LE COUVENT D'EL-DHEMIR
Les quatre pèlerins, suivis de deux domestiques fidèles, et formant une petite caravane, traversèrent le désert et atteignirent heureusement les premières crêtes de cette vallée recueillie, où le Liban commence et offre de saints refuges aux naufragés du monde, depuis les Druses et les compagnons de saint Louis. Le grand roi, dans sa prévoyance, avait amené avec lui pour assurer l'avenir de sa croisade des laboureurs et des artisans de toute sorte qui, après la défaite, trouvèrent un asile dans les montagnes du Liban y fondèrent des villages qui subsistent encore aujourd'hui.
Grâce aux bonnes informations prises d'avance par le comte Hubert, au Caire, la petite caravane découvrit sans peine, dans le vallon d'El-Dhemir, le cou-
vent carmélite fondé par les religieux du Carmel. Une hospitalité charmante accueillit nos voyageurs, quand ils se firent reconnaître comme chrétiens et Français, malgré le mensonge de leurs costumes orientaux. Leur dernière station fut faite dans la chapelle, oasis véritable, où le bruit du monde expirait, où la solitude donnait à l'âme une sérénité consolante, et à la pensée une nouvelle direction.
Le comte Maxime était agenouillé sur la pierre nue, devant une dalle de marbre qui recouvrait une tombe. Une voix douce, comme celle d'un ange, caressa son oreille, et dit :
— Lisez cette inscription.
Le jeune homme fit deux pas sur ses genoux, et déchiffra avec beaucoup de peine cette inscription à demi effacée par les siècles :
4 F éternelle mémoire du glorieux prince, frère du ROI Louis IX, tué à la bataille de Mansourah, en combattant pour la France et pour Dieu, enl251.
On ne peut se faire une idée de l'impression produite par ces lignes si simples, qui ont traversé les siècles et ont fondé par une tombe, vrai parchemin de noblesse, la puissance française sur la terre d'Orient.
La même voix ajouta:
— Et maintenant, fils des croisés, noble comte, fils des héros qui ont accompagné saint Louis à Mansourah, et le bailli de Suffren à Pondichérv, vous all&z
jurer sur cette tombe française du Liban : vous jurez de vivre et d'aller au Mysore, par le détroit d'Ormus, où un roi, l'ami de Louis XVI, attend les secours de la noblesse de France, où la puissance française va s'écrouler peut-être devant l'invasion anglaise. Une femme ordonne, et Dieu écoute votre serment.
Le comte Maxime, ému à cette noble voix qui rappelait les derniers grands événements de la France monarchique, fit le serment devant Dieu, et pleura.
Et, comme il se levait, il ne vit personne dans îa chapelle et fut saisi d'un frisson glacial, car il lui semblait que la voix était sortie de la tombe. Il avait pourtant bien reconnu celte voix.
En sortant il trouva sur le parvis le comte Hubert et son neveu ; ils paraissaient profondément émus, et leurs yeux gardaient quelques larmes. Un silence expressif les interrogea; le comte fit un signe et montra la porte du parloir d'un monastère voisin.
— Allez là, dit-il ; vous êtes attendu.
Le jeune comte, se doutant de quelque grand et irréparable malheur, fit un effort suprême pour marcher vers l'endroit indiqué par une parole et un geste si mystérieux. Les pieds ne soutenaient plus cet homme fort.
Le parloir était désert, mais éclairé par un rayon de soleil, ce qui lui donnait un caractère joyeux, rsotre jeune comte vit une figure pâle, mais charmante,
BOljRGUIGiNON F.N f:GTPTE. d33
à travers une grille de bois, et une main exquise de perfection, étendue vers lui.
Il s'approcha et serra cette main.
— Mon frère Maxime, dit la voix de la chapelle, la sœur Marie des religieuses du Carmel priera toute sa vie pour son père et pour vous.
Et la main fut retirée, et la sœur Marie disparut.
Le lendemain, Maxime prit son bâton de pèlerin et s'achemina vers le détroit d'Ormus.
Les portiers de Paris exercent plusieurs industries. Le cordon de la loge est un simple accessoire. Ceux qui gouvernent de bonnes portes se livrent surtout au métier d'agents matrimoniaux, et quand ils mènent à bien, c'est-à-dire aux pieds des autels, un jeune ou un vieux couple, ils reçoivent des honoraires proportionnés au rang et à la fortune des époux.
Justin Faviot, commis dans une maison du quartier des Bourdonnais, eut le malheur d'être pris en affection par son portier, qui, trouvant s@n jeune locataire digne de subir les lois de V hymen, comme disent les tragédies, chercha une jeune fille sage, vertueuse, et même accomplie, la trouva aisément, et fit jouer tous les ressorts de son expérience pour conduire l'affaire matrimoniale au vestibule de l'état civil.
A mesure que le jour du oui fatal approcliait, Justin Faviot donnait des regrets plus vifs à son célibat agonisant; il eut même le malheur de découvrir un affreux principe de laideur sur le visage de sa femme future, et un exhaussement de l'épaule droite qui blessait trop les règles de la symétrie, quand^e châle ou la mantille ne dissimulaient rien.
Un soir il communiqua ses scrupules au portier matrimonial, qui les traita de chimères, défendit l'honneur des nez aquilins exagérés, nivela les épaules de mademoiselle Clotilde, et fit sonner bien haut les 50,000 francs de dot écrits au contrat.
Cette dernière raison fit entrer Justin Faviot dans de meilleurs sentiments. Il aimait l'argent comme tous les commis, et nourrissait le rêve d'ouvrir un bazar, dans la nouvelle rue de Rivoli, à l'enseigne de Galatée, pour faire concurrence à Pygmalion.
Nous avons tous connu la vénérable rue Bélhisy, illustrée par l'hôtel Montbazon et l'assassinat de l'amiral Coligny, chanté , dans l'opéra des Huguenots, avec accompagnement de tambour. Les démolisseurs étaient en train d'anéantir cette rue historique, et deux ou trois maisons s'élevaient encore sur un vaste amas de ruines et de pans de murs sillonnés par les tuyaux noirs des cheminées absentes. Justin Faviot, dépaysé par la dévastation de son quartier natal, s'orientait avec des débris d'enseignes et des lambeaux, de portes
UN KAIT-PAi;iS lJ'IUt:U. 137
cochères, quand il rentrait ;\ minuit, et sans bec de gaz. Or, comme il traversait au milieu des ténèbres l'ex-rue Béthisy, il heurta du pied un corps résistant et sonore qui le fit trébucher. C'était un vase de cuivre, tout recouvert d'une couche de plâtre, et conservant la teinte du lambeau de maçonnerie avec lequel il venait de s'écrouler sous le marteau de la démolition.
Justin Faviol éprouva une joie et une surprise singulières, car elles étaient modifiées par la crainte d'une déception. Bon nombre de maçons, d'entrepreneurs et d'adjudicataires ont éprouvé ces mêmes sentiments sur les ruines de la Palmyre parisienne, et beaucoup de fortunes mystérieuses ont leur origine dans ces trouvailles étrangères au ciment et à la pierre des vieilles maisons.
A tout hasard, Justin Faviot ramassa la trouvaille, qui était fort lourde, et prit toute sorte de précautions pour dérober aux passants la vue de ce précieux fardeau.
Il trompa même l'œil de son portier, et, s'étant enfermé dans sa chambre, il attendit Theure du sommeil général pour procéder avec prudence à l'ouverture du vase de cuivre. Ce fut une besogne rude et douce à la fois, car le soin qu'on avait mis à fermer si hermétiquement le vase annonçait déjà le prix de la trouvaille. Enfin, le couvercle fut détaché pruJem-
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ment, et une couche de chanvre grossier et massif étant soulevée, un trésor, un vrai trésor des Mille et une Nuits rayonna sous la lampe, et donna une fièvre subite au jeune commis.
C'était un mélange de pièces d'or à l'effigie de Charles IX, de piastres d'Espagne et de petils lingots d'or, au titre le plus élevé.
Justin Faviot regarda autour de lui, et retint un cri de terreur en voyant sa figure livide dans le miroir de sa chambre. 11 s'était pris pour un espion ou un témoin. On tient beaucoup probablement à être seul dans ces occasions solennelles.
Au fond, le jeune Justin Faviot était un honnête homme, malgré sa légitime ambition de commis; sa joie fut donc de courte durée. Ce trésor ne lui appartenait pas; c'était le bien d' autrui, il fallait le rendre.
Un dialogue s'établit alors entre la conscience et le propriétaire.
— Le rendre I... mais à qui?
— Mais à son maître.
— Son maître est mort depuis trois siècies.
