissait un jour. Ainsi sera-t-il fait, parce qu'Annihal l'a dit. Iturix, crois mes paroles, je remporte ce matin une victoire plus difficile àobtenir que Trasimène et Cannes. Tu ne connais pas Olympia. Annibal cessa de parler, et il semblait se plaire à regarder la toule joyeuse qui couvrait le Champ-de- Mars. Par intervalles, il arrêtait un de ses soldats, et lui disait : o Toi, tu t'es jeté à la nage, le premier, pour traverser le Rhône , devant l gernum \ Toi , tu as

* L'geraum, aujourd'hui Bancaire : ce fut là que les aventureux guerriers de Marseille se réunirent à Italie droite fld l'armée d'An-

niha).

planté l'étendard du lion punique sur les Hautes-Alpes. Toi, tu as guidé mon éléphant à travers les marais de l'Etrurie.Toi, tu as conquis le premier étendard romain, dans la ligne des vexillaires, à Trasimène. Toi, tu t'es battu en combat singulier avec Minutius, le chef de la cavalerie. Toi, à Cannes, tu as tué de ta main quatre jeunes patriciens. » Et à tous ces braves, Anni bal tendait la main, et donnait un sourire. Le Champ-de-Mars retentissait d'acclamations , cette première journée fut sereine, mais elle ne se renouvela plus. Déjà le lendemain les présages étaient sinistres. Cependant l'armée, pleine de confiance en son chef, continuait sa fête et sa débauche; les jours s'écoulaient pour elle dans une insouciance voluptueuse qui rachetait enfin les longues agitations du camp. Annibal ne quittait le toit de Pa-

cuvius Geler que pour donner des soins paternels à ses soldats.

Sur ces entrefaites un bruit se répandit que les consuls Q. Falvius et Appius Claudius s'étaient mis en campagne et marchaient sur Gapoue. Annibal résolut de prendre des quartiers meilleurs et plus sûrs à Nola ou a Néapoli , deux cités bien munies et inexpugnables. Un matin , Tordre du départ fut donné.

C'était l'heure où la sentinelle donne des actions de grâces à Hécate et à l'Erèbe, qui l'ont protégée contre les embûches de la nuit. L'armée se disposait en ordre de route sur le Champ-de-Mars. Les clairons africains jouaient l'air égyptien des mystères d'Isis, Capoue versait toutes ses femmes échevelées sur la voie qui mène aux remparts. Annibal faisait des lettres à Ma-

gon et à Isalca, dans l'atrium des Ce er. ii. 14

— 2iû —

Une femme tomba devant lui comme une apparition : c'était Olympia.

Elle portait une robe noire semée d'étoiles, comme la robe de l'Erèbe. On l'aurait prise pour la divinité de la nuit, descendue du ciel sur un rayon de soleil.

— Tu pars! dit-elle, et la voix expira sur ses lèvres, et elle baissa les yeux.

— Femme ! dit Annibal , quel Dieu ennemi de Cartbage a conduit ce matin tes pas vers le seuil de cette maison. Gardetoi bien de te montrer à mes soldats, et de me donner devant eux un sourire ou une larme, de peur qu'ils ne connaissent la faiblesse de leur général.

— Ainsi, je serai amenée à Rome comme une esclave à quelque patricien qui se souviendra de Cannes et de Gapoue.

— Les dieux te garderont de ce malheur; les dieux prorégent la beauté.

Efl ce moment on entendait défiler la cavalerie des Gétules , et l'air était frappé des voix des chefs qui répétaient le commandement d'Isalca.

— Tu l'entends, Olympia, dit Annibal, on part. Il faut que je coure à la porte de Nolapourme montrer à l'armée. Ecoute, Olympia, je veux te laisser un souvenir de moi; je vais envoyer au fondeur assez de boisseaux d'or pour te faire un diadème et un trône.

— De l'or, dit Olympia, et elle fit un sourire de mépris ; tu m'offres de l'or ! je te pardonne ; tu n'as jamais parlé qu'à des soldats; tu n'es qu'un héros, tu n'es pas un amant. Garde tes boisseaux d'or, Annibal. Je ne te demande que cette plume d'aigle qui pare ton bandeau. Donne et je pars.

Et au dehors les Gaulois chantaient le

refrain de l'hymne druidique : « Teutates > veut du sang", Tentâtes a parlé au chêne. » Nous chanterons à l heure de notre mort. »

— Voilà ce que tu demandes, Olympia!

dit Annibal. Tu le vois, les instants ne sont pas à la volupté. Et il détacha la plume d'aigle du bandeau et t'offrit à la jeune femme.

— C'est bien, dit Olympia, je n'aurai pas d'autre parure désormais. Si je suis conduite à Rome en esclave, je montrerai ce joyau de gloire à mes maîtres, et ils pâliront.

Maintenant, je veux te faire un don , moi. Capoue est la ville des parfums et des poisons. Tiens, prends cette bague , elle renferme dans son chaton un suc terrible, qui tue comme un poignard enfoncé au cœur. Si quelque jour le sort des armes te devenait contraire , cette bague te sauvera

.*» ai 1 -

la honte d'escorter un char triomphant, — Je l'accepte, dit Annibal; ainsi ma dernière pensée sera pour toi. Et quelques instants après Annibal n'était plus à Capoue, il marchait sur JNola et iNéapoli. Gapoue désolée croyait déjà voir le génie vengeur de Rome debout sur la borne miliaire, scellée de la louve et des gémeaux.

Page 1