VENTRE AFFAMÉ A DES OREILLES
du festin entonna une autre clianson, dont le premier vers fit tressaillir le capitaine Masse sur sa cliuise de naucléa.
Si tu veux la cotmaîtrc^ écoute Ce qiCon dit de Dahir-Natha.,.,
En plein jour, presque tous les Malais se ressemblent, comme tous les tigres de Bengale; mais la nuit, aux clartés douteuses d'une lampe, et sous des voûtes de feuilles noires, la ressemblance est encore plus générale; il n'y a qu'un Malais ; c'est toujours le même Malais qu'on voit ; la taille même ne varie pas; ils sont tous petits. Le capitaine Masse, qui avait beaucoup voyagé à travers les races malaisiennes, ne voulut pas reconnaître dans le chanteur l'esclave sauvé par le chant. Ce convive d'ailleurs était vêtu, ou, pour mieux dire, orné avec un luxe de nabab ; un rellet de lampe mettait en saillie lumineuse les bagues de ses doilgts, le diamant de son jabot, la vaste cornaline de sa chai ne de montre. Impossible de reconnaître sur cette enseigne de bijouterie ambulante, le paria de l'écueil de la faim. Il faut dire aussi que la voix de l'artiste avait été transposée par l'âge. Le ténor était devenu baryton; mais la grâce émouvante de la mélopée indienne n'avait subi aucun changement, et elle réveilla dans le cœur et l'esprit du marin français les plus étranges et les plus doux sou\enirs. On entendait aussi en ce moment le murmure de la mer qui
8S LE CHATEAU VEHT.
accornpaguait le chant avec une perfection musicale que
la nature trouve pour les concerts de toutes ses nuits.
Après le repas, le capitaine Masse voulut voir de près
le chanleur et l'aborda familièrement avec ces mots :
— L'espèce de pantoiim que vous venez de chanter m'a rappelé un des événements les plus mémorables de ma vie de marin ; je vous en suis bien reconnaissant pour ma part.
Le chanteur sourit, et tendant affectueusement la main au capitaine, il lui dit avec un sourire :
— C'est pour le capitaine Masse que j'ai chanté ; je l'ai reconnu tout à l'heure et j'ai voulu lui faire une surprise.
Masse poussa un cri de joie, et serra les deux mains de l'esclave nabab.
Ensuite, l'entretien se prolongea bien avant dans la nuit, et l'amitié aurait sans doute uni ces deux hommes, si le capitaine Masse ne fût pas parti le lendemain pour ne plus revoir Ralimo.
Le voyage du Solide, si heureusement commencé, devait tragiquement finir. Le capitaine Marchand, qui a laissé un si beau livre, fatalement interrompu, relâcha ensuite à l'île de France, oii il se brûla la cervelle, après avoir perdu au Pharaon la cargaison qui ne lui appartenait pas ; Masse ramena le Solide klouhu, et le rendit aux armateurs de la célèbre maison, encore florissante à Marseille, sous le nom vénéré d'Elisée Baux,
UNE COLLATION A BOLLACQ
Une semaine après la bataille des Pyramides, le général Bonaparte venait de faire sa visite à la célèbre mosquée d'Amrou, bâtie au Caire par Amrou, le conquérant de l'Egypte, le lieutenant d'Omar.
Cette mosquée est une des plus curieuses de la ville; on la visite surtout pour admirer la colonne d'Omar, qui est, pour ainsi dire, la clef de voûte de l'édifice; il y a une légende altacbée à la colonne, et les musulmans regardent toujours avec respect la ligne noirâtre qui sillonne son marbre, comme une cicatrice, et une forte pression àbauteur d'épaule. Pourles non croyants, la légende turque est amusante comme une fable des Mille et une nui (s. Jugez-en.
90 LE châtrai: vert.
Amrou, désireux d'avoir une colonne très-solide, comme celle qui soutenait seule le temple de Dagon, envoya des ambassadeurs à Omar, avec mission de supplier le saint calife de vouloir bien lui expédier une colonne de la Mecque, choisie par lui, et de qualité supérieure. Omar avait tout juste sous la main, en ce moment, une colonne du plus dur granit, et, désireux d'obliger son lieutenant Amrou, il usa de son pouvoir discrétionnaire et ordonna d'une voix ferme à la colonne de se transporter elle-mêaie au Caire; il y avait donc une économie dans les frais de port.
Chose merveilleuse ! la colonne ne bougea pas et fit la sourde oreille, comme l'idole d'Egypte dont parle le psaume In exltu,
Omar, justement irrité de cette désobéissance, daigna répéter l'ordre, mais la colonne obstinée ne fit pas le plus léger mouvement, comme la première fois. Ce crime de récidive mit au comble l'exaspération d'Omar; il saisit un courbach, long'je lanière de cuir, et en cingla la colonne rebelle, avec la force d'un Turc.
Croirait- on que ce châtiment si mérité n'opéra aucun changement sur l'esprit têtu de la colonne! Elle garda son immobilité insolente, comme si le souffle du zéphir eût passé sur son granit.
Omar daigna descendre alors aux extrémité-s d'une
liUtc personnelle, et asséna sur la criminelle un vigoureux coup de poing. Il se blessa gravement à la main, et la colonne, sans s'émouvoir de son attentat, ne songea pas même à prendre la fuite; elle eut l'air d'attendre un second coup de poing, avec le plus grand sangfroid. Vraiment, il y a des colonnes folles qui semblent avoir perdu le chapiteau. L'orgueil fait perdre la tête aux hommes aussi : soyons plus indulgents.
Ce fut sans doute îa réflexion qui inspira quelque chose de mieux au sage calife Omar, au moment où il allait se permettre de lancer un bon coup pied à la colonne.
— Je ne réussirai pas mieux, se dit-il à lui-même; employons un autre moyen.
Et, prenant une voix solennelle, il prononça ces paroles :
— Au nom de Dieu, je t'ordonne ui partir pour le Caire, et de prêter ton appui à la mosquée d'Amrou.
A ces mots, la colonne partit comme une flèche, traversa le désert et fut se planter elle-même sur le terrain désigné. La veine noirâtre et la pression du marbre attestent la vérité de cette légende aux pieux musulmans.
Quand le général Bonaparte et son état-major furent sortis de la mosquée d'Amrou, des groupes de soldats et de sous-officiers de notre armée entrèrent
eii curieux pour admirer la forêl de colonnes semées avec une prodigalité orientale autour de l'esclave d'Omar. Un ordre du jour sévère recommandait aux républicains d'Arcole et de Lodi le respect envers les mosquées, les légendes et les imans; mais les loustics indisciplinés hasardaient toujours çà et là quelques mois bons ou mauvais contre la religion de Mahomet, et les auditeurs étouffaient en sourdine des éclats de rire sacrilèges, sous les vénérables voûtes de la mosquée d'Amrou. ,
Un jeune hussard, nommé ou surnommé Bourguignon, un élève de Berchigny, ce régiment farceur par excellence, s'abritait à chaque pas derrière une colonne pour décocher une pointe de vaudeville, ou un calambour profane, contre Tameublement de la mosquée d'Amrou; mais les railleries du jeune hussard vol(airien devinrent encore plus vives, lorsqu'il enlendit raconter la légende de la colonne par un Arabe d'âge mûr, qui paraissait être l'esclave d'un grave musulman, à barbe grisonnante et à l'œil très-vif. Le cicérone officieux s'exprimait assez bien en langue française, et répondait avec une dignité calme à des questions, souvent impertinentes, adressées par nos soldats, malgré l'ordre du jour.
