LA CHAMBRE DU MALADE
A peu pi-ès à l'époque où M. de Garderel et ba famille étaient partis pour le château de Champton, le docteur Auricourt fut appelé, une nuit, pour visiter un malade, dans la rue Serpente. Jl se hâta de s'y rendre, et fut introduit par une garde déjà âgée. Il pénétra dans une cliambre faiblement éclairée par une lampe munie d'un abat-jour. Dans la pièce était un homme étendu sur un lit, le cou et la tête enveloppés de flanelle. Son leint havre, jaune, ses yeux hagards indiquaient un état de souffrance qui devait dater ûyj loin. Le docteur s'étant approché, le malade lui fit signe qu'il avait une extrême difficulté à parler. En effet, les quelques mots qu'il parvint à prononcer parurent le fatiguer à l'excès.
Alfred tâta le pouls et ne trouva pas de
fièvre, mais seulement un peu d'agitation. Il examina la langue, la gorge, ausculta la poitrine, et se contenta de dire :
— Tempérament épuisé; il faut des toniques, des réactifs.
Il y avait sur la table du papier, de l'encre et des plumes. Le docteur écrivit une ordonnance qui prescrivait certaines potions, et se retira en promettant de revenir le lendemain.
Ce malade, .^ .e venait de visiter Alfred Auricourt, était Marberie. Selon la promesse faite à Félix de Garderel, l'ancien concierge commençait à jouer le rôle qu'il s'«^tait tracé. Le docteur revint comme il l'avait annoncé. Le malade se plaignait beaucoup et prétendait n'avoir reçu aucun soulagement. L'une des potions était encore à moitié pleine sur la table. Après beaucoup d'efforts, Marberie parvint à faire entendre à Alfred que ce mélicament était mal préparé.
— Je possède, dit il, quelques connaissances en médecine ; employé assez longtemps chez un pharmacien, j'ai moi-même préparé ces sortes de potions. Je suis sûr qu'il y a une erreur. D'ailleurs, je me suis trouvé plus malade ; mes souffrances ont augmenté aussitôt après les premières cuillerées de ce breuvage.
Alfred voulut expliquer au malade que son jugement était sans doute en défaut, à. cause de son état maladif. Marberie ne voulut pas
en convenir, et finit par dire d'un ton impatienté et brusque :
— Au surplus, docteur, vous avez un moyen bien simple de constater la vérité de ce que j'avance : Avalez, seulement, quelques gouttes de la potion ; je vous affirme que votre palais vous révélera l'erreur. Vous ne sauriez vous y tromper.
Le docteur s'approcha de la table, prit entre le pouce et l'index la fiole qui contenait le médicament, se tourna vers la fenêtre que le soleil inondait de lumière, et éleva le liquide à la hauteur de son œil. A la première inspection, sa figure trahit un mouvent de surprise, qui n'échappa point à Marberie.
— Eh bien ! docteur, vous ne me crovez pas ?
— Je ne dis pas cela, répondit Alfred d'une voix lente; peut-être avez-vous raison.
— Rien de plus facile que de vous en assurer, reprit le malade.
— Telle est en effet ma pensée. Mais je veux obtenir une certitude absolue. Quelle que soit la cause de Terreur, si elle existe, c'est un fait grave. Un pharmacien ne doit pas se tromper aussi grossièrement.
— Que prétendez-vous faire, interrogea le malade avec une certaine inquiétude ?
— .'e vous demanderai la permission, monsieur, d'emporter chez moi celte potion. Je
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l'analyserai à loisir, et je saurai, je vous ea ''
réponds, ce qu'elle contient.
— Alors, si le pharmacien est en faute,, quelles sont vos intentions à son égard?
— Mes intentions sont de prendre des me- ^^■ sures pour que ceci ne se renouvelle plus.
Cela dit, Alfred prescrivit un autre médicament, salua le malade, prit son chapeau, sa canne, ses gants, mit la fiole en lieu sûr, et .^
partit.
Arrivé chez lui, il n'eut rien de plus pressé que de se procurer les agents chimiques néces saires, les acides indispensables pour décom- f '
poser et analyser la potion. Après une étude attentive, il y trouva les élémen ts qui devaient composer le médicament prescrit ; puis uno ^:
combinaison de substances étrangères qui devaient faire de la potion un poison violent. A cette découverte, le jeune homme demeura pâle, interdit. Sa poitrine oppressée, ne laissait échapper qu'avec peine la respiration. Assis devant la potion, il prit sa tète dans se& mains crispées, et se mit à réfléchir. Il était de toute évidence, à ses yeux, que le phar». macien n'était pour rien dans cette addition d'un, substance malfaisante. Il n'avait pas même chez lui, Alfred en était sur, le toxique retrouvé dans le médicament. Le docteur Auricourt se souvint que, lui-inôme, n'avait vu qu'une fois cette combinaison redoutable,, et c'était chez Félix de Garderel.
