‹ Le châtiment de Dieu [microforme]Chapitre 17 sur 20 · L'ARRESTATION · texte numérisé non relu

L'ARRESTATION

Le docteur Alfred Auriconrt, quoique préoccupé de ce qu'il avait découvert chez son malade, était loin de se douter que c'était à lui-même que l'on en voulait. Le jour où Marberie quitta son appartement de la rue Serpente, Alfred y passa encore et y apprit avec surprise le déménagement de l'ancien concierge. Il demanda vainement sa nouvelle adresse, on ne put la lui indiquer ; et il supposa que Marberie,^ effrayé de la tentative faite sur lui, tenait à rester caché, ou que peut-être il avait quitlé Paris : Alfred s'en tint là.

Le lendemain du jour où Rogatien avait eu son second entretien avec l'ancien concierge, il se mit en devoir d'exécuter ce qui avait été convenu ; mais le valet avait passé une mauvaise nuit. La figure et les manières

de Marberie lui avaient paru étranges. En récapitulant les diverses circonstances de la première entrevue, en se rapelant quelquesunes des paroles de son nouvel ami, Rogatient finit par concevoir des doutes qu'il s'efforça vainement de maîtriser. Dans la journée, il examina plus de vingt fois le flacon rempli de liquide noirâtre ; il eût voulu pénétrer le secret de sa composition, et s'assurer qu'il ne renfermait rien de malfaisant. Malgré scn amour désordonné de l'argent, Rogatien n'était pas méchant. Il tenait peu à ses maîtres, c'est vrai ; mais il aurait eu horreur de commettre un xîrime, de causer la mort d'un homme. Il avau beau se raisonner, il ne parvenait pas à recouvrer sa tranquillité. Ce fut surtout à l'approche de l'heure du dîner que son agitation redoubla, n mit le couvert, et oublia la moitié de ce qu'il fallait placer sur la table. Sa tète n'était plus à la besogne. Enfin, il descendit à la cave, prit une bouteille qu'il déboucha : il en retira la quantité de vin convenue, pour la remplacer par le contenu de la fiole. Le cœur lui battait bien fort en montant cette bouteille. Mais la pensée de la somme considérable qu'il avait déjà reçue, et de celle qui lui était encore promise, lui rendit quelque

courage.

L'heure du repas sonna. Rogatien, qui eût voulu éloigner le moment, espérait que son

maître tarderait, comme il arrivait souvent. Cette fois, au dernier coup de la pendule, le docteur entra dans la salle à manger. Toutes les inquiétudes de Rogatien lui revinrent; il allait et venait, sans savoir ce qu'il faisait. Pendant qu'Alfred mangeait son potage, le valet mit en tremblant la fatale bouteille sur la table. Le docteur ayant par hasard levé les yeux sur son domestique, s'aperçut de la triste figure qu'il faisait.

— Qu'avez-vous donc aujourd'hui, Rogatien ? lui demauda-t-il avec bonté : ètes-vous malade ?

— Non monsieur, répondit-il d'une voix mal assurée.

— Alfred, voyant qu'il ne voulait pas parler, ne le pressa pas davantage. Cependant, à mesure que le moment approchait oii le docteur se verserait à boire, le valet pâlissait de plus en plus. Ses jambes flageolaient sous lui ; sa respiration était haletante. Enfin, pendant que Rogatien enlevait l'assiette vide de son maître, celui-ci mit la main à la bouteille, et se préparait à la déboucher. A cette vue, le serviteur ne pouvant plus se maîtriser, aissa échapper l'assiette qui se brisa en mille pièces sur le plancher. Alfred venait de se verser à boire, et il tenait déjà le verre pour le porter à ses lèvres, quand arriva l'accident.

— Que faites-vous donc? dit-il, en se tour-

nant vers Rogatien, qui était derrière lui debout.

Mais le valet pâle, défait, tremblant, paraissait hors d'état de répondre. Ce que voyant, le docteur se retourna tout à fait.

— Vous me cachez quelque chose, Ro-^atieii, reprit-il sévèrement. Vou'j allez parler sur-le-champ.

