LE SOUTERRAIN
Un matin du mois de mai, quelques semaines après les événements que nous venons de raconter, un domestique du château de lîhampton vint prévenir le perruquier Larose, notre vieille connaissance, que M. de Garderel réclamait ses services ou plutôt ceux de son rasoir.
— Je vous suis, répondit le brave homme. Dans une heure, je rendrai mes devoirs à monsieur votre maître, si toutefois j'en suis capable.
Il allait en dire plus long, mais le visiteur qui n'était pas Marberie, ayant salué légèrement ne s'arrêta pas à écouter les belles choses que La rose avait sans doute à débiter. Le barbier s'empressa de revêtir ses habits les plus neufs : pantalon de coutil blanc rayé de bleu ; gilet couleur puce ; redingote de drap
marron, qui lui balavait les talons, et, en
guise de cravate, un large col militaire qui lui étreignait la cou ni plus ni moins qu'un carcan, et lui faisait tenir la tête droite et raide. Après avoir ramené coquettement sur le front quelques mèches de cheveux gris^ égarés sur son crâne luisant, et avoir donné un coup de brosse à ses favoris qui blanchissaient, Larose se coiffa d'un chapeau à larges bords, mit dans sa poche de droite sa boîte à rasoirs, ses ciseaux, son peigne de corne, et prit immédiatement la route de Ghampton. Arrivé aux charmantes promenades, bordées d'ormeaux et de marronniers au feuillage noir et touffu, qui entourent la ville d'une ceinture ombreuse, le barbier tourna à gauche ; il se mit à grimper une côte, couverte de vignobles et de cerisiers, dont les fruits déjà rouges se montraient abondants, entre le« feuilles sombres de Tarbre qui les nourrissait.
Au sommet do la colline, le sentier tortueux s'enfonce dans un bois de chênes, do hêtres et de bouleaux. Un vert gazon, émaillé de fleurs aux teintes riches et variées, garnissait les deux côtés du chemin agreste. Les oiseaux gazouillaient : une légère brise agitait les arbres chevelus. Le thym, qui tapissait rintéricur du bois, dispersait dans l'air pur ses suaves et pénétrants parfums. C'était une splendide journée de printemps ; et, si l'âme du perruquier Larose eût été quelque
■ peu poétique, il eût contemplé en extase ces riantes perspectives, le ciel bleu, la nature brillante, les magiques effets de la lumière ; il eût aspiré avec délices ces émanations embaumées qui se dégageaient des plantes, des arbres et des fleurs; il eût senti la vie couler à flots autour de lui, et admiré les inimitables beautés que la saison nouvelle prodiguait à la terre. Mais, nous avons regret à le dire, Larose n'estimait au monde qu'une barbe bien faite, une coiffure proprement ajustée. Quant au soleil, aux splendeurs de la nature, aux magnificences d'un jour radieux, et au plaisir de se trouver en pleine campagne, il avait vécu et vivait encore dans l'habitude de tout cela, sans effort, sans même y penser.
Chemin faisant, il rêvassait aux paroles de politesse qu'il adresserait à son étrange client, à la dextérité dont.il comptait faire preuve, au bon ton, à la manière distinguée avec laquelle il se présenterait au château. 11 parvint, tout occupé de ces graves pensées, à la porte du manoir. Le trajet lui avait paru fort court, €t il fut tout surpris d'être sitôt arrivé au terme de sa course. Il sonna, tout en s'essuyant le visage, et la porte s'ouvrit : il se préparait à monter les degrés qui conduisaient à la petite pièce, théâtre de ses exploits ; mais un domestique accourut au devantdu perruquier, et lui dit :
— Monsieur est indisposé pour le moment. ^ . i;
Je suis fâché que vous vous soyez dérangé inutilement. Monsieur ne peut recevoir vos . '^^^
services aujourd'hui. Quand il aura besoin ,.;
de vous, il vous fera avertir.
Larose, étonné, et ne trouvant pas son compte en cette aflaire, ouvrait la bouche pour demander de plus amples détails. Mais le valet avait déjà disparu. Le perruquier, de plus en plus intrigué, regardait tout autour de lui, cherchant à qui parler. Tous les serviteurs du château paraissaient si préoccupés, si affairés, que le bonhomme vit bien qu'il faillait en prendre son parti et renoncer à d'autres éclaircissements. Il se décida à tourner les talons, non sans un vif désappointement; et il revint à la ville conter sa mésaventure à Mme Larose.