— Un trésor a toujours un maître. Il appartient à la maison : 11 faut le rendre à la maison.
— Attendons le jour, dit-il : la nuit est la mère des mauvais conseils.
Il plaça son trésor à côté de son oreiller, attendit longtemps le sommeil, s'endormit à l'aube, et fit des
rêves d'or. Il crut voir Pygmalion demandant Faumône à Galalhée, devant la tour Saint-Jacques, au coin de la rue de Rivoli.
A son réveil, il embrassa son trésor, et se fit cette question : — Si j'allais consulter un avocat? Ces dangereux, se répondit-il après réflexion.
La conscience se révoltait toujours contre k possession, et la convoitise contre la conscience. Le plaidoyer se prolongeait, et le jugement n'arrivait point. L'ombre de Pygmalion planait sur les débats.
Un coup vigoureux, donné à la porte de la chambre, lit tressaillir le jeune commis.
C'était le portier matrimonial.
— Monsieur, cria-t-il par le trou de la serrure, je viens vous faire souvenir de l'heure du contrat; on le signe chez le notaire, à dix heures précises.
En ce moment, le clocher de Saint -Germainl'Auxerrois que l'histoire accuse d'avoir sonné la Saint-Barthélémy, les clochers eux-mêmes ne sont pas assurés contre la calomnie! ce vénérable clocher sonna neuf heures.
Justin Faviot, qui avait appris l'histoire au théâtre, pensa subitement à Charles IX et à son trésor : — Oui, oui, se dit-il dans un monologue imité du répertoire de l'Ambigu , oui, au moment où cette même cloche sonnait le massacre, un changeur de monnaies de la rue de Béthisy, un banquier de Coli-
gny et de Monlbazon, a enfoui sa marchandise dans le tuyau d'une cheminée, et après, voulant sauver sa vie, il a été tué sur le pont des Arts par la carabine de Charles IX 1
Disant cela, il tenait toujours son trésor à deux mains, et ne répondait pas au portier.
— Un demi pour cent de commission... cinquante mille francs de dot... cela fait 250 francs! Tel était le monologue du portier, pendant l'autre monologue sur le changeur de Coligny.
— M'avez-vous entendu? cria le portier sur un air de récitatif animé.
Justin Faviot crut entendre la voix d'un fantôme huguenot, et dans un honorable mouvement de loyauté, il s'élança du lit pour restituer le trésor au propriétaire ou à l'héritier du fantôme; mais cette louable erreur fut rapide comme une pensée folle, il répondit au portier :
— Je m'habille et je cours chez le notaire.
— Où cacherai-je mon trésor? murmura-t-il en lui-même, et en pirouettant sur ses talons nus.
La petite chambre d'un commis ne présente aucune ressource aux enfouisseurs de trésors. Les entrailles d'un matelas sont suspectes ; la cheminée n'est pas un lieu sûr; le secrétaire invite la main à l'ouvrir, à cause de son nom, les tiroirs sont toujours soupçonnés de receler quelque chose. — Cependant l'heure avançait,
UN FAJT-PAIUS D'HIER. 141
et Justin Faviot ne pouvait, se disait-il, passer toute sa vie un trésoi' à la main, et dans le simple appareil d'une laideur qu'on, vient d'arracher au sonimeiL
L'extrême besoin crée l'invention. Notre commis avait acheté la veille une demi-voie de bois, provision d'hiver, et l'avait disposée en désordre dans un petit cabinet noir, à l'angle obscur de sa chambre. La raison dit qu'il faut toujours cacher l'argent dans les endroits oii personne ne va le chercher. Donc Jules Faviot fit une coupe sombre dans son bois, plaça son trésor sur quatre bûches énormes, et l'ensevelit ensuite sous un sarcophage de petite futaie. Cela fait, il respira.
La famille de aiademoiselle Clotilde était assemblée chet le notaire, et dix heures venaient de sonner. On murmurait parmi les parents. Un oncle, en costume de garde national, avait donné le la aux murmures, et à chaque minute le diapason s'élevait. Enfin, le jeune futur arriva, mais dans un désordre de toilette, et gardant sur son paletot brun les traces de son œuvre d'enfouisseur. Le notaire lui dit d'un ton sec et digne :
— Vous arrivez bien tard, monsieur 1
On procéda ensuite à la lecture des articles, et le plus essentiel de tous fut accueilli par un éclat de rire nerveux, sorti de la poitrine de Justin Faviot. La
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dot de cinquante mille francs était garantie par une sucrerie de la Guadeloupe !
— Je Ji'en donnerais pas cent sols, s'écria Justin Faviot, après l'éclat de rire.
Un chœur de parents irrités éclata tout de suite à l'unisson, d'après le procédé de Verdi.
Jules Faviot, toujours dirigé par les opéras, se souvint de la scène du contrat de Lucie de Lammermoor, et s'écria : Dot ridicule! sur l'air et avecle si bémol de Dieux secourables des Huguenots.
Et ouvrant la porte, il se précipita sur Tescalier.
Mademoiselle Glotilde s'évanouit, selon l'usage; l'oncle garde national mit la main sur son sabre, et le notaire murmura trois fois cette réflexion :
— C'est scandaleux !
L'oncle sortit pour tirer vengeance de l'insulte; mais il ne put rejoindre l'agile commis.
On n'a jamais connu la fin de la scène du contrat. Le notaire, qui tenait à la réputation virginale de son étude, fit jurer aux parents que le plus profond secret serait gardé sur ce scandale de Lammermoor.
Pour se délivrer d'une explication avec son portier matrimonial, Justin Faviot lui donna quinze louis, en lui disant :
— Je ne me marie pas.
— Au fait, vous avez raison, dit le portier, en
UN FAIT-PARIS nHIF.n. U3
coniplant les pièces d'or. Mailemoiselie Clolilde n'était pas une femme pour vous. Restez garçon.
Justin Faviot, toujours combaitu par ses remords, s'enferma pour réfléchir, afin de trouver un honnête moyen de concilier la vertu et le crime, la restitution et la possession.
Ce problème aurait découragé l'Académie des sciences morales. Justin Faviot chercha et crut trouver.
Il donna d'abord sa démission de commis; et, libre de ses actions et ayant vingt-quatre heures de loisir à dépenser de midi à l'autre midi, il étudia le terrain où s'élevait la maison receleuse, et ayant pris adroitement ses informations, il apprit que l'immeuble de la rue Béthisy appartenait à M. Bertrand Zuingle, rentier, actuellement domicilié rue Saint-Honoré , n» 35***.
Il lui fallut perdre encore deux semaines pour connaître les habitudes de M. Bertrand Zuingle, et il apprit que, tous les jeudis, à six heures, il dînait chez Voisin, vis-à-vis l'église de l'Assomption. Pour arriver à cette découverte, il avait séduit, avec de l'or, un vertueux commissionnaire Auvergnat.
M. Zuingle était un homme d'habitude, comme tous les rentiers ; il dînait à la même table, devant la fenêtre du coin, d'où l'œil plonge sur la rue Saint- Honoré. Son signalement était donné. Il ressemblait à
\h!i LE CHATEAU VEÎVT,
lous les propriétaires : air grave, front étroit; cheveux poivre et sel; joues plissées par le souei des termes; bouche large; nez d'un aquilin hyperbolique; paletot brun, avec poches sur les deux côtés; souliers à trois ponts; mouchoir de madras rouge, constellé de tabac; cravate blanche et molle; faux-col insurgé sous les deux oreilles ; démarche d'un homme arrivé.
Au premier jeudi, l'ex-commis vient s'asseoir, à cinq heures trois quarts, à côté de la table retenue, et ayant parcouru tous les journaux à la hâte, colonnes des faits-Paris, il garda la Presse et attaqua les huîtres qu'on venait de lui servir.
Six heures sonnèrent à l'église, et la dernière huître s'arrêta sur la lèvre de Justin Faviot.
Le légitime propriétaire du trésor entrait d'un pas sacerdotal, et déposai son chapeau sur sa canne, avec méthode et précision.
Il paraissait absorbé par la lecture du journal. Que de fois nos vastes jouraaux ont servi àcacher la pâleur et les émotions 1
— Ne perdons rien par trop de précipitation, pensait Justin ; et il paraissait partager son plaisir d'épicurien, en savourant tour à tour une parcelle de ragoût et un fait-Paris.
A six heures et demie, il laissa tomber son poing fermé sur la nappe, et le journal sur le parquet, en
UN FAIT-PARIS D'IIirr.. 445
(lisant à demi-voix, sur le ton de l'indignation conccntre'e.
— Oh I c'est trop fort !
