ECLAIRCISSEMENTS
Pour expliquer la scène lugubre du chapitre précédent, il est nécessaire que nous remontions à une époque assez éloigné, celle de l'arrivée en France de Paul de Garderel. La première année de son séjour à Paris, le comte vécut fort retiré dans son hôtel de la rue du Bac ; il ne le quittait que rarement ; encore y laissait il toujours Marberie. L'année suivante, il commença use répandre dans la haute société, où sa réputation de richesse, justifiée par le train qu'il menait, le fit bientôt remarquer, A la fleur de l'Age, d'une tenue irréprochable quoi»in'un peu raide, avec des traits réguliers, dont la dureté naturelle était facilement adoucie par le plus gracieux sourire, M. do Garderel pouvait passer pour un bel homme. On le regardait 'Comme rangé, également éloigné d'une folle
tî^*— '-<--— -m-..-.^-^m«r-e»-.-— ^ X— —• a* ---M- -«.-- ■ -•«•-< rf
prodigalité et d'une mesquine parcimonie. Eu un mot, il paraissait tenir le juste milieu en toutes choses. Il était arrivé à l'âge de se marier, et il y pensait ; mais avec le génie calculateur de sa nation, il voulait faire son choix à l'aise et sans précipitation. Le hasard l'ayant mis en rapport avec le baron Raoul de Gilbard, jeune homme de son âge, il ne tarda pas à se lier étroitement avec cet ami dont les goûts et les mœurs lui étaient sympathiques. Il fut présenté au vicomte, père du baron, qui l'accueillit à merveille et l'invita à revenir. Le comte profita de la permission, et fit la connaissance de Félicie, la sœur de Raoul de Gilbard. La jeune fille avait dixhuit ans ; elle était belle et spirituelle. Ses cheveux noirs encadraient admirablement un visage du plus pur ovale. De grands yeux noirs, vrais miroirs de l'âme, reflétaient la candeur et l'innocence de la noble enfant. Sa bouche, qui souriait toujours, attestait que la jeune sœur de Raoul était étrangère aux soucis de la vie. Paul de Garderel fut épris, et résolut do demander la main de Félicie. Quelques paroles de Raoul lui tirent espérer que ses vdeux ne seraient pas repoussés. Bref, il se décida.
Le vicomte de Gilbard était veuf, il aimait sa fille sans aucun doute ; mais il était peu propre à préserver la jeunesse de cette enfant de fatals entraînements : il n'était rien moins
-- -* ^.- - . -,> .-^ .Ji-^r^-.^
que versé dans la science du cœur humain ; il ignorait que, souvent, de beaux et séduisants dehors ne servent qu'à recouvrir une perversité sans bornes, des passions effrayantes. Il n'existait donc personne près de Félicie, qui pût la conseiller et la mettre en garde contre l'amour qu'elle môme avait conçu pour le comte de Garderel. Le vicomte fasciné, comme tous les hommes crédules, par le langage élégant, les belles manières et les maximes qu'aimait à formuler Paul de Garderel, ne voyait en lui qu'un parfait honnête homme, et qui plus est, un millionnaire.
Auss% quand le comte se présenta pour obtepir la main de Félicie, M. de Gilbard ne fit aucune difficulté, et renvoya le prétendant à la jeune fille, qui consentit volontiers. ^/^Oependant une chose avait, un instant, '' inquiété Félicie ; elle ignorait quels étaient les sentiments religieux du comte de Garderel ; elle eût voulu, avant de s'engager, savoir à quoi s'en tenir sur ce point. Le jeune homme, qui savait Félicie pieuse, avait habilement dissimulé son impiété et son hostilité à la religion : il avait si bien joué son rôle que sa future épouse pouvait tout croire de lui, môme qu'il était un excellent chrétien. Le mariage fut fixé à un mois.
La veille, Félicie demanda au comte d'un air timide s'il était diposé à s'approcher des sacrements et à se préparer, comme tout
chrétien doit le faire, à Tune des actions les plus importantes de la vie.
— J'ai fait, mademoiselle, répondit-il, ce que la religion prescrit ; j'ai pris l'avance sur vous.
— Combien je regrette, monsieur, de ne l'avoir pas su, je vous aurais accompagné ; c'eût été pour moi un bonheur inexprimable. Mais, poursuivit-elle, je vais aujourd'hui à la messe avec mon père ; voulez-vous nous suivre ?