Mais comment expliquer la présence de ce poison chez le malade de la rue Serpente? Cet homme était-il un ennemi de Félix, dont celui-ci eût intérêt à se défaire ?
Cette question, il était Lien difficile de la résoudre. Alfred se perdait en conjectures. Ne pouvant arrivera une conclusion positive, il résolut de revoir le malade dans la soirée même, de le faire causer, et de lui révéler le danger qu'il avait couru, s'il avait réellement bu quelques gouttes de la potion. Ce parti arrêté, le docteur se rendit efTectivement, à la tombée de la nuit, dans la rue Serpente. On le fît attendre. De la pièce où il était, il lui sembla entendre une voix connue qui ressemblait à celle de Félix. Introduit enfin auprès du malade, il le trouva dans le môme état, hormis son teint qui était plus animé. A la vue du docteur, Marberie tressaillit légèrement. Il ne comptait pas évidemment sur une seconde visite. Cependant prenant le premier la parole :
— Docteur, dit-il avez-vous réussi à constater l'erreur, et à bien vous assurer que je ne m'étais pas trompé ?
— Parfaitement, répondit Alfred, tout en eiaminanl avec . *întion Maiberie.
— Qu'avez-voi • écouvert î
— Avant de vcus le dire, permettez-moi de vous demander si vous vous connaissez des ennemis ?
— Hum ! fit le malade ; je ne sais trop, ^lais, quel est l'homme, si peu qu'il ait vécu, <jui n'est excité quelque haine, et qui ne puisse se trouver en butte à des ressentiments, à des vengeances même ?
Celte réponse vague ne satisfaisait point Alfred. Il reprit:
— "Avez-vous été jamais en rapport avec le docteur Félix de Garderel?
Cette question nouvelle prit le malade au dépourvu ; un mouvement convulsif agita les muscles de son visage, mais il se remit bientôt.
— Que peut-il y avoir de commun, interrogea-t il, entre le docteur Félix de Garderel et la potion que le pharmacien a préparée d'après votre ordonnance ?
— J'ai une riison, monsieur, de m'enquérir auprès do vous Je cette circonstance.
'Maintenant, je vous demanderai encore si vous avez vu Félix dans ces derniers jours ? Marberie avait eu le temps de se composer €l de réfléchir à ce qu'il devait faire.
— Non, dit- il, je n'ai pas vu Félix ; je ne le coni.Ais mémo pas
Alfred se lut: colle réponse le déconcertait. 11 se contenta de dire, après un silence :
— Je suis cou'aincu, monsieur, que vous avez des ennemis acliarnés, qu.i en veulent j\ votre vie. Ma conscience me f.iit unde\oir de vous avertir.
— Sur quoi basez-vous celle supposilion, docteur ? je voudrais le savoir.
— Swr le médicament que j'ai analysé : il était empoisonné.
— Par suite, sans doute, de Terreur d'un pharmacien malhabile, repartit dédaigneusement Marberie.
— Non, je suis sûr que le pharmacien a donné la potion telle que je l'avais prescrite : j'ajouterai que les substances vénéneuses mélangées à la potion ne se trouvent pas chez lui.
Marberie secoua la lete d'un air de doute.
— Je ne vois pas, dit il, qui aurait pu opérer le mélange dont vous parlez, sinon le pharmacien.
Alfred qui, tout à l'heure, avait entendu la voix de Félix, et qui, d'autre part, savait que lui seul avait obtenu la combinaison des substances vénéneuses dont l'asialyse lui avait démontré la présence dans le breuvage, Alfred avait maintenant la preuve que Marberie voulait lui donner le change. Prenant donc un air sévère, et fixai.t sur lui un regard pénétrant :
— Monsieur, lui dit-il, vous en savez beaucoup plus que vous ne voulez en dire. Vous connaissez parfaitement les personnes qui vous ont visité ; et, si l'une d'elles est capable d'un crime, d'une vengeance, vous ne l'ignorez pas.
— Docteur, s'écria le malade, oubliant qu'il était épuisé et en se goulevant brusquement, docteur, où tendent ces questions ? Je vous ai fait venir pour me donner vos soins, et non pour me torturer par vos incessantes interrogations.
