LA CONFRONTATION
La famille de Garderel, revenue à la terre de Champion, commençait à se remettre du coup que lu. avait porté la mort d'Elisa. Le comte lui-môh"«e, quoique toujours sombre et d'humeur inégale, semblait moins préoccupé. Félix n'avait pas reparu, et son absence, regretté de Clémence seule, tranquillisait son père, qui savait ce qu'il avait à craindre du jeune médecin.
M"e de Garderel ne vivait plus que pour sa fille. Peu à peu elle avait subi l'influence de l'angélique piété de la noble enf.. it. Elle l'accompagnait souvent à l'église. Ses souvenirs d'autrefois se réveillèrent insensiblement. Elle sentit que Dieu seul pouvait consoler sa douleur et combler le vide de son cœur. Un jour que la comtesse était venue, avec sa fille, à l'église de Mélisy, après la
messe qui fut dite par un prêtre vénérable, le directeur de Clémence, elle s'approcha du confession uni ; le prêtre, averti, se rendit au tribunal sacré ; et, quand M"« de Garderel sortit, sou visage était serein, presque joyaux. Ensuite elle s'agenouilla au f»ied de l'autel de Marie et y pria louglemps. Là, elle se souviut de celle qu'elle avait perdue, quelques semaines auparavant.
— Mon enfant, dit-elle en s'adressant en pleurant à Elisa, comme si elle eût été présente ; maintenant jo puis espérer d'être réunie à toi dans le ciel.
Après avoir fait une fervente prière pour rânio de celle qu'elles avaient tant aimée, les deux femmes reprirent le chemin du château .
M. de Garderel s'aperçut de la joie contenue qui brillait sur le vitrage de sa femme et de sa fille ; il parut prendre quelque part à celte joie bien qu'il en ignorât la cause. Trois jours plus tard, M™* do Garderel et Clémence retoiu'uèrent à Mélisy de bon matin. L'une et l'autre se confessèrent avant la messe ; elles s'approchèrent ensemble de la sainte table, et y reçurent le Dieu de toute force et do touto consolation ; celui qui voulut se faire notre compagnon sur la terre afin d'alléger toutes nos peines, et do prendre sa part de toutes nos douleurs. La comtesse retrouva les joies de ses jeunes années; son cœur louglemps oppressé so dilata au contact du
cœur de Jésus ; Glle oublia un instant la terre et ses tribulations ; elle s'échappa du temps pour atteindre l'éternité.
A leur retour au château, les deux nobles femmes entrèrent à la salle à manger, car l'heure du déjeuner était arrivée. Le comte de Garderel ne venait pas. Un quart d'heure, une demi-heure s'écoulèrent: il ne parut pas. Inquiètes à juste titre de ce retard inacoutumé, sa femme et sa fille voulurent en connaître le motif. Elles savaient le comte à son cabinet et elles s'y rendirent. M^e de Garderel frappa, personne ne répondit ; elle frappa de nouveau : pas de réponse encore. Effrayée de ce silence, elle se décida à entrer avec Clémence. Elles trouvèrent M. de Garderel assis auprès de son bureau, la tète dans ses mains crispées, et devant lui une lettre ouverte.
— Mon ami, lui dit la comtesse, nous t'attendons depuis longtemps pour déjeuner.
A la voix de sa femme, M. de Garderel tressaillit, et se redressa comme en sursaut. Son œil vague, hagard, injecté de sang, ses traits contractés, sa chevelure en désordre, indiquaient l'état violent de son ame.
— Mon ami, qu'as-tu ? lui demanda la comtesse en s'approchant de lui.
— Ah I que je suis malheureux I s'écria M. de Garderel, tandis qu'un sanglot montait do sa poitrine et se brisait dans sa gorge desséchée.
— Au nom de Dieu, qu'y a-t-il donc, Paul? ne me cache rien ; j'ai le droit de tout savoir. ^ ^
A ces mots, prononcés avec une affection * inexprimable mais aussi avec un ton d'autorité que le comte n'avait jamais connu à sa femme, il jeta sur elle un regard prolongé et . ;: rempli d'une douleur mortelle.
— Hélas! répondit-il, à moitié attendri, peut-être suis-je perdu, déshonoré ; et ma flétrissure rejaillira sur toi, pauvre amie, qui est innocente, et sur notre malheureuse enfant !