Le serviteur effrayé, croyant déjà tout découvert, tomba aux genoux de son maître, et lui dit d'une voix étouffée :

— Monsieur, pardonnez moi ; mais je ne pensais pas mal faire. Le trouble et la peine que j'éprouve depuis hier, ne me laissent pas de repos. Je vois bien maintenant que je n'aurais pas dû agir de la sorte.

— De quoi s'agit J donc ? interrogea Alfred étonné et ne comprenant rien au langage de son serviteur.

— C'est, monsieur, cette bouteille de vin que je viens de mettre sur votre table.

— Qn'a-t-elle celte bouteille? dit le docteur, en jetant un coup d'oeil sur son verre.

Mais il n'avait pas achevé ces paroles qu'il

pâlissait lui-môme ; il avait reconnu dans le

vin qu'il avait failli boire, la présence du

poison violent découveit déjà dan^^ la potion

de Marberie. Et, se retournant ve.s son valet,

il le vit dans une situation si piteuse, qu'il

comprit qu'on avait abusé de sa simplicité

pour le rendre complice d'un crime atroce.

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Le docteur, ayant fait relever le malheureux Rogatien, examina de nouveau le liquide contenu dans le verre et il n'eut plus de doutes. Le vin qu'il s'était versé était bien empoisonné.

Alors, enveloppant d'un regard perçant le valet qui tremblait de tous ses membres:

— Quoi que tu aies fait, ne crains rien, lui dit-il, mais aussi réponds franchement à mes questions. Je ne te pardonnerais pas un mensonge ou un détour. Je sais ce que renferme ce vin ; c'est un poison extrêmement actif, qui m'eût tué raide, si j'avais eu le malheur d'avaler une seule goutte du breuvage.

A ces mots, Rogatien chancela, et il lui fallut se retenir à la chaise de son maître pour ne pas tomber.

— Malheureux que je suis! murmura-t-il avec désespoir.

— Qui t'a donné cette bouteille ?

— Elle vient de la cave ; et je l'ai montée I tout à l'heure. [

— Tu mens; ce n'est pas possible.

— Monsieur, je vous en prie, s'écria le valet avec énergie, croyez-moi; je vais tout vous dire.

— Eh bien 1 parle.

— Cette bouteille vient réellement de votre cave. Le vin qu'elle renferme ne diffère pas de celui que vous buvez tous les jours ; mais j'en ai retiré un demi-verre environ pour y

y verser un liquide qui était contenu dans le flacon que voici.

Et Rogatien montra la fiole an docteur qui s'en empara. Il restait encore au fond des gouttes du liquide.

— C'est bien cela, murmura Alfred, je ne saurais m'y tromper.

— Mais, ce liquide, reprit-il en s'adressant au valet, qui te l'a donné ?

— Un homme que j'ai rencontré pour la première fois il y a deux jours. Il m'a emmené dîner avec lui, puis il m'a promis de me faire gagner beaucoup d'argent. Sans s'expliquer davantage, il me donna rendez-vous pour hier. Je fus exact.

Ici Rogatien raconta ce que lui avait proposé Marberie, les cinq mille francs qu'il lui avait remis ; les quinze mille autres qu'il lui avait promis, à la condition d'administrer le narcotique à son maître.

Alfred était devenu rêveur en entendant ce récit. Il voyait clair maintenant, et il ne pouvait plus se dissimuler que l'ancien concierge du comte de Garderel n'eût ^lé chargé de l'empoisonner par Félix lui-même. En réfléchissant, il comprit que le jeune médecin avait voulu se débarrasser de lui, pour ensevelir dans la tombe qu'il lui creusait, le secret de ses travaux sur les poisons. S'apercevant que Rogatien était toujours là, debout, il lui ordonna d'apporter un lapin

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vivant. Le valet sortit pour s'acquitter de sa , |

commission et ne tarda pas à rentrer avec l'animal.

— Fais-lui boire quelques gouttes seulement du liquide contenu dans mon verre, commanda le docteur.

Le valet s'empressa d'obéir. A peine le lapin eut-il goûté le breuvage qu'il tomba foudroyé sur le plancher. Le poison l'avait tué raide^ et il ne donna plus aucun signe de vie.

— Tu vois, se contenta de dire Alfred. Que cette expérience te serve à l'avenir et te mette en garde contre les connaissances nouvelles.