Il ramassa le journal et lui donna les mouvements d'une main fébrile.
M. Zuingle s'inclina vers Justin Faviot, en disant avec un sourire :
— Encore quelque mauvaise nouvelle, sans doute? Justin salua d'un air distrait et lut à haute voix ce
fait-Paris:
« Trois jeunes gens se sont noyés hier dans la Seine, devant l'île Séguin, en voulant se secourir les uns les autres. On devrait placer des cabanes de sauvetage et des chiens de Terre-Neuve de distance en distance sur le littoral de la rivière. Ces accidents malheureux deviennent trop fréquents. »
— Je crois bien qu'ils sont trop fréquents! pour! suivit Justin avec feu ; la semaine dernière, il y en a eu deux àBougival, et avant-hier, moi qui vous parle, j'ai sauvé un jeune soldat du IT à Asnières, et non sans péril, car il s'accrochait à moi et se débattait comme une baleine qu'on harponne ; enfin, Dieu est venu à mon secours, je l'ai sauvé.
— Très-bien ! très-bien ! jeune homme , dit M. Zuingle ému ; permettez-moi de vous serrer la main.
Justin Faviot rougit, et répondit en bégayant qu'il
ne méritait pas cet honneur pour une action si simple, et il se laissa serrer la main.
La conversation s'établit ensuite sur toute sorte de sujets. Faviot apprit que M. Zuingle passait la belle saison à sa maison de campagne de Saint-Leu-Taverny ; qu'il ne rentrait même qu'en novembre, et qu'il venait à Paris une fois par semaine pour soigner des affaires d'intérêt. On se serra de nouveau la main en se séparant.
— Marchons au but, pensait Justin ; la conscience me dit de rendre le trésor tout de suite; laissons parler la conscience; elle m'absoudra plus tard.
Inutile de dire que tous les jeudis Faviot, qui dînait là toute la semaine, rencontrait M. Zuingle. On arriva donc bientôt à l'intimité. Le dernier jeudi d'octobre, Faviot profita de la tournure de la conversation pour demander à M. Zuingle s'il était d'origine allemande. On venait d'épuiser une bouteille de chambertin sans mélange d'eau.
— Je suis, en effet, d'origine allemande, dit M. Zuingle, et j'appartiens à la famille de Fami de Luther et de Mélanchthon. Un de nos aïeux était receveur aux gabelles, et notre maison patrimoniale s'élevait dans la rue Béthisy. Je dis s'élevait, car voua savez que la démolition n'a pas même respecté, dans notre quartier, le palais de Philippe le Bel. Quand il lui permis aux protestants de rentrer en France, ma
famille repassa le Rliiii, et, comme elle avait acquis une fortune dans le Palatinat, elle racheta noire maison de la rue Bélliisy. Il est bien cruel de voir tomber des muraillesoù sent inscrits lesprécieuxsouvenirs légués par les pères à leurs enfants.
M. Zuingle essuya deux larmes et reprit son sourire. Justin Faviot pleura aussi, mais sous l'impression d'un autre sentiment; celte sensibilité trompeuse lui rendit un véritable service, car le rentier s'imagina naturellement que Faviot pleurait aussi sur la destinée de la maison, et s'associait à sa douleur.
L'automne arrivé, M. Zuingle s'installa dans sa maison de la rue Saint-Honoré avec sa famille, et dit à Faviot :
— Je reçois tous les mercredis. Votre visite me sera toujours agréable, mon jeune ami.
Il fut exact au premier mercredi, comme on le pense bien. Sa toilette était irréprochable ; les commis ont du goût. Il ressemblait à un jeune homme né dans un hôtel du noble faubourg. Son entrée seulement fut un peu gauche; il est plus facile de s'habiller au dernier goût du jour que d'entrer avec une distinction simple dans un salon éclairé aux bougies. Toutefois, ce pas de novice ne fut pas remarqué.
— Je vais vous présenter à ma famille, lui dit M. Zuingle, après un énergique serrement de main.
Madame Zuingle, une belle-sœur d'âge mûr, et trois
lis LE CHATEAU VERT.
fils composaient la famille de M. Zuingle. Justin Faviot n'avait jamais questionné le rentier, et il s'attendait à trouver au moins unejeune fille. Ce fut donc un cruel désappointement. Son beau rêve s'évanouissait. Il se mit à l'écart, dans un petit salon désert, pour se recueillir et prendre une détermination. La méditation réveilla les sentiments honorables trop longtemps endormis et lui rendit un peu de calme. Rien n'est lourd à porter comme l'or d'autrui.
— Oui, se dit-il, ma vie est intolérable; je serai léger de cœur et d'esprit quand j'aurai fait ma restitution au propriétaire de la rue Béthisy.
La vertu a sa volupté. Justin Faviot était joyeux comme un homme qui a fait fortune, et il allait perdre celle qu'il croyait avoir conquise. Décidément, l'or ne fait pas le bonheur.
Ayant formulé les termes de sa confidence et de sa révélation, avec le plus de précision possible, il rejoignit, dans le grand salon, M. Zuingle, et lui dit à l'oreille, d'un ton mystérieux:
— J'ai quelque chose de très-important à vous dire en secret.
— Je suis à vous, mon jeune ami, — dit M. Zuingle avec la préoccupation d'un maître de maison qui donne une soirée, — je suis à vous... mais, auparavant, je vais vous présenter à ma sœur et à ma nièce... elles habitent Versailles... par économie... les petites renies
UN FAIT-PARIS irUlLU. U9
aiment lespeliles villes... Ma sœurestveuve... veuve de M. Desproux... un petit rentier... Ma nièce Augustinc n'est pas mariée... que voulez-vous?... c'est la faute du siècle... pas de dot... Je lui assure, moi, une pension viagère de deux mille francs... ce n'est rien... la modiste et la lingère absorbent tout... Sous le Directoire, on s'habillait avec quatre aunes de percale, comme dans les tragédies... aujourd'hui, une robe de cinq cents francs est un négligé du matin... Je vais vous présenter.
Madame Desproux et sa fille Augustine accueillirent par un léger salut le jeune homme présenté. Faviot n'eut pas le temps d'examiner la figure de la nièce, car M. Zuinglelui dit:
— Maintenant je suis à vous pour la confidence en question.
Justin Faviot s'était trop hâté. Mais comment supprimer la confidence? M. Zuingle l'entraîna dans une chambre, le fit asseoir, et lui dit :
— Parlez, je vous écoute; personne ne viendra nous déranger ici.
L'ex-commis n'était pas improvisaîeur, et il ne savait quel parti prendre pour se tirer d'embarras. Des syllabes et des sons tombaient de ses lèvres el annonçaient un trouble dont M. Zuingle ne pouvait se rendre compte.
— Voyons, voyons, disait-il, commencez On
peut à chaque inslant me réclamer au salon
— Oui... oui... disait Faviot, en cherchant au plaond une confidence. Oui... Voici... M. Zuingle...
Voici la...
— Voici... quoi 1 Mon jeune ami... Allons, du courage...
Justin Faviot ne trouvait rien. Alors Zuingle lui prit la main en souriant et lui dit d'un ton paternel :
— Je vais vous aider, mon jeune ami...
— Oui, aidez-moi, M. Zuingle; vous me rendrez service.
— J'ai tout compris... tout deviné... je sais tout... Faviot imprima un mouvement de recul à son fauteuil, et dit à voix basse :
— Vous savez tout !
— Oui, mon jeune ami... C'est le privilège de l'expérience... La jeunesse ne sait rien cacher, la vieillesse sait tout découvrir...
— Eh bien ! oui ! je suis un...
Et Faviot allait faire la confidence du trésor ; Zuingle lui ferma la bouche.
— Vous êtes un honnête homme, un excellent garçon, interrompit Zuingle; vous êtes un noble cœur... Vous saviez que j'avais une nièce. . . Avouez que vous le saviez... Vous le saviez! bien!... Je vais parler pour vous maintenant... Vous m'avez demandé un entretien secret pour me demander ma nièce en mariage!...
UN FA1T-PA15IS D'HIER. i5i
Ail! convenez que j'ai le coup d'ceil penchant I Un éclat de rire triomphal accompagna ces derniers mots. L'ex-commis garda la pose de l'im mobilité.
— Vous allez me traiter de sorcier, poursuivit Zuingle en éteignant son rire sur une gamme descendante, mais je ne mérite pas cet honneur. G'csl de la simple expérience combinée avec l'observation... Je sais observer, voilà tout, et j'ai soixante ans,... mon cher neveu. Je vous donne ma nièce Augustine. Nous avons déjà causé de ce mariage avec la mère; c'était un projet en l'air. C'est un fait accompli. Dans peu d'instants, une de ces demoiselles va se mettre au piano; on dansera quelques quadrilles; vous engagez Augustine, et vouspréparez habilement votre première démarche officielle de futur mari.
