ADRIENNE CIIKN K VI EU. A
— Heureusement, lui dit le savant, vous êtes un gentilhomme riche ; mais un pauvre diable, à votre place, serait fort à plaindre; il ne trouverait que le fond de la Tamise pour se consoler.
Un profond soupir fut la réponse de l'inventeur parisien; il prit congé du savant, et rentra chez lui en maudissant Nemrod, les rabbins, les grues et Montgolfier.
Madame Ghenevier et sa fille avaient, pendant son absence, reçu la visite de M. Dodges, examinateur attaché à l'Exposition du Palais de Cristal. C'était un jeune homme de trente-deux ans, d'une figure distinguée et d'une politesse froide, mais sympathique.
M. Dodges examinait l'aérostat lorsque Tinventeur entra, et il fut regardé par M. Chenevier comme une sorte de cour d'appel qui pouvait casser la décision du savant.
— J'ai reçu votre lettre, dit M. Dodges, et il était de mon devoir de venir examiner votre travail.... Vous comptiez donc, monsieur de Chenevier, exposer ce modèle d'aérostat ?
— Mais oui, monsieur, bégaya le rentier : c'était et c'est toujours mon intention.
— Monsieur de Chenevier, voulez-vous recevoir un bon conseil?
— Oui, monsieur Dodges.
— Remettez tout cela dans la caisse et n'exposez
rien. Vous seriez la fable de Londres, et vous rapporteriez encore en France le ridicule que vous auriez recueilli chez nous.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Chenevier en se frappant le front, est-il possible que nous nous soyons trompés tous les trois ?
— Moi, je ne me suis jamais trompée, murmura madame Chenevier.
— Au reste, ajoutaM. Dodges, c'est un petit malheur. L'essentiel est de ne pas exposer cette bouffonnerie de baudruche; le malheur deviendrait alors très-grand... N'auriez- vous pas, monsieur, par hasard, en réserve quelque chose plus convenablement exposable? Je me ferais un devoir et un plaisir de vous en faciliter l'exhibition.
— Hélas I non, répondit M. Chenevier, toujours abattu.
— Passerez-vous encore quelque temps à Londres? demanda M. Dodges.
— Oh 1 je voudrais être déjà à centpiedssous terre ! murmura l'inventeur parisien.
— Monsieur, dit madame Chenevier, aucun intérêt ne nous retenant plus à Londres, nous partirons pour Paris demain soir.
— Sitôt? remarqua M. Dodges.
• — Oui, monsieur, poursuivit la femme, demain soir.
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Ht, ayant écouté quelques niuls prouoncés à son oreille par sa fille, elle ajouta :
— Avantde partir, ne pourrions-nous pas recevoir un grand service de vous, monsieur, qui êtes si obligeant?
— Quel service, madame?
— Ne pourriez-vous pas nous montrer le Palais de l'Exposition? '
— Ah! madame, ce sera une ciiose bien difficile, répondit M. Dodges, en réfléchissant, mais ce n'est pas impossible, à sept heures du malin. L'heure, comme vous voyez, n'est pas très-convenable, et je n'ose vous la proposer.
— C'est notre heure, dit madame Ohenevier, je l'aurais choisie. Ma fille et moi nous sommes toujours levées avant le soleil.
— Eh bien I madame, demain matin, à sept heures, je serai à votre porte.
Et M. Dodges fil un salut froid, et sortit.
— Je sors avec vous, dit M. Chenevier d'un ton étrange en ouvrant la porle avec précipitation.
Il embrassa tendrement sa femme et sa fille, ^t accompagna M. Dodges jusqu'au Strand, en descendant Agar-street.
M. Chenevier remonta le Strand et prit à droite la petite rue qui conduit à Waierloobridge.
Sa résolution était bien prise; il voulait suivre le conseil du savant.
à^ LE CHATEAU VERT.
Ruine par sa fatale invention, et en proie au délire du désespoir, M. Chenevier aborda résolument le pont cyclopéen jeté sur la Tamise, comme une ressource pour le suicide ; et, trouvant le parapet très-élevé, il attendit d'être seul pour monter sur la rampe et se précipiter sans obstacle dans la grande rivière anglaise.
Il est très-difficile, même la nuit, de se trouver seul sur les ponts de Londres : il y a beaucoup de passants et de philanthropes qui empêchent les gens de grimper sur la rampe et de se noyer.
Cela donna le temps à M. Chenevier de réfléchir, de regarder le dôme de Saint-Paul et la magnifique façade riveraine de Somerset-hoiise,
Le sang se calma, la raison succéda au délire.
M. Chenevier donna une bonne pensée à sa femme et à sa fille : des larmes roulèrent sur ses joues.
Quand ou pleure, on ne se tue pas.
Le suicide a un œil sec.
Les passants étaient plus nombreux que de coutume, par une attention de la providence.
M. Chenevier courut au Strand, comme un homme qui fuit un péril de mort, et, en quelques minutes, il se trouvait dans son appartement à'Agarstreet.
Gomme il fallait quesa colère s'exerçât contre quelque chose, M. Chenevier déchira son aérostat en mille
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pièces, en assaisonnant ce travail de destruction d'un Ilot d'anathèmes contre Nemrod et contre les Chinois, ces éternels plagiaires des inventeurs futurs.
Puis, appelant sa femme et sa fille Andrienne, il leur dit :
— Mes bonnes amies, il me reste encore neuf cent quarante -trois francs de rente * consentez-vous à vivre avec si peu ?
Les deux femmes firent un geste joyeux d'adhésion.
— Eh bien! vous me sauvez la vie, dit Chenevier en les embrassant. Seulement, il faudra renoncer aux robes de soie, à la loge des Funambules et aux glaces du Café Turc.
— Nous renoncerons à tout I dirent les deux femmes en duo.
— Et nous partons demain pour Paris, ajouta Chenevier.
— C'est décidé ! répondit sa femme.
— Je ferai ma dernière belle toilette demain matin, à sept heures, ajouta Adrienne en riant.
— Voilà pourtant où nous a conduits ton Nemrod! dit le père, en déchirant le dernier fragment de baudruche de son aérostat.
— Eh! plus de reproches! dit la femme; et qu'il ne soit plus question de Nemrod.
On fit les préparatifs de départ pour Pari .
M. Chenevier attendit la nuit pour jeter pur la fe-
nêtre Tattelage des pigeons empaillés qui furent recueillis par des policemen silencieux.
Le lendemain, à six heures et demie, Adrienne consultait son miroir sur sa dernière toilette de dentelles et de soie.
Le miroir répondit par des éloges qui s'étendirent aussi à la beauté, à la grâce, à la tournure de la jeune demoiselle.
Adrienne éprouva le bonheur de se trouver aussi belle que Virginie, Eucharis et Gymodocée, les trois héroïnes de ses romans. Sa mère lui dit :
— A ton âge je te ressemblais; en te voyant aujourd'hui, je crois revoir, dans un miroir, mes dixsept ans.