Le malheureux Rogatien faisait peine à voir. Il voulut encore se jeter aux pieds de son maître; mais celui-ci ne le permit pas.

— Je te pardonne, reprit-il avec douceur; tu n'es coupable que d'imprudence et de trop aimer l'argent. Garde la somme que tu as reçue pour prix du crime que ces scélérats voulaient commettre. Désormais tes gages seront ûe mille francs par an.

— Monsieur, s'écria le docteur hors de lui, xî'est maintenant entre nous à la vie et à la anort.

— Rogatien, mon ami, dit le docteur eu se levant, je ne puis dîner. Ne quitte pas la maison aujourd'hui.

Alfred prit la bouteille qu'il monta dans

son cabinet, où il la déposa à côté de la potion. Puis il s'assit à son bureau, la tête dans ses mains. Que faire? Comment se soustraire au danger qui le poursuivait partout ? En faisant arrêter Je misérable agent de Félix, ce dernier le serait inévitablement à son tour. Alors, c'étaient le déshonneur, la flétrissure, pour la noble famille de Garderel. La douce figure de Clémence, toujours présente au souvenir et au cœur d'Alfred, vint encore le détourner d'une résolution rigoureuse, mais qui seule pouvait sauvegarder sa vie.

Au bout de quelques instants, le docteur se leva brusquement, prit son chapeau, plaça deux pistolets sous ses vêtements, et se dirigea vers la Cité. Arrivé au logement de Marberie, il frappa. La voix rauque de l'ancien concierge ayant répondu d'entrer, la figure sévère d'Alfred apparut dans l'encadrement de la porte. Marberie ne put réprimer un mouvement de surprise; mais il se remit bientôt.

— Docteur, fit il avec nn sourire hideux, vous êtes intrépide, et je dois vous rendre ce témoignage q«ie vous savez admirablement dénicher vos malades.

— Trêve de plaisanteries, monsieur, interrompit Alfred ; je suis peu disposé à les entendre.

— 11 me semblait, répliqua Marberie, queU que peu interdit, que du moment...

— Assez, vous dis-jp, misérable, interrompit encore le docteur d'un accent impérieux. Je suis venu vous trouver, afin de vous apprendre que vos scélératesses sont démasquées. Je sais tout. Ce soir, vous avez essayé de me faire empoisonner pour la seconde fois.

Marberie voulut se récrier; mais le docteur, d'un geste énergique, le cloua à sa place.

— Vous avez voulu m'empoisonner, poursuivit il; vous avez corrompu, dans ce but, mon domestique ; vous lui avez donné cinq mille francs, et promis le double de cette somme s'il réussissait. Vous le voyez, je suis bien informé.

Marberie ne répondait pas ; mais, son visage contracté, son teint presque vert, attestaient la rage qui le dévorait. Son regard ardent errait autour de lui. Deux fois, il fit un mouvement pour se lever ; mais, chaque fois, Alfred le retint, en dirigeant sur lui les canons de ses pistolets.

— Vous comprenez, reprit le docteur, que je puis vous livrer comme un chien à la jusiice, au bourreau. Mais il en est un autre, pour le moins aussi coupable que vous, et dont vous êtes l'agent ; je veux parler de Félix de Gardcrel. Lui, non plus, ne mériterait aucune pitié ; mais ses parents, sa sœur innocente ont droit aux égards d'un honnête

homme. Voici donc ce que j'ai à vous dire : Je possède les preuves de votre double crime ; pourtant, je ne vous dénoncerai pas cette fois, pourvu que vous quittiez Paris sur-lechamp. Me le promettez-vous?

— Je vous le promets, répondit Marberie d'une voix rauque.

— Maintenant, je vous déclare que si j'ai le moindre doute, le moindre soupçon, je n'hésiterai plus, au risque de plonger une famille honorable dans le deuil. Je ne vous ferai pas grâce une deuxième fois. Dans l'intérêt de la société, en conscience, je me croirais forcé d'agir.

En achevant ces paroles, Alfred regagna la porte et se retira.

