VENTRE AFFAMÉ A DES OREILLES
Pradon, censeur de beaucoup d'esprit, a donné de grands déplaisirs à Boileau ; après chaque satire, paraissait une critique mordante, qui contrariait fort le législateur du Parnasse. Une chose surtout rendait Pradon redoutable ; c'était l'art ingénieux avec lequel il savait mettre Boileau en contradiction flagrante avec Despréaux. Ainsi, lorsque le poëte écrivait les louanges du héros accompli, et les résumait en ce vers;
Qu'il soit tel que César, Alexandre ou Louis ;
Pradon ne manquait pas de faire remarquer que celte alexandrine était un outrage à la sagesse de Louis XIV, puisque, dans une page voisine, Alexandre avait été traité de fou, en trois lettres, et avec cette paraphrase.
Heureux, si de son temps, pour cent bonnes raisons , La Macédoine eût eu des petites-maisons !
Boileau bondissait alors de colère sur les gazons d'Auteuil, et se vengeait par une bonne épigramme, de son juge qui avait le tort d'avoir trop raison.
Une autre fois, Pradon faisait observer qu'après avoir exalté pompeusement la fable, et avoir consacré des vers enthousiastes à la mythologie, Boileau n'aurait pas dû écrire ce vers.
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable,
il ajoutait ensuite que le vrai n'est beau qu'à condition qu'il prendra un air fabuleux, et en effet, nous ne nous intéressons au vrai qu'à la condition qu'il sortira du domaine des accidents vulgaires. Pour plaire aux lecteurs, en lui racontant le vrai, il faut le choisir dans l'invraisemblable, le narrateur qui écrirait le procès-verbal minutieusement exact des choses qui se passent chaque jour, dans les quinze mille boutiques de Paris, aurait beau être dans le vrai, il serait d'une monotonie et d'un ennui intolérables, et si le monde était condamné à n'avoir d'autre lecture que le procès-verbal bourgeois et vrai de ce commissaire-priseur historien, le monde lui demanderait en grâce de vouloir bien donner une dernière édition de la mythologie, dont la première a été épuisée, il y a trois mille ans.
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Ce préambule est peut-être inutile, au commencement de mon histoire, mais j'adore les préambules inutiles, surtout quand je commence un récit vrai qui a un faux air de faux.
J'aurais voulu voir Boileau causant avec le cnpitaine Masse, abord du vaisseau le SoUde, ancré et désarmé dans le port de Toulon. Ce vieux capitaine, le plus véridique des hommes , ne racontait que des choses incroyables. S'il eût fait à Boileau un récit, comme celui-là :
Nous appareillâmes de Toulon, le 1" juin 1790, par une bonne brise de norJ-nord-ouest et après avoir subi un grain dans les îles d'flyères, qui nous avaria le beaupré, nous prîmes des ris, et après dix jours de vent debout, et une semaine de panne, nous débouquâmes, el nous fîmes relâche à Cadix.
Boileau le grand critique aurait-il trouvé beau ce vrai?
Heureusement, le capitaine Masse avait tant navigué qu'il avaitdanssa tête une collection d'histoires émouvantes comme des fables, et depuis Ulysse, qui racontait Polyphème, Circé, les Lestrygons et autres mille et une nuits, jamais voyageur ne m'a paru plus écoutable que ce bon Masse, l'ami et le second du célèbre capitaine Marchand.
Masse a donné son nom à une des îles de l'archipel (le la Révolution; ce qui est plus glorieux que de duiiner
son nom à une rue. VUe Masse est dans le voisinage des Marquises, sur les belle zones de l'Océan du sud.
