‹ Le châtiment de Dieu [microforme]Chapitre 9 sur 20 · LE LIT DE MORT · texte numérisé non relu

LE LIT DE MORT

Les forces de l'infortunée Elisa diminuaient de plus en plus. En vain les médecins habiles, qui la traitaient et la voyaient chaque jour, tentèrent d'enrayer le mal ; leurs efforts furent superflus. La jeune fille elle-même s'aperçut que sa vie s'éteignait rapidement, et que son mal était inguérissable. Sa mère et sa sœur ne la quittaient pas; son père venait fréquemment auprès d'elle, mais s'éloignait presqu'aussitôt. La vue de son enfant, aux prises avec la mort et victime d'un crime que lui seul connaissait dans sa maison, lui faisait un mal affreux. Son âme, dévorée de remords, accablée par le malheur qui s'abattait sur sa famille, ne lui laissait aucun repos. Celui qui eût pu pénétrer dans le cœur de cet homme dur, sauvage, farouche, y eût trouvé le désespoir et les tourments des damnés.

Mi»e de Garderel succombait sous le poids de sa douleur; car rien au monde ne pouvait consoler la malhenreuse femme ; sa foi avait disparu ; elle avait abandonné le Dieu de sa jeunesse, celui-là seul qui, aux jours de l'épreuve, peut consoler et fortifier les âmes. La comtesse restait quelquefois de longues heures à contempler sa fille, qui tantôt dormait d'un sommeil fébrile, tantôt gémissait sous les étreintes du mal secret qui brisait sa vie. Souvent, elle était obligée de sortir pour pleurer en liberté.

Clémence, non moins affligée que sa mère, se montrait seule à la hauteur de la situation. Sa voix douce et harmonieuse paraissait particulièrement être agréable à la malade, qui lui demandait sans cesse de la distraire et de lui raconter de touchantes histoires. Clémence de Garderel mêlait habilement à ces récits, qu'elle faisait avec un charme inimitable, des réflexions pieuses que lui suggéraient sa foi ; et il n'était pas rare que le visage flétri de la pauvre Elisa s'illuminât soudainement, comme en présence d'une vision lointaine et gracieuse. Toutes les fois que Clémence était seule avec sa sœur, elle lui parlait de la bonté et des miséricordes de Dieu. Elisa écoutait en silence, et d'ordinaire ses yeux tém.oignaient que ces exhortations ne lui déplaisaient pas. De temps en temps, Clémence lui demandait do répéter avec elle une prière,

?PjBBf ■'•*

tOO LE CHATIMENT DE DIEU.

et la pauvre enfant qui allait mourrir ne s'y refusait jamais; ses lèvres redisaient les paroles saintes, oubliées de longues années. Enfin, un jour que madame de Garderel était absente pour quelques heures, et que Clémence veillait au chevet de sa sœur avec son dévouement ordinaire, la malade se tourna tout à coup de son côté, et la contempla d'un air plus affectueux que d'habitude. Clémence, croyant qu'elle allait parler, prêtait l'oreille, Mais Elisa garda le silence, et continua de tenir ses yeux fixés sur sa sœur avec une expression touchante ; des larmes roulèrent de ses yeux.

— Qu'as-tu donc, pauvre sœur? demanda Clémence. Souffrirais-tu davantage ?

— Non, chère amie, je ne souffre pas davantage ; tranquillise-toi. Mais tout à l'heure, pendant que j'étais plongée dans un demisommeil, les plus doux souvenirs de ma vie se sont représentés à mon esprit, en tableaux successifs et saisissants. J'ai ressenti le bonheur de mes premières années; la joie pure que je goûtais, lorsque je servais et aimais Dieu comme toi. Tous mes doutes, toutes les mauvaises impressions que la fréquentation du monde et les lectures dangereuses avaient jetées dans mon âme, tout cela a disparu en un clin d'œil. En ce moment, je me sens comme renouvelée. Ahl j'éprouve un grand besoin de Dieu. Je ne veux pas seulement le

prier, mais je désire ardemment me réconcilier avec lui.

