A LONDRE
Le détroit de Calais, toujours très-orageux à Téquinoxe, ne se laissa franchir par le paquebot de M. Chenevier qu'après des violences de mer qui durèrent cinq heures.
Adrienne retira encore un très-grand bénéfice de cette traversée si pénible; elle eut le bonheur de subir la révolution du mal de mer dans les premiers jours du printemps; en arrivant à Londres, le teint de la jeune fille s'était admirablement éclairci, et son père, qui avait des réminiscences classiques, la comparait à Pomone et à Hébé.
A Londres, la famille s'installa au premier étage d'une jolie maison, dans Agar-Street, loué cinq livres par semaines; ce qui, d'abord, donna une haute idée de la position sociale de M. Chenevier.
liO LE CHATEAU VERT.
On prit un nouveau domestique, un jeune valet de pied indigène, décoré d'un gilet rouge si vaste qu'on ne voyait que le gilet.
On appela deux professeurs pour Adrienne, l'un d'anglais, l'autre de haute vie, (hig Life). On garnit la cave de Porto, de Sherry, de Claret, de Porter Barclay-Perkins.
M. Chenevier ne négligea rien, commeon voit, pour être un homme respectable et mériter le titre de gentleman.
Madame Chenevier, prudente mère de famille, poussait de temps en temps quelques soupirs très-intelligibles, et soudainement réfutés par la logique du mari:
— Ma bonne amie, lui disait-il alors, ne t'inquièle de rien; je devine ta pensée; elle est injuste.
Me crois-tu assez fou pour dévorer ainsi mon petit capital de pauvre rentier, sans avoir la certitude de réussir? Je suis comme le pêcheur qui met un ver au bout de son hameçon pour prendre une carpe.
Nous aurons la carpe dans quinze jours. Sacrifions le ver aujourd'hui.
Le modèle de l'aérostat construit dans de belles proportions, fut suspendu dans une salle bien éclairée.
M. Chenevier avait déployé dans le travail un véritable talent de mécanicien et de tailleur de baudruche.
ADRU.NM!; CHENKVIEH. H
La nacelle élail un petit chef-d'œuvre; on y comptait dix places de voyageurs.
Le timon, ou perche d'appât y avait la légèreté de mouvement conforme à sa destination.
Douze pigeons empaillés, et soutenus par des fils d'archal, figuraient les grues voyageuses ou d'autres oiseaux d'émigration.
Chenevier, souriant à sa découverte, disait toujours :
« Quel effet cela va produire dans Londres ! »
Sa femme regardait le ciel et hasardait un soupir.
L'étude de la langue anglaise absorbait Adrienne; ses progrès étonnaient son professeur.
A la troisième leçon, la jeune élève savait par cœur tous les dialogues de la grammaire, et prononçait le th comme la fille d'un lord.
Tout étant prêt, M. Chenevier écrivit deux lettres : l'une à un membre du jury de l'Exposition, l'autre à un savant de la Société royale, pour les prier de venir voir son aérostat et demander une patente d'invention.
Le savant arriva le premier et fut reçu par la famille comme un prince du sang.
Adrienne, ce jour-là, portait une robe parisienne, qui, pour la première fois, rendait justice à l'élégance nconnue de sa taille et de son corps.
Ses cheveux d'ébène luisant, qu'un plat bonnet de Itercale avait si longtemps retenus captifs se déroulaient,
avec une poulence anglaise, sur des épaules superbes; la vie éclatait dans ses yeux noirs et dans les fraîches couleurs de son visage; de plus, Adrienne avait, dans son maintien et sa démarche, celte distinction suprême queles jeunes femmesdu rangle plusmodeste, prennent si vite quand elles arrivent à la richesse et au bonheur.
M. Chenevier présenta sa femme et sa fille au savant et l'introduisit dans la salle de l'aérostat.
Le savant fit fonctionner son lorgnon autour de la machine, pendant que M. Chenevier donnait les explications nécessaires avec une grande lucidité.
Madame Chenevier et Adrienne se tenaient debout et admiraient le savant.
Après un examen long et minutieux, qui attestait une grande conscience ou une mauvaise vue, le savant fit tournoyer son lorgnon autour de ses doigts, et, montrant la machine d'un geste assez dédaigneux, il dit à l'inventeur:
— C'est vous, monsieur, qui avez fait cette chose? M. Chenevier s'inclina avec modestie.
— Et pourquoi? ajouta le savant.
Ce pourquoi^ tiré à brûle-pourpoint sur la poitrine de M. Chenevier, le fit tressaillir.
— Mais, rApondit-il, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, nous sommes dans un moment où les esprits se portent avec fureur sur la direction des aérostats... et je crois avoir trouvé le...
AOUIKNN E CHENKVIER. AS
— Avec ceci ! interrompit le savant; mais votre invention n'est pas sérieuse, ou, pour mieux dire, n'est pas nouvelle : elle est vieille d'un demi-siècle déjà, comme toute invention d'ailleurs, comme celles que nous brevèterons demain. Venez chez moi, monsieur... j'ai oublié votre nom.
— De Ghenevier.
— Venez chez moi, monsieur de Chenevier, et je vous montrerai un paravant chinois acheté à Hog- Lane, quartier européen de Canton, et vous verrez \h votre découverte : seulement, au lieu de vos grues il y a des lut-tzées; ce sont des oiseaux aquatiques chinois dont les pêcheurs se servent pour prendre des poissons dans le lac.
— Est-ce possible? s'écria Chenevier. /n élevant ses mains jointes au-dessus du front.
— Oui, monsieur, poursuivit le savant ; c'est ainsi qu'on prend les poissons sur le Peï-Ho.
— Oh ! cela m'est bien égal, les poissons I dit plaintivement Chenevier; je voulais parler de volrc paravent chinois.
— Mais , monsieur de Chenevier , ce n'est rien encore; je tiens à votre disposition un dessin gravé à Oxford, et représentant votre machine, avec une perche d'appât et un attelage de cent ramiers indiens, et gris. Où diable irez-vous chercher vos grues, vous? Est-ce qu'on prend les grues au miroir comme les allouetles?
hU LE CHATEAU VERT.
Vous voyez bien que, sous tous les points de vue, voire invention n'a rien inventé.
M. Glienevier, confondu par le ton leste du savant, tenait ses yeux baissés de peur de rencontrer ceux de sa femme.
Adrienne, dont la coquetterie commençaità poindre, se promenait dans la salle de l'aérostat, en agitant la bordure de sa belle robe, pour attirer un regard du savant et le rendre propice à la découverte paternelle; mais le savant était inaccessible, par la gravité de ses mœurs, à ce genre efféminé de séduction.
Ce tableau d'intérieur était d'une tristesse singulière.
L'aérostat, si pompeux le matin encore, paraissait une chose grotesque même aux regards de son inventeur.
Il restait à M. Chenevier une bien faible consolation, celle de s'assurer, par ses propres yeux, de l'existence du paravent chinois et du dessin d'Oxford.
Le savant montra une rare complaisance envers un homme qui paraissait douter; il fit monter le malheureux inventeur dans sa voiture, le conduisit chez lui à Regent-Circus, et lui exhiba les découvertes des aérostats dirigés.
M. Chenevier s'inclina comme un Mohican vaincu, et remercia le savant par un geste de résignation.