LE DOCTEUR
Elisa n'était plus. Ses funérailles eurent lieu à Féglise des Missions étrangères, et son corps fut déposé dans un caveau que M. de Garderai avait fiit construire au cimetière de Montparnass"», en attendant qu'il put être transporté au c ^eau de Champion. La douleur de la comt -^ était extrême : Clémence seule avait le secret de consoler un peu sa mère. La pieuse fille, malgré le vif chagrin qu'elle ressentait elle-même, fortifiée par sa foi et la conviction que Dieu avait agréé sa prière, trouvait dans son cœur des paroles de paix qui calmaient les irrémédiables tristesses de ses infortunés parents. Dans les premiers jours qui suivirent la mort d'Elisa, M. de Garderai parut écouter avec un certain plaisir les doux accents de Clémence ; il restait volontiers avec elle, et son regard attendri révélait à la jeune fille que son père était
sensible aux témoignages de tendresse qu'elle lui prodiguait. Mais bientôt il se mit à fuir sa fille et sa femme ; il se consigna de plus en plus dans son cabinet; et, un jour, il exprima le désir de devancer l'époque où la famille se rendait à Ghampton. Il y avait dans l'âme de ce grand coupable de terribles souvenirs, qui ne lui permettaient pas de s'abandonner aux consolations offertes à sa douleur, des remords cuisants qui achevaient d'empoisonner sa vie. Mais là ne devait pas se borner son châtiment. Le lendemain du jour où Marberie avait quitté l'hôtel, il y revint, ainsi qu'il l'avait annoncé à Félix de Garderel. Au lieu de s'arrêter à sa loge, le concierge alla droit à l'appartement du comte, frappa, et sans attendre la réponse, il se présenta à son ancien maître, ou plutôt au complice de ses crimes. Surpris par cette visite brusque et inattendue, M. de Garderel, en apercevant Marberie, tressaillit comme à la vue d'une bête venimeuse.
— Il parait, dit Marberie, que ma présence n'était guère désirée ici, et que je viens dans un moment inopportun. J'en demande mille pardons à M. le comte, ajouta-t-il, du ton sarcastique qui lui était habituel.
— Vous avez de si singulières façons d'agir, répondit tristement M. de Garderel, qu'il est diflicile de savoir sur quel pied l'on doit traiter avec vous.
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— Que VOUS soyez embarrassé vis-à-vis de moi, c'est possible. Mais, moi, Paul, je sais à quoi m'en tenir sur votre compte.
— Ne pourrais-jepas en dire autant ? répli- *;^'a le comte. ^
— Je ne le nie pas. Toutefois, vous conviendrez que j'ai été patient, j'ai attendu de longues aunées, courbé pour ainsi dire à vos pieds, comme un chien Or, vous savez à quoi m'a mené ce dur servage. 1 Vos belles promesses ne sont point encore ^^ exécutées.
— Ces promesses, Marberie, je n'ai pas refusé de les remplir, ni de dégager ma parole.
— Je l'avouerai, si vous y tenez. Vous n'avez rien refusé : pourtant, vous n'avez rien fait. De sorte que je suis en droit de demander aujourd'hui : Qu'ai-je gagné à votre service ? Bientôt, je serai vieux, et le moment de lajouissance sera passé ; j'aurai travaillé toute ma vie en pure perte.
— Cependant, Marberie, vous devez me rendre cette justice de reconnaître que vous avez toujours été traité par moi comme un égal, et non comme un serviteur.
— Oui, dans les rares instants que vous dérobiez au monde, aux gens comme il fauti aux jouissances, aux plaisirs, vous daigniez parfois descendre jusqu'à votre humble con" cierge et converser familièrement avec lui.
Cela, Paul, ne peut durer plus longtemps. Aussi j'ai tranché la question sans votre avis ; j'ai regardé le pacte qui nous unissait comme rompu, et j'ai reporté sur votre fils le dévoûment dont j'ai fait preuve à votre égard. Paul, je viens vous le dire : je quitte votre maison. Je suis résolu d'être mon maître à mon tour, et de vivre à ma guise.
— Pourquoi cette résolution subite? demanda M, de Garderel, qui voyait là une nouvelle complication d'une situation déjà si tendue et si critique.