A ces paroles, prononcées avec un accent pénétré, Clémence, hors d'elle-même, attendrie, se précipita vers sa sœur, Fétreignit dans ses bras, la couvrit de ses baisers et de ses larmes. Sous Tinfluence de la chaleureuse affection de la jeune fille, Elisa sentit une force nouvelle descendre dans son cœur, il lui semblait être en contact avec Dieu môme, à travers le cœur de sa noble et pieuse sœur, et elle le lui dit:

— Ah I répondit celle-ci, c'est que, vois-tu, j'ai communié ce matin ; ton instinct ne te trompe donc pas. Jésus, il y a peu de temps, a fait palpiter mon cœur, et j'ai bien prié pour toi.

— Clémence, reprit Elisa, le premier moment d'émotion passé, achève ce que tu as si heureusement commencé. Il faut que je verse mon cœur avec les fautes de ma vie dans le sein d'un ministre de Jésus-Christ. Je compte sur toi pour amener un prêtre à l'hôtel le plus tôt sera le mieux.

— ^^ Sois sans inquiétude, chère sœur, répondit la jeune fille. Demain, au plus tard, tes vœux seront satisfaits, je te le promets.

— Mais que dira mon père ? et notre mère, ne s'opposera~t-elle pas à cela ?

— Je me charge de tout, répliqua Clémence en souriant. Ne consens-tu pas àcoquej'a-

gisse en Ion nom et comme •" fondée de pouvoir ?

— Oh! oui, j'ai tonfiance en toi, bonne amie, comme on a confiance dans les anges.

Le SOU" même du jour où s'était opéré ce changement merveilleux dans le cœur d'Elisa, Clémence prit sa mère à part, et lui communiqua sans détour le désir exprimé par la malade. La comtesse de Garderel jeta d'abord les hauts cris; elle allégua l'impression fatale que cela pouvait produire sur Elisa.

— Cette impression sera bonne et favorable, répondit la jeune fille. Ce serait pour elle un cruel chagrin, je le sais, de voir son vœu repoussé.

— Fais donc à ta volonté, dit enfin M™« de Garderel. Mais je tiens à ce que ton père soit prévenu, et à ce que rien ne se fasse sans son a\eu.

— Telle est bien mon intention, ma mère, repartit Clémence ; et je vais aller sur-lechamp parler à mon père du désir d'Elisa.

Depuis la visite de Félix, M. de Garderel passait une partie de ses journées enfermé dans son cabinet. Quand il le quittait, c'était pour faire une rapide visite à sa fille malade, ou bien pour errer comme un insensé à travers les appartements do l'holel. Il n'aimait pas à être distrait de ses sombres réHexions. Aussi, lorsque Clémence frappa h la porte du cabinet, il répondit d'entrer, il est vrai, mais

avec une voix tellement rude, que la pauvre enfant sentit son cœur battre à coups précipités dans sa poilrine ; il lui fallut le sentiment du devoir impérieux dont elle s'était chargée, pour trouver la force de tourner le bouton. A peine avait-elle entr'ouvert la porte, que du même ton que tout à l'heure, son père lui demandait ce qu'elle voulait.

La jeune hlle, ayant refermé la porte, s'approcha du comte avec un regard âi doux, si suppliant, que M. de Garderel n'y put tenir ; du geste, il lui indiqua une chaise. Lui-môme était assis à son bureau.

Clémence obéit à l'invitation de son père, et commença à exposer le sujet de sa visite.

— Mon bon père, dit-elle en prenant la mahi du comte qu'elle sentit tressaillir dans les siennes, je viens au nom de notre pauvre malade vous adresser une prière.

— Va-t-elle donc plus mal? demanda Mde Garderel avec angoisse.

— Non ; mais, ne se sentant pas mieux, elle désire une consolation que personne ne peut lui procurer ici.

Le comte pensa aussitôt qu'il était question de Félix, qu'Elisa avait réclamé plusieur» fois.

— Que souhaite-t-elle donc? interrogea-t-il d'un air impatienté.

— Un prêtre, répondit simplement, mais nettement la jeune fille.

f^mt» »>'■»?<

— Un prêtre! répéta M. de Garderel, au comble de rétonnement ; un prêtre! et pourquoi ?

— Pour lui demander les secours de la religion, dans laquelle elle est née, et dans laquelle elle a été élevée.

A mesure que Clémence parlait, sa voix devenait plus ferme; il y avait même une certaine autorité dans son accent.