Masse ayant besoin de conter, avait t''ouvé en moi un auditeur infatigable et doué de quatre oreilles. A peine au sortir de V enfance, je montais l'échelle dévastée du Solide, cet illustre vaisseau qui a été envahi par les jeunes Mendoçaines, vêtues à l'Eden, et je trouvais Masse^ la pipe à la bouche, calme comme un cacique, et assis sur un tronçon de cabestan. Ce Solide était une ruine navale, belle à mes yeux comme la tombe d'Adrien. J'aimais à voir ces bastingages dévastés par l'écume de la mer; ces écoutilles toujours ouvertes; ce cabestan décapité par le tranchant des vagues; ces tronçons de mats, grinçant sur leurs bases; ces poulies sans cordes, ces vergues sans voiles, ces sabords sans canons, ce spectre de vaisseau qui, dans sa vie glorieuse, avait sillonné tous les océans, visité tous les ports, côtoyé tous les écueils, ouvert ses voiles aux vents absés des Açôres, et aux moussons des deux golfes indiens. Il était là, comme un vétéran invalide, ou comme le dernier débris d'une Pahnyre navale exposé à la pitié du passant.
Un jour, Masse me raconta une histoire si incroyable, que ma jeune conviction fut ébranlée, et qu'un sourire de doute contracta ma figure. A cette époque, comme aujourd'hui encore, je savais mon Boileau par cœur, et je demamlais du vrai avant tout. Le bon
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Masse descendit alors au café Victor , où j'apprenais alors mes deux jeux favoris les échecs et les dames, et appelant le brave capitaine Mordeille, ce rival de Robert Surcouf et le capitaine Bertrandon, deux héros indiens, il leur dit :
— Voilà un petit jeune homme qui n'a pas l'air d'ajouter foi à notre histoire de Ralimo-Yava.
Les deux honorables marins, appelés ainsi en témoignage, affirmèrent la vérité du récit, et dès ce moment, je cessai d'être incrédule et je me citai à l'appui un autre vers de Boileau :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Boileau s'est arrangé de manière à se donner toujours raison. Il habitait le palais de justice, et prenait des leçons de tous les avocats sur l'escalier de Barbin.
Voici l'histoire incroyable, et qui me parut alors belle comme la vérité, lorsque Masse me la raconta dans la belle langue provençale des marins.
Le 2 juin 1781, le brick le Cygne , parti du cap d'Ambre pour Batavia, toucha, dans la nuit, un banc de rochers presque à fleur-d'eau et s'y cramponna comme si un géant à cent mains Peut retenu par la quille. En mer, un malheur n'arrive jamais seul. Au milieu delà nuit une affreuse tempête se leva; l'Océan assaillit le navire cloué sur le roc et le démolissant pièce à pièce, ilen'dispersaau loin lesderniers débris.
L'écueil qui avait arrêté le Cygne était la pointe sous-marine de l'îlot de Kalimo-Yava, sur lequel l'équipage put se réfugier et gagner provisoirement quelques jours de vie en attendant la mort.
Quinze hommes et deux jeunes Malais esclaves abandonnèrent le brick et, dans le premier moment d'effroi, ils n'emportèrent rien avec eux, ne prévoyant pas d'ailleurs la subite tempête de la nuit : les moins îivisés se munirent de leurs pipes, de leur tabac et de leur briquet. Seules provisions que le marin juge indispensable, lorsqu'il faut passer une nuit à la belle étoile el sous un beau ciel.
Quand le soleil, qui ne manque jamais de se lever à six heures précises, sous l'équateur, éclaira l'îlot du naufrage, les pauvres marins se livrèrent au plus violent désespoir; ils virent trop clair dans leur désastre. Le brick avait disparu, et avec lui, tout espoir de vivre seulement deux jours. L'îlot était nu comme un roc stérile des îles Laquedives, ou des Maldives lorsque lèvent du nord en déracine les rares palmiers. Au centre de l'îlot, suintait une petite source d'eau douce, qui pouvait être un grand secours contre les ardeurs de la soif, mais sa sœur, l'inexorable faim ne trouvait rien auprès, rien, pas même les coquillages ou les nids d'hirondelles de mer, si communs sur les côtes rocailleuses du Malabar ou du Coromandel.