A chaque plaisanterie de Bourguignon, le Turc, seul auditeur indigène, caressait sa barbe et lançait au plafond des regards étranges, que le hussard sai -
TiOUUdUKiNON K;N KtiVPili. 93
sissait au vol, et dont il ne pouvait deviner la mystérieuse expression, ce qui excitait sa curiosité au plus haut point.
— Ce bon Turc est ton maître? dit Bourguignon au cicérone.
— Oui, monsieur, répondit l'Arabe.
— Comprend-il le français?
— Non, monsieur; mais il parle assez bien la langue franque.
La langue franque est une langue qui s'est faite loule seule, et qui est comprise et parlée dans tous les ports de mer du monde. Ainsi à Marseille, à Barcelone, à Naples, à Palerme, à Pondichéry, à Vanicolo, l'étranger a de grandes chances d'être compris, lorsqu'il demande sur le pori, en langue franque, des renseignements au premier venu.
Le Turc avait entendu le court dialogue de Bourguignon et de son esclave, et il donna un gracieux sourire au jeune hussard, en lui disant :
— Bono Franco ; ti stranir, bono; ti chaplar mamelouki ; ti soldirdi Bonaberdi. Bono.
— Que l'Anglais m'emporte! dit Bourguignon, il me semble que je comprends le turc ! et je ne l'ai jamais appris !
— Mon maître, Fazz-Eddin, parle la langue franque, dit l'esclave.
— Ahl c'est la langue franque! mille bosses de
dromadaires I Eh bien ! je ne l'ai pas plus apprise que le turc î C'est Mahomet qui est mon maître d'école ; il m'a appris une langue avant la première leçon, avant l'alphabet ! C'est plus fort que le miracle de la colonne d'Amrou !
— Ti sabir, bono, dit le Turc; ti prenir ôafé; ti fumar chibouca; a casa seguir. Bono.
^- Bono, bono, prenir café, fumar chibouca, répondit Bourguignon; mais ce n'est rien de comprendre le turc, je le parle! et nous avons dans nos bagages d'âne quatre savants qui étudient le turc depuis le départ de Toulon, et qui ont oublié le français en route et n'ont pas appris le turc !
Le Turc prit les devants, et répéta l'invitation : A casa seguiï*, avec un geste gauche, mais poli d'intention.
Bourguignon suivit ses deux guides, et entra avec eux au Khan-Khalil, ce vaste bazar du Caire, où l'acheteur trouve toutes ses fantaisies s'il a de l'argent.
En passant sous la grande porte ogivale, un colporteur offrit de superbes pipes, ornées d'ambre jaune, au jeune hussard, qui haussa les épaules, et dit :
— Je n'ai qu'une pièce de douze sols, et je ne veux pas changer.
Cette plaisanterie de soldat ruiné fit sourire îeTurc, comme s'il l'eût comprise. Le brave homme s'arrêia,
BODRGUIGNOIS EN EGYPTE. 95
demanda le prix de la pipe, l'acheta sans uiarclian- Jer, et l'offrit généreusement au hussard.
Bourguignon mit la main sur son cœur, pantomime de tous les pays, et dit, en langue franque : Bono Turco, bono.
On s'arrêta devant la mosquée du sultan Bibars, de loin signalée par un minaret superbe, et l'esclave dit:
— Voilà la maison de mon maître, Fazz-Eddin. Cette maison avait, a l'extérieur, une apparence
assez mesquine, avec ses murs de ciment et de briques, et ses deux cages en saillie, à fenêtres sans vitres, nommées moucharabiehs.
Fazz-Eddin entra le premier, selon l'usage de la politesse orientale, plus polie que la nôtre, et il introduisit le hussard de Berchigny dans une petite pièce d'entre-sol, assez démeublée, mais non dépourvue de l'indispensable divan.
L'esclave chargea deux pipes, mit une pastille du sérail dans une cassolette, et un tison sur les deux noix; puis il attendit les ordres de son maître, qui lui fit signe de rester, et se plongea dans la silencieuse béatitude du kieff.
— Voilà une étrange manière de recevoir les gens ! pensait Bourguignon; il m'introduit dans un salon, me fait donner une pipe, et il a l'air de s'endormir en fumant.
L'esclave, interpellé pour donner une cxplicaiion
sur celte scène hospitalière, répondit ceci à Bourguignon :
— Mon maître fait à un étranger le plus grand honneur possible; sans le connaître, il le reçoit chez lui, et lui offre une pipe d'hospitalité sur le divan domestique. Tout autre détail de réception diminuerait la grandeur de cette politesse orientale. Une parole même nuirait à la simplicité majestueuse de cette scène. Ainsi faisaient les premiers Arabes sous leurs tentes au désert.
— A la bonne heure I dit Bourguignon ; je ne suis pas d'ailleurs fâché de cette réception muette ; j'étais à bout de langue franque et de bono. Enfumant, nous parlons la même langue; nous nous comprenons.
L'esclave fit un signe affirmatif, et regarda Fazz- Eddin pour attendre un ordre nouveau et obéir avec la promptitude de l'éclair.
Cet esclave était devenu un mystère pour notre jeune hussard; il s'exprimait en français avec une facilité effrayante et conduisait la phrase comme un vieux domestique d'académicien.
L'esclave lui-même prit le soin de s'expliquer en peu de mots :
— A l'âge de neuf ans, j'ai été pris, dit-il, par un corsaire de Marseille, et j'ai passé quinze ans en France; puis j'ai été repris par un corsaire d'Alexandrie, et acheté par Fazz-Eddin,
DOL"nc.i:ir.NON k\ égypte. 97
Celte explication satisfit complètement le hussard.
Les exigences du service arrachèrent Bourguignon
aux douceurs de cette hospitalilé; il se leva donc
après le court espace d'une pipe, et prit congé de
Fazz-Eddin.
Le Turc parut sortir de son extase opiacée, et lui dit:
Ti venir Boulacq, bever fresco.
Le hussard fit un efTort pour comprendre, et se tourna vers l'esclave interprète, qui paraphrasa ainsi le texte original.
— Blon maître vous invite à une collation à son jardin de Boulacq, où l'on boit frais.
— Et pour quel jour? demanda Bourguignon.
— Pour tous les jours, dit l'esclave ; en Orient, on invite pour toute la vie en invitant une fois.
— Mais je ne connais, moi, ni le jardin, ni Boulacq, reprit le hussard.
