‹ Le châtiment de Dieu [microforme]Chapitre 10 sur 20 · DEUX SCELERATS · texte numérisé non relu

DEUX SCELERATS

Quelques heures après que Félix eût quitté l'hôtel de son père, où il s'était rendu pour obéir à l'invitation du comte, Marberie se dirigeait du côté de la rue Menilmontant. Il s'arrêta devant le pavillon qu'occupait Félix, et entra chez le jeune médecin qui l'attendait. Celui-ci le conduisit aussitôt au cabinet noir. Le concierge l'examinait, surpris ; il avait beau chercher, il ne voyait plus les fioles, flacons ou bocaux, qui garnissaient autrefois les rayons. Félix devina sans peine le sujet de l'étonnement de Marberie ; il s'empressa de lui donner l'explication de ce changement.

— J'ai dû, dit-il, prendre des précautions ; car, d'un moment à l'autre, une enquête peut être ouverte ; et il serait infiniment dangereux pour moi d'être trouvé nanti de subs-

tances vénéneuses. Je m'en suis débarrassé. Demain, sans plus tarder, ce cabinet sera méconnaissable pour ceux qui l'ont vu antérieurement; je le ferai meubler et transformer en bibliothèque.

Le concierge parut contrarié de cette brusque détermination.

— Notre plan, répondit-il, est à 'peine en voie d'exécution, et déjà vous brisez les instruments qui doivent nous servira le réaliser.

— Il Fa bien fallu.

— N'y avait-il pas d'autres moyens ?

— Non, réveil est donné.

— Comment cela ?

— Mon père sait qu'Elisa a été empoisonnée.

— Quia pu le lui dire? interrogea Marberie d'une voix rauque.

— Le jeune médecin qui, dans la. nuit d'hier, a remplacé le docteur Larsy, a découvert la cause de la maladie de ma sœur. De plus, il a reconnu les symptômes constatés par Larsy; et, tous deux, après leur consultation, ont prévenu mon père; ils lui ont donné des preuves irrécusables.

— Ceci est grave, dit Marberie. Mais je ne vois rien encore qui doive tant vous effrayer ; vous n'êtes pas en cause.

— Attendez, je n'ai pas aehevé. Mon père m'a mandé, comme vous le savez ; je mo suis trouvé à l'hôtel en môme temps que les

deux médecins. Eux, partis, M. de Garderel m'a retenu et m'a accusé brutalement, carrément, d'être l'empoisonneur.

— Et quels étaient ses motifs ? demanda Marberie, dont la voix devenait de plus en plus rauque.

— Il ne s'est point expliqué clairement; mais j'ai lieu de croire qu'il m'aura surveillé dans le commencement de la maladie, et qu'il aura découvert quelques potions suspectes.

Marberie ne répondit pas ; il paraissait réfléchir profondément.

— Pourtant, continua le docteur, j'étais bien seul quand j'ai administré à Elisa le poison mortel; il était renfermé dans des bonbons que je lui offris et qu'elle mangea en ma présence.

— Qu'avez-vous répondu à M. de Garderel ? interiompit Marberie.

— J'ai essayé de nier, d'abord; mais il a eu l'audace de me menacer.

— Et qu'avez-vous fait, alors ?

— Je lui ai révélé que je connaissais le secret de son départ de la Nouvelle-Orléans, l'enlèvement de son père, la séquestration du vieillard, sa réclusion et sa mort dans le souterrain de l'hôtel de la rue du Bac.

— Vous avez été trop vite, beaucoup trop vite, jeune homme, dit Marberie sévèrement. Vous m'avez compromis ; ou, du moins, vous avez fait connaître ma défection à votre père

avant qu'il ne soit temps. H est habile et rusé; par conséquent j'ai beaucoup à craindre de lui. Et puis, maintenant qu'il connaît mes rapports avec vous, il est impossible que je continue mon rôle à l'hôtel de la rue du Bac, ou au château de Champion. Je m'étais chargé de vous délivrer de sa seconde fille et de lui-même. Je ne puis plus agir. S'il arrivait un accident quelconque à Clémence, je serais accusé sur-le-champ. Votre père, poussé à bout, ne l'ignorez pas, est capable de tout, même de s'exposer à périr lui môme, pourvu que ce soit avec la certitude d'entraîner ses ennemis dans sa perte. Vous auriez dû calculer tout cela ; les conseils de la prudence ne sont jamais de trop, en pareilles circonstances.