M. Zuingle serra la main de Faviot et sortit de la chambré en faisant le signe amical :
— Allez donc.
Justin gardait sa contenance de statue, et l'amour de la possession lui rentrait au cœur insensiblement. La conscience capitulait. — Ma foi, se disait-il, Dieu m'est témoin que j'ai fait une démarche pour restituer le trésor à Zuingle, et Zuingle a refusé de m'entendre; tant pis pour lui ! S'il avait eu une fille, je l'aurais épousée de grand cœur, malgré mon aversion pour le mariage, mais sa nièce! Allons donc! Jamais! Mes scrupules sont absurdes. J'ai consulté l'histoire; Je
trésor remonte à 1572 ; il y a prescription. C'est un argent qui me tombe du ciel ; il n'appartient à personne. Donnons-en la moitié aux pauvres et gardons le reste pour moi. Ce que le ciel nous envoie, il faut lé prendre sous peine de passer pour un ingrat.
Cela dit, ou pensé, Justin Faviot se leva et chercha une issue secrète pour gagner l'escalier ; mais l'œil d'une mère veillait sur lui. M. Zuingle avait déjà tout conté à sa sœur, madame Desproux. Mademoiselle Augustine, âgée de vingt-sept ans, aurore des femmes, vieillesse des jeunes filles, avait éprouvé un accès de joie nuptiale qui se manifestait paf une explosion écarlate sur les deux joues.
— Enfin 1 lui disait la mère; enfin, ma chère fille, il était temps ! Je me suis mariée à quatorze ans, moi ! il est vrai qu'alors la plus belle robe coulait deux louis.
Dans l'état d'exaltation où elle se trouvait, madame Desproux oublia les convenances ordinaires, et s'apercevantque Faviot avait l'air de chercher quelque chose d'un air agité, elle dit à sa fille :
— Il nous cherche ; sa délicatesse a fait le premier pas , faisons le second.
Elle se leva, et s'approchant de Faviot, elle lui dit :
— Mon frère vient de nous annoncer vos bonnes intentions. Une mère est toujours heureuse quand le
mari proposé pour sa fille est un jeune homme de bonne conduite et d'honneur.
Au moment même, Zuingle s'avança et dit d'un ton joyeux :
— C'est une affaire faite !
Et se retournant vers la société, il éleva solennellement la voix, et ajouta :
— Mes amis, je suis heureux de vous annoncer une bonne nouvelle et de vous présenter mon neveu, Jules Faviot, qui épouse ma nièce, Augustine Desproux.
Justin reprit son rôle de statue et inclina automatiquement la tête comme la statue du Commandeur. Les hommes et les femmes se levèrent et vinrent serrer la main du futur neveu.
— Quelle émotion il éprouve, ce brave garçon ! disaient les hommes.
— Il aime ! disaient les femmes.
Onconduisittriomphalementlepauvre Justindevant
le fauteuil de mademoiselle Augustine. La fiancée pleurait de joie, et ses larmes ne l'embellissaient pas.
Il y a des femmes jolies et des femmes qui ne le sont pas. Les femmes laides sont très-rares. Mademoiselle Augustine appartenait à cette dernière catégorie. Sa laideur était idéale. Elle foudroya l'ex-commis, dont le bon goût, formé parles opéras, ne rendait hommage
qu'à la beauté. Pour comble de bonheur, deux jeunes filles de quinze à seize ans, deux anges! l'une blonde, Tautre brune, encadraient la laideur paradoxale de mademoiselle Augustine et ravissaient le regard de Faviot. Le paradis de la vie était dans le cadre, l'enfer dans le tableau. Quel bonheur, pensait Faviot, d'épouser la moitié du cadre! Quel supplice !... Non, je ferai la même chose une seconde fois... Encore la scène du contrat de Lucie de Lammermoor t Mais, cette fois, je n'irai pas jusqu'au notaire, probablement.
Il parlait ainsi dans sa pensée, et en même temps il se mêlait par des monosyllabes à la conversation générale. Quelle émotion ! disaient toujours les hommes. Il aime! disaient toujours les femmes... Le monde est toujours aussi habile dans ses observations.
M. Zuingle ne put résister à son émotion en voyant ce touchant tableau d'un jeune marié bouleversé par son bonheur; il embrassa étroitement son futur neveu, et lui donna le grade de fils, en le nommant mon fils en présence de tous les invités.
Une éruption longtemps contenue éclata dans un accès de délire; Justin Faviot se dégagea brusquement des bras de son père en criant :
— Allez-vous-en à tous les diables !
El bondissant vers la porte, il disparut.
Cette fois, la pétrification opéra sur toute la société. Le salon ressembla subitement à un musée de statues, Dès que la vie rentra dans cette collection de marbres, on sequestionna mutuellement eton ne seréponditpas. L'énigme était insoluble; tous les yeux cherchaient le mot au plafond. Le mol restait absent.
Madame Desproux et sa fille formaient un groupe à part : Niobé embrassant Ariadne.
A minuit, on cherchait encore le mot, lorsqu'un domestique apporta une lettre pressée à l'adresse de M. Zuingle. Elle était de Faviot, et écrite au bazar de Pygmalion. Toute l'histoire du trésor de la rue Béthisy se déroulait en quatre pages, et Faviot mettait l'or des Zuingle à la disposition de cette famille, pour décupler la dot de mademoiselle Augustine et la consoler d'un malheur dont personne n'était coupable. Cet acte de probité, ajoutaitla lettre, avait si fort touché le maître du bazar de Pygmalion, qu'une excellente place de commisintéressé aux bénéficesavait été offerte à Faviot et acceptée. Quand un jeune homme, avait dit le maître, fait une si noble action, il est digne d'une confiance illimitée; il est lui-même un trésor dans une maison de commerce; on peut mettre en ses mains les clefs de tous les coffres-forts.
Une réaction d'enthousiasme éclata en faveur de Justin Faviot. Mademoiselle Augustine et sa mère séchèrent leurs larmes en apprenant la nouvelle d'une
fortune si inattendue. Vingt maris se levaient l'horizon.
Le lendemain, M. Zuingle reconquit le trésor de ses pères, et dit au vertueux Faviot, sur le ton d'un homme riche qui fait une offre sérieuse :
— Je veux vous commanditer ; vous aurez votre boutique à l'enseigne de Galathée.
— Oh ! non, répondit Justin, je craindrais que ma concurrence ne portât préjudice à Pygmalion. Donnez, comme supplément de dot, l'argent de la commandite au mari de mademoiselle Augustine.
— Vraiment 1 dit Zuingle, vous méritez le prix Mon th y on I
— Ceux qui le méritent ne devraient jamais le recevoir, répliqua Faviot. La récompense punit la vertu.
— Et mon amitié, reprit Zuingle, la refuserezvous aussi?
— Non, ce sera mon prix de vertu
Avant tout, je dois rassurer les paisibles lecteurs : ce titre n'a rien qui doive les alarmer ; il ne s'agit d'aucune question d'Orient, d'aucune guerre diplomatique, d'aucun passage des Dardanelles.
Mon histoire n'intervient en aucune façon dans les affaires politiques du moment, et ne compliquera point les embarras contemporains.
Le Bosphore (1), dont je vais parler, est bien celui que traversent peut-être les flottes combinées , apporlanlla paix ou la guerre dans les plis de leurs voiles ; mais c'est aussi le Bosphore d'Héro et de Léandre, le Bosphore de lord Byrou , et de la poétique vierge d'Abydos.
Eulre ces deux Bosphores, j'ai toujours mieux aimé
(i) Les anciens appelaient bosphore tout détroit qu'un bœu/ pouvait traverser à la nage.
le dernier, et mes pacifiques lecteurs seront de mon avis.
Entre Abydos et Dardane, on voyait encore, à la fin du seizième siècle, une vieille tour qui rappelait à l'imagination du voyageur l'antique tour d'Héro, où périt Léandre.
Là vivaient, dans l'isolement du désert, deuxfemmes, toutes deux Grecques et chrétiennes, la mère et la fille ; n'ayantque laProvidence pou rsoutien , que le solei 1 pour témoin de leur pauvreté, que Dieu pour entendre leurs prières de chaque jour.
Pendant les mauvaises nuits de tempête et d'orage, quand les courants venus de la Propontide étaient dangereux aux mariniers et aux pêcheurs, la jeune Donyse montait au sommet de la tour, par un escalier en ruines, et allumait une lanterne pour servir de guide aux navires ou aux barques.