— Boulacq est le port du Caire, sur le Nil, dit l'esclave; entrez à Boulacq, du côté de Sieck-el-Hadid ; vous trouverez, après le minaret, un vieux sycomore qui s'étend sur un village. C'est l'entrée du jardin de mon honoré maître; vous ne pouvez pas vous tromper.
En ce moment, un accord de mandoline se fit entendre à travers la cloison, et une voix douce et mélancolique entonna une cantilène, assez sen^blable à
une complainte française dans sa monotonie primitive.
Cet. incident détermina Bourguignon à accepter l'invitation de Boulacq ; il se fit donner des renseignements plus pnécis sur la route qu'il fallait suivre, et se bâta de rentrer au quartier pour figurer dans la revue que devait passer le général Bonaparte sur la place d'El-Esbekieh.
La petite maison de plaisance de Fazz-Eddin était située non loin de l'endroit où a été bâti le palais de Boulacq, en l'année 1823. Rien n'annonçait l'opulence dans cette modeste villa du Nil ; mais on s'y trouvait bien aux heures ardentes du jour et dans les veillées du soir. On voyait se dérouler le désert de l'autre côté du Nil, avec ses ornements éternels, les Pyramides. L'ensemble du tableau est assez triste au premier coup d'œil ; mais l'immensité de ce désert est peuplée de tant de souvenirs, que la tristesse disparaît insensiblement sous une auréole lumineuse et vaste comme l'horizon ; on. sent qu'il faut celle étendue sans limite, ce cadre sans bornes, pour contenir ce merveilleux passé.
Après la revue, le hussard Bourguignon s'approcha respectueusement du général Bonaparte, posa la main droite, en pal, sur la joue droite, et dit :
— Mon général, je vous demande la permission d'aller me promener jusqu'à Boulacq.
BOUnGUIGNOiN EN l^GYPTE. 99
— Va, — lui (lit Bonaparlc, sur un ton amical et à voix basse, — va, et sois prudent. Le soldat isolé est en péril.
Bouguignon fit un léger mouvement d'épaules et se mit en marche pour Boulacq, en se dandinant avec la grâced'un hussard de vaudeville.
C'était un charmant jeune homme de vingt-quatre ans, de la figure la plus distinguée; il portait à ravir son costume, et donnait le Ion au régiment, où il n'avait que des amis. Sa devise était celle-ci : Je ne sais qu'obéir^ et fidèle à sa devise, il refusait, après chaque action d'éclat, le moindre avancement dans Tarmée; chose remarquable, à une époque où trois batailles, sufTisaient pour élever le soldat au grade de colonel.
Grâce à de sûres indications, à travers les curieux villages arabes, si bien dessinés par M. A. de Bart, il trouva sans peine la maison de Fazz-Eddin, où il fut reçu avec une hospitalité vraiment patriarcale. La collation se composait d'un pillau succulent, d'un rôti de mouton, de dattes, de tranches de pastèques et (l'eau fraîche, niais très-bien filtrée. Cette boisson ne paraissait guère agréable au jeune hussard, mais il fallait respecter la loi de Mahomet, à la table d'un Turc.
L'esclave servait les deux convives, et traduirait à son maîtreles plaisanteries du hussard, et le bon Turc
r^ir»v/«ralt««
40Q Li: CHATEAU VERT.
liait souvent avec la traducîion; il semblait rire de confiance, parce qu'un Français est toujours un elro facétieux pour toutes les autres nations.
On servit le café dans un kiosque, au bord du Nil; ia nuit tombait et les premières étoiles se levaient dans une brume ardente. On distinguait fort peu les objets d'alentour, et l'esclave semblait attendre l'ordre d'éclairer le kiosque, en descendant la lampe du plafond.
Un grand silence s'était fait tout à coup ; on n'entendait que le murmure du Nil et le chant monotone du grillon.
Le hussard se souvint de la dernière phrase du général Bonaparte, et se dit à lui-même :
— Je suis tombé dans un guet-apens égyptien.
Toutefois, il fit bonne contenance et se leva nonchalamment pour aller prendre son sabre, qu'il avait déposé avec étourderie au vestibule de la maison.
A ce moment même, la porte du kiosque s'ouvrit, et une femme turque, à demi voilée, entra dans le kiosque, fit un léger mouvement de tête et s'assit.
— C'est l'avant-garde du sérail, dit le hussard, à haute voix et avec l'assurance d'un homme qui parle devant des^ étrangers, et pour ainsi dire à des sourds.
Deux éclats de rire furibonds ébranlèrent le kiosque et devinrent inextinguibles; notre jeune hussard demeura interdit quelques moments, et, gagné par celle
LOI ^.cuic.^o^ i:is i;gym'l. loi
conlagioii de gaielé folio, il lit. sa paille dans le Irio, sans trop savoir pourquoi il riait, au milieu d'un guct-apcns jégyptien.
— Bono Franco j bono dit le Turc, aux dernières mesures du trio.
— Ah 1 voilà les bono qui recommencent ! dit le Iiussard; mais, si vous ne comprenez pas ce que je dis, pour(juoi riez-vous?
Sur un signe du maître, l'esclave, toujours sérieux, lui donne celle explication :
— Mon maître, Fazz-Eildin, et sa fille Fatmé, la rose du Faïoum, ont ri de votre surprise comique, lorsque vous avez vu entrer une femme; mais il n'ont pas compris Vavant-narde du sérail.
— Bono, bono ! ajouta le Turc comme un refiain obligé.
Puis, faisant signe à Tesclave, il lui dit :
— Oriemma, hons-machoul, nien boussaby
— Ceci n'est plus de la langue franque, dil le hussard, c'est du vrai turc.
L'esclave s'inclina devant le hussard , et parla ainsi :
— Mon honoré maître demande au courageux étranger s'il y a quelque chose de nouveau en France el à Paris.
— Est-ce qu'il me prend pour un journal, ton maître? dit le hussard.
— J'obéis à un ordre, remarqua Tesclr^-^ interprète.
— Eh bien ! dis-lui que ie dernier bourreau s'est guillotiné; Dieu a fini par avoir raison.
La jeune femme poussa un cri de joie, et le Turc,
prenant la main du hussard et la serrant, s'écria en
bon français :
— Que Dieu soit béni 1
Pour le coup, le hussard, qui n'avait jamais hron- Ciié devant une batterie en explosion, bondit sur son coussin et resta bouche béante. L'esclave s'assit aussitôt devant le guéridon, et se versa du café.
— Morbleu 1 dit le hussard en se levant, voilà une bonne plaisanterie! Et quel malheur pour moi de ne pas pouvoir rester plus longtemps avec vous ! Les journées sont si courtes dans votre pays! J'entends sonner la retraite; il faut que je rentre au quartier.
— Mais nous nous reverrons bientôt pour parler un peu de la France, dit la fausse Fatiîié, avec une de ces voix parisiennes, plus douces que les gammes des rossignols.