En efTetj la lettre ouverte devant M. de Garderel venait de Paris : elle avait été écrite par le docteur Auricourt, qui avait cru nécessaire d'informer le comte, avec tous les ménagements d'une sincère amitié, de l'arrestation de Félix et de Marberie ; il lui avouait les causes de ce double événement, ne soupçonnant pas que M. de Garderel pût être le , moins du monde compromis en cette affaire. Celui-ci avait mesuré d'un coup d'œil l'abîme ouvert devant lui. Outre la flétrissure qu'il encourrait, par suite d'une condamnation infamante de Félix, il craignait tout de Marberie ; il le savait capable de tout, et lâche autant que scélérat. Un mot de son ancien complice pouvait le perdre ; et ce mot, il était probable que le misérable le prononcerait, ne fût-ce pour essayer de sauver sa vie ou alléger sa peine.
Pressé par sa femme, le comte finit par lui avouer l'arrestation de Félix, sans lui dire d'une manière positive les accusations qui l'avaient motivée. A cette nouvelle, Clémence, qui aimait tendrement son frère, éprouva un saiGÎssement et \n\ chagnu extrêmes. La malheureuse ?nfant surfoquait.
Son père et s^i mère furerit obligés de la faire asseoir, et elle fut longtemps à se calmer, tant l'idée que Félix était prisonnier lui était cruelle.
Le déjeuner resta intact, et cette journée s'écoula dans la plus profonde tristesse. La comte de Garderel pase-ait d'un projet ^ l'autre. Tantôt il voulait aller à Paris : tantôt; il parlait de voyaj^er Lors la France. Ou voyait à son ay^itation croissante, qu il ne savîiit à quel parti se résoudre. Sa femme cK sa fille tentèrent plucieui-s Tois de le distraire; mais ce fut en vain, ou il ce taisait, ou bien il répondait par des réflexions accablantes et qui montraient le découragement de son âme.
Il resta une partie de la nuit<3ans son cabinet, absor'bé dans l(^s plus pénibles et les plus plus désolantes réflexions. Clémence et sa mère [u'ièreuL ensemble pendant une partie de la nint. La pieuse jeune fille ne pouvait s'empêcher de voir dans cet: coups t:uccessiff qui frappaient ceux qu'elle aimaii, la main
paternelle de Dieu c appesantissant miséri-
cordieusement sur leurs existences de la terre, afin de pouvoir leur faire grâce dans l'éternité. Animée d'un courage surnaturel, for-'^ lifiée par le souvenir des faveurs reçues, par*^ celui de la mort édifiante de sa sœur et de la conversion récente de sa mère, elle s'offrit de nouveau à Dieu comme une victime.
— Mon Dieu, lui dit-elle, dans l'ardeur de sa prière, frappez-moi si vous le voulez, faites que j'épuise avec vous, jusqu'à la lie, le calice de la douleur : j'accepte tout de bon cœur ; mais. Seigneur, sauvez l'âme de mon père, sauvez celle de mon frère 1
Après cette nouvelle offrande d'elle-même, Clémence se releva plus forte. Encore bien que son âme fût noyée dans un océan de tristesse et en proie à de lugubres pressentiments, elle ne douta pas que Dieu ne l'exauçât dans l'avenir, comme il l'avait exaucée dans le passé.
Le soir même qui suivit cette triste nuit, le perruquier Larose, malgré les signes et les réprimandes de Malvina sa chère épouse, racontait à ses pratiques d'étranges choses sur le château de Ghampton. Il prétendait que pendant qu'il était occupé de son service auprès de M. de Garderel, des gendarmes s'étaient présentés et avaient arrêté le comte. La plupart des clients du brave homme lui rirent au nez ; les autres le crurent fou. Pourtant il disait la vérité.
Vers une heure de raprès-midi, un brigadier, suivi de trois gendarmes, sonnait à la porte du château de Ghampton, et se faisait conduire sur-le-champ au cabinet du maître y. de la maison. Admis en sa présence, il exhiba ' un ordre d'arrestation, émané du procureur du roi, ordonnant de diriger le comte immédiatement sur Paris.
— Puis-je savoir les motifs pour lesquels on m'arrête ? demanda le malheureux en balbutiant péniblement.
— Vous êtes accusé, monsieur, répondit le gendarme, de deux crimes : le premier, consommé il y a vingt huit ans, dans votre hôtel de Paris ; le second, commis dans ce château mémo.
M. de Garderel comprit que toutes ses craintes se réalisaient, et que Marberie avait parlé ; à l'apparition des agents de la force publique, il s'était levé. En recevant cette réponse, il retomba consterné dans son fauteuil. Comme il ne se disposait pas à suivre les gendarmes, le brigadier, avec tous les égards dus à sa position, lui rappela l'ordre qu'il était chargé d'exécuter sans retard.