— Un prêtre I dit encore le comte.

Puis, un nuage passa sur son front. Clémence eut peur d'être refusée. Pourtant, après quelque silence, M. de Garderel reprit :

— Un prêtre, un ministre de Dieu ! Oui, c'est juste ; car je sais, ma fille, ajoutal-il d'une voix effrayante, qu'il existe un Dieu !

Sans pénétrer le sens de cette réflexion, qui jaillissait des -profondeurs de l'ame de son i>ère, Clémence en fut frappée.

— Vous permettez, mon père, demanda-telle, que je fasse venir un prêtre ?

— Fais ce que lu jugeras convenable et agréable à ta sunir ; je te donne pleine liberté,

La jeune enfant remercia Dieu de tout son cœur; elle embrassa son père, et se liAta de porter la bonne nouvelle à Elisa. M'"»' de Garderel, qui était aujtrès de la malade, fut surprise de la facilité avec laquelle son mari avait consenti, et elle no cacha pas sou étonnemeut.

Elisa accueillit avec bonheur les paroles

de sa sœur, et la pria de rester auprès d'elle durant toute la nuit, pour l'aider à se préparer dignement à la visite du ministre de Dieu.

Le lendemain, un prêtre de la paroisse des Missions étrangères, qui avait été mandé, se présenta à l'hôlel du comte de Garderel ; il y fut reçu par Clémence, qui le connaissait beaucoup et lui avait confié le soin do sa propre conscience. C'était un homme mûri dans les travaux de l'apostolat, l'un de ces prêtres dont le cœur est toujours ouvert à la confidence de toutes les misères et de toutes les infortunes, et qui ne restent jamais «sourds aux cris do la soulTrance, parce qu'ils en connaissent admirablement le langage.

La vue du prêtre impressionna légèrement la malade, mais elle se rassura dès les premières paroles qu'elle lui entendit prononcer. Clémence les laissa seuls.

L'entretien du prêtre et de la malade dura longtemps. Quand il fut terminé et que le ministre de Jésus-Christ fut parti, Clémence rentra auprès de sa sœur. Kl le la trouva le visage inondé de joie.

— Ma sœur, dit elle, avec un accent dans lequel toute son âme avait passé, ma sœur, que je suis heureuse 1 Viens m'embrasser. J'ai reçu tout à l'heure, le pardon de Dieu ; le baiser donné par le père de famille à l'en-

fant prodigue, Jésus vient de me l'accorder. Jamais je n'ai goûté une joie semblable.

Clémence était accourue. Elisa, inondée de larmes délicieuses, la pressa avec ivresse sur son cœur.

— Tu as été un ange pour moi, Clémence, poursuivit-elle; continue envers ta sœur le saint et pieux ministère que tu as si dignement commencé.

Clémence ne pouvait parler tant elle était saisie et émue. Elisa, qui le remarqua, reprit :

— Ne t'afflige pas, pauvre sœur! Nous ne nous séparons quelques instants ici-bas que pour être à jamais réunies au ciel, dans le séjour de l'immortelle félicité.

— Je ne suis point affligée comme tu le supposes, chère amie, put enfin répondre la jeune fille ; mais je suis hors de moi ii la pensée des grâces insignes que Dieu vient de te faire.

— J'en attends encore d'autres, bonne sœur; mais c'est à toi que je confie le soin d'en déterminer l'heure. Promets-moi, au moindre symptôme de danger, d'avertir le prêtre, afin que je reçoive les sacrements de l'Eglise en pleine connaissance.

Clémence promit.

Le jour fatal ne larda pas à luire. Une semaine plus tard, l'état de la malade était tellement désespéré que Clémence, le cœur inondé de douleur, crut que le moment était

,» « • -^*Jii>/

arrivé de s'acquitter de sa triste mais consolante mission. Se trouvant seule avec Elisa, elle choisit l'occasion et lui dit :

— Ne serais-tu pas heureuse, chère sœur, de voir le prêtre et de recevoir les sacrements ?

— Oh ! oui, assurément, répondit la m?lade avec douceur.

Puis elle ajouta :

— Le moment est-il donc si proche ?

— Hélas! Dieu seul le sait, repartit Clémence en étouffant un sanglot.