— Ah ! je le crois l)ien que nous nous reverrons ! dit le hussard; j'ai des permissions de promenade toutes les fois que j'en demande. Le général me protège. Demain je serai tout à vons, mes chers compatriotes... Mais entendez, enlen lez dans le lointain
Boiincnr.NON en r,CYPTr. loc
iu)s trompettes... C'est la laiifare de Berciiigny! Si IMiaraon l'enteiulait, que dirait-il?
Le faux Turc prit la main du hussard, et lui dit en souriant :
— Excusez-moi, camarade; vous ne m'avez pas tr )p l'air de vous appeler Bourguignon tout court...
— Une autre fois nous parlerons de cela, inlerroiipit vivement le hussard.
Kt il fit un mouvement du côté de la porte du kiosque, et s'arrêta.
Le faux esclave, car tout était faux dans cette niaison, venait d'éclairer le kiosque. La jeune femme avait quitté son voile et laissait voir un visage charmant et des jeux d'une expression céleste.
La fanfare de Berchigny retenliosait dans le désert et semblait réjouir les échos de la chaîne lybique; un plus long retard était militairement impossible; le liussard serra les mains de son hôte, s'inclina respectueusement devant lajcune femme, et, aprèsavoirdit : Au revoir, il s*élança sur la roule du Caire, avec l'agilité d'un cerf altéré qui court à l'abreuvoir du désert.
Lk MAKQUISE DE SAINT-NIZIER
Le lendemain, à la même heure, et dans le même kiosque du Nil, nos quatre personnages sont réunis, et ils se connaissent tous sous leur véritable nom. Les fatalités de cette époque expliquent parfaitement ces rencontres, qui paraissent fabuleuses aujourd'hui. Le comte Hubert d'Orsaint émigra en 1793, avec sa fille, la marquise Octavie de Saint-Nizier, faite veuve par l'écbafaud, et son neveu, André d'Orsaint, attaché, sous la monarchie, aux chancelleries orientales, et très-versé dans les langues et les usages de ces pays. Ils habitaient le Caire cl Boulacq depuis 1794, et vivaient dans la retraite la plus absolue, à la faveur de leur déguisement, et sous l'habile conduite d'André d'Orsaint. Nos trois émigrés virent avec joie l'arrivée de Tarniée française en Egypte; ils savaient bien qu'ils
iiUUliGUlGNON LN EGYPTE. 105
trouveraient au moins un aniiiLms celle France voyageuse, où lant (le verlu et criionncurs'élaicnl réfugiés loin des bourreaux. Pleins de celle idée, le comte Hubert et son neveu suivaient nos soldats dans les rues, les places et les mosquées du Caire, pour découvrir, à certains indices, offerts par le hasard, un compatriote, un ami, qui serait pour eux: le messager et le représentant de la patrie lointaine. Il fallait sans doute user des plus grandes précautions et de la plus minutieuse prudence dans celle recherche, et ne pas égarer une confidence et un épanchement sur un traître et un délateur. Le hussard Bourguignon, qui se moquait si spirituellement de l'ordre du jour, devant la colonne de la mosquée d'Amrou, et dont la figure exprimait tant de franchise, se révéla de lui-même comme le messager fidèle qui pouvait parler un peu de cette chère France à de malheureux émigrés. La chose fut conduite habilement, et le résultat dépassa même toute espérance; car ce soldat, ce hussard, ce Bourguignon, était lui-même un émigré en uniforme républicain, le comte Maxime des Aubiers.
Ainsi, à celte seconde soirée du kiosque, on ne sera pas étonné de voir le hussard transformé en gentilhomme, et s'élevant des saillies bouffonnes du bivouac à la langue des salons de Versailles.
Les émigrés de tous les temps ont toujours eu une idée i\xe et bien naturelle; ils coniplcnl par minutes
les heures de l'exil, et cherchent à deviner, ù force de conjectures, quelle sera l'heure du retour. La conversation venait de tomber sur ce sujet de circonstance entre la jeune et belle veuve et le comte Maxime, soldat de nécessité. Les deux autres émigrés s'occupaient dans la maison d'une préparation de sorbets, dont ils voulaient faire une surprise au hussard gentilhomme, avant la fanfare de la retraite de Berchigny.
Le comte Maxime avait été frappé de la gaieté, de l'esprit et de la grâce suprême de la marquise, et, comme on vivait à une époque où la veille avait un lendemain plus douteux que jamais, il avait hâte de faire une confidence qu'il eût ajournée bien loin en toute autre occasion. Seulement, il voulait saisir une transition heureuse pour s'expliquer.
— Madame, disait-il dans le tête-à-tête du kiosque^, si vous désirez savoir mon opinion sur l'avenir réservé à nos compatriotes qui sont en terre étrangère, comme vous et moi, la voici. Je crois que le général Bonaparte n'a pas la moindre envie de rentrer en France; il y a trop d'avocats au Directoire et pas assez d'hommes. Notre général continue Alexandre le Macédonien; il rêve la conquête de l'Inde et veut y arriver avant les Anglais. La France se nommera Bengale, et Paris Calcutta. Le rêve est beau, qu'en dites-vous, madame la marquise?
— .î'aiine mieux la rue du Réservoir à Vf^rsailles
DOlRGUUiN'ON EN K'JYPTH. !07
Cl le bassin de LUone; c'est plus grand que l'Inde.
— Oui, madame; mais il voUs est aujourd'hui plus facile d'aller à Ceylan qu'à Trianon, et, si cela continue, il vous sera permis de voir jouer le Gange dans les moulins de Calcutta, et défendu de Voir travailler la Seine dans la machine de Marly.
— Eh bien ! nous irons à Calcutta, dit la mar' qui se.
— Me permettez-vous, madame, de vous accompagner?
— Cotinaissez-vors l'opéra du Déserteur, citoyen hussard?
— Oui, madame; eh bien ! cet opéra et ce titre ne m'effrayent point. Vous savez ce qui arrive au dcnoûment!
— On fusille le déserteur, dit la marquise.
— Ah ! madame, je me vois contraint à relever une erreur de votre mémoire... On ne fusille pas le déserteur...
— Oui, c'est juste; parce que ie roi passait et faisait grâce. Le roi ne passe plus aujourd'hui.
— Mais, madame, j'ai l'honneur de vous apprendre que Topera du Déserteur a subi un change.ment de paroles sur le théâtre; on a conservé l'air, et, en précipitant les paroles, le basse-contre chante, — au lieu de : Le roi passait : — La commission du pouvoir exécutif passait... Eh bien! si je suis pris comme
108 LE CHyVTEAU VERT.
déserteur, on chantera : Le général en c/ief Bonaparte passait, et on ne me fusillera pas.
— Et sans aucun regret vous quitteriez le service?
— Oui, madame; on quitte toujours avec plaisir ce qu'on prend avec peine. Ce serait tout le contraire si je prenais femme.
— Ah! vous songez à vous marier,monsieur lecomte?
— Mais c'est aujourd'hui le devoir de tous les bons... citoyens.