Masse, Mordeille et Bertrandon s'assirent sur un
VENTRI-: All-A;vil: A LKS Oi\J^lLLKS. ;;>
roc brûlé par le soleil, à l'ombre de leurs chapeaux (le paille de Manille; ils chargèrent leurs pipes avec le calme des marins prêts à tout, et tinrent conseil pour rassurer l'équipage. C'est tout ce qu'ils pouvaient faire en ce moment.
En voyant ces trois hommes, leurs supérieurs, occupés de leurs pipes et causant d'un air tranquille, les matelots osèrent espérer le salut. Heureusement, ils n'entendaient pas l'entretien de leurs chefs réunis en conseil.
L'aspect de la grande nature indienne était désolant; cet îlot est le centre d'un cercle infini, d'un horizon immense couvert par la coupole du ciel : un atome de sable entouré d'une création sans limites, au zénith, un seul spectateur, l'égoiste soleil, qui a tout éclairé depuis six mille ans, qui a tout vu , et accable de son ironie splendide le désespoir des solitaires comme les vastes infortunes des nations.
Les matelots attendaient toujours la décision du conseil, mais les trois chefs n'ayant rien à dire de rassurant s'obstinaient dans un silence plus facile que la parole, et mâchaient du tabac, n'ayant rien autre à mettre sous la dent; Masse, m'a ditMordeille, était su= blime de sangfroid : aucune pensée sinistre ne contractait un pli de sa figure de cacique; il racontait à ses deux conseillers des histoires de pirates de Bornéo, conimes'ileûtfaitsa veillée assis sur un banc de quart.
Cependant la faim grondait, parlait avec ses exigeances inexorables, on n'avait pas même quelques tiges de cuir à dévorer comme au siège de Gênes, car tous les pieds étaient nus. Les matelots n'entendant sortir du trio du conseil aucune parole d'espoir, murmuraient contre les chefs, et se rapprochaient d'eux en faisant entendre dès plaintes injustes. Masse retirait alors sa pipe de ses lèvres, lançait un tourbillon de fumée dans l'infini, étendait les bras horizontalement et regardait le ciel ; pantomime qui conseille la résignation et ne donne pas une miette de pain aux affamés.
A la (in du deuxième jour le désespoir arrivait au comble. Masse avait épuisé sa petite provision de tabac, mais il tenait toujours sa pipe à la bouche et aspirait une fumée absente avec une gravité qui aurait paru comique en toute autre circonstance. Deux matelots, accablés par le paroxisme de la douleur, firent leurs adieux à leurs compagnons et se précipitèrent dans la profonde mer pour terminer leurs soutïrances par un suicide ; mais le regret les saisit avec la première impression de l'eau, et comme ils nageaient trop bien pour se noyer, ils regnagnèrent l'îlot et subirent les vifs reproches de Masse qui les traita de lâches déserteurs.
Les deux matelots promirent de ne plus déserter, mais ils ouvrirent démesurément la bouche et mirent
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leurs doigts sous les dents, ce qui signilie partout : à la bonne heure, nous ne nous tuerons pas, mais faites-nous vivre, donnez-nDus à manger.
Masse, pour toute réponse, regarda le ciel.
C'est alors que Bertrandon frappa son front pour en extraire un souvenir ou une idée, et parla ainsi d'une voix agonisante :
— Mes amis, notre situation malheureuse me rappelle cequiest arrivé au capitaine Couture, naufragé sur la presqu'île d'Yucatan.
Les matelots se traînèrent sur le rocher, et leurs yeux interrogeaient Bertrandon.