Héro éclairait le phare de l'amour, Donyse celui de la charité I
Irène, la mère de Donyse, remplissait ainsi un vœu que son mari avait fait à Notre-Dame-de-la-Mer, dans une nuit orageuse, oii sa barque fut préservée d'un écueil par le rayon d'une étoile miraculeuse.
La pauvre mère grecque n'avait pas cru que la mort de son mari la déliât de son vœu ; elle continuait la bonne œuvre, et, dans son indigence, se privait des choses les plus utiles, pour ajouter à son épargne
CHRONlQUi; DU HOSPHORE. IL9
l'obole nécessaire au phare des mauvaises nuits.
Irène et Donyse ne sortaient de leur retraite que les jours de grande solennité chrétienne ; le seul ami qu'elles eussent au monde, le pêcheur Zaccarous, venait alors aborder avec sa barque au pied de la vieille tour, et les transportait de l'autre côté du Bosphore, où s'élevait la seule chapelle chétienne des deux rives.
Le même pêcheur rendait aussi des services précieux aux deux pauvres solitaires en vendant pour leur compte, dans les marchés les plus éloignés, les produits de leurs travaux d'aiguille et de navette, ou le superflu des modestes récoltes de leur petit jardin.
II y avait toutefois beaucoup de charme et de douceur dans cette existence, faite de travail, de méditation et de prière.
Les âmes pleines de foi qui s'habituent à l'isolement ont des entretiens continuels avec le Ciel, et n'envient rien aux frivolités, aux tumultes, aux distractions des sociétés humaines. Irène et sa fille voyaient passer devant elles les navires de l'Hellespont ou de la Propontide, et non-seulement elles ne portaient nulle envie au bonheur des passagers, mais elles plaignaient le sort de tant d'existences orageuses, qui s'en allaient ainsi s'agitant à travers les flots et les demeures des hommes, pour chercher le bonheur humain, ce fantôme qui habite un tombeau, et dont on n'embrasse la réalité que dans le voisinage du Ciel.
Avec ces idées pieuses, sans cesse entretenues par le spectacle de la mer et du soleil, la solitude est douce aux yeux et au cœur.
On comprend Jérôme et Paul, les anachorètes qui n'avaient besoin que de Dieu ; on comprend les enchantements de la Thébaïde, les grâces du désert, la vie du monologue pieux, éteint seulement, ou, pour mieux dire, suspendu par la mort.
Cette joie suave, ou plutôt cette fête perpétuelle qui vient d'une conscience pure, aurait suffi au bonheur de la mère de Donyse; mais, parmomens, une pensée triste faisait tressaillir Irène et arrachait une larme de ses yeux.
Toutes les fois que les deux recluses traversaient le bras de mer pour aller sanctifier une solennité catholique à la chapelle de Notre-Dame, la mère, qui entendait le murmure d'admiration élevé autour de la beauté de Donyse, ne manquait jamais de se dire :
— Un jour, elle ne sera plus à moi; elle sera la compagnie d'un autre; Dieu a créé la femme pour donner de nouveaux croyants à son Église; le mariage est une institution divine et la base de la société chrétienne. Mais je souffrirai trop de douleurs quand je serai seule; voilà le sort qui m'attend, puisque, dit l'Écriture, la jeune fille doit tout abandonner pour suivre son mari. Cela est juste, d'ailleurs, comme toute loi qui vient du Ciel,
Un jour, c'était le dimanche des Rameaux, lelc charmante, que le premier soleil du printemps éclaire toujours dans les beaux pays, et qui jonche de palmes et de rameaux d'olivier le parvis des chapelles.
Irène et Donyse, portant leurs rameaux bénits, s'en revenaient, la messe dite, et traversaient, pour regagner leur barque, un vaste champ d'oliviers, qui avait fourni les verts ornements de la fête.
Elles s'assirent, non loin de la rive, à l'ombre d'un massif de tamaris et de pourpiers de mer, auprès d'une source d'eau vive, pourprendre un repas très-frugal, et, ayant d'abord sanctifié leurentrelien parles souvenirs de l'admirable évangile du jour, elles s'abaissèrent aux choses profanes, et Donyse dit à sa mère :
— L'envie est une grande faute devant Dieu, n'estce pas?
— Ton catéchisme te l'apprend, ma fille, répondit Irène.
— Mais lorsque l'intention est bonne, ma mère?
— Dieu seul juge les intentions.
— Eh bien! ma mère, il jugera la mienne... Écoute... Je porte envie au maître de ce champ d'oliviers; et voici pourquoi... L'autre soir, lesoleil s'était couché dans de petits nuages rouges, et nous avons dit, il fera beau temps demain, et la nuit sera belle. Le soleil trompe rarement; mais il nous a trompées celte fois. La Tramontane a soufllé vers minuit; les
bâtiments ont fait des avaries; une tartane a sombré dans le canal, et quand nous nous sommes réveillées, le ciel était toujours noir, et la tempête soufflait toujours...
— Mais, interrompit la mère, quel rapport tout cela peut-il avoir avec ce champ d'oliviers et avec le péché de l'envie?
— Voici le rapport, ma mère, dit Donyse en souriant : si le soleil nous trompe, à qui nous confieronsnous le soir, quand nous allons nous endormir? Avec quelle tranquilité nous verrions approcher l'heure de notre sommeil, si nous étions assez riches pour entretenir, toutes les nuits sans exception, le fanal de la tour ! Il faut vous dire, ma mère, que c'est là mon rêve, la nuit, et mon idée fixe, le jour; avoir un beau phare comme celui de Mitylène, un vrai soleil de nuitl toujours éclairé depuis le crépuscule du soir jusqu'à l'aurore ! Eh bien ! si ce champ d'oliviers m'appartenait, la plus faible partie de sa récolte d'huile nous suffirait pour allumer ce soleil, depuis le premier jour de Tan jusqu'au dernier. Nous tiendrions beaucoup plus que mon père n'a promis. Voilà ma seule ambition dans ce monde.
— Pauvre fille 1 dit la mère en embrassant Donyse, Dieu t'écoute en ce moment, et il exaucera tes vœux; jamais on n'en fit de plus modestes. Tu sanctifies l'ambition.
CHRONIQUE DU nOSPIIORK. 163
Les deux femmes se levèrent el marchèrent vers le rivage, où la barque les attendait dans une petite anse bordée de pins.
Quelques jeunes gens de familles chrétiennes arrivaient aussi sur le même point, de divers côtés, soit dans l'intention de jouir d'un spectacle que la mer, le soleil et le printemps faisaient si beau , soit pour regarder une dernière fois la jeune et belle chrétienne, qui s'embarquait, son rosaire à la main, sans avoir d'autre pensée au cœur que celle de Dieu et de la charité.
Après les fêtes de Pâques, la mère de Donyse fut atteinte d'une grave maladie, et tous les travaux de jardinage et de couture furent suspendus, car la jeune fille passait toutes ses nuits et tous ses jours à côté du grabat d'Irène, lui prodiguant les soins lesplus tendres, et, à défaut du secours des hommes, appelant avec la prière le secours de Dieu.
Malgré ses douloureuses préoccupations, Donyse ne négligeait jamais le service sacré du phare; mais elle voyait arriver avec désespoir le moment inévitable oii, toute ressource manquant, cette étoile des mauvaises nuits devait s'éteindre pour toujours, et laisser les écueils voisins dans leurs périls ténébreux.
Les semaines et les nuits s'écoulaient, Irène n'était plus en danger de mort, les soins de sa fille l'avaient arrêtée devant la tombe ; cependant la convalescence
16/i LE CHATEAU VEUT.
se traînait pénible; le travail subissait toujours les mêmes interruptions ruineuses; plus de ventes aux marchés^ plus de provisions d'aucune espèce, ni pour la nourriture de chaque jour, ni pour l'éclairage de chaque nuit.
Les deux pauvres femmes étaient arrivées à cette heure suprême du malheur, qui porte avec elle une consolation étrange; c'est l'heure décisive, où la Providence vient en aide à la foi qui n'a pas désespéré d'elle, et qui a lancé vers le ciel ce verset du Psalmiste :
In te, Domine, speravi !
Aux dernières lueurs du crépuscule, Donyse, accoudée sur une fenêtre de la tour, feuilletait l'Évangile, livre divin où le croyant affligé trouve tous les remèdes, toutes les consolations.
