‹ Le château vertChapitre 4 sur 31 · UNE AMIE DE PENSION · texte numérisé non relu

UNE AMIE DE PENSION

Le monde, qui accepte toujours les apparences, continua ses visites dans les salons de M. Geofl'rin, et les femmes d'âge mûr et oisives, qui croient toujours un peu se marier quand elles marient les autres, continuèrent leurs bons offices et proposèrent des partis avantageux à la mère de Claire.

Quelques jeunes gens qui, par leur position ou leur fortune, croyaient justement pouvoir se passer des agences matrimoniales, ne manquaient pas une invitation aux soirées des Geoffrin, et hasardaient timidement un exorde de déclaration , entre deux airs de piano.

Claire écoutait tout et ne comprenait rien.

Elle avait inventé un genre qui n'était ni de la coquetterie, mère de l'espoir éternel, ni la sévérité qui donne le découragement. Elle paraissait absorbée, avec une étourderie enfantine, dans ses partitions, ses album, ses lectures, ses méthodes de chant, ses tendresses pour sa mère, et ne laissait pas supposer qu'il y eût au fond de son cœur une autre pensée en dehors des cercles de futilités gracieuses et d'innocentes passions.

Tout un hiver s'était écoulé, emportant avec lui beaucoup de propositions de mariage; avril revenait au monde avec ses grâces et sa couronne de fleurs.

La maison Geoffrin gardait sa dernière soirée de Nille pour le printemps. II y avait dans les salons du

riche industriel, une foule plus grande que de coutume.

Beaucoup de prétendants, échoués sur l'écueil du refus, avaient remis leur barque à flot, et comptaient sur le changement de saison.

On annonça un nom nouveau, M. Jules Lalonde.

Ce jeune homme entrait chez M. Geoffrin poqr la première fois; il paraissait âgé de vingt-six à vipgihuit ans, et n'avait rien de remarquable dans son extérieur. Il s'avança vers la maîtresse de la maison, qui lui serra affectueusement la main, et lui dit :

— Ma fille n'est pas encore descendue, et mon mari fait son whist dans l'autre salon. Je vous présenterai.

Ce je vous présenterai ne semblait pas avoir sa signification ordinaire.

Il y eut un échange de regards d'intelligence, et le jeune homme, isolé dans un monde inconnu, se dirigea vers un guéridon, et se mit à feuilleter des album et des voyages illustrés.

Claire descendit enfin ; ce n'était pas le soin trop prolongé de sa toilette qui l'avait retenue; elle avait travaillé une heure, et diminué à son profit la somme d'oisiveté qu'une soirée exige.

Sa mère lui fit un de ces signes qui ont un mystère, et lui montrant un fauteuil voisin, elle lui dit : Nous avons ce soir un nouvel invité... le fils d'un ancien ami de ton père.

Page 1