Paul de Garderel accepta, ne pouvant guère agir autrement; il se rendit à l'église avec le vicomte de Gilbard et sa fille. Là, il crut devoir feindre la prière, la piété même, tout en s'indignant intérieurement d'être obligé de descendre à ces subterfuges.
Le lendemain eurent lieu l'acte civil etle mariage religieux. Tout se passa comme d'habitude ; la fête fut fort belle. Le soir, un grand nombre d'invités se pressaient dans les salons de l'hôtel de Gilbard, et félicitaient à l'envi les nouveaux époux. Le bal se prolongea très-avant dans la nuit. Le jour sui-^ vaut, M. de Garderel conduisit sa jeune épouse dans la riche demeure qu'il occupait rue du Bac ; il l'y installa et lui déclara qu'elle était désormais la maîtresse de la maison. La jeune comtesse avait amené avec elle plusieurs de ses femmes de service et un vieux serviteur attaché à sa famille depuis
*fci». .^ --". ...»-:^--«#^\ ., ^ • '• ..• ,,» ' .. • • •••- — • »^- '-•«*-"'%».. iV^., --«;. i...„^^..f.
plus de quarante ans. M deGeiderel éprouva quelque contrariété de la venue de ces domestiques; il objecta que le service de sa maison était complet, et que, par conséquent, les nouveaux venus étaient inutiles. Félicie insista avec tant de grâce, elle tenait tant à ses femmes que son mari céda. Toutefois, il ne congédia personne ; et les femmes, admises déjà à l'hôtel, eurent l'ordre dy faire le service concurremment avec celles que Félicie avait amenées.
Les premiers temps de cette union parurent assez heureux. M. de Garderel et sa femme se quittaient peu. Cependant un nuage de tristesse voilait parfois le visage jusque-là si joyeux de Félicie ; une langueur secrète se trahissait dans son regard ; son front était devenu soucieux, sa bouche souriait moins. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle avait subi une déception assez amère. Elle s'était aperçue, presque au lendemain de son mariage, que son mari l'avait trompée sur ses sentiments religieux. Maintenant elle savait que, non-seulement il était iudifférent comme beaucoup d'hommes de son âge, mais qu'il était hostile à toute idée religieuse. Félicie, sincèrement chrétienne, éclairée sur ses devoirs^ instruite et convaincue des vérités de la foi, s'affligea profondément des mauvaises dispositions du comte. Dans les premiers temps, elle essaya do combattre ses
préjugés, de faire briller va ses yeux aveuglés la pure lumière du christianisme ; elle ne gagna rien qu'un éloignement plus prononcé. Il orenait à tâche de détourner la conversation quand il s'agissait de ce sujet. Mais la noble femme ne se rebutait pas ; elle revenait sans cesse sur ce point et avec insistance. Elle voulait profiter de la déférence que son mari lui montrait encore pour l'incliner à de meilleures pensées, ou tout au moins pour obtenir qu'il s'abstint de parler contre ce qu'elle aimait et respectait. Un jour, elle l'aborda de l'air le plus aimable ; il l'accueillit en souriant. Encouragée par ce début, Félicie s'approcha et lui dit :
— Mon ami, je viens t'importuner encore ; mais tu es si bon, que tu m'accorderas ce que j'ai à te demander ; tu me ferais trop de peine en me refusant.
Le comte, sans défiance, ne soupçonnait pas où sa femme voulait en venir.
— Tu sais bien, chère amie, répondit-il, que je ne puis rien te refuser ; je suis obligé d'en passer par toutes tes volontés.
— Gela est vrai, j'en conviens, reprit Félicie , dont le visage s'illumina d'une joie profonde. C'est pourquoi, j'en suis sûre, aujourd'hui encore, tu feras ce que je te demanderai.
— Certainement, si cela est possible.
— Ah 1 rien n'est plus facile.
— Eh bien 1 voyons, de quoi s'agit-il ?
— Je voudrais deux choses, qui, cependant, n'en font qu'une à mes yeux.
— Voilà que cela se complique, dit le comte, avec un éclat de rire étrange. Mais parle, enfant, explique ce que tu désires.
— Voici ma requête : je souhaiterais, mon ami, que tu t'abstinsses de parler mal de la religion en ma présence, et môme en toutes circonstances : ensuite que tu consentisses à étudier ces questions si importantes pour tout homme sensé.
Félicie avait formulé ces demandes, les yeux baissés, et avec quelque embarras.
