‹ Le château vert (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · HISTOIRE DU\E VILLE 4LTÉRÉE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU\E VILLE 4LTÉRÉE

Il y a une infinité de gens qui se promènent, de dix heures à trois, dans la rue Belle-Chasse, et qui sont très-malheureux, bien qu'ils aient des habits noirs, du linge blanc et des montres d'or.

Ces infortunés sont des pétitionnaires qui attendent que le jour de la justice se lève sur les indemnités de Saint-Domingue, sur l'emprunt d'Haïti, sur une foule de dettes arriérées, et de réclamations dédaignées par une vingtaine de gouvernements depuis 1789. La rue Belle-Chasse a épuisé les poitrines de tous ses échos pour raconter à l'arcade de la rue Grenelle le long désespoir de ces pétitionnaires : deux d'entre eux se sont suicidés à coups de promenades. La dernière de ces victimes de la pétition fut M. Trois- Etoiles , de la ville d'Orgon; elle expira le 31 juillet 1830. Depuis 1815, cette victime assiégeait le ministère de l'intérieur , en demandant une pension ou un bureau de tabac. Trois-E toiles n'avait qu'un titre, mais il était solide ; c'est lui qui avait jeté la première pierre à .Napoléon, en 1815,

dans la grande rue d'Orgon : après cet exploit , il ramassa la pierre, la fit enregistrer et partit pour Paris, pour faire valoir ses droits à la faveur du pouvoir. Le pouvoir fut sourd. A chaque changement de ministère, Trois-E toiles se présentait, sa pierre à la main, à l'Excellence de l'intérieur, et réclamait. On examinait la pierre, on la classait parmi les lithos de première formation; mais on refusait le bureau de tabac. Souvent, dans ses accès de désespoir, le pétitionnaire a failli lapider un ministre, ou se lapider lui-même. C'est ainsi qu'il a traversé les quinze ans de la restauration, usant ses bottes et sa pierre, et ne réussissant pas; à la révolution de 1830, il fut pétrifié ; il jeta sa pierre dans le jardin du ministère de l'intérieur, et mourut le lendemain.

L'espèce n'est pas éteinte : elle couvre

toujours les rives de la Seine, comme le» ombres pétitionnaires du Styx. Elle lève ses mille bras aux corniches du palais anonyme du quai d'Orsay, aux têtes de granit qui lui servent de gouttières; ces têtes ont, pour les pétitions, des oreilles de ministre; rien n'arrive aux mains qui réclament : c'est la seule erreur qui soit dans l'Evangile : Petite et accipietis ; à moins qu'on ne traduise ainsi : Demandez , et vous ne recevrez pas.

J'ai un fait consolant à donner aux infortunés pétitionnaires ! hélas ! je ne puis que leur donner cela! Ce fait a passé inaperçu ces jours derniers , parce qu'au fond il n'intéressait qu'une ville. Une population excite moins d'intérêt qu'une seule personne; c'est admis en théorie dramatique. Herculanum a eu le tort de mourir complètement ; on ne pourra ja-

mais en faire une tragédie ; s'il n'y avait eu que Pline d'étouffé , oh ! alors , quel beau sujet ! Pline, tragédie en cinq actes et en vers !

NARBAS.

Eh ! quoi ! seigneur, quel sort aujourd'hui vous ramène Dp l'autre bord des flots?

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