Le lendemain, dans la journée, le docteur fut surpris de voir se présenter chez lui des agents de police qui venaient procéder à l'ar restation de son domestique, Rogatien Lheu. reux. Alfred s'élant informé du motif de cette mesure, ils lui apprirent que Félix de Garderel avait été arrêté lui-môme dans la matinée, comme ayant tenté-deux fois de l'empoisonner, lui, le docteur Auricourt, et que Rogatien se trouvait impliqué dans cette affaire. Alfred n'y comprenait rien ; il eut beau se torturer l'esprit, il lui fut impossible de se rendre compte de la cause de ces brusques événements. Lui seul était initié à ces horribles trames, il n'avait dénoncé personne.

II fit venir Rogatien qui, à la nouvelle qu'on allait le conduire en prison, tomba dans un état de consternation effrayante. Le docteur essaya de le rassurer en lui disant qu'il serait bientôt relâché. Mais le malheureux s'écria :

— Ah ! mon maître, vous m'aviez pardonné!

— Aussi n'es-ce pas moi qui t'ai fait arrêter, répondit Alfred, désolé de ce qui arrivait. Il y a là-dessous un mystère que je ne puis actuellement pénétrer. Mais, sois tranquille, je saurai bientôt ce qu'il en est.

Le pauvre Rogatien dut se résigner. Le docteur ne le vit pas partir sans douleur. Cette triste affaire se compliquait de plus en plus.

LES AVf^.UX.

Vers le soir, Alfred Auricourt reçut ordre de compararaître le jour suivant, par devant le juge d'instruction. Il s'y attendait et le désirait môme, afin de connaître qui avait révélé toute cette odieuse trame, et aussi aûn de pouvoir dire ce qu'il savait à la décharge de son domestique. Le docteur se rendit à l'heure fixée dans le cabinet du magistrat.

— Monsieur, lui dit celui-ci, après l'avoir fait asseoir, vous avez été en butte à deux tentatives d'empoisonnement.

— Je ne puis le nier, monsieur, répondit le docteur. Mais comment avez-vous appris ce que j'étais résolu de taire ?

— Veuillez seulement répondre à mes questions, reprit le juge en souriant. Tout à l'heure

VOUS saurez tout. Le poison n'a-t-il pas été préparé par Félix de Garderai ?

— Cela est vrai : jo le reconnais.

— Nô s'est-il pas servi, la première fois, d'an agent qui a disparu ; et la second fois, de Totre propre domestique ?

— L'agent dont il s'est servi, la première fois, répliqua le docteur, est également intervenu la seconde fois,

— Ayez la bonté de vous expliquer làdessus.

Alors Alfred raconta l'histoire du malade qu'il avait soigné dans la rue Serpente ; il dit comment ce môme malade, qui n'était autre que l'ancien concierge de l'hôtel de la rue du Bac, avait subitement changé de domicile, guetté Rogatien, et séd it le naïf valet. II narra comment le domestique avait tout révélé au moment môme où son maître allait boire le vin empoisonné, il alTirma d'ailleurs que Rogatien ne croyait avoir versé dans la bouteille qu'un puissant narcotique.

— Pourquoi n'avez-vous pas dénoncé les deux scélérats ? demanda le juge.

— Parce que je voulais épargner la honte et d'irrémédiables douleurs à une honnête famille.

— Vous avez connuiFélix de Garderel ?

— Beaucoup, nous avons été intimement liés durant quelques années.

— A quel motif attribuez- vous la haine dont il vous poursuit ?

Cette question embarrassa le docteur ; il rougit, et se contenta de répondre :

— Quelques dissentiments se sont élevés entre nous. Je ne puis en dire davantage.

Le juge, qui attribua la retenue du jeune homme à certaines causes délicates, respecta les réticences, et ne le pressa pas sur ce point.

— Maintenant, docteur, ajouta-t-il, il est temps de vous apprendre comment la justice a été mise sur la trace du crime. Hier, une lettre anonyme est arrivée aux mains de M. le procureur du roi; elle dénonçait la tentative d'empoisonnement, et alléguait en preuve l'écrit par lequel votre domestique donnait quittance à Félix de Garderel d'une somme de cinq mille francs ; elle renfermait les détails qui m'ont permis de vous interroger de la manière précise que vous avez vue. Il nous reste une arrestation à faire : celle du complice de Félix de Garderel. Pourriez-vous nous donner son signalement et son adresse t

— Parfaitement.