M. de Garderel était, en effet, dans l'impossibilité de recevoir le perruquier. Au moment où Larose sonnait, il était étendu sans connaissance dons son cabinet, sur un large fauteuil. Sa femme et sa fille lui faisaient respirer des sels, lui jetaient de l'eau à la figure et paraissaient profondément désolées. Toutes les deux vêtues de deuil, elles étaient en proie à une étrange stupeur. Enfin M. de Garderel poussa un soupir et fit un mouvement ; ses yeux s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt. Ce ne fut qu'au bout d'une demiheure qu'il revint à lui, et demanda :
■s LE CHATIMENT DE DIEU. 141
iV;; .' — OÙ suis-je ? qu'est-il arrivé ?
^ : — Mon ami, répondit la comtesse, tu le
;V vois bien : tu es dans ton cabinet. Tu t'es
V,; trouvé mal, et, à l'aide du valet de chambre,
nous t'avons apporté ici.
A ces mots, le visage blême du comte s'as- • .' sombrit: ses yeux devinrent farouches; d'un
mouvement convulsif il se dressa sur ses • , jambes.
^ — Je me souviens. Mais comment m'avez-
A vous trouvé ? Comment, interrogea-t-il d'une
|i voix effrayante, etes-vous descendues à la
i| cave?
Il était hors de lui, le malheureux. Sa femme et sa fille eurent beau lui répéter de se calmer, son exaltation allait toujours croissant.
— Répondez, criait-il, répondez : il le faut !
— Eh bien ! mon père, dit Clémence d'une voix brisée par la douleur, nous vous avions vu, par hasard prendre le chemin de la cave. Inquiétés depuis plusieurs jours de votre état de souffrance, nous vous avons suivi des yeux, quand, tout à coup, à la suite d'une léger bruit, nous avons entendu un cri poussé par vous ; c'est alors que nous sommes accourues ; nous vous avons rencontré dans un souterrain qui fait suite à la cave, et que nous ne connaissions pas. Vous étiez étendu sans connaissance sur le sol humide et moisi,
une odeur nauséabonde s'exhalait du souterrain.
— Avez-vous vu autre chose? demanda Aide Garderel d'une voix rauque.
Les deux femmes se regardèrent, muettes de saisissement.
— Répondez, reprit le comte ; qu'avez-vous vu?
— Nous avons vu, reprit M^^ de Garderel, un squelette enchaîné au fond du souterrain.
— Malheur, malheur à moi! s'écria M. de Garderel en se couvrant le visage de ses mains tremblantes, tandis qu'une sueur froide inondait son front.
Après un silence :
— Le valet de chambre a-t-il pénétré dans le souterrain ? demanda-t-il avec une anxiété poignante.
— Non ; nous avions réussi à vous en retirer. Quand il vint, appelé par nous, il vous trouva dans la cave, et nous aida à vous porter ici.
— Mais la porte du souterrain était-elle restée ouverte ?
— Oui, sans doute, mais nous avons gardé la clef de la cave.
Cette dernière parole parut rassurer quelque peu M. de Garderel. Sitôt qu'il fut tout à fait remis, il réclama cette clef, et manifesta le désir de rester seul. M^^^ de Garderel et Clémepce quittèrent donc l'appartement. Dès
que le comte sentit ses forces revenues, il sortit de son cabinet, et reprit le chemin de la cave. Cette fois, il s'entoura des plus minutieuses précautions, et fit plusieurs détours, afin de mettre en défaut l'attention de ses domestiques. Etant arrivé heureusement à la porte, il l'ouvrit avec précaution, entra, et la referma sur lui. Gela fait, il avança de quelques pas, alluma une chandelle dont il s'était muni, et parvint, tant bien que mal, car ses jambes chancelaient, jusqu'à la paroi mobile qui séparait la cave du souterrain. Là, M. de Garderel s'assit sur une pierre pour reprendre des forces. La paroi était à sa place ; aucune trace de porte n'apparaissait ; M^ie de Garderel et sa fille avaient sans doute repoussé la paroi, qui s'était refermée d'elle-même sur l'ouverture. Le comte s'étant relevé, chercha le bouton qui faisait jouer le mécanisme et ouvrait la porte de pierre. Quand il l'eût trouvé, il y porta la main ; mais, au moment d'exercer la pression nécessaire, il s'arrêta ; son cœur battait à lui rompre la poitrine. Il avança de nouveau la main, et poussa le mécanisme ; la paroi roula sur elle-même avec un bruit sinistre, et le souterrain s'ouvrit aux regards de M. de Garderel. Par prudence et aussi à cause de l'émotion qu'il éprouvait, il attendit un instant avant de pénétrer dans la grotte ; il donna le temps à l'air méphitique qui la remplissait de s'échapper.