— Parce que vous savez, Paul, que j'ai livré à votre fils le secret de votre vie, ou plutôt l'un des secrets que nous seuls possédons, celui de la séquestration de votre père. Je me suis tû sur le second de ces secrets. Or, je vous connais, et je sais que vous ne pardonnez jamais à qui vous a offensé* Comme je ne veux pas être exposé chaque jour à vos trames, à votre vengeance, je me suis décidé à me séparer de vous. Je tiens toutefois, avant de prendre congé de vous, à ce que vous sachiez que j'aurai l'œil constamment ouvert sur vos démarches, et ^ue vos tentatives de me nuire ne resteront pas impunies.
— Où avez-vous donc dessein de vous établir ? demanda le comte.
— Paul, nous ne sommes plus amis. Eh bien 1 dans les circonstances présentes, je
ne voudrais pas livrer à Thomme en qui j'aurais le plus de coufiance le secret de ma demeure. N'insislez donc pas, ce serait peine perdue.
M. de Garderel baissa la tête.
Au bout d'un instant, il se redressa et dit à 3Iarberie, qui le considérait avec une joie cruelle, dans laquelle perçait toute sa hahie :
— Et si je vous offrais de vous abandonner tout ce que vous voudrez réclamer de moi, une partie de mes biens, ce que vous demanderez en un mot ?
— Il est trop tard, répondit Marberie. J'ai maintenant d'autres projets, d'autres engagements, que je ne puis violer, parce que mes intérêts s'y rattachent étroitement.
— Vous êtes donc impitoyable ? s'écria le mallieureux comte.
— Impitoyable, oui, comme vous le fûtes à l'égard de votre père, et dans une autre circonstance que vous savez.
La conversation se termina là. Voyant qu'il ne pouvait rien gagner sur l'esprit du concierge, M. de Garderel se tut, et Marberie s'éloigna.
Deux jours après la mort d'Elisa,le docteur Alfred Auricourt vint à l'hôtel du comte de Garderel faire sa visite de condoléance à la famille affligée dont il était devenu l'ami. Il fut reçu avec bonheur par le comte, par sa
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:. femme et sa fille. La résignation angélique
de Clémence toucha singulièrement le docleur. Alfred avait un cœur loyal. L'ignorance
' ^ de la religion, les sociétés mondaines l'avaient
égaré ; mais la droiture de sa raison, la vue de ces scélératesses auxquelles peuvent être entraînées les âmes libres de tout frein moral, l'avaient fait réfléchir. La paix sereine qui brillait sur le front de Clémence, la douceur, l'amabilité, les hautes vertus de la gracieuse
V* enfant avaient produit une profonde impres-
jL sion sur l'esprit du jeune' homme. Plusieurs
I fois, il avait été à môme de mesurer l'intelli-
gence de la fille du comte de Garderel ; il l'avait trouvé éclairée d'une splendide lumière, et toutes ses paroles marquées au coin d'un rare bon sens.
Un sentiment plus tendre peut-être que cette estime respectueuse pour Clémence, s'était glissé dans l'àme d'Albert ; mais, à l'heure dont nous parlons, il ne s'en était pas encore bien rendu compte. Seulement il ne se dissimulait pas que le malheur et les rapports qu'il venait d'avoir avec cette famille infortunée, avaient formé, entre elle et lui, des liens puissants d'amitié et de sympathie. Les idées religieuses du docteur Auricourt s'étaient déjà grandement modifiées. L'influence et les exemples de Clémence étaient destinés à rallumer en lui la flamme éteinte des convictions premières de sa jeunesse.
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Depuis qu'il connaissait M"e de Garderel, il s'était soigneusement abstenu de toute société désordonnée, et s'était promis de vivre de façon à n'être pas indigne de la jeune fille. Sa visite, au surlendemain les funérailles d'Elisa, ne fut pas longue. Il prit congé de M"e de Garderel, en lui demandant, ainsi qu'à son mari, de revenir quelquefois à l'hôtel.
Ce désir exprimé par le docteur reçut bon accueil. On lui témoigna le plaisir que l'on aurait toujours à le voir.
Le comte sortit du salon pour reconduire le docteur; mais à peine celui-ci fut-il hors de l'appartement, qu'il pria M. de Garderel de lui accorder un entrelien sans témoins. Le comte le conduisit à son cabinet.