Gua id elles les releva sur son mari, il ne riait plus, son visage était devenu farouche ; son regard exprimait l'irritation ; ses lèvres plissées annonçaient combien les demandes de la jeune femme lui avaient déplu.
— Félicie, dit-il d'une voix rauque, je croyais t'avoir fait comprendre déjà qu'il fallait éviter ces sortes d'exhortations, et que toute instance sur ce sujet ne pouvait que ra'être désagréable. Si tu veux que la paix règne entre nous, il est nécessaire que tu te résignes à ne jamais me parler de ce ton, à propos de religion. Mes motifs, les voici : la religion, je la déteste de toute mon âme ; ceux qui la pratiquent me sont odieux. Je t'excepte, cependant. Mon cœur, l'amour que tu m'as inspiré, m'ont séduit ; mais prends garde de
me prouver que ma haine doit être absolue et sans exception.
En achevant ces paroles, le regard impitoyable du comte était rive sur la malheureuse enfant. Effrayée de cette réponse, de ces aveux, de ces menaces, et surtout de l'expression sinistre de la figure de son mari, elle se prit à pleurer et s'écria :
— Paul, je t'en prie, ne me regarde pas ainsi, cela me fait tro[) de mal. Sois bon pour ni<.l comme tu l'as été jusqu'ici.
M. deGarderel réponditd'un ton rudequ'il s'efforçait d'adoucir :
— Je ne demande pas mieux. Mais, de grâce, laisse-moi en paix, et ne touche jamais en ma présence les questions que tu as soulevées tout à l'heure.
— Je le promets, murmura la jeune femme. Après «niel({ues mots vagues et étrangers ù
l'incident qui venait de se terminer contrairement aux espérances de Felicie, la comtesse regagna son appartement, où elle resta enfermée ur.e partie du jour. C'était pour eile une cruelle découverte (jne celle de cette impiété forcenée, prèle à tout briser, à sacrifier inexorablement les sentiments les plus intimes de l'âme, plutôt que do souffrir une contradiction. Quelles pouvaient être les causes de pareilles dispositions? L'irréligion acharnée a toujours sa source dans les passions ou les vices du cœur ; la voix de la re-
ligion devient importune aux âmes souillées et criminelles ; elle résonne à leurs oreilles comme l'accent inflexible du remords. La malheureuse enfant n'osait s'arrêter à des soupçons de cette nature, car elle aimait sou mari; et, dans l'intérêt de cet amour, elle avait besoin de le croire bon, de l'estimer, malgré son ignorance et ses erreurs. Elle pleura beaucoup et longtemps. Puis, elle pria avec ardeur; elle s'offrit à Dieu pour celte âme chérie, et le pria do faire retomber sur elle la peine due aux fautes du comte, et de le sauver un jour.
Le secret de cotte prière héroïque de la sainte femme nous a été conservé de la manière que nous dirons plus tard, dans la suite de cette histoire. Cette demande sublime, elle la fit agenouillée devant son crucifix, devant l'image de l'IlommeDieu, qui prit sur ses épaules innocentes le fardeau des iniquités humaines. Quand elle se leva, sou visage était calme; une admirable résignation se HsaiL dans ses yeux et sur ses traits. Dès lors, elle se regarda comme une victime que Dieu, sans doute, allait frapper; mais elle avau, la ferme espérance, qu'en considération des soufiVanccs qu'elle acceptaif, et (pie le Seigneur lui accorderait, l'âme de sou mari obtiendrait miséricorde. li'infortuiiée, toutefois, était loin de deviner quels rudes chemins, semés d'épines, l'altendaient, etquelles
effrayantes épreuves elle devait subir. Si 'eu, dans sa bonté infinie, ne jetait un voile impénétrable sur l'avenir, quelle est l'âme destinée aux tribulations et aux sacrifices qui ne succomberait devant le sombre tableau des douleurs futures ? Jésus, lui-même, au jardin de Gethsemani, en présence des supplices qu'il allait endurer, fut pris d'une indicible angoisse ; la nature fut accablée un instant ; les membres de l'Homme-Dieu transsudèrent le sang; son âme, triste jusqu'à la mort, éprouva toutes les angoisses de la plus terrible agonie ; il demandait grâce à son Père, le suppliant d'éloigner l'heure redoutable et le calice de la souffrance. C'est en vertu de ces épouvantements et de ces épreuves du Christ, à la veille de mourir, que Dieu vient en aide aux âmes souffrantes. A mesure que la coupe amère du malheur s'approche des lèvres humaines. Il Seigneur multiplie ses grâces, et fortifie le cœur.