— Ils étaient trois, reprit Bertrandon, le capitaine Couture, sa femme, une femme jeune et jolie... pardon de ce détail... et un esclave nègre de dix-huit ans; ils avaient survécu seuls au naufrage , et marchèrent sur une côte déserte, en cherchent une cabane ou une hutte. La solitude s'allongeait toujours devant eux, et rien ne se montrait. Madame Couture, accablée par la fatigue et la faim s'arrêta et fit signe qu'elle ne pouvait aller plus loin. Elle avait supporté courageusement la faim pendant quatre jours, mais le terme de l'héroïsme était arrivé. Alors, le capitaine Couture, fatalement conseillé par son amour, regarda le jeune esclave noir d'un œil sinistre et saisit son poignard. Ce malheureux enfant devina la pensée du maître et se précipitant à ses pieds, il lui demanda la vie. Cou-
lure, touché par les larmes de Tesclavc s'arrêta, mais un dernier regard jeté à sa pauvre femme agonisante, lui fit perdre la raison; il tua pour faire vivre
A ces mots, Bertrandon s'arrêta, et se couvrit le visage de ses mains.
L'équipage avait compris. Tous les regards se tournèrent vers les jeunes esclaves malais qui comprirent tfès-bien aussi.
Masse se leva lentement, marcha vers la rive sans prononcer une parole, s'assit au bord de la mer et voilà sa tête de ses mains, comme Agamemnon, dans le tableau du sacrifice d'Iphigénie.
Hélas ! beaucoup de mes contemporains ont entendu le libraire Corréard, passager de la Méduse, racontant des choses semblables immortalisées sur la toile pai le peintre Géricaultl
Dans les moments horribles, Tégoïsme, ce vice assez commun, prend des proportions effrayantes, et donne la mesure de son pouvoir; il explique Horace, créant le Sœva nécessitas, et Dante bâtissant la tour d'Hugolin.
Deux matelots plus égoïstes ou plus affamés que les autres, aiguisaient déjà leurs couteaux sur un rocher saillant et poli par la mer.
Le soleil tombait à l'horizon et amenait la nuit, cette sombre conseillère des crimes. Une plainte douce et émouvante se fit entendre dans le silence des va-
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gues; c'élail le prcliule d'un chant indien, d'un cliant loriné de quelques-unes de ces notes langoureusement monolones, qui, dans tous les pays d'Orient; semblent demander l'aumône ou l'amour.
Le plus jeune des esclaves n'ayant aucune défense à opposer à ses meurtriers, chantait celte poésie écrite dans la langue malaise connue des matelots:
DAIIIR-NATIIA
chanson indienne
Si tu veux la connaître, écoute Ce qu'on dit de Duhir-Natha ; Le soleil, un jour, dans sa route.
Pour la regarder s'arrêta ; Elle dormait la belle fille, Et l'on vit après son sommeil, Sur son front, où la grâce brille, Un baiser, couleur de soleil.
Le roi des Maldives
L'aima le premier.
Sur ses fraîches rives
Où croît le palmier :
Sous un ciel que dore
Un soleil fécond,
Le roi de Mysore
L'aima le second ;
Tous deux sur leur trône.
L'aimèrent trois jours.
Et moi, snns couronne.
Je l'aime toujours î
La voix qui chantait cette fable d'amour avait une expression suave, et ceux qui l'entendirent étaient
tous fils de ces heureux climats, où le soleil et la mer donnent l'amour et rintelligence de la mélodie ; l'autre esclave accompagnait le chant avec un imperceptible bruit de lèvres qui ressemblait au murmure d'une harpe éolienne, ou au léger frémissement des cordes de la mandoline indienne, l'antique Saradacarem. Les petites vagues qui se brisaient sur recueil formaient à l'unisson un second accompagnement harmonieux, comme si quelque déesse du Ramaïana, eût répondu au pauvre esclave du fond de sa grotte de perles et de corail.
L'àè grandes constellations du ciel de l'Inde et la radieuse croix du Sud, étoile polaire de cet Océan, resplendissaient dans l'infini et achevaient de donner à cette scène un caractère de grandeur inouïe et d'incomparable majesté.