Un passage frappa la jeune fille ; il semblait se détacher du chapitre comme si chaque lettre eût resplendi d'une auréole :
Si Dieu prend autant de soins de l'herbe agreste qui est verte aujourd'hui, et qui demain est jetée dans un four, que ne fera-t-il pas pour vous? (1)
Les plus grands philosophes n'auraientjamais trouvé ce cri sublime ; il est venu du Ciel sans passer par la lèvre de l'homme; c'est l'écho direct de la pensée do
(1) Sifenumagà (.uod hodie est et cra3 in clibaîuim mittitur Deus sic vestir, (juin 'j magis vl>î I
CHRONIQUE DU BOSPHORF.. ÎCH
Dieu; le cœur, l'oreille derâmc, tressaille en entendant celle parole cmouvanle, et le pied qui chancelait se raffermit et marche dans le sillon providentiel, sans craindre de se heurter à la pierre du chemin.
Donyse ferma le livre saint, et sa figure, qui jusqu'à ce moment avait eu la beauté des filles des hommes, prit cette expression séraphique qui est la beauté des vierges du Ciel.
Sa pauvre mère venait de s'endormir; la nuit tombait; des murmures sourds montaient de la rive et se glissaient, comme des plaintes, à travers les lézardes de la vieille tour.
Donyse monta au sommet pour donner au fanal de sauvetage les derniers aliments qui restaient au cellier, et vint ensuite, sa prière faite, s'endormir au pied du lit de sa mère, avec un cœur rempli d'espoir.
Le lendemain elle se leva au point du jour, selon son usage, pour voir si la nuit n'avait amené aucun malheur sur la rive, et comme elle avançait timidement son pied nu sur l'escalier fruste taillé dans le roc, au pied de la tour, elle recula de surprise en découvrant une grande quantité d'outrés liées ensemble et amoncelées avec symétrie, comme à l'étalage d'un bazar.
Il était facile à voir, à leur teinte, que ces outres contenaient une ample provision d'huile combustible, et il fallait admettre, du moins pour le moment.
qu'elles tombaient du Ciel, cûiiirne une aumône de Dieu.
Car rien n'annonçait qu'un homme eût franchi, pendant la nuit, les hautes murailles de l'enclos et du jardin.
Il était d'ailleurs impossible de croire qu'un pourvoyeur charitable et terrestre avait deviné si bien et si à propos la pénurie du cellier oléagineux, puisque personne au monde ne connaissait le secret des deux femmes, et le vœu légué par le pêcheur de la tour.
Donyse s'agenouilla sur le rocher, et lança vers le Ciel une de ces ardentes aspirations qui résument la plus longue prière d'actions de grâces ; puis elle courut annoncer le prodige à sa mère, avec les ménagements et les préparations si nécessaires à la faiblesse d'une convalescente.
Irène joignit les mains, et un léger mouvement de ses lèvres annonça la prière mentale qui remerciait Dieu. Ensuite, se tournant vers sa fdle, elle lui dit:
— Tu l'as bien souvent lu dans les livres saints ; un oiseau, messager du ciel, apportait le pain de chaque jour aux anachorètes de la Thébaïde. La Providence veille toujours sur ceux qui prient au désert. La créature isolée jouit de toutes les complaisances de Dieu, parce que les hommes ne peuvent la voir et la secourir.
— Ainsi, bonne mère, dit Donyse, vous croyez fer-
niemenl que lout cela nous vient du Ciel, cûniine le pain de Tanachorète ?
— Tout vient du Ciel, ma fille ; si la main d'une créature humaine a déposé ces outres d'huile devant la tour, c'est toujours Dieu qui a conduit cette main. Le miracle est le même. Quand Thomme fait une bonne action, il est inspiré de Dieu ; notre reconnaissance doit d'abord monter au Ciel, et descendre icibas ensuite ; mais en remerciant Dieu , on ne se trompe jamais sur le bienfaiteur.
— C'est que, ma mère, ajouta Donyse, nous ne connaissons personne, hormis notre vieux et pauvre marin ; nous n'avons dit nos secrets à personne ; ainsi, notre reconnaissance ne peut pas se partager, il me semble ?
— Si cela est ainsi, reprit la mère, donnons-la toute à Dieu.
Une bonne nouvelle est le meilleur des remèdes pour donner la convalescence aux malades et la santé aux convalescents.
Irène essaya un instant ses forces, et se sentit toute disposée à descendre au pied de la tour, où l'appelait une curiosité bien naturelle, car il s'agissait pour deux pauvres femmes de la découverte d'un trésor.
Appuyée sur le bras de Donyse, Irène descendit donc sur le rivage, et vit de ses propres yeux le miracle de la nuit, le présent du Citl.
Une pensée de noble avarice la décida tout de suite à cacher le trésor dans les entrailles de la terre, et à le ménager, comme si les outres eussent contenu des gouttes d'or pur.
Une nouvelle surprise attendait en ce moment les deux femmes : lorsque la mère voulut délier le nœud principal de cette énorme grappe d'huile, elle découvrit encore une petite bourse de cuir, contenant quelques pièces d'argent.
Cet accessoire ramena la pensée des deux femmes sur un acte de bienfaisance purement humain.
La main d'un généreux inconnu était cachée sous le mystère du bienfait.
On est obligé de garder ce qu'il est impossible de rendre.
Les exigences du besoin obligent même les malheureux à se servir d'un argent dont la restitution est impossible. Irène et Donyse firent la seule chose qui était en leur pouvoir dans cette circonstance; elles prièrent Dieu d'acquitter leur dette, en récompensant le bienfaiteur.
La nuit venue, le phare, malgré les projets d'économie, répandit sur les écueils voisins une clarlé si nouvelle, qu'elle excita un étonnement très-vif chez les familles des pêcheurs qui traversaient le Bosphore dans leurs barques.
Ce luxe d'illumination, dans une nuit calme, parut
cHROMorr: nu nospiionr:. loo
(lilTicile à expliquer; mais les inlcrcssés s'y liabiliièrent, après quelques nuits, comme les créatures ingrates s'iiabituent au soleil, sans songer à Dieu.
Le rêve de Donyse enfin se réalisait dans toute sa splendeur; son phare éclipsait celui de Mitylène.
Les bonnes ambilioiis réussissent quelquefois.
Une nuit, Irène fut réveillée en sursaut par des Toix confuses qui montaient de la tour: elle se leva, sans faire le moindre bruit, pour ne pas réveiller sa fille, et s'approcha de la fenêtre pour voir quelle espèce de visiteurs nocturnes venaient de débarquer sur son petit domaine.
Grâce aux rayons du phare, le terrain était éclairé comme en plein jour, et ce que la pauvre Irène aperçut n'avait rien de fort rassurant.
Du premier coup d'œil, elle reconnut une bande de pirates de l'Archipel ; ils étaient nus jusqu'à la ceinture et armés jusqu'aux dents.
Leur petite goélette, amarrée aux anneaux du débarcadère, n'avait pas serré ses voiles, et ressemblait à un oiseau de proie un instant arrêté sur un écueil, et tout prêt à déployer ses ailes au moindre péril.
Irène fit le signe de la croix, comme si elle eût aperçu une armée de démons.
Mais les mauvais esprits terrestres ne s'envolent pas devant ce signe comme les autres; les forbans regardèrent la porte de la tour et la touchèrent ensuite,
comme pour s'assurer si elle était bien ou mal close ; après, ils examinèrent avec une attention suspecte la tour, en se communiquant à voix basse leurs idées comme des assiégeants qui méditent un assaut de surprise.
En voyant ces formidables préparatifs, la pauvre mère s'éloigna de la fenêtre, et, toute palpitante de terreur, elle s'assit à côté du lit de sa fille, pour attendre une bonne inspiration du Ciel.
Donyse dormait sous les ailes de son ange gardien, et sa mère n'osait pas la troubler dans ce sommeil d'innocence, qui change les rêves des vierges en visions du paradis.
— Est-il possible, pensait Irène, qu'une action charitable nous ait procuré ces horribles dangers des nuits? Mon Dieu ! serait-ce là notre récompense des bonnes œuvres? Nous avions lu dans les livres saints celle belle parole :
« Éclairez ceux qui marchent dans les ténèbres. »
Nous avons suivi ce précepte, et cette lumière, destinée à secourir les malheureux, a servi de guide aux brigands des îles, et les attire chez nous I
Alors , la mère désolée se rappelait toutes les effrayantes histoires racontées aux veillées des cabanes de l'archipel voisin.
Elle frémissait au souvenir de tant de jeunes filles enlevées par les pirates de Paros, de Cérigo, de Candie,
CHRONIQUE DU BOSPHORE. i71
et que les mères n'avaient jamais revues, soit que ces belles victimes eussent expiré dans les grottes des montagnes, soit qu'elles eussent été vendues aux pourvoyeurs des harems de la Cirénaïque.