11 en fut ainsi de Félicie. L'heure venue, elle se montra forte, couiageuse, inébranlable dans sa magnanime résolution. Depuis le jour où elle avait fait un dernier effort sur l'esprit obstiné de son mari, les relations entre eux étaient devenues pénibles, gênées. Le comte affectait de blasphémer contre la religion et de tourner en ridicule ceux qui la pratiquent; rarement un sourire eflleurait ses lèvres ; rarement aussi se montrait-il
aimable pour sa belle et jeune femme. Son front toujours sombre, la dureté peinte sur son visage, la rudesse de sa voix, la brutalité de ses manières intimidaient Félicie, qui, bientôt, en vint à ne pouvoir l'entendre sans un tressaillement nerveux dont il s'apercevait quelquefois. Alors c'étaient d'amères paroles ; il se répandait en reproches, et accablait l'infortunée des plus mordantes épigrammes.
Elle souifrait tout avec une patience angélique et ne répondait que par des larmes à ces grossièretés de langage, à ces pénibles procédés. Cette douceur, cette résignation, irritaient encore davantage le misérable. Un jour, il entra dans une telle exaspération, qu'il s'oublia jusqu'à frapper la malheureuse enfant. Elle s'évanouit de saisissement et de douleur. liC comte de Garderel appela l'une des femmes qu'il avait prises à son service, et lui ordonna de donner à sa maitresse les soins qu'exigeait son état. I*uis il sortit sans plus se mettre en peine de l'infortunée».
Quelques heures après, Félicie demanda la fennne de chambre (lu'elle avait amenée de chez son père; celle-ci ne vint pas à son appel. Ea comtesse alla s'informer (h) la cause de son regard. A peine avait elle mis le pied hors de sa chaniluM.' qu'tdlo se trouva en face de son mari, dont le vis.igo était plus
sombre et plus sinistre (jue jamais.
— Que voulez-vous, madame ? interrogea-t-il du tou le plus séyère.
— J'avais sonné ma femme de chambre; elle n'est pas venue ; j'allais savoir le motif qui la retient.
— Votre femme de chambre ne pouvait pas venir; elle n'est pas ici.
— Où donc est-elle ? je ne me souviens pas de lui avoir donné aucun ordre qui l'ait obligée de quitter la maison.
— Je l'ai congédiée.
— Vous l'avez fait sans me prévenir, monsieur. Oh ! dites-moi que cela n'est pas.
— Gela est, répondit le comte avec un sourire amer. Je suis le maitre ici ; je n'entends pas que vous ayez auprès de vous d'autres femmes que celles qu'il m'aura plu de choisir. 11 est temps que vous connaissiez et respectiez mes droits.
Félicie ne répondit pas. C'était toute une persécution que son mari, par cet acte, inaugurait contre elle.
Après un instant de silence, le comte reprit :
— Je ne vous ai pas tout dit encore, madame. J'ai renvoyé aussi le vieux serviteur que vous avez amené. Le personnel de ma maison est assez nombreux pour votre service et pour le mien. Cet homme, qui vous était vendu, m'espionnait sans cesse : je m'en suis débarrassé. Ainsi, à l'avenir, ajoutait-il par
forme de conclusion, vous aurez affaire aux femmes et aux serviteurs que j'ai pris à mes gages; je n'en veux pas d'autres chez moi, ne l'oubliez pas. Enfin, il est un désir que je dois vous exprimer encore ; il me serait agréable que vos relations avec votre famille fussent moins fréquentes, je vous en saurais gré.
— Est-ce là un simple désir, monsieur, ou un ordre que vous m'intimez ? demanda la jeune femme toute tremblante et en étouffant ses sanglots.
— C'est un désir que je tiens à voir satisfait. Vous pouvez le regarder comme un ordre, si vous l'aimez mieux.
Là-dossus, le comte de Garderel tourna les talons en fredonucint un air d'opéra, et laissa la malheureuse femme livrée au plus violent chagrin. Elle rentra dans son appartement pour y pleurer à l'aise. La vue de son crucifix lui rappela sa demande; elle comprit que Dieu avait entendu sa prière et qu'il commençait à l'ex-iucer.