A peine le gendarme avait-il achevé, que le comte se leva, demanda la permission, qui lui fut accordée, de prendre quelque argent. Cela fait, il sortit au milieu des gendarmes.
Mme de Garderel et sa fille, averties de l'arrivée des gendarmes, descendirent à la hâte,
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et atlendirent toutes tremblantes dans la pièce ; J que le comte devait nécessairement traverser. ^ v Quand elle le virent, accompagné des agents de la force publique, elles comprirent ie malheur qui les frappait; elles se précipitèrent -; dans les bras de M. de Garderel, en poussant des cris de douleur, et l'inondèrent de leurs larmes. Emu de l'immensô affliction de ces êtres chéris, le comte cherchait à les calmer, ' | à les rassurer; et il leur paria d'espérance» qu'il ne partageait pas certainement.
— Laissez-moi, mes chères amies, leur disait-il, d'une voix brisée. Je désire que vous restiez au château pour le moment.
— Et 011 donc allez-vous? demandèrent à la fois les deux femnies.
— Je vais à Paris. Deineurez ici jusqu'à ce que vous receviez une invitation directe de ma part.
— Mon père, reprit GUm&nce; notre place est là où vous êtes ; nous ne devoirs pas pro longer notre séjour en catte maison, vou» absent.
La comtesse parla dans le mémo sens. M. de Garderel tenta encore d'engager sa femme et sa flUe à ne pas quitter Champion ; mai» ses instances furent inutiles. Ealrainé par les gendarmes, il s'arracha dos bras de^'^nfor- ^
tunées, leur fit un geste d'adieu, chargé d'une indicible douleur, et monta rapidement dans . la voiture qui l'attendait à la porte. , ^
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Le brigadier avait saisi les papiers du comte. La comtesse et sa fille, ignorant de quoi il était accusé, ce berçaient d'espérances qui devaient être cruelienient déçues. Le soir même de ce funeste jour, elles firent leurs préparatifs de départ pour Paris, et passèrent une partie de la nuit en prières. Clémence se montra admirable de calme et de résignation. Dans les malheurs qui venaient de fondre sur ceux qu'elle aimait le plus fur la terre, elle voyait uco preuve que Dieu lie les avait pas abandonnés, puisqu'il leur envoyait l'épreuve, messagère divine de la miséricorde.
A son arrivée à Paris, le comte de Garderel fut écroué à là Conciergerie. Jusqu'au moment où il comparut devant le juge d'instruction, il se liatta que les preuves des crimes articulés contre lui ne pourraient éire fournies.
Marberie ne savait pac que ie cadavre de Félicie avait été enfoui sous terre dernièrement. M. de Garderel pencait qu'il ig:»orait aussi ce qu'étaient devenue les rpsteg de son père ; il lui svail dit qu'il l'avait smm^Tié à Champion, et enterré dans un endroit écarté de la forêt. D'ailleurs, on ne pouvait constater qu'il y eût eu parricide ; et If-, crime de céquestralion, seul., ne mène pas "à i*éch?Jaud. Ce fui cous l'in: pression de ces réîlexiuns que le comte de Garderel se présenta dev.-^nt le magistrat instructeur. Mais, quelle ne fut pas
«a consternation,, quand il apprit que des fouilles avaient été faites dans le souterrain de la rue du I3ac ; qu'elles avaient amené la découverte d'un squelette, lequel, d'après la constatation des médecins experts, avaient dû appartenir à un vieillard. Son accablement et son désespoir furent au comble à la nouvelle que le souterrain de Champton allait aussi être visité. Toutefois, il persista à nier le crime commis sur sa première femme, voulant conserver ce dernier et faible espoir que le cadavre échapperait aux investigations de la justice. Quelques jours plus lard, M. de Garderel fut confronté avec son fils. Félix, sous l'influence du régime solitaire de la prison, et sentant qu'il ne pouvait se «ouslraire aux charges terribles qui pesaient sur lui, était tombé dans un découragement et un abattement extrêmes. Mis en présence de son père, il baissa les yeux. Mais, quand il entendit que celui-ci refusait de l'accuser de la mort d'Elisa, une larme brilla sous sa paupière ; il fut touché de ce procédé généreux, le premier peui-^lre dont il eût été l'objet de la part du cumle.
— Mou père, lui dii-il avec émotion, je vous remercie. Quoique vous fassiez, je suis perdu.
Et un désespoir inexprimable se traduisit dans son regard et sur sa figure amaigrie.