— Je ne vous ai pas tout dit, reprit le docteur, que ces observations avaient impressionné.

— Quoi ? qu'y a-til donc encore ? demanda Marberie avec anxiété.

— Pour le moment, nous avons peu à craindre de mon père, qui ne s'exposera point à une flétrissure publique pour le vain plaisir de tirer une vengeance inutile. Il est un autre danger très-sérieux qui me menace personnellement.

— Quel est-il? expliquez vous ? dit rudement le concierge.

— J'ai vécu longtemps dans l'intimité avec

un de mes anciens camarades de l'Ecole de médecine. Nons nous visitions souvent, nous nous communiquions nos études, nos expériences ; nous avions peu de secrets l'un pour l'autre. Je l'ai môme admis plusieurs fois dans ce cabinet...

— Imprudent ! s'écria Marberie avec colère. J'ai toujours pensé que votre folle tête vous perdrait.' je iie me trompais pas.

— Ecoutez moi tranquillement jusqu'au bout, si vous voulez tout savoir, reprit avec sang-froid le docteur. Un jour, il m'interrogea sur mes projets, sur ce que je prétendais faire de toutes ces substances vénéneuses. J'essayai de lui donner le change en lui expliquant que je voulais arriver '^ de sûrs moyens de constater la présence du toxique dans le corps humain ; j'ajoutai que mon désir était d'attacher mon nom à cette découverte. Je revins plusieurs fois sur ce sujet auquel, d'ailleurs, il me ramenait lui-même. Je crus l'avoir convaincu : notre confiance l'un dans l'autre était grande; nous avions les mêmes principes, la même haine contre la religion nous •animait. Cependant, en y réfléchissant ensuite, je jugeai plus prudent de rompre peu à peu avec lui. Depuis deux mois environ, je ne le vois plus.

— Autre imprudence, plus grave peut-être que la première, interrompit avec violence Marberie. Jeune homme, vous pourrez vous

repentir amèrement d'avoir agi sans réflexion, et de ne pas mieux peser vos paroles et la portée de vos actes.

— Je n'ai pas encore terminé, reprit le docteur, en laissant échapper un gestft d'impatience et de colère. Aujourd'hui, lors de ma visite à mon père, j'ai rencontré chez le comte de Garderel, en la compagnie du vieux médecin, mon ancien camarade de l'école de L. decine.

— En ce cas, Félix, dit Marberie d'une voix sourde, vous êtes épié, soupçonné : demain, vous pouvez être trahi. Votre grand danger, c'est cet homme, ce jeune médecin.

— Je le sais ; et voilà pourquoi, Marberie, j'ai désiré vous voir. Je tiens à avoir votre avis sur la manière dont je dois me comporter en cette grave affaire.

— Eh bien ! mon avis est qu'il fnut que cet homme disparaisse.

— J'ai eu la même pensée; mais l'exécution, Marberie, l'exécution?

— Jeune homme, répondit le concierge, avec l'accent de l'orgueil, tandis qu'une lueur sinistre, méchante, éclairait son regard, c'est grâce à moi que votre aïeul a été si habilement séquestré et séparé pour jamais du commerce des hommes. Votre père me doit sa fortune, puisque j'ai empêché le vieillard de la dilapider en de fausses spéculations. Je saurai trouver le moyen de vous délivrer de

ce jeune fou de médecin, auquel vous vous êtes si stupidement confié. Nous devons agir de telle sorte qu'il ne soit plus tenté de parler jamais de ce qu'il peut soupçonner ou savoir sur nos projets.