Sf. sœur lui serra la main en lui disant :

— Va, bonne ii chère amie ; dispose toutes choses pour le mieux. Je m'en remets à toi.

Cette fois, il ne fut pas nécessaire d'insister auprès de M. et de M««e de Garderel. Tout entiers à leur douleur, ils ne désiraient qu'une chose • satisfaire les derniers vœux de l'enfant qu'ils allaient perdre. D'ailleurs, eux aussi avaient vu la joie de la jeune fille, à la suite de la visite du prêtre ; ils avaient été témoins de son calme inaltérable, de sa patience, de sa résignation. Ils ne mirent donc aucun obstacle aux dispositions que Clémence était chargée de prendre.

IjC prêtre averti ne se fit pas attendre. Il réconcilia une dernière fois Elisa ; puis il lui donna le sacrement de l'Eucharistie et celui des malades. Clémence seule était présente à l'auguste cérémonie. Mais la douleur qu'elle éprouvait fut bien adoucie par la joie profonde

• #^Vr^^-". ""»';-»-

qui rayonnait sur le visage pâle d'Elisa. Ce fut avec des transports d'amour extraordinaires, que la malade reçut le corps sacré du Sauveur, ce viatique de rEternité. Son cœur surabondait de joie.

Quand tout fut terminé, le prêtre se retira se promettant de revenir le lendemain.

La jeune fille, les mains jointes, les yeux fermés, pria longtemps dans le plus profond recueillement. Son front illuminé de clartés surnaturelles, retlet de la grâce que le Sauveur versait à flots dans son âme, n'avait jamais paru si beau

M. et Mfiiî' de Garderel étant entrés et ne lui voyant pas faire un mouvement, s'approchèrent, inquiets. Ils s'aperçurent bientôt qu'elle était absorbée dans une douce méditation ; ils s'arrêtèrent l'un et l'autre sous l'influence d'une sorte de respect, et contemplèrent silencieux la puissante action de la religion. Elisa, en ouvrant les yeux, les porta tout d'abord sur son père et sur sa mère.

— Ah ! dit-elle avec un aimable sourire, j'ai bien prié pour vous ! Que Dieu prenne ma vie, je la lui donne volontiers et de bon cœur; mais qu'il vous rende le bonheur I

Ni le comte ni la comtesse de Garderel ne répondirent. Seulement, ils étaient émus plus qu'ils ne le voulaient faire paraître.

Le Boir, Elisa se trouvant plus mal, ses parents ne la quittèrent pas. C'était un soir

\î:îf-"n"^?î-. V'-Î^Wi

de février ; la nuit était venue depuis longtemps, les violentes rafales du vent bruissaient au dehors; la neige tombait, par intervalles, à flocons pressés ; le feu qui brûlait dans l'âtre avait peine à neutraliser le froid pénétrant. M. et M""* de Garderel étaient assis avec Clémence, près du lit de la malade. Elisa sommeillait depuis quelques instants. Tout à coup elle s'éveilla, en disant qu'elle suffoquait. Le comte, la comtesse et Clémence se levèrent effrayés ; ils comprenaient que l'heure redoutable allait sonner. Le visage d'Elisa était pâle comme un linceul ; elle murmura encore :

— Je sens que je m'en vais, adieu ! Jésus, Marie, recevez mon âme.

Et, avant que son père, sa mère ou sa sœur n'eussent pu lui adresser la parole, elle expira. Un léger sourire, qui s'était dessiné sur ses lèvres au moment où son âme s'en exhabit, resta immobilisé par la mort. Il attestait la sérénité et la joie avec lesquelles la pauvre enfant avait rendu le dernier soupir.

Cette mort, toute prévue qu'elle fût, produisit une impression terrible sur M. et Mm» de Garderel. La malheureuse comtesse jetait des cris à fendre le cœur ; le comte était retombé anéanti sur son fauteuil; ses membres tremblaient, ses dents claquaient, une stupeur inexprimable se lisait sur son visage

IfO LE CHATIMENT DE DIEU.

blême. Clémence s'était prosternée au chevet de sa sœur. Parmi ses sanglots, on distinguait les accents enflammés de sa prière. Elle demandait à Dieu d'avoir pour agréable le sacrifice de celle qui venait de retourner à lui.

Page 1