‹ Le château vertChapitre 6 sur 31 · ADRIENNE CHENEVIER · texte numérisé non relu

ADRIENNE CHENEVIER

galion de dire à sa femme et à sa fille cette longue phrase :

« Mes bonnes amies, deux mille francs de rente, vous le savez, rente réduite à dix-sept cent quatorze francs soixante-deux centimes, par les contributions directes. Une grande économie peut me permettre de lier les deux bouts à la fin de l'année ; cependant je médite nuit et jour, et j'espère arriver à faire quelque découverte scientifique qui nous donnera l'aisance. En attendant, contentons-nous du strict nécessaire, et vivons comme si nous n'avions rien. »

Les deux femmes baissaient la tête avec soumission, et semblaient dire par cette pantoraine .: Nous attendons la découverte.

M. Chenevier avait monté sa vie comme une montre, et refaisait invariablement le lendemain ce qu'il avait fait la veille.

A neuf heures du matin, il commençait sa promenade sur le boulevard du Temple ou sous les arcades de la place des Vosges, pour méditer sur sa découverte ; à onze heures, il rentrait chez lui, où sa femme lui servait un déjeuner frugal.

Il continuait ensuite sa promenade jusqu'à six heures, toujours dans l'intention de découvrir quelque secret scientifique.

Après dîner, il ne sortait pas.

Il consacrait sa soirée aux deux femmes recluses, et

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leur lisait des livres moraux, comme Tétémaque, i'aul et Virginie^ ou les Martyrs. Un chapitre de la Bible terminait toujours ces instructives et paternelles leçons.

Adrienne venait d'atteindre sa dix-huitième année; sa figure n'avaitriende remarquable; ses yeux étaient mornes et presque éteints par la mélancolie de la réclusion; son teint dépérissait sous une teinte livide que donne l'air d'un sixième étage, quand on ne respire que celui-là; son corps maigre et trop fluet révélait une longue abstinence soufferte, un carême de douze mois, et des repas mortellement frugeaux.

Madame Chenevier, qui passait en 1836 pour une des plus belles femmes de Paris, ne conservait en 1851 que les débris très-ravagés de sa splendeur première, et ne se reconnaissait plus devant un miroir.

Cette famille ainsi dévastée avait donc un besoin urgent de descendre de ses hauteurs domiciliaires, et d'augmenter ses pauvres revenus par la découverte de quelque brevet d'invention , poursuivi depuis quinze ans par M. Chenevier, dans le désert de l'inconnu.

Un soir, selon l'usage de la veillée, ÎVI. Chenevier lisait une page delà Bible, dans laquelle on trouve ce passage :

Nemrod fut un grand chasseur devant le Seigneur,

ADKIENN E GHENKVIEa. 29

Adnenne arrêta son père pour lui demander l'explication de cette phrase.

M. Chenevier réfléchit quelque temps et dit :

— Mais, en effet, il me semble que cette phrase a besoin d'explication.

— Voilà pourquoi je la demande, remarqua la jeune fille.

— Un grand chasseur devant le Seigneur, dit M. Chenevier, et il regarda le plafond de son sixième étage.

— Pourquoi fut-il U7i grand chasseur devant le Seigneur ? dit Adrienne ; est-ce que tous les chasseurs, grands ou petits, peuvent se dérober, quand ils chassent, au regard de Dieu qui voit tout?

— C'est juste, remarqua M. Chenevier; j'ai lu vingt fois cette phrase, et je n'ai jamais songé à m'en demander l'explication... un grand chasseur devant le Seigneur,..

Cette phrase devait avoir une grande influence sur les destinées de la famille Chenevier.

Admirez les ressources du hasard et l'histoire du bonze de Gengis-Rhan !

Le lendemain, mademoiselle Adrienne, après avoir embrassé son père, lui demanda des nouvelles de Nemrod.

— J'y ai pensé toute la nuit, dit le petit rentier, mais je n'ai rien trouvé de raisonnable. Écoute, ma

bonne Adrienne : il me semble que dans notre position, nous avons déjà assez de soucis, et nous ne devrions pas nous charger encore de ISemrod.

Adrienne ne trouva pas celte raison bonne, et donna des signes évidents d'impatience et de mauvaise humeur.

M. Chenevier, qui était bon père, fit celte réflexion menlale : « Pauvre fille! à son âge, elle n'a ni distractions, ni plaisirs, ni toilette; je ne l'ai jamais conduite une seule lois au café Turc et aux Funambules, oii vont tous les gens riches du quartier. Eh bien I maintenant, puisqu'elle veut se distraire économiquement avec ce grand chasseur de N'omrod, pourquoi ne ferais-je pas tous mes efforts afin de la contenter ? »

M. Chenevier se mit donc en devoir d'obtenir une solution surNemrod; il s'adressa d'adordà un savant, domicilié rue Boucherat, avec une pension de quinze cents livres sur le ministère de l'intérieur.

Le savant balança longtemps une prise de tabac entre ses deux doigls, et répondit avec lenteur :

— C'est une locution biblique, et une de ces redondances familières au style oriental ; nous appelons cela, en langage humaniste, per congeriem verborum.