Il y eut même un instant où la pauvre mère de Donyse cessa d'être chrétienne: dans une excitation d'héroïsme profane, elle regarda sa fille, elle regarda un poignard suspendu au mur, et, doutant de la Providence, elle médita deux crimes, qui devaient ne laisser que deux cadavres aux bandits.
Puis, la chrétienne l'emporta! Irène demanda le pardon de son doute, s'agenouilla, et attendit, dans une sainte résignation, ce qui était dans les desseins de Dieu*
Trois coups frappés à la porte de la tour firent tressaillir Irène, et lui inspirèrent ensuite une résolution digne d'une mère et d'une chrétienne.
Elle réveilla sa fille, et lui dit, à voix très-basse :
— Ne fais aucune objection à ce que je vais te demander; obéis à ta mère, lève-toi.
Donyse se leva, sans proférer une parole ; Irène la couvrit d'un manteau palicare, et, la prenant par la main, elle la conduisit dans une petite chambre contiguë à la tour, et comme suspendue sur une corniche saillante.
Il y avait là des débris de toute espèce, reliqr.es vermoulues de cinq siècles. Irène ménagea une re-
traite sûre à sa fille dans cet amoncellement de choses poudreuses et sans nom, et lui dit :
— Ma fille, Dieu te parle par ma bouche ; tu resteras ici jusqu'au lever du soleil ; le grand jour venu, tu sortiras, et tu iras où la Providence doit te conduire.
Cela dit, la mère embrassa tendrement sa fille, et descendit d'un pas ferme l'escalier de la tour.
Les pirates avaient frappé une seconde fois, mais à coups ménagés, comme des gens qui craignent de réveiller en sursaut des locataires susceptibles. Irène ouvrit la porte et se présenta fièrement aux bandits.
Sa prière d'agonie était faite; elle avait préparé sa mort.
— Pardonne-nous notre visite à cette heure, dit un homme qui paraissait le chef, mais nous sommes des gens de nuit, nous; le jour nous fait peur... Où est ta fille?
— Je n'ai plus de fille, répondit vivement Irène.
— Ah I tu l'as donc perdue cette nuit? Voilà notre camarade Rodokanos qui a vu ta fille hier matin.
Irène fut saisie d'un frisson convulsif; sa lèvre, paralysée par la terreur, n'articula rien.
— Elle a peur, cette bonne mère, je vois ca, poursuivit le pirate d'un ton amical. Nous ne voulons pas vous faire du mal, au contraire.
Et il lendit la main à Irène, qui relira la sienne,
CllliOiMQUK DU ]i OS Fil OHE. 173
comme elle eût fait devant l'aiguillon d'une couleuvre.
Les autres pirates formaient un demi-cercle autour de leur chef, et ils témoignaient par leurs gestes et leur attitude qu'ils venaient en amis, et non en écumeurs de mer.
Irène, qui connaissait l'astuce profonde des insulaires, s'obstinait avoir un piège dans le langage et la conduite de ces hommes, et ses terreurs maternelles étaient plus vives que jamais.
Enfin, il fallut bien se rendre à l'évidence; le chef des pirates reprit la parole, et dit, en montrant les montagnes de l'aurore :
— Bonne mère, voici notre ennemi le jour qui va se lever; nous allons remettre à la voile, et quand nous serons partis, tu reconnaîtras qu'il n'y avait aucun piège dans nos paroles, et tu auras quelque repentir de nous avoir si mal reçus.
« Nous sommes des pirates, c'est vrai; nous sommes ce que furent nos pères ; il n'y a pas d'autre métier honorable dans l'Archipel. Nous faisons le mal quand l'occasion nous y pousse violemment; nous faisons le bien avec beaucoup plus de plaisir.
« L'homme de mer est toujours bon , en dépit de son genre de métier.
« Quand chaque minute du jour et de la nuit peut sonner notre agonie, nous restons chrétiens, autant
17i LK CÎIATEAQ VKRT.
que nous le pouvons; et si nous sommes encore parmi les vivants, à l'âge où le pied n'est plus marin, nous cherchons une grotte tiède dans la grande île de Candie, et les pirates se font ermites,
« Le diable est attrapé, et se mord les griffes ; tant pis pour lui, il nous a mal surveillés.
« Notre ange gardien a été plus fin.
« Cela veut dire, bonne mère, que nous avons été touchés nous tous, touchés vivement de voir deux femmes, pauvres comme deux Job, économisant toutes deux sur leur misère pour entretenir un phare par pure charité envers les marins. Nous venions te remercier, toi et ta fille ; tu ne veux pas réveiller ta fille, eh bien, laisse-la dormir, la pauvre enfant.
« Nous allons partir et nous te laissons deux choses comme souvenir: voici d'abord la plus essentielle., c'est ce morceau de parchemin, avec un sceau de cire rouge.
« Porte toujours cela surtoi, comme ton scapulaire.
« Si des confrères débarquaient ici, ne crains rien ; montre-leur ce parchemin, ils s'envoleront comme des diables devant le signe de la croix.
« Quant à l'autre chose, tu en feras ce que tu voudras, nous la laissons à côté de l'amarre ; tu la jetteras à l'eau, ou tu la garderas, à ta volonté.
« Adieu, bonne mère, prie pour nous les saints du Paradis, nous en avons grand besoin.
CHIîOMCtK Dl) BOFPHOPE. 175
Tous les pirates s'inclinèrent, à l'exemple de leur chef, et, dans un clin d'œil, ils furent tous remontés à bord.
La petite goélette dérapa ; ses voiles se gonflèrent à la brise de l'aurore, el elle s'envola, comme une hirondelle, du côté de la Propontide, où était son Dld.
Irène n'eut plus qu'une pensée dans le cœur et un mot à la bouche : le mot s'adressait à Dieu, la pensée à sa fille; elle monta précipitamment l'escalier de la tour, embrassa Donyse, et baigna son visage de larmes.
Après, l'heureuse mère raconta, dans un récit haletant, tous les détails de cette aventure de nuit, n'oubliant jamais, à chaque phrase , de consacrer une courte parenthèse d'actions de grâces adressées à Dieu.
Toutes les joies du Ciel, ces délices que la terre ne connaît pas, inondèrent le cœur de ces pauvres recluses; et le soleil, cet éternel sourire de Dieu,pereftnt de ses rayons les crevasses de la vieille tour, vint attester aussi que les périls nocturnes étaient passés, que le calme succédait à la tempête el la vie à la mort.
— Ma bonne mère^ dit Donyse, vous avez douté un instant de la Providence ; hé bien, après vous avoir écoutée avec tant de joie, je doute de vous à mon tour. Ne sortez-vous pas d'un rêve affreux? Avez-vous vu
réellement ces horribles choses ? Ne vous trompez-vous pas? Avez-vous demandé, hier soir, à Dieu d'éloigner de votre sommeil les fantômes des nuits (1)?
— Ma chère fille, répondit la mère, il paraît, d'après ce que je viens de te dire, que les pirates ont laissé des traces de leur passage ; descendons et allons voir.
Les deux femmes, excitées par une curiosité fort naturelle, descendirent à l'embarcadère, et aperçurent une corbeille remplie de provisions de toute sorte.
Le même cri éclata sur les deux bouches, le même geste repoussa ce présent.
Un scrupule de délicatesse chrétienne défendait de toucher à ces coupables produits de la piraterie, et même de les céder à autrui. On ne tarda pas à prendre la résolution commandée par le devoir. La corbeille fui jelée au courant de l'eau, et aucun regret ne la suivit.
Après ce sacrifice, le pain du jour leur parut meilleur.
Arrivée au terme de sa convalescence, Irène ne put reprendre ses travaux; la santé ne lui rendit pas ses forces, et Donyse ne pouvait point, toute seule, répa-
(1) Procul recédant somuia et noctium faatasmata. (Hymne du soir.)
rer le préjudice porté à l'économie de la maison ; la délicatesse de ses mains lui permettait à peine un léger travail d'aiguille, et encore, à chaque moment et à son insu, interrompait-elle ce travail par la prière ou la méditation.
Leurs dernières ressources consistaient dans les menues pièces d'argent qu'une main invisible avait déposées sur la rive ; mais depuis le débarquement des pirates, ce petit trésor leur devint suspect aussi dans son origine, et les mains des deux chrétiennes n'osaient y toucher.
Il y avait peut-être encore quelque générosité de pirate au fond de cette bourse de cuir.
Le doute au moins élaii permis, et le doute suffisait pour faire suspendre l'emploi de l'argent. Au reste, dans les occasions difficiles et dans les incertitudes d'un cas de conscience, les deux jeunes femmes prenaient toujours le parti d'attendre une de ces révélations providentielles qui arrivent infailliblement aux anachorètes du désert, ces privilégiés de Dieu.