— Mais les moyens, dit Félix encore une fois, les moyens, quels sont-ils ? Je suis pleinement d'accord avec vous sur la nécessité de nous défaire de ce témoin funeste ; mais comment faire ?

Marberie, la tête appuyée sur ses mains, réfléchit un instant.

— Vous m'avez parlé, reprit-il d'un poison découvert par vous, qui tuait rapidement.

— Oui, je m'oii souviens.

— Ce poison, qu'en avez-vous fait ?

Pour toute réponse, Félix de Garderel tira de son sein un petit flacon, contenant un liquide épais et noirâtre, qu'il montra au concierge.

— C'est bien, répliqua celui-ci d'un ton satisfait ; avec ce breuvage nous pourrons réparer vos imprudences.

— Je me demande toujours par quelle voie...

— F.h bien ! écoutez-moi, voici mon plan il demandera quelques préparatifs, mais il réussira infailliblement. Demain, je louerai un appartement dans la rue Serpente. Quelques jours après, je ferai mander le docteur Auricourt sous prétexte de maladie. 11 me près-

crira dei médicaments, au moins quelque tisane. A la seconde visite l'afïaire sera faite, et il ne pensera plus à nous nuire.

— Je ne vous comprends pas, Marberie.

— Rien déplus simple cependant. Lorsque le docteur viendra pour la seconde fois, je me plaindrai du médicament; je dirai au médecin que le pharmacien, j'en suis sûr, s'est trompé ; et j'imagine que votre ancien ami ponssera bien le zèle et le dévoûment pour la science jnsqu'à goûter ma potion ; or, ^^ comme elle renfermera quelques gouttes de | poison, à la première gorgée le médecin tombera foudroyé. Comprenez vous?

Un éclair de joie farouche illumina le visage de Félix. Il rendit hommage à l'habileté de Marberie, aux ressources de son esprit, et déclara que l'expédient était parfaitement sur.

— Toutefois, ajouta le docteur, cela ne suffit pas. Lu mort d'Alfi'od Auricourt me laissera pauvre comme avant, et vous, vous ne jouirez pas du domaine de Champion.

— Je n'ai pas oublié, répondit Marberie, que là est le principal de l'affaire, le point important pour nous, le but de ma vie et de vos ellorts. Deux personnes sont entre nous et l'objet de nos désirs : le comte de Garderai et sa fille. Il ne faut plus pcnier au poison pour eux, i)uisque vous avez brisé mes relations avec rhôlel de la rue du Bac, et que

vous-même ne pouvez agir. Quant à corrompre un serviteur, ce serait trop risquer ; nous serions à la merci d'un tiers qui pourrait nous trahir. A mesure que nous approchons davantage du but, il faut jouer plus serré. Ne nous en rapportons donc qu'à nous. Mais pour frapper à coup sûr, attendons les beaux jours, le retour de la famille à Ghampton. Nous nous mettrons alors en campagne. Je vous communiquerai mes idées à ce sujet. Votre père me regarde ; il y a là une question de vengeance. Vous vous chargerez de la jeune fille, vous avez réussi à l'égard de la première qui n'existera plus dans peu de semaines; j'ai la conviction que vous n'échouerez pas pour 11», seconde.

Le docteur fit un signe d'assentiment.

Ensuite il demanda à Marberie comment il comptait prendre congé de l'hôtel de la rue du Bac.

— Les soupçons du comte de Garderel, répondit-il, m'interdisent d'y rester un jour de plus Le conversation que nous venons d'avoir, vos aveux, vos imprudences, m'imposent une rupture compl*»te et immédiate. D'ailleurs, ajoula-t-il en montrant la cassette dont nous avons parlé, j'ai emporté de ma loge les pièces les plus importantes Ceci contient tout ce que je possède.

— N'avez-vous pas l'intention de prévenir mon père de votre départ ?

— Oui, assurément. Je le verrrai demain, l'explication sera un peu vive ; mais, si le sire s'échaulTe trop et dépasse les bornes, je sais un moyen de le calmer subitement.

— Quel est ce moyen ? demanda le docteur.