— Ce que je fais, monsieur, j'ai le droit de le faire, reprit gravement le docteur. Voulezvous donc que je remette celte affaire entre les mains de la justice? N'est-il pas nécessaire que ma conscience de médecin, d'honnête homme, soit éclairée sur la provenance du toxique trouvé dans un médicament que j'ai prescrit ?
Marberie retomba sur son lit, les lèvres tremblantes, les yeux hagards. L'expression de sa physionomie n'échappa point à Alfred, qui poursuivit d'une voix plus accentuée :
— A tout ce que je viens de dire, monsieur, je dois ajouter un mot. Vous prétendez avoir bu une partie de la potion ; eh bien I j'ai regret à vous l'avouer, je ne vous crois pas.
— Vous ne croyez pas? dit Marberie, d'un ton rauque. Docteur, c'en est trop; votre profession ne saurai! vous autoriser à venir insulter chez eux ceux qui souffrent.
— Laissez moi achever, repiit froidement le docteur. Je ne vous crois pas, parce que cela n'est pas possible.
— Expliquez-vous. Que voulez-vous dire ? — Je regarde comme impossible que vous
ayez pris une partie de la potion, si faible iût-elle, car une seule cuillerée à bouche "VOUS eût tué raide, tant le poison est violent.
Marberie atterré ne répondait pas, et attendait avec anxiété où le docteur s'arrêterait. Il le vovait au courant de la moitié du secret. Connaissait-il le reste ? Voilà ce que l'ancien concierge aurait bien voulu savoir.
— Je vous dirai encore, poursuivit Alfred, quïi ma connaissance, un seul homme à Paris possède la formule de la combinaison des matières vénéneuses mêlées au médicament.
— Et cet homme, qui est-il? interrogea Marberie en tremblant.
— Vous venez de le voir tout à l'heure : il m'a précédé auprès de vous, répondit Auricourt avec sévérité. Cet homme, c'est le docteur Félix de Garderel.
— L'avez-vous donc rencontré? demanda le misérable d'une voix étoiiffée.
— Non; mais j'ai entendu sa voix lorsqu'il était dans votre chambre, ii n'y. a qu'un instant. Vous voyez bien que je ne saurais plus avoir de doutes. Par conséquent, il m'est impossible d'accepter vos jiégations.
— Eh bien, dit Marborie avec un déiir de fausse bonhomie, puisque vous savez tout, je ne dissimulerai pas davantage. Il y a entre
le docteur Félix de Garderel et moi de grands dissentiments. Peut-être serai-je un jour sa victime. Mais, j'ai juré, et il y va pour moi des plus graves intérêts, de ne jamais prononcer son nom de façon à le compromettre. D'ailleurs, l'affection et l'estime que je professe pour son père me font une loi du silence. Déioncer le fils serait flétrir l'honneur et le nom du père. J'ai voulu tromper, parce que le misérable m'avait imposé cette feinte au moyen des plus affreuses menaces. Je n'ai fait que porter à ma bouche une cueillerée du breuvage ; son goût suspect, un mouvement de Félix lors do sa visite m'engagèrent à le rejeter. Toutefois, je n'étais pas sûr. voilà pourquoi je vous ai amené à en faire l'analyse, ne croyant pas que cette opération pût compromettre le fils du comte de Garderel.
Marberie donna celte explication avec une telle assurance, qu'Alfred ne savait plus que penser. Voyant que le docteur ne répondait pas, l'ancien concierge se souleva de nouveau, et darda sur lui son regard fauve. Ce mouvement parut faire jaillir une lumière dans l'esprit d'Auricourt ; il se frappa le front avec la main, se lova tout à coup, et dit avec précipitation à Marberio :
— Vous connaissez le comte de Garderel, le père de Félix ?
— Oui, je vous l'ai dit.
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— Et moi aussi je le connais, ajouta le docteur en faisant uu pas pour sortir ; je vous ai vu chez lui, en son hôtel, rue 4u Bac.
— Je crois que vous êtes dans l'erreur.
— Non, je ne me trompe pas ; ma mémoire, en ce moment, me rend un service imprévu, et me fournit de bons renseignements. Vous êtes le concierge de M. de Garderel. Or, je vous le déclare : maintenant, votre conduite, votre maladie, tout en vous me paraît suspect, pour ne rien dire de plus. Je prendrai les mesures nécessaires pour arriver à la découverte de la vérité.
Là dessus, sans écouter la réponse que Marberie commençait, le docteur ouvrit la porte et sortit.
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