‹ Le château vertChapitre 5 sur 31 · UNE A^TIF DE PRNSTON · texte numérisé non relu

UNE A^TIF DE PRNSTON

Claire répondit par un ah I insignifiant, et laissa tomber la conversation.

— On (lit beaucoup de bien de ce jeune bomme, reprit la mère; son père veut l'établir, parce qu'un bon mariage faciliterait son avancemeiit; il n'a pas de fortune, mais le ministre lui a promis une place de référendaire à la Cour des comptes.

— Eh bien ! dit Glaire en regardant sa mère en face.

Cet eh bien ! signifiait :

— Tout cela m'est bien égal ; et le regard fixe de Claire voulait dire :

— C'est toujours la même chanson ; je ne veux pas qu'on me choisisse un mari, je veux le choisir.

La mère ajouta :

— C'est ce jeune homme qui ferme un livre et vient à nous. J'ai promis de le présenter.

Jules Lalonde s'avança, s'inclina devant Claire, et madame Geoffrin prononça vaguement la formule de présentation.

La cérémonie faite, le jeune homme se dirigea vivement vers le piano, et se niit à ravager les partitions.

On ne trompe pas l'œil d'une mère; madame Geoffrin remarqua un trouble extraordinaire chez sa fille, trouble à la vérité très-bien contenu. Jules Lalonde n'était ni un Antinous en frac noir, ni un

jeune premier du Gymnase, ni un ténor de salon; il ne possédait donc aucune de ces fascinations physiques ou artistiques qui peuvent, si Ton en croit les romans, troubler un jeune cœur à première rencontre.

Une mère avait intérêt à éclaircir tout cela, et elle usa d'un procédé fort bon : elle se lut et n'interrogea pas.

Ce fut alors Claire qui interrogea, mais après un long silence.

La mère répondit, mais d'un air distrait, comme si elle n'eût attaché aucune importance aux questions relatives à ce jeune homme :

— Il est d'Elbeuf ; il a fait ses études à Paris ; il dînera demain chez nous.

Ces derniers mots, prononcés d'un ton négligent, firent tressaillir Claire.

Madame Geoffrin cherchait le mot de l'énigme et ne trouvait rien.

Dans cette soirée, la jeune fille se révéla sous un jour tout nouveau ; pour la première fois de sa vie, elle déposa les lignes sévères de son visage, cette ancienne physionomie de pensionnat qui lui donnait un faux air de Minerve, et elle se composa des sourires qui, bien qu'artificiels d'abord, donnèrent à ses traits une grâce et un charme adorables.

Sa mère ne la reconnaissait plus.

UNE AMIE DE PEiNSION 2i

Madame GeolTrin avait hâte de communiquer ses réflexions à son mari, et et elle lui faisait des signes par-dessus la tôte de son partner, à la table de whist; mais M. Geoiïrin, qui perdait trois robs et cherchait des atouts absents, attendait un retour de bonheur pour répondre à sa femme.

Un homme qui poursuit le trick est seul sur la terre ; treize cartes forment et ferment son horizon.

Au grand salon, le piano s'agitait sous les doigts de Claire; la jeune fille exécutait une brillan^^ fantaisie de Herz, souvent interrompue par les Iravos, et après, elle chanta, sans s« faire prier, circon:'?nce qui foudroya sa mère de stupeur, elle chanta Bel raggio de Sériramis.

Madame Geoffrin regardait le plafond, et continuait de ne rien découvrir.

Ce mystère devait avoir sa raison d'.'^re : on le découvrit quinze jours plus tard.

Madame Geoffrin, par une belle soirée de m^î.. se promenait avec sa fille dnns le jardin et causai' avec elle de choses indifférentes ; tout à coup, la bonre mère embrassa Claire vivement et lui dit :

— L'ami de ton père, M. Lalonde, te demande en mariage pour son fils.

Claire rendit la caresse et dit d'une voix émue : — Accepté, cette fois.

— Maintenant, reprit la mère, explique-moi tout, car je ne comprends rien à ce que je vois depuis quinze jours.

Claire cueillit une rose d'ivoire dans le jardinet dit:

— Bonne mère, voilà l'amie de pension qui m'a conseillé de me marier. Rappelez-vous bien la soirée d'avril; M. Jules Lalonde portait à sa boutonnière une rose pareille à celle-ci... Vous ne eomprenez pas davantage, n'est-ce pas? Eh bien ! c'est tout une histoire de pensionnat, et quand je vous l'aurai dite, vous comprendrez tout.

Alors Glaire rsîconta l'histoire de sa seule amie de pension, de la rose de la fenêtre, et en finissant elle ajouta :

— Puisqu'il faut qu'une jeune fille se marie, je me soumettrai à la loi commune, mais j'ai atîendu, non pas un conseil, comme ma pauvre sœur Laure, mais quelque chose qui ressemblât à une indication de la Providence.

En voyant M. Lalonde pour la première fois, il m'a semblé qu'un doigt providentiel me le désignait clairement comme le mari attendu.

Madame GeofTrin serrait sa fille dans ses bras, et couvrait de caresses les deux roses.

— Le doigt de la Providence est partout, lui ditelle, mais il faut avoir des yeux pour le voir. Tu seras heureuse, mon enfant.

UNE AMIi: DR PENSION. 23

Cette prédiction maternelle s'est accomplie. Aujourd'hui Claire est dans la cinquième année de son mariage, et sa lune de miel n'est pas finie; tout annonce môme qu'elle ne finira pas.

ADRIENNE CIIENEVIER

LA FAMILLE CHENEYlliH

Lorsqu'on réfléchit profondément sur les petits hasards qui, par des échelons invisibles, amènent les grandes destinées, on est tenté de renoncer aux calculs, à la prévoyance, aux combinaisons, et d'attendre, les bras croisés, avec la philosophie du fatalisme oriental, le mystérieux lendemain que la Providence nous réserve ; car, a dit un poëte :

C'est au hasard qu'il faut vivre , Oc, vivons insoucieux, Notre existence est un livre Qui nous tombe écrit des cieux.

Ce début si grave ne doit rien faire soupçonner d'alarmant au fond du récit qui va suivre.

26 LE CHATEAU VËHÏ,

Une histoire légère donne toujours à ses premières lignes des teintes sérieuses, et prend des allures solennelles pour descendre aux détails familiers.

Ainsi, personne ne se douterait des infortunes d'un rentier parisien, héros de ce récit, en lisant celte réflexion, empruntée à un philosophe : « Il avait bien raison, cet historien qui démontrait que le fameux Gengis-Khan avait détruit l'empire des Sarrasins, en 122l7,parcequ'unbonzedu Penjab avaitavancélepied droit au lieu du gauche, sur les rives du Gange en 1 21 8.

Tout se lie, tout se tient.

La vie des hommes et Thistoire des peuples sont faites de chaînons. »

M. Fulcrand Ghenevier habitait un sixième étage, rue Nazareth, à Paris. Sa femme et Adrienne sa fille se résignaient depuis quinze ans à l'intolérable régime d'une vie sédentaire, et ne quittaient leur mansarde, véritable toit paternel, qu'une fois l'an, les jours de fête anniversaire, oii tout le pauvre Paris, reclus trois cent soixante-quatre jours, sort pour voir les pantomimes des Champs-Él}'sées et le feu d'artJûce municipal.

Cinq cent mille Parisiens des deux sexes ùe descendent sur la rue que ces jours-là ; aussi la circulation est fort difficile sur les quais et les boulevards.

Tous les jours, M. Ghenevier se croyait dans l'obli-

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