Et le docteur se mit à décrire fidèlement le portrait de Marberie. Le juge écrivit sous sa dictée. Ensuite Alfred donna l'adresse du domicile de l'ancien concierge.

— Toutefois, fit-il observer au magistrat, je ne réponds pas que le misérable y soit

encore; il est habile, et peut-être a-t-il déjà '. déménagé. ,^' ;

— Nous allons lancer sur-le-champ à sa recherche nos hommes les plus intelligents*

La déposition d'Alfred étant terminée, il se leva pour partir. Mais avant de sortir, il adressa une question au sujet de Rogatien.

— Mon malheureux domestique, qui a été bien plus imprudent que coupable, doit-il donc aussi passer en jugement? demanda-t-il.

— Je l'interrogerai dans quelques instants. Si, comme je n'en doute pas, sa déposition est conforme à la vôtre, il sera promptement relâché et ne paraîtra devant la cour d'assises que comme témoin.

Le docteur remercia le juge et prit congé de lui. Alfred n'avait plus de danger à redouter ; ses ennemis ne pouvaient plus rien ; mais son cœur était serré, il éprouvait un violent chagrin à la pensée de la douleur que ressentiraient Clémence de Garderel et ses infortunés parents ; il eût voulu leur adoucir le coup; mais que faire? ils étaient absents de Paris en ce moment. Et puis, que pourraient les paroles devant les faits, devant ce procès qui allait bientôt se dérouler devant les tribunaux criminels et émouvoir l'opinion? Il rentra chez lui triste et abattu.

Félix de Garderel, arrêté depuis la veille, avait compris facilement d'où partait le coup. Interrogé le jour môme, il se renferma dans

LE CHATIMENT DE DIEU. Kl

un système de dénégation absolue. Il prétendit que le billet signé par Rogatien était un piège tendu poui le perdre. Ce système pouvait prévaloir, car Marberie n'avait pas signé sa dénonciation, et on ne savait où le trouver. Quant au domestique d'Alfred Auricourt, il ne connaissait pas Félix. Il est vrai que la déposition du docteur vint porter un coup terrible au plan de défense du coupable. Mais ce n'était là encore qu'un témoignage unique, qui, sans autres preuves, ne suffirait pas devant le jury pour obtenir un verdict de culpabilité. L'idée vint au juge de faire saisir toutes les substances médicamenteuses que possédait Félix de Garderel. Ensuite il envoya demander au docteur Auricourt la potion et le vin empoisonnés. Des experts furent appelés; ils analysèrent le vin et la potion, et constatèrent la présence d'un poison extrêmement violent. Les mêmes substances furent trouvées dans l'un des flacons saisis chez Félix. La lumière se faisait et le doute disparaissait. L'accusé, interrogé de nouveau, ne put nier davantage, en présence de ce que venait de révéler l'examen des experts. Dès lors, se voyant perdu, il entra dans la voie des aveux, et accusa Marberie de l'avoir entraîné au crime. Cependant, il n'alla pas jusqu'à dévoiler les forfaits commis par l'ancien concierge, de complicité avec le comte de Garderel: un reste de prudence le retint.

Ces déclarations nettes, précises, circonstanciées, faisaient désirer d'autant plus l'arrestation de Marberie. Ainsi qu'Alfred en avait exprimé la crainte, le scélérat avait déguerpi ; il n'était plus à son garni de la cité.

Plusieurs jours se passèrent en recherches actives. Enfin les agents tombèrent sur la trace du misérable empoisonneur. Ils le découvrirent dans une auberge, située hors barrière, dans le voisinage de Gharonne ; ils l'arrêtèrent sur-le-champ et le conduisirent à la Conciergerie. Dans son premier interrogatoire, Marberie prétendit d'abord qu'on s'était mépris, qu'il n'était point du tout l'homme qu'avait soigné Alfred, qui avait séduit son domestique, et qui avait vécu en rapports intimes avec Félix de Garderel. Mais une triple confrontation avec le docteur, Félix et Rogatien mit ce système à néant. Voyant la tournure fâcheuse que prenait l'affaire, le misérable eut peur. Lui, dont la vie entière n'avait été qu'un tissu de crimes, il redoutait la mort, et résolut d'achever la vie en révélant les atroces méfaits dont il avait été le complice ou le témoin. Mais, prudent en toutes choses, avant de faire des aveux, il voulut s'assurer de l'indulgence de la justice. Il réclama du juge la promesse qu'il lui serait fait grâce de la vie.