Dès qu'Altred se fut assis :
— .le crois de mou devoir, monsieur le comte, commença-t-il aussitôt, de revenir sur des faits qui, sans doute, vont renouveler de légitimes douleurs ; mais ma conscience me prescrit impérieusement de vous prémunir contre de nouveaux malheurs. Elisa, votre malheureuse enfant, a été empoisonnée, vous le savez ; n'avez-vous aucun soupçon sur l'auteur du crime ? N'avez-vous jamais cherché à le connaître ?
— Dans quel but, docteur, m'adressez-vons cette question f demanda M. de Garderel, d'une voix profondément triste.
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— PiU'ce que, peut-être, poiirrais-je diriger vos investigations et jeter quelque lumière sur cet horrible drame...
— Malht ireusement , docteur, ce drame n'a plus de mystère pour moi... le coupable, je le connais.
Alfred, étonné, et à moitié incrédule, reprit :
— En ce cas, M. ie comte, vous comprenez sans peine combien vous devez veiller sur votre n.'iison, et en particulier sur M"e Clémence de Garderel, votre seconde fille.
— C'est là, monsieur, croyez-le bien, l'une de mes plus vives préOv cupations. Mais, ditesmoi, franchement, sur qui portent vos soupçons.
— Je n'ose, M. le comte, en vérité. Je craindrais d'achever de briser votre cœur, déjà si cruellement éprouvé.
— Parlez, docteur, je vous prie. J'ai tant souffert, qu'une douleur nouvelle ne sera qu'une goutte de plus dans un océan de tribulations.
— Si j'allais nommer quelqu'un qui vous touchût de près? repartit Alfred, en fixant son regard sur M. de Garderel.
— Cela n'aurait aucun motif de me surprendre.
— Quoi, sauriez-vons réellement que, dans votre maison...
— Oui, docteur, interrompit le comte, dans
ma mai>'-Oii, il s'est rencontré un empoisonneur ; et cet empoisonneur, c'est... mon propre fils!
Le docteur fut saisi de la violence et du désespoir avec lesquels M. de Garderel prononça ces paroles.
— En effet, dit Alfred, c'est bien là ce que j'avais deviné. •
— Mais, dites-moi, docteur, comment étesvous arrivé à cette découverte ?
— J'ai connu votre fils sur les bans de l'École de médecine...
— Et vous avez jugé dès lors qu'il y avait en lui l'étoffe d'un scélérat.
— Non ; à cette époque et jusqu'à ces derderniers temps, Félix et moi nous étions liés d'une étroite amitié. Il y a peu de mois encore, nous nous voyions familièrement; il m'invitait à être témoin de ses travaux les plus intimes et m'introduisit pluh d'une fois dans un cabinet où il avait réuni tous les poisons les plus actifs. Dans ce laboratoire, il s'appli^ quait à combiner diverses substances véné. neuses, il voulait arriver, disait-il, à découvrir un moyen sûr de reconnaître la présence du poison dans le corps humain, de quelque manière subtile qu'il y eût été introduit. Cette ardeur dans une pareille science me fit peur. Il s'en aperçut: nos relations se refroidirent, et, lorsque je fus appelé à donner mes
soins à votre malheureuse enfant, tout était rompu entre Félix et moi.
« Dès que j'eus vu Elisa, et constaté la présence du poison, un doute que je ne pus chasser et qui se transforma en certitude lorsque j'eus été mis en présence de Félix, s'empara de mon esprit. Aujourd'hui, indépendamment de votre témoignage, j'affirmerais envers et contre tous que votre fille a été empoisonnée par son frère. Dans quel but ce crime a-t-il été commis ? Je n'ai pas cherché ù m'en rendre compte. Cependant, je soupçonne que ce n'est qu'un début, et que le misérable, s'il le peut jamais, s'attaquera à sa plus jeune sœur ; il n'y a plus que cette existence et la vôtre, M. le comte, qui s'interposent entre lui et la fortune. Or, Félix est dévoré d'ambition, il aspire avec ardeur à la richesse.»
— Je vous remercie, docteur, dit M. de Garderel, d'une voix lente et basse, de l'intérêt que vous nous portez à tous. Nous sommes bien malheureux !