La faim, plus mauvaise conseillère que la nuit, la malesuada famés de Virgile, parlait encore dans les entrailles des matelots les plus déterminés. On entendait desparoles sourdes et desentretiens formidables par leur concision et leur brièveté. Cependant, personne n'osait élever la voix et interrompre par une horrible proposition, ce silence religieux qui suivait la mélodie. Le narrateur de l'histoire de Couture, assis à l'écart, cachait soigneusement ses larmes; les deux matelots n'aiguisaient plusieurs armes sur le rocher poli, mais ils les tenaient toujours par le manche, dans une main
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résolue. Ce n'était pas le pardon de ia faim, c'était un sursis.
L'esclave musicien jugea bien cette situation, et il continua son chant :
Jamais Dieu n'en fit de plus belle !
Dahii-Natha, trésor d'amant, Prt'te ses pieds à la gazelle, Et ses rayons au firmament.
11 faut la voir ! elle a des charmes Cri'és pour le bonheur des yeux ; Quand elle pleure, on a des larmes, Quand elle rit, on est joyeux.
Le roi des Maldives
L'aima le premier, etc., etc,
La voix du jeune artiste esclave empruntait un charme particulier à la terrible émotion du moment; il y avait une larme au fond de chaque note et un frémissement imperceptible qui ressemblait au râle mélodieux d'un agonisant. Autour de lui, le cercle des naufragés se rétrécissait à chaque vers, et les auditeurs oubliant leurs misères, prêtaient encore l'oreille à cette musique de l'àme, lorqu'elle venait de s'éteindre sur la lèvre du chanteur indien. Au milieu de ce silence, la mer se faisait seule entendre, et le murmure de ses petites vagues ressemblait à la ritournelle d'un orchestre qui suit la dernière note d'un chant expiré.
On eût dit que toutes les fatales pensées venaient de s'éloigner de cet écueil de mort et que ce festin d'harmonie nvait rassasié tous ces malheureux nau-
fragés, en inla^unl dans leurs fronts la diversion secourable du sommeil.
Hélas 1 après quelques heures de douce somnolence, les besoins inexorables de la trisle humanité reprirent leurs droits; le sommeil était suspendu à ses premières douceursparlecri d'une faim toujours réveillée.Des monosyllabes stridents annoncèrent une nouvelle révolte. Les deux inexorables matelots se levèrent le couteau à la main, en demandant que les jeunes esclaves fussent sacrifiés pour le salut des hommes libres.
Mordeille, qui avait toute la vivacité d'un marin méridional se leva d'un bond, et après avoir fait retentir un jurement des plus sonore.
— Vous avez un chef, s'écria-t-il , et tant qu'il vivra vous lui devez obéissance et soumission. Ce chef est le brave capitaine Masse ; il veut que les deux esclaves vivent, et ils vivront!
Le plus âgé des matelots, nommé TArdisson , répondit par un jurement double, et dit :
— Il n'y a plus de vaisseau I il n'y a plus de pavillon, il n'y a donc plus de capitaine! Nous sommes licenciés par la tempête, nous sommes tous égaux.
Les suprêmes exigences de la faim avaient donné cinq ou six prosélytes au terrible l'Ardisson. Plusieurs voix approuvèrent timidement la réponse du rebelle.
Moraeille et une majorité iidèle regardaient le cnpi-
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taine Masse, et attendaient avec respect la parole qui allait sortir de cette bouche, toujours ouverte par l'énergie calme, la justice, et le bon sens.
Mais le capilaine gardait le silence ; ceux qui ne l'auraient pas connu auraient pu croire que cet intrépide marin, devenu craintif soudainement, tremblait devant le couteau de l'Ardisson.
Cependant une agition sourde se manifestait dans ce petit peuple isolé sur un grain de sable de l'Océan indien. Deux partis étaient en présence. Les lames d'acier étincelaient dans beaucoup de mains.