— Je ne puis engager la conscience des magistrats, répondit le juge ; mes promesses

n'auraient aucun résultat Seulement, je suis autorisé à vous affirmer que, si vos aveux sont sincères, complets, il vous en sera tenu compte. Si une condamnation capitale était prononcée, je ferais mon possible pour que votre recours en grâce fût accueilli fivorablement.

Déçu dans ses espérances, Marberie refusa obstinément de répondre. On le reconduisit à sa prison. Mais, quelques heures après, le misérable se ravisa et demanda à voir dd nouveau le juge d'instruction. Ramené en s% présence, il se déclara prêt à raconter tout ce qu'il savait. Il commença par accuser Félix de Garderel d'avoir empoisonné sa sœur.

— Cela n'est pas possible, s'écria le juge, qui crut que l'ancien concierge voulait exercer une vengeance sur son complice.

— Interrogez le docteur Auricourt, répliqua froidement Marberie ; il a soigné la jeune fille durant sa maladie; et il ne doute pas, lui, qu'elle ne soit morte par suite d'ua crime. S'il veut être sincère, il confirmera mon accusation. Je désire même que vous l'interrogiez à ce sujet avant de continuer mes aveux ; ce qui me reste à vous dire est tellement inouï, horrible, que vous refuseriez encore de me croire. Lorsque vous aurez constaté la vérité de ce premier aveu, vous m'écouterez sans doute avec moins de défiance.

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Le juge, ayant réfléchi un instant, consentit à la proposition du prévenu, qui retourna dans sa cellule.

Alfred Auricourt, mandé une seconde fois, apprit avec une douleur qu'il ne put dissimuler les charges nouvelles que l'ancien con- ' cierge faisait peser sur le malheureux Félix de Garderel. Il avoua que tout était exact.

— J'aurais voulu épargner Félix, ajouta til ; c'est pour cela que je me suis tû sur les motifs de la haine qu'il me portait. Appelé par hasard auprès de sa sœur, je découvris que la jeune fille avait été empoisonnée ; Félix savait que je connaissais ses expériences sur les poisons, et que je pouvais le soupçonner d'être l'auteur du crime. Voilà pourquoi il tenait tant à se défaire de moi.

Aussitôt après le départ du docteur, Marberie fut amené pour compléter ses aveux. Le scélérat raconta toute la vie du comte dt-. Garderel, la séquestration de son père, la réclusion du vieillard dans le souterrain de l'hôtel de la rue du Bac, et sa mort qui remontait à près de vingt-huit ans. Le juge avait écouté attentivement ce terrible récit. Malgré l'habitude qu'il avait d'entendre d'horribles aveux, celui-ci l'impressionna plus fortement. Il avait changé de visage, et quand il parla, sa voix tremblait d'émotion.

— Ainsi, dit-il à Marberie, vous accusez votre ancien maître, le comte do Garderel ?

— Oui, répondit l'ancien concierge. Tout ce que j'ai affirmé est véritable.

— Quelles preuves apportez-vous à l'appui de Vv 3 dires ?

— Que l'on fouille le souterrain de la rue du Bac ; c'est là que sont nrios preuves. Les entrées ont été murées ; mais, en sondant le sol, dans le bâtiment irrégulier qui longe le cabinet du comte, on trouvera la trace de la trappe. Que Ton descelle les pierres qui la recouvrent, et l'escalier qui conduit dans le souterrain apparaîtra. Là, pour retrouver le cadavre du vieux comlo de Garderel, il suffira de creuser à deux mètres de profondeur, vers l'angle gauche en partant de l'escalier.

Ces indications étaient précises et faciles à vérifier. Aussi, le juge, tout en prenant acte des déclarations de Marberie, ne se disposa pas à lui faire de nouvelles questions. Il allait renvoyer l'ancien concierge à la prison, quand celui ci reprit :

— Ce n'est pas tout; il est un autre crime commis pai- le comte de Garderel.