M. de Qarderel no répondit pas. Le père et Je fils furent séparés.
/ Une autre confrontation ne laissa pas le comte aussi maître de lui-même. Marberie fut amené à son tour et répéta en présence de M. de Gardrrel toutes les accusations précédentes Et comme celui-ci continuait à nier le fait le plus grave, l'assassinat de Félicie :
— Heureusement, reprit le misérable en riant de son rire diabolique, les enquêtes achèveront d'éclaircir la vérité. Si le cadavre de la femme que vous avez tuée n'est pi u senclialaé au pilier de pierre, on le retrouvera, je n'en doute pas, dans le souterrain, dût-on défoncer complètement le sol.
A ces mots, prononcés avec une révoltante impudence, M. de Garderel ne se possédait plus, il y eut une scène terrible telle que Dante, en a décrit dans son poème immortel. Ces deux hommes, tombés enfin sous la main inexorable de la justice humaine, se reprochaient leurs crimes avec fureur. Ils se seraient déchirés l'un l'autre, si les gardiens de la prison ne fussent intervenus, et ne Pes eussent emmenés tandis qu'ils écumaient de rage, s'accusant mutuellement de l'extrémité où ils étaient réduits.
Toutefois l'expialiou ne faisait que commencer pour le comte de Garderel. Ordre fut donné de le mettre en présence de» déplorables restes de ses victimes. On commença par le squelette de la rue du Dac. On choisit
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par une mesure pleine de délicatesse, le mementoù Mm«de Garderel et sa fille étaient sorties pour y conduire l'accusé. On le fit descendre dans le caveau et on lui piésenla le cadavre décharné de son vieux père. A celle vue, il pâiit, poussa des cris effrayants, et se couvrit le visage de ses mains tremblantes. Il réitéra ses aveux, mais nia constamment ^ avoir assassiné.
— J'ai été bien coupable, c'écriait-il ; mais je ne l'ai pas t\:é. Quand il tomba malade, je le Ira :î s portai secrètement dans un appartement de l'hôtel dont j'ava l
la clef. Un prclre, cur sa demande, v. .lé appelé auprès de lui, et il est mort en me pardonnant.
Le soir même de celle Inrrubre visite, on fit monter le comte en voiture ponr aller à Champion. Le château était désert, sauf un gardien, qui habitait l'ancienne loge de Marberio.
Aussitôt, M. de Ganierel lut conduit à U cavfe. Les agents, inslrniis, trouvèrent le secret de la paroi et pénétrèrent avec r^T-ouj^é dans la salîe souterraine. Elle était bien telle que Marberie l'avait décrite; main le pilier de pierre était nu, quelques empreuHe» seulement pouvaient indiquer qu'un corpn étranger y avait adhéré. Bnr le refus de M. de Garderel de rien avouer, on se mit en devoir de fouiller. Pendant cette triale opération, le
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comle fut conduit dans la cave, où il resta sous la garde de deux hommes. Au bout d'un certain teiii[js, après avoir sondé le sol de divprs côtés, on trouva deux endroits où la terre avait été remuée récemment. Bientôt on mit à découvert les chaînes qui avaient lié la malheureuse femme ; puis le squelette lui-même apparut. Un médecin, qui avait été requis, constata que le cadavre était celui d'une femme, morte à la fleur de l'âge. Alors le comte de Garderel fut introduit. Quatre torches éclairaient ce sombre et lugubre tableau. A la vue de ce cadavre, M. de Garderel recula, épouvanté, et voulut fuir. Mais, maintenu de vive force en présence de ces pièces probantes et terrible?, il finit par avouer, et supplia qu'on lui permit de quitter ce lieu d'horreur. L'enquête étant achevée, le triste convoi reprit la route de Paris. Les preuves, désormais, étaient incontestables ; le coupable avouait; le jugement était facile.
Des ordres furent donnés pour l'inhumation en terre sainte des dépouilles mortelles de Félicie do Gilbard, comtesse de Garderel, et de celle du vieux comte. Ces affaires firent du bruit dans le pays ; le prêtre qui, vingthuit ans auparavant, avait été amené à Champtoii, vivait encore. Ce fut pour lui un trait de lumière ; il comprit le ténébreux mystère, et son témoignage vint corroborer tous
les autres. En outre, un billet découvert dans
un fragment des vêtements de la victime, révélait l'héroïsme de la vertu de la jeune femme. Il contenait la prière qu'elle avait faite en un jour d'angoisse, et l'offrande de sa vie pour le rachat de l'âme de sou époux.