UWE AMIE DE PENSION. J
Il faut choisir. Notre père me laisse libre; toi, tu n'entends rien àces choses; moi, j'ai peur de me laisser tenter par le mérite, et voilà ma bonne amie de pension qui ne m'ajamais donne que de bons conseils, et qui, ce soir, me pousse du côté de l'argent. C'est très-délicat.
— iMais tout le monde raisonnable donnera le même conseil, ma chérie, dit Blanche sur le même ton de vivacité; un avocat de province, vois-tu, ne gagne rien; il ne plaide qu'aux assises et pour des clients ruinés, puisqu'ils sont criminels.
J'ai un cousin, à Lille, qui a défendu beaucoup de condamnés à mort; le journal du pays l'a comparé à Mirabeau, personne n'a cru le journal; voilà tout ce que mon cousin a gagné.
Achète seulement un éventail avec ce gain ; et puis, mon ange, la province n'est pas faite pour toi, tu appartiens à Paris, comme l'étoile appartient au ciel.
C'est la ville des femmes: les laides y deviennent belles ; les belles y deviennent déesses, on les adore à genoux. Oh ( Paris ! moi, quand je prononce ce nom, je me brûle la lèvre!
L'autre jeune homme, celui qui n'a point d'état, veut t'emmener à Paris; il a des chevaux, une calèche, un coupé, une grande fortune, deux oncles vieux, un groom, une loge à l'Opéra, et lu bainnce.s ma petite Luure! et tu vas me parler encore de ton avocat qui
il, LE CHATEAU VERT.
passe sa jeunesse a crier devant un jury et sort du palais avec un parapluie et dix kilogrammes de papier jaune sous les bras !
Laure, situ épouses cet avocat, nous nous brouillons; plus d'amitié entre nous; je déleste les folles.
Claire écoutait avec une sorte d'effroi cette dangereuse conseillère qui tentait les femmes, comme un démon, et qui avait déjà pris un funeste ascendant sur sa sœur aînée.
De son côté, Laure, étourdie par la volubilité de son amie de pension, et vaincue par une logique irrésistible, ne répondait plus que par un silence qui ressemblait à une adhésion.
Le choix du prétendu était décidé résolument.
L'avocat venait de perdre son procès; Paris avait gagné le sien.
Laure jetait les yeux sur la gare du chemin de fer, et elle entrevoyait déjà sur l'horizon un éblouissant mirage de salons dorés, de lustres d'étoiles, de gerbes de pierreries, de toilettes splendides, de nuages de velours, d'équipages blasonnés; tout un monde de fleurs, de gaze, de parfums, de musique, d'élégance, d'ivresse, d'enchantement; Paris, en un mot, Paris vu de la province; la capitale du rêve, du théâtre, du roman moderne; le paradis terrestre de toutes les Èves; la seule ville où les femmes ont toujours trente ans.
UNK AMÎE DK PINSION. 15
Le choix fait, le mariage ne se fait point attendre. Perdre une semaine de sa jeunesse en province, c'est perdre un siècle de printemps à Paris La réalité remplaça le rêve.
Laurc épousa la richesse, et le mérite fut congédié. Dans les familles riches, le mariage appelle le mariage. Claire avait beau vivre dans l'isolement, Téclal de SCS talents et de sa beauté remplissait sa ville natale, et à son insu, des protocoles matrimoniaux s'échangeaient chaque jour entre son père et les familles de prétendants inconnus, tous bien posés dans le monde du travail ou du loisir.
M. Geoffrin et sa femme avaient recours aux innocentes supercheries encore en usage en province; ils invitaient à dîner toute une famille, et le lendemain on demandait â Claire son opinion sur le fils aîné, convive de la veille.
Claire ouvrait de grands yeux et regardait sa mère ; M. Geoffrin, alors, renouvelait la question, avec une nonchalance adroite, et Claire répondait qu'elle n'avait pas remarqué le jeune homme et qu'elle n'avait aucune opinion sur lui.
Mariage rompu.
Par convenance, on répondait à la famille du prétendant que Glaire était encore trop jeune pour songer à s'établir.
Un coup de foudre tombé de la gare du chemin de
fer suspendit tous les protocoles en jetant Ja consternation dans la maison de M. Geolïrin.
On a trouvé dans ce siècle l'art de se ruiner complètement au coup de deux heures et demie.
Le mari deLârure, simple millionnaire, poursuivant trois zéros de plus , venait de s'écrouler dans une baisse de six francs, à la Bourse de Paris.
Une lettre écrite avec des larmes et signée Laure, annonçait la catastrophe, et la pauvre femme suivit sa lettre et arriva chez son père le lendemain.
Son mari, tourmenté par des agents de change, avait pris la ressource ordinaire des blessés de la Bourse : il était à l'ambulance de la Belgique.
Le bon sens était une vertu dominante chez les Geoffrin. Personne ne profita de l'occasion^pour récriminer; Laure fut accueillie avec des transports de joie, comme si elle eût été heureuse.
Ordinairement on se sert de leurs infortunes pour égorger les malheureux.
Il fut même convenu en famille que les apparences seraient sauvées et que tous les efforts de prudence seraient tentés pour dérober à la connaissance du monde ce fatal événement.
— Il faut toujours éviter d'être plaint, dit le père à Laure; quand elle ne vient pas d'un bon ami, ou d'un parent, la plainte est presque toujours une ironie.