Alfred chercha à consoler le comte ; ses efforts furent inutiles. Au contraire, chacune des paroles du docteur semblait remuer au fond du cœur de cet homme des souvenira terribles. Son exaltation et son désespoir devinrent tellement effrayants, qu'Alfred jugea qu'il était temps de se retirer. Il reixagna sa maison, pensif et triste lui-même de r^ qu'il venait de voir et d'entendre. Une seule
pensée souriait dans son âme : celle de Clémence. C'était un rayon de soleil pénétrant de sombre nuages.
Elisa était morte quinze jours environ airès celui où Marberie était aller trouver Félix, et avait arrêté avec lui son plan infernal contre le docteur Auricourt. Lors de la catastrophe, rien n'avait été tenté ; mais Marberie était prêt à jouer son rôle. Félix, prévenu de la mort de sa sœur se rendit à l'hôtel pour lui rendre les derniers devoirs. Il ne fut pas reçu par M. de Garderel, et ne le vit qu'en public. La comtesse ne l'entretint qu'un instant, et Clémence avait été suppliée par son père de ne point rester seule avec Félix, sous aucun prétexte. La jeune fille, surprise de cet avis, qui lui avait été donné déjà en d'autres temps, chercha vainement à en deviner la cause. Néanmoins elle obéit, et évita la présence de son frère. Quelques jours plus tard, Félix revint à l'hôtel de son père, il y fut reçu avec une froideur glaciale, et lui-même se sentit embarrassé. Clémence essaya de neutraliser dans l'esprit de son frère l'etTet de cette réception peu gracieuse, mais un signe du comte lui commanda le silence ; elle se tut, en dévorant sa douleur. Félix parti, elle tenta de connaître enfin la cause de cette espèce d'interdit jeté sur son frère, et de la rigoureuse conduite que M. de Garderel tenait à l'égard du Jeune médecin. Le comte était seul avec
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sa fille ; son regard attendri s'arrêta sur le noble et charmant visage de la pieuse enfant, une larme trembla an bord de sa rude paupière, et il dit à Clémence d'une voix émue :
— Ma fille, je te le demande au nom de l'amour que j'ai pour toi, au nom de Tamour que tu me portes, n'ai jamais aucune relation avec ton frère.
— Mon père, souffrez que je dise, cet ordre est bien sévère.
— Ma fille, reprit le comte de plus en plus animé, peut-être connaîtras-tu plus tard les motifs de ma conduite actuelle ? Pour le moment, contente-toi de savoir que j'ai les raisons les plus gravps de te faire cette recommandation,
Voyant que la jeune fille était entièrement peinée et désolée :
— Mon enfant, ajouta-t-il, as-tu confiance au jugement du docteur Auricourt?
— Oh 1 oui, certainement, répondit Clémence ; son âme est droite et loyale.
— Eh bien! lors de sa dernière visite, il m'a pris en particulier pour me recommander de ne te laisser jamais seule avec Félix.
— Mon Dieu, mon Dieu, s'écria la pauvre enfant en sanglotant et en couvrant son visage de ses mains, que tout cela est triste et pénible I Félix est donc un lépreux ?
— Plut à Dieu que nous n'eussions rien autre chose à lui reprocher. Mais, laisse-moi^
enfant, continua-t-il en embrassant Clémence avec mie tendresse qu'il ne lui avait jamais montrée : tu m'en ferais dire plus que je ne le dois. Si j'ajoutais un mot de plus, je l^riserais ton cœur. Peut-être ce mystère te sera-til dévoilé bientôt. Promets-moi de te conformer à mes recommandations.
Clémence promit, et le comte certain qu'elle tiendrait parole, se sentit rassuré. Le cœur de la jeune fille souffrait cruellement, mais elle compri't que son père n'obéissait pas à un caprice, et qu'elle devait respecter ses désirs.
La contrainte, la tristesse continuaient de régner à l'hôtel de Garderel ; il n'y avait un peu d'aise qu'aux jours des rares visites du docteur Auricourt. Plus le comte et la comtesse de Garderel voyaient Alfred, plus ils goûtaient et appréciaient sa noble nature. Lui, de son côté, semblait ne se plaire qu'à l'hôtel de la rue du Bac. Il devenait chaque jour meilleur, au contact des vertus de Clémence de Garderel.