— Ah I monsieur le comte, ne choisissez pas vos expressions; personne ne nous écoute; il n'y a pas d'espion dans l'armée française, et le Directoire est à mille lieues d'ici.
— Alors je dirai que le mariage est le devoir de tous les bons royalistes. .
— A la bonne heure ! monsieur le comte; votre phrase est beaucoup plus juste maintenant.
— La Terreur a fait beaucoup de veuves et d'orphelins, madame.
— Hélas I oui, monsieur le com(e ; et les plus nobles têtes sont tombées... Mais ne tournons pas au sérieux... Me permettez-vous d'être indiscrète?
— Madame, vous savez que ma devise est de ne jamais commander. On m'accorde des permissions ; je n'en donne jamais. Vous êtes ainsi parfaitement libre d'être indiscrète.
— Avec vos projets de mariage, reprit la marquise,
BOURGUIGNON EN KGYPïi:. 400
en riant, je vous soupçonne de tiaiiicr un enlèvement (l'Ilélène, ou de quelque Dilara deSamarcandc, ou de quelque Aline de Golconde; car il n'y a pas une Française dans ce pays.
— Et s'il y en avait une, elle suffirait; n'est-ce pas, madame?
— Oui, monsieur, quoique la polygamie soit permise en Orient; mais vcus êtes trop bon chrétien pour vous servir de ce privilège local.
— Et trop galant Français, vouliez-vous dire probablement aussi, madame?
— Je me contente du devoir imposé par la religion, pour m'expliquer votre horreur, en fait de polygamie. La galanterie française menace ruine, dans le voisinage des Turcs. Si le Directoire avait eu le sens commun, il n'aurait jamais envoyé une armée française au pays des harems. Il y a de quoi pervertir tout un régiment de hussards.
— Pardon, madame; il me semble que nous nous éloignons de la question...
— Mais, monsieur, on ne cause jamais, que pour s'éloigner des questions. Nous n'écrivons pas un livre de logique, en ce moment.
— Me permettez-vous, madame, de nous ramener au point de départ?
— Je l'ai complètement oublié, monsieur le comte; on s'égare souvent au déser(,
— Vous avez un guide, madame, ne craignez rien; nous allons retrouver notre chemin... Il s'agissait de la possibilité de rencontrer une seule femme au désert...
— C'est le sphinx vivant à trouver 1 interrompit la marquise.
— Voulez-vous parier que je le trouve madame?
— Oh! non, dit la marquise en riant, je ne veux pas mettre vos yeux en péril ; vous savez ce qui est arrivé à Œdipe ; il est devenu aveugle ; il a gagné l'ophtalmie du désert en cherchant le sphinx.
— Au nom du ciel ! madame, dit le comte avec v'ivacité, permettez- moi d'arriver à mon but; vous mettez un esprit diabolique à m'en écarter... Songez madame que la fanfare de la retraite va sonner.
— Eh bien 1 interrompit la jeune femme, demain nous nous remettrons à la recherche du sphinx vivant...
— Demain , madame ! Est-ce que je connais l'ordre du jour qui sera placardé demain à El-Esbekieh? N'ai-je pas déjà entendu parler vaguement d'une campagne en Syrie, ou dans la haute Egypte, à la poursuite de Mourad-Bey? Mon régiment est désigné; j'accompagne le général DesaixàDenderah, à Thèbes, aux cataractes; que sais-je? aux montagnes de la Lune ! Nos savants veulent découvrir les sources du M; elles n'existent pas; raison de plus pour les découvrir I Nous ferons escorte aux citovens savants.
Vous voyez donc, madame, que je n'ai pas tie temps à perdre , et qu'il faut que j'obtienne avant demain une promesse de mariage...
— Du sphinx, monsieur le comte!
— De vous, madame.
La marquise fit un mouvement et sa gaieté s'éteignit tout à èoup ; elle changea de ton el dit avec une gravité désolante :
— Monsieur le comte, je voyais arriver de loin votre étrange proposition, et je voulais vous épargner un refus... Parlons d'autre chose...
Le comte Maxime se leva, et dit d'une voix pleine d'émotion :
— Adieu, madame; permettez-moi de ne plus vous revoir et de regretter de vous avoir vue. Un soldat se console aisément à notre époque; il y a une bataille par jour et je ne serai pas toujours malheureux; le moment du bonheur arrive; on rencontre enfin un boulet sur sa route; c'est la caresse du destin.
Il salua respectueusement et fit deux pas pour sortir; un geste impérieux le retint.
— Vraiment, monsieur le comte, dit la marquise d'une voix tremblante, vous n'êtes pas raisonnable; nous nous connaissons à peine, et vous brusquez une demande en mariage, sans le moindre préambule..» ,Oui, oui, je reconnais avec vous que nous ne vivons pas dans une société régulière, dans un état normal ;
que nous ne sommes pas à Versailles, mais au Caire, et qu'il nous est permis de bouleverser les usages privés au milieu du bouleversement général... Mais enfin, monsieur le comte , si je n'étais pas libre, même dans ma position de veuve; s'il m'était défendu de disposer de moi, Versailles ou le Caire, monarchie ou révolution n'auraient rien à voir dans tout ceci; je devrais vous refuser ma main aux bords du Nil comme aux bords de la Seine, à Boulacq comme à la rue du Réservoir. Avez-vous songé à cette légère objection, monsieur le comte?
— Cette objection, — dit Maxime d'une voix éteinte, — je la respecte, comme toute chose qui aggrave un désespoir.
— Vraiment, monsieur le comte, j'attendais mieux de votre esprit...
— Madame, c'est mon cœurqui parle en ce moment.
— Alors, monsieur, c'est le mien qui lui répond.
— Par un refus non motivé; c'est bien cruel, madame; on voit que nous sommes en pays ennemi.
— Eh bien ! monsieur le comte, je vais le motiver, mon refus...
— J'écoute avec le cœur, madame... Parlez.
La marquise fit un signe qui commandait le silence, et dit à voix basse :
— Voici mon père... Parlons d'autre chose; je suis toujours gaie devant lui, il faut changer de ton...
Le comte Maxime se renversa sur le divan avec nonchalance et cria d'un ton badin :
— Quel est le chemin le plus court pour aller aux Pyramides?
— Tous les chemins sont longs au désert, monsieur le comte... Mais voilà mon cher père, qui vous instruira mieux que moi.
Le comte entrait avec un plateau chargé de friandises orientales, et paraissait fort heureux de sa réussite en sorbets; sa fille lui transmit la question du jeune hussard.
. Le plus court chemin dit le père, en réfléchissant un peu,.., il fautd'abord voir toutes les pyramides..., il y en a quatorze environ à Sakkharah. Vous allez donc à Sakkharah...; on peut prendre le chemin de TAbbassied... Oui..., ma foi, je ne suis pas très-fort sur la géographie de l'endroit... Attendez..., vous passez par Abousir... Oui..., mais il y a une chose bien simple à faire, monsieur le comte..., prenez un ànier à Boulaca, un guide de profession, et vous ferez avec lui ce chemin, les yeux fermés.