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Lui CHATIMENT DE DIEU.
Enfin il fit quelques pas, franchit l'entrée de ce lieu fatal, et alla droit à la partie où était le squelette dont nous avons parlé. Une chaîne de fer l'enlaçait à un pilier de pierre grisâtre. Les chairs étaient complètement desséchées ou dissoutes. Le crâne portait encore quelques mèches de longs cheveux noirs qui paraissaient avoir été d'une grande beauté. La mâchoire à nu montrait deux rangées de dents magnifiques, intactes, brillantes comme l'ivoire. La chaîne qui retenait le squelette l'avait empêché de se disloquer. Des lambeaux de vêtements, à demi-réduits en poussière, gisaient sur le sol. La partie inférieure du cadavre étîiit encore 'enveloppée de quelques fragments d'étoffe. Il n'en était pas ainsi du buste ; ce qui faisait supposer que la personne enfermée là, morte ou vivante, y avait été conduite à moitié dépouillée. ' -5. .,^^;v; A l'aspect de ces restes misérables d'une créature humaine, qu'il avait probablement connue autrefois, ie^geuouxde M. de Garderel s'entrechoquèrent ; il failli tomber encore ; il trébuclia et se retint malgré lui au squelette même, dont les ossements rendirent, sous cette pression, un bruit sec et lugubre. Il sembla au malheureux qu'une flamme blafarde, phosphorescente, remplissait les cavités, qui, jadis, avaient renfermé les yeux ; il crut voir les mâchoires so contracter et ébau-
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cher un sourire épouvantable. Cependant il se rassura et porta ses mains tremblantes et froides. sur les chaînes de fer qui liaient le cadavre. En touchant la tête, il la sentit céder et rester dans ses mains ; il la déposa par terre en frissonnant, et détacha les uns après les autres les membres, bras et jambes, puis les autres parties du cadavre décharné.
Quand cette œuvre funèbre fut terminée, la sueur coulait à flots du visage du comte ; ses vêtements étaient trempés. Il s'assit de nouveau, et un râle s'échappa en sifQant de sa poitrine. Ayant repris des forces, il saisit une bêche qu'il avait apportée, et se mit à creuser la terre à l'extrémité opposée du souterrain. Cette besogne pénible achevée, il alla prendre les débris du squelette, et les jeta dans la fosse qu'il venait d'ouvrir. S'étant assuré que rien ne lui avait échappé, il recouvrit ces ossements de terre qu'il foula fortement et longtemps avec les pieds ; puis il recouvrit l'emplacement avec la poussière blanche du souterrain, pour le rendre invisible.
Cela fait, le comte ramassa la bêche, et
alla creuseï un nouveau trou, dans l'un des
angles formés par la muraille. Lorsqu'il
eut terminé, il revint au pilier de pierre,
détacha les chaînes rouillécs qui avaient
retenu le cadavre, et les déposa dans la tran-
chée qu'il avait faite. Il s'aperçut tout â coup qu'une longue mèche de cheveux était restée suspendue à son habit. Il l'enleva avec horreur, et la mit avec les chaînes. Il recouvrit le tout de terre tui'il piétina soigneusement ; ensuite, il nivel i le sol, comme il Tivait fait pour la fosse qui renfermait le
cadavre.
Le comte de Garderel, une fois cet affreux
travail accompli, parut respirer plus à l'aise ; ses membres cessèrent de trembler; il parcourut le souterrain d'un œil investigateur, promenant de tous côtés la lumière, convainquit qu'il ne contenait plus rien ae surpect.
Alors seulement il sortit, referma la paroi, examina si le bouton qui faisait jouer le mécanisme était bien invisible, et regagna la porte de la cave. Là, il s'arrêta pour écouter s'il n'entendrait rien, si personne n'était aux aguets dans le voisinage. Persuadé que tout était solitaire, et (ju'il n'avait pas à craindre d'être vu, il se décida à sortir, en prenant autant de précautions qu'il en avait mises à entrer. En quelques minutes, il eut regagné son cabinet.