Le juge redevint attentif.

— Parlez, dit-il au prévenu.

Marberie déposa que le comte de Garderel avait été marié à une première femme, la mère de Félix. Il raconta comment l'infortunéo, pour son malheur, avait découvert une partie du terrible secret do l'hôicl do la

rue du Bac, pendant une absence de son mari. Puis il retraça minutieusement, sans rien omettre, excepté sa propre complicité, Thorrible vengeance que le comte avait tirée de la malheureuse femme, quinze jours après qu'elle lui eût donné un fils.

Le juge frissonnait en éco ant la narration de ce drame épouvantable. 11 y avait, en efTet, dans cela, une barbarie atroce. Ces crimes étaient comparables à ces parricides qui effrayèrent l'antiquité, et qui firent si souvent le sujet des compositions littéraires des écrivains de la Grèc«. Le festin d'Atrée et de Thyeste n'a rien de plus odieux, si l'on considère la difTérence des temps.

Marberie avait terminé le sombre et lugubre récit.

— Les preuves ? demanda le magistrat.

— Les preuves, dit l'ancien concierge, elles sont au château de Ghampton.

Et il expliqua la position du souterrain, le mécanisme de l'ouverture.

Le squelette de la première femme du comte de Garderel, ajouta-t-il, doit encore être •attaché au pilier de pierre. A moins, fitil observer, que son mari, après mon départ, n'ait jugé à i)ropos de faire disparaître cette pièce de conviction.

L\ encore l'aveu était catégorique, précis, rempli de détails, et portant avec lui tous les caractères de la vérii,é. Aussi, quand le juge

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instructeur ordonna de reconduire Mirberie à sa cellule, il ne doutait plus; il était convaincu que le misérable avait dit la vérité. . L'affaire devenait très-grave, il s'agissait d'agir contre un homme, jusqu'ici honorablement connu dans le monde, et qui n'avait jamais donné lieu à aucun soupçon. Mais, avant de requérir un mandat d'amener contre le comte de Garderel, le magistrat voulut, pour plus de sûreté, faire visiter l'hôtel de la rue du Bac. C'était le contrôle nécessaire des allégations de Marberie. Si les choses étaient conformes à ses déclarations, il n'y avait plus à hésiter; il fallait sur-le-champ s'emparer du grand criminel qui se nommait le comte de Garderel L'hôtel était gardé par un nouveau concierge, qui avait remplacé Marberie.

Les mesures éUant prises, le juge, accompagné d'un certain nombre d'agents, se rendit à l'hôtel de M. de Garderel, quelque temps après l'interrogatoire de l'ancien concierge. L'ordre d'enquête et de visite domiciliaire ^ut signifié au portier, qui dut ouvrir toutes les portes de la maison. Gela fait, il lui fut enjoint de se retirer, et un agent le garda à vue.

Les rensoignenionts donnés par Marberie étaient de la plus rigoureuse exactitude. Sitôt que les pierres eurent été enlevées, une ouverture apparut, à laquelle aboutissait un

escalier en pierre. Plusieurs agents, suivis ,,^/; du juge, descendirent dans le souterrain, ^^. munis de flambeaux et d'instruments pour creuser la terre. Arrivés à l'emplacement indiqué, ils ouvrirent une tranchée de deux mètres carrés environ, et ne tardèrent pas à remarquer que le sol avait été remué autrefois. Ils poussèrent leur travail jusqu'à deux mètres de profondeur. Rien n'apparaissait encore ; tous les regards étaient fixés avec anxiété sur la terre noire qui formait le fond du sol. Enfin, à la suite de quelques coups de pioche, un objet, couleur de fer rouillé, roula sous l'instrument de l'un des travailleurs; c'était un os. Alors les agents fouillèrent avec précaution et mirent bientôt à découvert un squelette, dont tous les ossements principaux étaient parfaitement conservés. Quelques cheveux adhéraient encore au crâne.

Le juge fît cesser le travail. Ayant constaté la découverte, il remonta avec ses hommes ; et, rentré chez lui, il donna l'ordre d'arrêter le comte de Garderel. Le mandat fut immédiatement expédié aux autorités et à la justice criminelle du département dans lequel le château de Champion était situé.

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