Irène qui, depuis l'aventure des pirates, trouvait plus souvent l'insomnie que le sommeil sur sa couche entendit une nuit de petits bruits vagues, inlermittenls et mesurés, et qui étaient en parfait déiaccord avec les murmures que la brise, la tempête ou les courants entretiennent dans les eaux du Bosphore.
Les êtres humains qui vivent dans la soliluilc, eu
communicalion perpétuelle et directe avec la nature, ont dans le sens de l'ouïe une délicatesse de perception supérieure même à l'instinct des races félines, parce que chez eux la raison accompagne l'instinct.
Le moindre bruit qui n'est pas noté sur le clavier de la montagne, de la plaine, de la forêt ou delà mer, arrive à leurs oreilles avec une dissonnance suspecte, et leur donne des terreurs que les plus formidables ouragans n'apportent jamais avec eux.
Il y a toujours un péril dans un murmure surnalurel, et alors la prudence doit veiller, si le courage est absent.
Irène reprit sa place accoutumée à l'observatoire de la tour, et regarda le Bosphore; ses eaux étaient calmes et réfléchissaient comme un miroir ardent la lumière du phare. Pas un souffle d'air n'agitait les aiguilles vertes des pins. Deux murmures bien distincts arrivaient à l'embrasure de la tour : le chant du grillon et la respiration haletante d'un nageur. Irène vit presque aussitôt un homme sortir des eaux et disparaître dans les rochers du débarcadère.
Un grand silence se fit ensuite et dura quelque temps, comme si ce nageur se fût endormi dans un lit d'algues en arrivant.
Tout-à-coup, un bras nu se leva d'une crevasse de roc, et déposa, en pleins rayons du phare, un objet que la dislance ne permit pas de reconnaître, mais qui
cnaoNiQUF, nrj cosphore. 179
se trahit par un léger son argentin, quoique la main l'eût accompagné sur le sable avec des ménagements minutieux.
L'occasion était trop belle pour la négliger; Irène la saisit courageusement au vol.
— C'est le messager cle la Providence, pensa- t-clle, allons à lui sans crainte. C'est un ami.
Donyse dormait toujours de ce bon sommeil de dix-huit ans que le fracas de la foudre ne trouble pas.
Irène s'empara du vieux manteau palicare, le roula promptement, et, se montrant dans le cadre de la fenêtre, elle prononça ce monosyllabe sifQant qui appelle un ami et n'inspire aucun effroi.
Le nageur leva la tête au-dessus des infractuosités du roc, et vit, à la fenêtre de la tour, une femme qui jetait un paquet lourd et disparaissait comme pour l'inviter à venir le ramasser.
Il ne balança pas; il vint ramasser le manteau, s'en revêtit tout de suite, et au même moment la porte de la tour s'ouvrit, et Irène parut, en faisant le signe impératif de parler bas.
— Ma chère sœur en Jésus-Christ, dit l'étranger, je vous connais depuis longtemps, vous et votre charmante fille, mais vous ne me connaissez pas. Je voulais vous cacher la main qui voulait être secourable à deux pauvres chrétiennes, mais vous avez veillé sur
une bonne action comme on veille sur un crime. Je me suis trahi, et pourtant je méritais plus de bonheur.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, mon frère, dit Irène entendant sa main à l'inconnu; mais voici mon excuse : tant de dangers environnent deux pauvres femmes la nuit dans cette sollitude, qu'il faut toujours avoir l'œil ouvert sur les environs, et c'est ainsi, c'est par hasard que j'ai découvert le mystère de vos bienfaits.
— Ma sœur, reprit l'inconnu, mon devoir est de vous dire qui je suis, et de vous parler avec franchise. Nous sommes si peu de chrétiens dans ce pays, nous sommes si indignement traités par nos maîtres les Infidèles, qu'il ne doit y avoir entre nous que confiance, union, et fraternité... Je suis Constantin Psycha, natif de Cérigo; j'habite le petit village de Notre-Dame, de l'autre côté de l'eau, et je possède en toute propriété le champ d'oliviers que vous traversez pour vous rendre à la chapelle les jours de fête.
Constantin appuya avec affectation sur tous les mots de cette dernière phrase.
Irène fit courir la main sur son front, comme pour en extraire un souvenir, et, se ravisant tout-à-coup.
— Ah ! je me souviens! dit-elle; je me souviens !... Oui..., c'était le jour des Rameaux... nous étions assises, ma fille et moi, et...
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— El, interrompit Constantin, la Providence voulut, ce jour-là, que je fusse indiscret... J'écoutai votre entretien, j'en pris bonne note, et, quand ma récolte d'olives fut faite, je vous apportai moi-même autant d'outrés d'huile qu'il y a de grains au rosaire de saint Bernard, ce grand serviteur de Marie (1)... Eh bien! on se trompe lorsqu'on dit qu'une bonne action ne porte bonheur qu'après la mort. Toutes mes récoltes ont été bonnes et mes biens se sont augmentés; vous voyez que le saint roi David a raison (2).
Le chrétien qui s'exprimait ainsi, dans ce langage mystique des anciens jours de l'Église, était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure honnête et sévère.
Son attitude simple, la modestie de son regard, la douceur de son organe, frappèrent Irène. Dans sa foi ardente, cette pauvre mère chrétienne croyait, par intervalles, voir un de ces anges qui visitaient la terre au temps des patriarches, et une sainte frayeur agitait ses esprits.
La dernière parole de Constantin ramena Irène dans la réalité profane.
— Mon intention, ajouta le jeune chrétien, était de mériter une union sacrée par une longue suite de
{*) Servus Marito nunquam peribit. (Saint Bernard.)
(**) Fi-uctus frumenti, vini et olei sui multiplicati suut. (Psalui.)
services rendus à votre misère. Vous m'avez arrêté à mon second voyage; mais si vous daignez, ma chère sœur, me tenir compte du bien que je n'ai pu faire, accordez-moi en mariage, et au pied de l'autel, votre fille Donyse.
Constantin baissa les yeux et attendit la réponse.
Irène s'attendait vaguement, comme aurait fait en pareille occasion toute autre mère, à cette demande, toutefois elle tressaillit et balbutia les premiers mots:
— L'honneur que vous nous faites est bien grand, dit-elle; maisje dois consulter ma fille; je ne voudrais rien promettre de contraire à sa volonté.
— Qu'il soit fait suivant votre parole, reprit Constantin; j'attendrai.
— Attendez demain, dit Irène; c'est un jour de fête; nous irons à Notre-Dame-de-la-Mer, et si ma fille répond selon vos vœux et les miens, nous irons nous asseoir, après la messe, devant la source du champ des oliviers.
Constantin s'inclina et descendit à l'embarcadère. Là, il déposa le manteau palicare sur le rocher, et se remit à la nage pour gagner la côte voisine. Irène était rentrée dans la tour.
Quand Donyse se réveilla, sa mère s'assit devant elle, lui prit affectueusement les mains, et lui dit :
— Toutes les nuits, ma chère enfant, n'apporte pas
CHRONIQUE nu BOSPHORE. 183
(le mauvais rêves; voici le mien de tout-à-l'heure. Je traversais le champ des Oliviers, la-bas, près de notre chapelle; un jeune chrétien de bonne mine est venu à moi, et m'a dit : Ce champ est à moi, j'ai du bien au soleil, ma religion est la vôtre; donnez-moi votre fille en mariage, etjespèrela rendre heureuse avec l'aide de Dieu... Devine ce que j'ai répondu...
— Dans votre rêve? demanda naïvement Donyse.
— Oui, dans mon rêve, reprit la mère en riant.
— Même dans un rêve, dit la jeune fille, je suis sûre que vous n'avez pas voulu vous séparer de moi.
— Me séparer de toi, ma fille, jamais! Cependant, j'ai consenti à ton mariage... Voyons, ai-je bien fait ?
— Vous ne pouvez rien faire de mal, bonne mère.
— Ainsi, chère fille, si je voulais te marier avec un jeune et riche chrétien, tu dirais om à tanière, et oui au prêtre.
— Sans doute, ma mère.
— Eh bien ! ma fille, embrasse-moi, ton mariage est conclu.
Alors Irène raconta, dans tous ses détails, la scène de la nuit, et Donyse pleura de joie. Le lendemain la mère et le fille s'assirent, après la messe, devant la source du champ des Oliviers...
La pauvreté avait fait son devoir; la Providence fit son œuvre.
C'est ce qui arrive toujours.