M. Chenevier communiqua celte explication à sa fille, qui dit :

ADRIF.NNR CriRNEVIEH. Si

— Ce savant est un imbécile; son explication n'explique rien. La Bible ne hasarde pas un seul mot désœuvré; il y a toujours un sens mystérieux dans une phrase biblique, et voilà ce qu'il faut découvrir pour INemrod ou Nembrod.

— En attendant, remarqua le père, je néglige des découvertes plus importantes, et ce ne sera pas Nemrod qui (e donnera une robe de soie, une loge aux Funambules ou une glace à la vanille au café Turc.

Ces dernières paroles firent jaillir les éclairs d'une convoitise innocente des yeuxd'Adrienne; elle tourna sur ses talons, s'assit devant l'unique croisée de sa mansarde borgne, et se remit au travail.

— Pauvre enfant I pensa le père, ne négligeons pas mes découvertes, mais aussi n'abandonnons pas Nemrod. Comme elle serait heureuse si je lui apportais un jour une explication satisfaisante sur ce grand chasseur I

Le hasard encore, ce conducteur aveugle si clairvoyant, vint au secours de M. Chenevier. . Un jour, en fermant sa porte, il vit passer dans la rue Nazareth un rabbin qui se rendait à la synagogue et qui était son voisin.

C'est peut-être l'homme qu'il me faut pour JNemrod, pensa-t-il, et il aborda le savant hébreu.

Dans le cours de l'entretien, Chenevier s'empara d'une transition habile et arriva au ^rand chasseur.

sa LK CHATEAU VERT.

— Je verserais volontiers, dit-il, toute la rnoiinaie que j'ai sur moi au tronc de la synagogue, si je pouvais être fixé sur Nemrod.

— Les pauvres acceptent tout, dit le rabbin, voulez-vous me suivre, mon cher voisin ^

Ghenevier suivit le rabbin à la synagogue ; ils entrèrent dans une espèce de sacristie .contiguë au temple.

Ghenevier fut invité à s'asseok ; et le savant hébreu ouvrit un livre, et chercha qî^eîque temps un chapitre.

— Le voilà, dit-il, mon cher voisin : ce livre est le Talmud, traduit en français. Voulez-vous bien lire l'histoire de Nemrod? Les passages obscurs de la Bible sont toujours expliqués par le Talmud. J'espère que vous serez content.

M. Ghenevier prit le livre et lut.

L'histoire de Nemrod est, sans contredit, la plu» belle chose du Talmud.

Nous ne pouvons la transcrire, à cause de sa longueur ; il nous suffira d'en donner le sens et l'esprit. Nemrod fut le type le plus exagéré de l'orgueil humain. Un jour, dans son délire, il déclara la guerre à Dieu.

« Je suis, dit-il, le plus grand et le plus habile chasseur de mon empire, et le roi du ciel connaîtrai lui-même la pointe de mes ilèolies, »

AURIËNNE CHliiNliVllili. 33

Cela dit, il lit construire une machine légère, en forme de cage, s'y plaça, en tenant son carquois et son arc, et se fit élever vers le ciel par un aigle lié par une corde et attiré dans les airs supérieurs au moyen d'un appât de viandes suspendues au-dessus de son bec.

Parvenu à l'azur du firmament, Nemrod poussa trois cris d'insulte à Dieu , et décociia toutes ses flèches.

Le lendemain, ceux qui passaient au bord de l'Euphrate virent les deux cadavres de Nemrod et de l'aigle foudroyés, et tout auprès une flèche dont la pointe était teinte de sang.

M. Chenevier fut vain de cette explication si complète, et emprunta, pour quelques heures, le Talmud au rabbin, qui le prêta généreusement.

Adrienne prit bientôt connaissance de la même histoire, et s'en déclara satisfaite au dernier point.

Alors, commença sur Nemrod un entretien que rien ne semblait devoir tarir, dans les veillées de la famille.

Adrienne trouvait cette fable bien supérieure à celle des Titans; et comme elle avait reçu quelques principes de dessin, elle dessina un soir l'ascension de Nemrod, avec tous ses accessoires décrits par le Talmud.

Le père suivait de l'œil le travail de sa fille, lor>

qu'un cri de joie sortit de sa poitrine, et la table fut ébranlée sur ses quatre pieds.

Adrienne tressaillit, comme de peur, et regarda son père d'un œil ébahi.

Le grave M. Chenevier se livrait à toutes sortes d'extravagances, et sa femme fut saisie d'une alarme vive à l'idée qu'il était devenu subitement fou.

— Enfin, je la tiens! s'écria le petit rentier; je la tiens ! il y a un million au bout I

Les deux femmes s'étaient levées, et elles interrogeaient M. Chenevier par un silence très-expressif.

— Au nom du ciell n'en parlez à personne ! à personnel c'est un secret entre nous, disait M. Chenevier; bouche close I on nous volerait un million ! Mes chères amies, soyez discrètes jusqu'au bout.

On dit que les femmes divulgent les secrets ; ne soyez pas femmes, je vous en conjure; ne soyez pas hommes, aussi : ils parlent plus que les femmes.

Soyez tout ce que voudrez, mais ne soufflez pas un mot sur tout ceci.

— Mais il me semble, dit Adrienne, que nous serions fort embarrassées d'en parler, nous ne savons rien.

— C'est une erreur, répliqua le père ; vous en savez trop; vous savez tout.

Et il déchira le dessin de Nemrod avant le dernier coup de crayon.

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