— Mais, cher père, il fallait commencer parla! dit la marquise dans un éclat de rire fou... Monsieur le comte, prenez un ânicr.
— A-t-il un cheval? demanda Maxime.
— Est-ce qu'il serait ânier, s'il avait un cheval? dit la jeune femme en continuant son accès degaieté folle.
lih LE CHATEAU VERT.
— C'est juste ! remarqua naïvement le hussard.
— Si vous faites cette course demain, reprit le père, vous aurez une journée très-chaude. Le soleil s'est couché rouge comme une meule de feu.
— Oh ! cela m'est bien égal ! dit le jeune comte.
— Mais, comptez-vous monter sur les pyramides reprit le vieux émigré.
— Sans doute..., j'ai un nom à graver sur la cime.
— Un tendre souvenir du pays? dit le père avec un sourire malin.
— Un nom que je voudrais graver beaucoup plus haut, reprit le comte avec lenteur, mais il faut se contenter de la page qu'on a sous la main quand on veut écrire son testament la veille d'une bataille.
Le père regarda fixement le hussard et réfléchit pour deviner le sens de cette phrase. Tout en causant, chacun faisait honneur aux sorbets.
La fanfare de Berchigny vint à propos au secours du hussard, qui mourait d'impatience, en attendant le mystérieux motif du refus ; il se leva vivement, et offrant, avec une grâce parfaite, son bras à la jeune veuve, il lui dit :
— J'aurai l'honneur d'être accompagné par vous jusqu'à votre porte ; il me faut un guide dans l'obscuritéde ce jardin, et je suis fort en retard, ce soir, au quartier.
Il serra les mains des deux hommes, et sortit du
BOURGUIGNON EN GYPTE. 115
kiosque avec une précipitation fort naturelle à expliquer.
Le comte Hubert et son neveu continuèrent- leur collation.
— Le refus motivé? dit le hussard à l'oreille de la marquise, sur le Ion vif de l'interrogation.
— Mon Dieu! que nie demandez-vous là? dit la jeune femme: il fait sombre sous ces vieux sycomores, et j'ai peur... Attendons le jour..., attendons demain.
— Madame, il n'y a pas de demain pour un soldat.
— Mais il y en a un pour le mariage, dit la marquise ; et ce demain est souvent un regret. Demain est un mot qu'une femme devrait toujours avoir sur les lèvres, quand un futur mari se présente. Demain sera le mot de toute ma vie ; je resterai sans cesse à aujourd'hui.
— Madame, reprit le jeune comte, je crois mieux comprendre les devoirs du moment ; la noblesse a fait assez de fautes avant 89; il faut qu'elle donne le bon exemple après 93. C'est une revanche d'honneur. L'échafaudet la guerre ont dépeuplé la France. Avant 89, le célibat était un vice permis ; après 93, c'est un crime défendu. Je veux me marier.
— Eh bien ! dit la jeune femme avec un sourire, rien n'est plus facile ;. il y a de jeunes chrétiennes par*
Îj6 LE CHATEAU VERT.
tout. En Orient, la religion est la plus haute noblesse. Il y au Liban des femmes druses qui descendent des compagnons de saint Louis. Vous ne vous mésallierez pas.
— Est-ce-là, madame, dit le jeune homme, le refus motivé que vous m'avez promis?
Us étaient arrivés à la porte du jardin et dans une éclaircie lumineuse, où les rayons des premières étoiles ne rencontraient plus des voûtes d'arbres. La belle veuve regarda le ciel, soupira et dit :
— J'ai plus de courage, maintenant; les saintes étoiles me donnent la force de parler... Monsieur le comte..., à seize ans, j'étais veuve... , il y a six ans Jéjà...^ eh bien! malgré ma gaieté fausse, ma légèreté apparente, je suis une veuve d'hier. Le sang de l'éclmfaud coule encore sur ma couronne de mariée; le cri de mort de mon mari résonne encore à mes oreilles et se mêle au bruit des roues de la charrette du bourreau. Ne méjugez pas sur la vie de mes jours passés au soleil ; vous ne connaîtriez pas la femme. Toutes les nuits, je refais le même songe...., un songe horrible qui blanchira mes pauvres cheveux avant le temps.. . Je vois. . ., je le vois, lui, ce noble royaliste, pâle comme un spectre, avec son suaire rouge, s'avançant vers moi, et laissant tomber entre mes mains sa tête qui me regarde avec des yeux vivants!... Oh !... voilà mon re-
. fus motivé, monsieur le comte.
Le noble hussard, qui n'avait pas tremblé dans vingt batailles, se raffermit sur ses pieds, comme fait le conscrit au premier sifflement des balles, le jour de son baptême de feu.
Honteux de ce moment de faiblesse, il prit les mains de la jeune femme, les serra respectueusement » et d'une voix à peine entendue, il lui dit :
— Je fais le même rêve, moi aussi; le sang démon père est toujours sur mes pieds; je cherche l'oubli, madame...
— Et moi, monsieur, interrompit la marquise, je ne le cherche pas, je veux en vivre.
— Eh bien I madame, reprit le comte ému aux larmes, confondons nos deux souvenirs et nos rêves d^ sang. Nous serons plus forts pour ne pas oublier.
— Impossible, monsieur le comte; j'ai Tégoïsme de la souffrance, et je ne veux pas la partager.
Elle fit un léger mouvement de tête et disparut dans l'ombre noire des arbres voisins.
Le hussard demeura quelque temps immobile sur le seuil de la porte du jardin, et s'éloigna lentement, comme si la fanfare de retraite n'eûtpas sonné dans le lointain.
LES SANGLIERS D'EGYPIl
L'ordre du jour du leudemain n'annonçait pas lo départ de la division Desaix pour la haute Egypte, et le hussard Bourguignon obtint facilement la permission de faire sa visite aux Pyramides. Il prit donc un ânier à Boulacq, d'après le conseil de ses compatriotes émigrés, et au lever du soleil il était à Sakkharah.
Sur la route de Ghiseh, on trouve une forêt d'arbres de la famille des mimosas ; le sentier abonde en rameaux épineux et en tiges inflexibles , comme des feuilles de nopals. C'est un endroit désert et sauvage, où le vol et l'assassinat peuvent se commettre avec impunité. Le jeune comte marchait à pied, l'œil aux embûches et la main à la poignée du sabre. Le vrai courage est prudent.
Une scène étrange, et qui devait avoir une influence
décisive sur la destinée du comle Maxime, allait se passer dans cette forêt de mimosas; une de ces scènes qui paraîtraient fabuleuses, si trente voyageurs n'en attestaient pas l'incroyable vérité (1).
Le jeune hussard entendit un grand bruit de feuilles criardes, sur la droite du sentier, et il s'arrêta pour attendre le péril.