— Il est certains souvenirs qui, rappelés à propos, ont la vertu de remettre à la raison Paul de Garderel.

— Oui, je le sais, dit Félix, les souvenirs du souterrain de l'hôtel exercent sur lui une puissante impression.

— J'en connais d'autres encore, reprit Marberie, avec un sourire diabolique.

Félix ne saisit pas, ne pouvait saisir le sens de cette allusion. Mais il ne jugea pas opportun de réclamer une explication. Aussi bien le concierge ne paraissait pas disposé à entrer dans de plus longs détails.

En quittant le docteur, Marberie lui renouvela la promesse de ne pas tarder à le délivrer de l'homme qu'il redoutait, et que des confidences inconsidérées avaient mis au fait de choses dont la révélation pouvait devenir dangereuse.

Aussitôt après sa visite au docteur, Marberie se dirigea vers la rue Serpente; il la parcourut lentement, examina plusieurs affiches qui indiquaient les appartements à louer, et s'arrêta devant l'une d'elles, qui annonçait un rez-de-chaussée, au fond d'une

cour. Il entra et se fit montrer la logement, qui se composait d'une chambre, d'une salle à manger, d'un cabinet pouvant servir de salon, et d'une cuisine. Cet appartement convenait, sous tous les rapports, aux plans de Marberie. Aussi le loua-t-il sur-le-champ, en disant qu'il s'y installerait demain. La nuit était venue; néanmoins, le concierge fit emplette des meubles nécessaires pour garnir l'appartement. Il ne rentra pas à l'hôtel de la rue du Bac.

Le jour suivant, il fit conduire les meubles achetés au logement qu'il venait de louer : il avait couché dans un hôtel voisin. La cassette qu'il avait emportée, renfermait des valeurs considérables : titres de rentes, billets de banque, bijoux, etc. Rien qu'avec le contenu de la cassette, Marberie était riche.

Pendant que l'ancien concierge préparait activement toutes choses pour l'exécution de ses plans, Félix de Garderel achevait de transformer le cabinet noir en bibliothèque. Le docteur devenait prudent : il craignait de se trouver pris un jour dans ses propres filets. Sans le besoin extrême qu'il avait d'argent, sans la pression terrible qu'exerçait sur lui Marberie, peut-être eût-il abandonné la partie qui paraissait de plus en plus compliquée et hasardeuse. Mais il était en de telles conditions, qu'il lui fallait accumuler crimes

sur crimes, sous peine de périr misérable-

ment. Sous le coup de la redoutable nécessité qui pesait sur lui, il résolut de ne marcher qu'avec une circonspection extrême et de mettre en œuvre toutes les ressources dela prudence et de l'habil té dont il était doué. Ainsi, il augmenta les gages de son domestique, afin de se l'attacher tout à fait ; il se proposa de s'occuper activement de se clientèle, pour donner le change à l'opinion, si jamais elle venait à s'émouvoir de certains faits.

Ce plan, le docteur était capable de l'exécuter. Médecin renommé déjà, il comprit qu'en se répandant de plus en plus dans le monde, les soupçons l'atteindraient difficilement. Et puis, pour le moment, les plus grands risques devaient être encourus par Marberie, qui s'était chargé de la tâche difficile de faire disparaître Alfred Auricourt. Cependant, de temps à autre, une crainte traversait l'esprit de Félix : si le concierge venait à manquer son coup, et qu'il fût arrêté, n'avait-il pas à redouter ses aveux ? 11 savait que Marberie n'agissait pas par dévoument, mais par calcul, et que l'appétit des richesses, de la fortune, était son seul mobile. Cet homme, par vengeance ou par désespoir, était capable de tous les crimes et de toutes les lâchetés. Ces pensées étaient effrayantes, et le docteur n'y arrêtait son esprit qu'en tremblant. Il se flattait que le vieux scélérat,

son complice, saurait réussir et mener à bonne fin ce qu'il avait entrepris. Mais il était loin d'être rassuré. Des transes et des tortures incessantes : tel est, dès ce monde^ le châtiment des grands criminels.

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