Le jeune artiste se plaça au centre de ses amis et dit d'une voix douce :
— Il y a un troisième couplet à ma chanson.
— Va-t-en au diable ! s'écria l'Ardisson ; si on l'écoutait, il chanterait jusqu'à demain. Va, je les connais tes pantouns; quand ils commencent ils ne finissent pas.
— Tu chanteras ton troisième couplet, dit Masse avec un imperturbable sangfroid.
— Et après? demanda l'Ardisson.
— Après, reprit Masse, il recommencera le premier.
— Vive le capitaine Couture! cria le matelot en
agitant son couteau.
liasse fit lentement trois pas, et saisissant le bras droi t d u rebelle, il dit avec le ton cal me et résolu du commandement ;
— Si tu dis un mot de plus, je te tue et je te fais rôtir demain au soleil pour le déjeuner de l'équipage!
Et d'une main adroite et vigoureuse il arracha le couteau de la main de l'Ardisson.
Cet acte de fermeté produisit son effet ordinaire ; les timides et les douteux se rallièrent au capitaine Masse ; TArdisson lui-même, effrayé par la menace du talion, baissa la tête et parut se résigner.
— Je ne sais pas, poursuivit Masse, je ne sais pas si l'histoire du capitaine Couture est vraie ou fausse; mais je sais bien que si elle est vraie, elle est horrible et criminelle devant Dieu. Un homme de cœur, dans un cas semblable meurt de faim et de soif à côté de sa femme, et ne tue pas son esclave. Rien n'excuse une pareille action ; mes amis, nous mourrons tous jusqu'au dernier sur cet écueil, si c'est la volonté du ciel, mais aucun de nous ne vivra de la mort d'un autre. Nous ne paraîtrons pas devant Dieu avec une goutte de sang humain sur nos lèvres... Allons, enfant, nous t'ccoutons; chante ton troisième couplet.
Le pauvre esclave, heureux commue un roi, n'attendit pas une seconde excitation et il chanta:
Sur les monts bleus que le jour dore Quand l'étoile sainte a |)a!i ; Quand le palmier dit à l'aui-ore Le premier vers du bengali.
Moi je dis aux forêts profondes Le premier vers de mon auiour,
i::-'!'!»!-: Ai', a . : a dks ouetlles. ss
Et lo der-nii-i-, quand, sous les oudes, La nuit d'ébi^-ne (Heint 1(^ jour.
Le roi des Maldives
L'aima le premier, etc., etc. (*)
L'Ardisson applaudit le premier, ce qni lui valut un geste amical du capitaine Masse; il n'y a pas de mauvaise nature chez les hommes de mer; il ne peut y avoir que des égarements passagers. Les récits dc^^ voyages d'ailleurs sont souvent très-coupables, lorsqu'ils semblent justifier les atrocités du cannibalisme blanc.
Toutes les émotions avaient été favorables aux naufragés; elles avaient galvanisé des agonisants, et cette fièvre, jointe à celle de l'insomnie, leur permit à tous de tromper encore leur faim jusqu'au jour. Le spectacle subit du soleil levant sur la mer leur donna encore quelques forces; il semble alors que la Providence ouvre son œil de flamme pour embrasser le monde, et prêter secours aux infortunés de la nuit.
Et le soleil montait toujours et versait l'incendie sur l'Océan et rien ne surgissait dans l'horizon circulaire; la vague chassaitlavRgue; l'or chassait le saphir; le saphir chassait l'écume ; le roc donnait sa plainte monotone, etl'oiseau de mer répondait par une gamme brève et criarde. Tous les naufragés, voués à une moil
(*) Cette m."lodie indienne, mise en musique par M. E. Reyer, ne peut être reproduite.
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inévitable, s'étaient couchés sur le roc, et, les maiiis jointes, ils regardaient le ciel»
Une voix faible et monotone reprenait en sourdine le chant de Dahir-Natha, et l'agonie de tous était adoucie par la mélopée ineffable du poëme indien.