L'Arabe, son conducteur haussa les épaules, fit un sourire grave, et allongea son bras dans la direction de Ghiseh, comme s'il eût voulu dire, en signes : Marchez toujours, ne faites pas attention; ce n'est rien. Cette pantomime, loin de rassurer le jeune soldat, lui démontra h comnlicité de l'Arabe; il mit aussitôt le sabre à la main, bien résolu à vendre chèrement sa vie aux pirates de la mer sablonneuse.
Au même instant, deux énormes sangliers sortirent des massifs, en poussant des grognements sinistres et montrant des défenses léonines de l'ivoire le mieux aiguisé.
Le comte Maxime se connaissait en sangliers. Dans les jours calmes de la monarchie, il avait suivi les grandes chasses royales; cent fois dans sa vie il avait forcé le ragot dans sa bauge ; il avait vu ses chiens décousus par la bête; mais, dans ces combats de
(1) Le dernier de ces voyageurs est M. A. de Bar, dont le çràyon
si pur et si vrai fait l'histoirt' de l'Fgypte mieux <iu"un narrateur. Il a traversé la forêt de mimosas et vu la môme scène.
monstre à homme, il s'était muni des précautions d'atlaque et de défense; il luttait avec une escouade de chasseurs, et riait au péril, dans l'enivrante musique des aboiements de chiens. Cette fois, la rencontre changeait de caractère, rien n'était prévu. C'était le chasseur qui se voyait forcé dans sa bauge par une meute de sangliers.
On a beau être brave, ou stoïcien, ou dandy, ou héros, il y a des dangers qui donnent Ih peur, dans une certaine mesure. Notre hussard éprouva donc un frisson de peur fort excusable, lorsque le nombre des sangliers d'attaque s*éleva au chiffre de dix-sept. Un seul eût été suffisant. La belle chasse de Rubens n'en compte pas davantage, le grand peintre a exprimé l'elTroi suprême sur la figure des nombreux chasseurs.
Cependant le hussard s'était adossé contre un arbre, et attendait l'ennemi, en tenant la pointe de son sabre à la hauteur d'une hure de sanglier.
— Cela ne m'empêchera pas d'être décousu^ se disait-il, mais du moins j'aurai fait bonne contenance jusqu'à la mort.
La bande de sangliers fit un demi-cercle devant le hussard, en exécutant un chœur de grognements à l'unisson, comme fait un auditoire anglais dans un meeting, devant un orateur impopulaire. Les poils se hérissaient comme des dards de hérissons ; les hures ressemblaient à des têtes de Méduse ; les défenses
BOURGUlG^OiS EN EGYPTE. JSl
d'ivoire s'aiguisaient dans le sable pour mieux percer le gibier humain.
L'Arabe s'arma de son bâton, et chargea la meule de sangliers avec une impétuosité admirable, distribuant les coups à droite et à gauche, comme eût fait un porcher sur son troupeau, dans un champ de légumes envahi par des gloutons indisciplinés. Le comte Maxime, tout en admirant ce courage surnaturel et celte charge incompréhensible, n'osa pas se servir de son sabre, comme l'Arabe faisait de son bâton ; il s'attendait à tout moment à voir ce courageux, mais imprudent ânier, broyé en lambeaux par les dix-sept monstres. Chose incroyable 1 la meute redoubla ses cris, mais elle céda peu à peu le terrain, devantce terrible ânier qui opérait un miracle nouveau sur cette terre des prodiges.
Cet exploit accompli comme un fait naturel, l'Arabe fit au hussard le signe qui veut dire : Continuez votre chemin, vous ne risquez rien. Le comte serra les mains de son étrange sauveur, qui reçut très-froidement cette marque de reconnaissance économique.
— Il n'est pas content de ma libéralité, pensa le comte Maxime, et il a bien raison; une poignée de main ! quelle récompense pour un si grand service î mais il ne connaît pas le dénoûment. Laissons-lui croire encore un peu que je suis un ingrat.
Avant tout, il fallait sortir du bois, ce repaire de
d22 LE CHATEAU VERï.
tant de sangliers: on ne fait pas deux miracles en un jour.
Arrivé aux derniers arbres, le comte Maxime déboucla une ceinture secrète, un vrai coffre-fort portatif, un viatique de riche émigré prévoyant, et, fouillant ses profondeurs, oii les diamants se mêlaient aux doublons, il prit cinquante louis et les offrit à l'Arabe, qui recula de joie devant ce trésor des Mille et tme Nuits,
Ucr, ce vil métal, est compris par toutes les intelligences; il fascine le sauvage comme le civilisé; il provoque le sourire sur toutes les lèvres, sans distinction de nuance ; c'est l'idiome universel minéralisé.
On arriva devant les Pyramides, Le joyeux Arabe choisit le côté de l'ombre, s'assit et se mit à compter les pièces d'or. Le comte Maxime escalada Chéops, avec l'agilité de la jeunesse, et, parvenu au sommet, il grava sur le granit le nom de la belle marquise Oclavie de Saint-Nizier.
Cela fait, il descendit lestement cette échelle de Jacob, et, arrivé en plaine, il chercha son Arabe et ne trouva que le désert. L'ânier avait disparu.
Il poussa des cris inarticulés, avec une voix de haute-contre ; sur l'air les Fils des Dieux y d'un opéra du temps, et i'écho des Pyramides daigna seul répondre au hussard.
Une pensée affreuse s'empara de l'esprit du comte Maxime. Cet Arabe, conteur comme tous les Arabes, s'était hâté de rentrer chez lui pour faire part à sa famille de sa bonne fortune. Sa vive impatience ne lui avait pas permis le retour de son généreux bienfaiteur. Un bruit fatal allait donc se répandre de bouche en bouche dans les veillées causeuses de Boulacq et du Caire; on allait même exagérer la munificence et la richesse d'un simple soldat. Ce bruit arriverait infailliblement à des oreilles françaises; on en ferait le sujet d'un rapport au général. Un hussard qui sème l'or, et en est tout cousu, ne peut être qu'un voleur, un aristocrate, ou un émigré déguisé. Le bienfait devenait, en se divulguant, un arrêt de mort.
Toutefois, et avant tout, il fallait rentrer à Boulacq pour rendre compte de la promenade aux Pyramides, et cette volonté de Dieu, que les hommes appellent le hasard, conduisit en ce moment même devant le grand sphinx une petite caravane qui se rendait au Caire. Le comte Maxime, si compromis par sa générosité, offrit une modeste pièce d'argent au conducteur, et il lui fut permis de monter un onagre et de suivre les pèlerins.
A Boulacq, le hussard mit pied à terre, et courut à la maison du comte Hubert. Les deux hommes étaient au Caire, la marquise seule se promenait sous les sycomores, en rêvant,
12/} LE CHATEAU VERÏ.
Le jeune homme ressemblait à un naufragé de l'océan de sable; son uniforme tombait en loques; son dolman avait laissé la moitié de son étoffe aux buissons; ses bottes regrettaient leurs semelles absentes; une poussière blanche couvrait ses cadenettes; tout enfin servaitde certificat au hussard; il avait effectivement escaladé la pyramide pour écrire la carte de visite de la marquise dans le voisinage du soleil, un peu plus haut que ie cœur d'un gentilhomme amoureux.