Malgré les assurances de Mn'c de Garderel, l'entrée do son valet de chambre à la cave, tandis qu'il y gisait sans coiniaissance, aux bras de sa femme et de sa fille éidorécs, l'inquiétail. Lo comte se déliait de tous ceux qui
l'environnaient. Il n'ent pas de repos qu'il n'eût interrogé son serviteur. L'ayant appelé dans la soirée, il amena adroitement la conversation sur son évanouissement du matin, et sur l'accident de la cave.
— Je n'ai pas été heureux, Baptiste, lui ditil, dans l'examen que j'ai voulu faire de la manière dont ma cave est tenue par mes gens.
— En effet, monsieur, vous avez même été très-malheureux.
— Tu m'as vu lorsque je me suis trouvé mal!
— Non, ce n'est pas en ce moment-là que j'ai aperçu monsieur. J'ai vu madame et mademoiselle qui se tenaient comme en observation aux alentours de la cave, et cela m'avait paru singulier. Je les regardais do loin, quand, tout d'un coup, je les vis se précipiter vers la porte et entrer rapidement dans la cave. Au bout de quelques minutes, elles m'appelèrent à leur aide.
— Voilà tout ? il ne s'est point passé autre chose ?
— lu que voulez-vous, monsieur, qu'il so soit passé? Nous vous avons relevé et transporté dans votre cabinet.
— Ainsi, lu n'as rien remaniué d'extraordinaire dans la cave ?
— Non, vraiment; et je mentirais à monsieur si jo parlais différemment. G'esi-iVdire,
cependant , dit le valet en levant l'index comme quelqu'un qui recueille un souvenir fugitif...
— C'est-à-dire? répétale comte, avec une anxiété visible.
— C'est-à-dire, monsieur, que j'allais dire une bêtise.
— Bêtise ou non, parle toujours. Dis-moi I tout ; je tiens à savoir ce qui a eu lieu peni dant que j'étais sans connaissance.
! — Eh bien ! monsieur, je ne sais si j'ai
j rêvé, ou si j'ai vu double ; mais il m'a semblé
I un instant que la cave était plus grande que
j d'habitude.
i Ces paroles naïves firent tressaillir le comte
i de Ga rderel.
— Tu auras mal vu, dit-il; comment la i cave aurait-elle pu s'agrandir subitement ?
I — C'est ce que je me suis dit, monsieur ;
[ mais que voulez-vous? ça m'e resté comme
ça dans la boule ; c'est pas ma faute. Et puis... mais c'est toujours des bêtises que je dis à monsieur, et monsieur unirait par se fâcher.
— Parle, te dis-je, insista le comte d'une voix brève.
— Monsieur ne se fdchera pasî
— Non, parle vite.
— Eh bien ! foi do Baptiste, monsieur me croira s'il le veut ; mais, en jetant un coup d'œil vers le fond de la cave, j'ai cru voir
danser une marionnette, habillée de blanc, et faisant force grimaces.
M. de Garderel comprit que le valet de chambre ne s'était pas fait faute d'inspecter les lieux, et qu'il avait examiné plus attentivement qu'il ne voulait bien le dire. Le serviteur avoua ensuite que M°»e de Garderel ayant fait un mouvement, en se rapprochant du fond de la cave, tout avait disparu v;ec un léger bruit. Baptiste voulait parler de la fermeture de la paroi que la comtesse aviit provoquée sans s'en douter, en touchant par inadvertance le mécanisme. Les craintes de M. de Garderel se réalisaient : il était presque à la merci de ses serviteurs. Sa figure décomposée, ses lèvres blêmes, le tremblement convulsif qui agitait son corps, laissaient facilement deviner qu'il était en proie à une sombre frayeur. Toutefois, il dit au domestique :
— Tu as vu double, Baptiste. Au moins ne va pas raconter ces balivernes. D'abord on se moquerait de toi ; ensuite, ou dirait dans le pays que je n'ai à mon service que des niais.
Baptiste salua humblement et sortit.
Le comte était accablé. Depuis quelque temps, le malheur s'acharnait sur lui. Il se disait qu'il venait d'eutrer dans une mauvaise veine. Pourtant il vint à se rassurer, et s'efforça de se persuader que le valet n'en
avait pas vu plus long qu'il ne le disait. D'ailleurs, le squelette avait disparu. Les paroles imprudentes qui pourraient être prononcées, ne pouvaient plus être redoutables, même dans le cas d'une enquête.
Ali