Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV
l'a emporté par-dessns celle du bien public et de la justice, et ils ont parlé comme des personnes persuadées que ce n'estoit point le blesser que de faire grâce quelquefois. Pour moi^ Monseigneur, j'ay faict en sorte que, dans l'iastructioB, la preuve fust bien établie. Dans mes conclusions, j'ay suivy la sévérité de la loy, et ne croyois pas mesme qu'il fust possible qu'un juge peust estre d'un autre sentiment.
C'est avec déplaisir, Monseigneur, que je prends la liberté de vous informer d'une cbose qui ne faict pas honneur à la compagnie dont je suis officier, d'autant plus que cette faulte est sans remède; mais peut estre. Monseigneur, estimerés vous qu'il n'est pas inutille de faire dire un mot sur ce subject, de la part du Roy, aux principaux officiers du Chastelet, afin qu'à l'advenir on soit plus exact à se tenir aux règles de la justice.
Le marquis de Seignelay à Lecamus, lieutenant civil :
A Versailles, le 6 mars 1684.
Le Roy a esté informé que vous avez rendu quelques sentences pour envoyer aux isles de l'Amérique, par forme de punition, des gens qui esioient tombez dans le désordre. Et comme cette punition n'est point connue en France, S. M. m'a commandé de vous escrlre qu'elle ne veut plus que vous en ordonniez de pareilles.
Cette défense faite aux lieutenants civils des deux Cbfttelets, fut notifiée aussi au lieutenant général de police. (Registre secret, 1684, page 70.)
« Le sieur Aubry,'dit une requeste présentée à la chambre criminelle du Châtelet, est convaincu de vingt-trois différents vols et assassinats qu'il a commis, tant de jour que de nuit, tant sur les grands chemins qu'ailleurs, tant lui seul qu'avec d'autres gens de sa trempe. )) Et de fait les informations commencées contre plusieurs de ces crimes sont jointes à la requête du sieur Guichard et aux pièces déposées par lui ; elles
conUennent dans tous leurs détails et avec toutes les circonstances les faits reprochés au témoin. « Il est prouvé par ces informations : '
« i« Qu'au commencement du mois de septembre de l'année 1663, Aubry et ses complices assassinèrent de nuit, sur le quay des Augustins, le nommé Sébastien Antoine, soldat aux gardes;
« f* Que vers le milieu de Tannée 1664, lui et feu Nicolas Aubry, son frère, assassinèrent et tuèrent en plein jour, dans la rue des Fossés -Saint-Germain, le nommé Germain Gousset, compagnon plombier, qui portait un fardeau sur ses espaules, et qui passait son chemin, n'ayant ny verge, ni baston;
« S*" Qu'au mois d'octobre de l'année 1666, luy et ce mesme frère donnèrent plusieurs coups d'espée à quelques domestiques du sieur marquis de Sourdis, qui se retiraient, le soir, au logis de leur maistre;
« 4<^ Qu'en la même année 1666, luy et son frère assassinèrent et tuèrent, en plein jour, un limonadier au bout du Pont-Neuf, dans sa propre maison;
<( 5® Qu'au mois d'avril 1667, luy et son frère ont encore assassiné en plein jour, dans la grande rue du village de Chaillot, le ûls du deffunt commissaire Bruneau;
« 6<» Qu'en la mesme année 1667, luy et son frère ayant fait la débauche dans un mauvais lieu, et à la sortie ayant rencontré pendant la nuit un malheureux mendiant qui estait couché et endormy sur une pierre vers le Pont-Neuf, ils l'assassinèrent et le tuèrent degayeté de cœur*... »
Les peines étaient, comme nous Tavons vu jusqu'ici, prononcées au Châtelet, par plusieurs magistrats; aussi on se plaignit d'un jugement rendu, le lundy 20 décem-
1. Requeste d'inscription de faux, pour le sieur Guichadr, contre Jean-Baptiste LuUy, faux accusateur. Paris, 1676*
bre 1666, par le nouveau lieutenant crimiuel S qui avait seul condamné un délinquant au fouet et fait exécuter la sentence :
Un commissaire amena cet liomme prisonnier, et fit sa plainte : qu'il Tavait trouvé dans le marché, disant que le blé estoit renchéri et qu'il falloit renchérir le pain, et qu'il avoit excité bien du bruit; que ce prisonnier avoit esté interrogé surle-champ, et estoit convenu d'avoir dit que le blé estoit enchéri, qu'il estoit facteur de marchands de blé, que M. le lieutenant criminel avoit ouy à l'audience quatre témoins, et les avoit confrontés publiquement à ce prisonnier, et que l'avocat s'étant levé pour prendre ses conclusions, avoit dit bas au lieutenant criminel qu'il croyoit que cela alioit à l'amende et aux deffenses de récidiver; que le lieutenant luy avoit dit que cette affaire estoit de la dernière importance, et qu'il falloit soustenir la police avec plus de force; que, sur cela, il avoit pris des conclusions au fouet et au bannissement, ce que le lieutenant criminel avoit prononcé et à l'heure même exécuté. — Il est nouveau, dit d'Ormesson, qu'un juge seul condamne à une peine afflictive un bourgeois domicilié comme ce misérable, qu'on dit honneste homme, riche de 20,000 escus, logé dans la rue de la Mortellerie, ayant une famille honneste. — Cette affaire fait grand bruit.
L'état de démence, on va en juger, ne désarmait ni l'arrêt ni le supplice :
Le dimanche 3 août 1670, il fut commis une action trèshorrible 2. Le criminel fut pris, renvoyé au Chastelet, le lundy matin, sur la compétence et jugé. — Le mardy, il fut jugé au
1 . Lettre de Guy Patin, du 29 décembre 1666. -ajournai de Lefèvre d'Ormessùn, i. H, page 482.