Masse, dont l'œil ne quittait le ciel que pour regarder, l'Océan se leva tout à coup, et, sans prononcer une parole^, il désigna du doigt l'horizon du nord.
L'électricité de l'espoir ranima soudainement ces cadavres ; ils bondirent, comme si un volcan eut éclaté sous recueil, et tous les yeux, démesurément ouverts, suivirent la direction du doigt du capitaine.
— Une voile I cria Mordeille.
— C'est l'Anglais, remarqua Bertrandon.
— Ce sont des hommes ! dirent toutes les voix. Aussitôt les naufragés firent de leurs vêtements
des signaux de détresse et les agitèrent dans l'air, en les faisant tourbillonner.
C'était le vaisseau, le Neiv-Castle, de la compagnie des Indes; il allait de Bombav à Sumatra.
A cette époque, l'écueil de Ralimo-Yava n'était pas relevé sur les caries marines, et on peut dire qu'en plein jour les naufragés servaient de phare au navire qui courait à toutes voiles sur des brisants à fleur d'eau, car, à l'époque de la mousson, le courant est fort rapide de ce côté.
Un COUD de canon retentit dans la solitude de TO-
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céan ; c'était la grande voix humaine qui disait à l'infordine : Nous allons à toi I Heureux les peuples, si le canon ne tonnait que pour dire toujours la même chose !
Une large embarcation courait sur les vagues en les creusant avec quatorze rames. Des cris de joie furent échangés entre le rivage et la mer. Les enfants de deux nations ennemies s'embrassèrent comme des amis. Le bonheur divise , le malheur unit. Les hommes devraient être toujours malheureux dans leur intérêt.
Lorsque le capitaine Masse, Mordeille, son ami, et Berlrandon me contaient celte histoire véritable, je voulus connaître quelques détails ultérieurs sur le jeune artiste esclave qui avait trouvé des oreilles sur des ventres affamés. Or, voici ce que le capitaine ajouta comme supplément pour ma curiosité toujours exigeante.
L'esclave appartenait à l'armateur du Cxjgne; il fut racheté par trois riches marchands anglais, dopassage à bord du New-Castle. Devenu libre, et possesseur d'une fortune de cent livres, il prit le nom de Ralimo et commença un petit commerce d'écaillés et de sang de dragon, à Batavia. Son intelligence le servit à merveille; il réalisa de beaux bénélices, et se fit plan leur, au Décan, sur le territoire anglais. En 1790 ■^ii 1791, le Solide, capitaine Marchand, fit relâche à
Caveru sur la côte du Coromandel. Masse , qui servait à bord comme second, fumait un soir sa pipe au bord de la rivière qui se jette dans le golfe de Bengale, dans le voisinage d'une belle habitation, alors la propriété d'un Ficiiçais, nommé Jules Delpin. Le capitaine Masse avait trouvé là, pour quelques jours, la douce hûspilalité offerte par un compatriote. Il vit passer devant lui un cavalier qui se dirigeait au galop vers l'avenue de l'habitation.
— Voilà une figure malaise, pensa-t-ii, qui ne m'est pas inconnue, mais je ne saurais trop quel nom lui donner.
Le jour tombait ; le crépuscule est Tort court dans cette zone; la nuit attire les bêtes fauves; le capitaine Masse se hâta de rentrer à l'habitation de son ami, Jules Delpin.
On sonnait la cloche du souper et il était sept heures. Le couvert était mis sous une épaisse voûte de lataniers, et les deux lampes qui éclairaient obscurément la table ne mettaient pas en relief les figures des convives; à peine si Masse pouvait reconnaître le maître de la maison.
Au dessert, Jules Delpin, qui avait conservé dans rinde les traditions françaises , entonna une de ces chansons, à gais refrains, qui font sortir tant de notes fausses d'un chorus de convives. Le dernier refrain terminé, une voix sortant de l'ombre noire de la salle