La jeune femme fut vivement émue du récit du comte, qui passa sous silence le bois de mimosas, la rencontre des sangliers, l'héroïque et miraculeux dévouement de l'Arabe, et la fatale générosité qui pouvait conduire une tête d'émigré à l'échafaud.
Les femmes, avec leur merveilleux instinct, devinent toujours la réticence mystérieuse qu'un homme intéressant met dans un récit.
— Je ne sais si je fais erreur, dit la marquise en souriant, mais il me semble que vous me cachez quelque chose. Quand vous me racontiez votre promenade, vos yeux avaient l'air de penser à des choses que votre bouche ne me disait pas.
— Madame, répondit le comte en riant, vous avez raison..., j'ai oublié un léger détail...
— Un danger? interrompit la marquise, sur le ton de l'effroi.
— Oui, madame, un danger assez grand..., mais le danger est l'amusement du soldat.
— Voyons, monsieur le comte, comment vous êlesvous amusé? Cela m'intéresse.
Alors, le comte Maxime remplit une lacune de son récit, et fit gravement l'histoire de la rencontre des saiigliers..
A chaque phrase, la marquise avait l'air de contenir un éclat de rire; mais, à la fin du récit, elle donna libre cours à sa gaieté folle, et le comte Maxime demeura comme pétrifié.
— Ah ! vous ne connaissiez donc pas nos sangliers d'Egyp(e? dit-elle; c'est une espèce à part...; ce sont les meilleurs enfants du monde; personne ne les attaque depuis Moïse, et ils ne songent à attaquer personne; ils sont innocents comme des animaux herbivores, et un enfant les mettrait en déroute par douzaines avec un fuseau. Heureusement, monsieur le comte, vous avez dans vos états de service des dangers
plus sérieux! Bon ! — ajouta-t-elle, en examinant
la physionomie du comte, — vous me cachez encore quelque chose? je le devine... Allons, j'exige le récit complet.
Le comte obéit, et, cette fois, la marquise ne répondit plus par des éclats de rire, et elle partagea les justes terreurs du hussard émigré.
Deux craintes fondées sur deux conjectures, et par-
ties de deux personnes qui ne se sont pas concertées entre elles, doivent être prises en sérieuse considération, lorsqu'il s'agit de la vie. Il fut donc reconnu j après un échange rapide de quelques paroles, qu'il y avait péril de mort. En pareil cas, le luxe dans les précautions est toujours salutaire ; il y a péril de mort, le doute est une imprudence.
En voyant la terreur de la marquise, le comte Maxime exagéra ses propres craintes, sans doute dans un but facile à deviner.
— Madame, lui dit-il d'une voix pleine d'émotion, j'avoue ma pusillanimité; j'ai bravé la mort sur les champs de bataille, mais la mort donnée par le bourreau m'épouvante, et ma tête est si troublée qu'il m'est impossible d'y trouver une bonne inspiration de salut. Aidez-moi, je vous en conjure; les femmes ont l'inslinct des bons conseils.
La jeune veuve réfléchit quelques instants, et dit :
— Monsieur le comte, je ne vois qu'un moyen de salut. Nous vous donnerons un déguisement, vous partirez avec mon cousin, et vous irez à Alexandrie, ou à Rosette, ou à Jaffa. Dans un de ces ports, vous trouverez aisément l'occasion d'aller joindre en mer l'un des vaisseaux du commodore Sidney Smith, le Thésée ou le Tigre y toujours en croisière sur les côtes d'Egypte...
Le comte Maxime fit un brusque mouvement qui
arrêta la parole sur les lèvres de la jeune veuve: elle changea de ton, et achevaainsi une phrase commencée pour un autre sens :
— Le plan que je vous propose n'a pas l'air de vous séduire; n'est-ce pas, monsieur le comte?
— Pardonnez-moi, madame, ma rébellion; il m'est impossible de vous obéir. Deux raisons majeures m'obligent à repousser votre plan. Ayant eu le bonheur de vous connaître, je ne puis me résignera vivre sans vous voir. Un péril de mort même ne changerait pas ma résolution à cet égard. Ensuite, je n'irai jamais demander à l'Anglais asile et protection. Je suis d'une famille de marins. Mon père et mes oncles se batlaieiit sous le pavillon de Suffren, dans les mers indiennes, contre le commodore Johnston.
— Soit, dit la marquise, je comprends ce scrupule, il est honorable; mais enfin il faut prendre un parli. L'heure est mauvaise. Si mon plan ne vous convient pas, trouvons-en un meilleur.
Il y eut un moment de silence. Un soupir servit de transition, et le comte Maxime prononça ces paroles sur un ton funèbre.
— Mourir seul, ou vivre deux.
— Cela signifie, monsieur le comte?
— Madame, si vous demandez l'explication de ma phrase, c'est que vous l'avez comprise.
— Monsieur le comte, vous n'êtes pas raisonnable.
— Je le sais, madame.
— Ainsi vous me condamneriez au mariage, sous peine de votre mort?
— Je savais bien que vous aviez compris ma phrase, madame.
— Oui, monsieur le comte, vous êtes en danger de mort, puisque vous avez été condamné par le tribunal révolutionnaire de Paris, et, à chaque instant, vous pouvez être trahi sous votre uniforme, même si votre Arabe des Pyramides ne révèle pas la générosité royale d'un simple hussard ; mais je me croirai toujours, moi, innocente devant Dieu du malheur qui peut vous frapper; vous aurez fait vous-même votre mort.
— J'accepte mon œuvre, madame; je vous absous de toute intention homicide, et je vous fais un dernier adieu.
Le comte s'inclina comme pour prendre un congé; la jeune femme le retint par un geste impérieux.
— Comte Maxime, dit-elle, nous partirons tous cette nuit.
— Et ensuite, madame ?
— Ensuite, vous verrez. Que puis-je vous dire de plus? Si je m'expose à traverser le désert avec mon père, un jeune gentilhomme de France peut-il me refuser son bras et sa protection?
— Non, madame; je vous suivrai, si l'espérance est au bout du chemin.
BOURGUIGNON EN l'GYPTr. 429
— Pas de condition, noble conilc, fils des croisés! dit la marquise, d'un ton de reine.
Le comte Maxime courba la tête devant le geste de la jeune femme, laquelle ajouta :
— Vous avez pris, dites-vous, pour devise cette parole : Obéi?', jamais commander. Devise et noblesse obligent.
— J'obéirai, madame, et sans condition.
La marquise serra la main du jeune comte, et lui dit:
— Maintenant, ne vous montrez plus. J'attends mon père et mon cousin. Croyez bien que notre départ n'est pas une chose que j'improvise pour cette circonstance. Depuis longtemps nous nous préparons à chanter et à mettre en action Vin exitu Israël. Au lieu d'être trois, nous serons quatre : un aide de plus contre le danger.