LE CONCIERGE DE CHAMPTON
Deux jours s'étaient écoulés depuis les faits rapportés dans le chapitre précédent. M. de Garderel avait constamment garaé le silence. Enfin, s'étant renco.itré seul avec son fils, il lui dit :
— Vous devez comprendre , Monsieur , qu'une pareille vie ne peut durer davantage, nous ne pouvons nous entendre.
Le jeune médecin, fixant sur son père l'étrange regard que nous avons déjà eu Toccasion de signaler, lui répondit simplement :
— J'ignore, mon père, en quoi je vous ai offensé, et ce qui m'attire en ce moment votre colère.
— Suis-je donc oblipré d'entrer en explication avec vous? prétendriez-vous, par liazaid, me traiter d'égal à égal?
-.^'r it\ LE CHATIMENT DE DIEU.
— Je n'ai jamais eu cette pensée, et je ne sache pas que mes actes ni ma conduite vous ' autorisent à parler de la sorte.
— Ah ! je sais que vous êtes habile, que
SM:., ,. VOUS jouez admirablement votre rôle. Mais
V ' n'espérez pas me tromper. Mon intention est
+ . . éveillée sur vous, sur vos projets. Je vois clair
dans votre plan.
— Que voulez-vous dire, mon père? demanda Félix, avec toutes les apparences de la plus profonde stupéfaction. Un plan, des projets! Que soupçonnez-vous donc, je vous prie?
Le comte de Garderel enveloppa son fils d'un regard étincelant, où se confondaient la haine et la rage qui remplisaient son âme,
— Je n'ai pas à entrer dans de plus longs détails, reprit-il, se contenant à peine. Je vous ai cherché pour vous signifier mes volontés.
— Parlez, quelles sont-elles? dit le jeune homme sans émouvoir.
— Il est impossible que nous habitions désormais, fût-ce un jour, une heure, sous le même toit. Il faut que vous partiez ; je ne veux plus vous revoir dans ma maison, ni au sein de ma famille.
— Mais encore une fois, insista Félix, quel est mon crime ? Je ne puis accepter ma condamnation sans savoir ce que vous me repro-
* . chez, ni sans que je voie s'il ne serait pas plus
facile de détruire les accusations que vous • ' V " formulez contre moi.
" -v, — Vous allez quitter ce château, vous dis-je,
et sur-le-champ, répliqua M. de Garderai, que î*,. la colère étouffait.
- A ces mots le jeune médecin abandonnait
/ : , le ton de soumission qu'il avait affecté jusque-
là, se dressa sous l'œil étincelaut de son père, / ' et lui répondit, le visage enflammé d'indigna-
tion :
{^ — Ce chrueau, il appartenait à ma mère,
et vous n'en avez que l'usufruit. 11 ne vous convient guère, n'est-il pas vrai, que le fils de celle que vous avez persécutée, pour ne fh' pas employer une expression plus énergique,
vienne visiter cette maison où il doit un jour commander en maître quand elle sera délivrée de votre présence. Mais il en sera ainsi, cependant, je resterai tant qu'il me
J plaira, à moins toutefois que vous ne me
poussiez à quelque éclat; car il faut que vous le sachiez : à moi aussi, cette existence pèse ,i singulièrement. J'ai été palieut; mais crai-
gnez que je ne sois bientôt à bout ; je vous le déclare, vous vous repentiriez amèrement de vos fureurs insensées.
- ■-'. Cette foudroyante réponse atterra le comte
de Garderel. Il ne répliqua pas. Mais son œil fauve, hagard, couvrait son fils. Félix ajouta : ".'.: — Cependant aujourd'hui, je suis disposé
à vous donner la triste satisfaction que vous
si LE CHÂTIMENT DE DIEU.
désirez ; je vais partir pour Paris. Mais, à moins d'un contre-ordre formel de votre part, jî reviendrai quand bon me semblera. Si vous m'expulsez, je saurai que faire : vous garderez souvenir de moi.
— Et que ferez-vous ? demanda le comte d'une voix altérée.
— Ce que je ferai ? J'y réfléchirai quand l'occasion l'exigera. Vous avez dit tout h l'heure que j'étais habile ; me supposeriezvous maintenant, à ce point maladroit, que de livrer le secret de ma conduite à venir, et des résolutions que je pourrais avoir prises pour mettre à exécution les projets que je médite?
Là-dessus, le jeune médecin salua froidement le comte, ouvrit la porte, et sortit de l'appartement. Il prit congé de sa belle-mère et de ses sœurs sans leur faire part de ce qui s'était passé entre son père et lui. Elisa le vit s'éloigner avec un vif chagrin, car elle lui était reconnaissante de ce qu'il avait fait pour elle.
— Frère, lui dit-elle, pourquoi nous quitter sitôt? Ta présence, ta vue me faisaient tant de bien. D'ordinaire, tu restais plus longtemps avec nous.
— Des affaires importantes me réclament à Paris, répondit-il, en jetant sur la jeune fille un regard singulier. D'ailleurs, je revien- .drai. Soigne-toi bien pendant mon absence.
Elisa et sa sœur pleurèrent au départ du jeune médecin. Mn^e de Garderel elle même était émue. Les adieux terminés, Félix sortit du château, et, en passant devant la loge du concierge, il s'y arrêta un instant. Il parla quelque temps à voix basse avec l'homme que nous avons déjà vu chez le perruquier Larose. Il paraissait être en rapports intimes avec lui. Leur conversation avait un caractère tout à fait confidentiel, à en juger par leur attitude respective. Félix, en partant, tendit la main au concierge.
Au moment même où le jeune homme sortait, et franchissait la porte de la loge, le comte de Garderel, qui s'était tenu caché derrière la charmille bordant le mur de clôture, fit un mouvement pour voir ce qui se passait. S'étant assuré que son fils s'éloignait d'un pas rapide, par l'allée des châtaigniers, il pénétra à son tour dans la loge. Le personnage qui l'occupait avait à peu près l'âge de M. de Garderel. Il était de haute taille, sec et courbé. Sa figure jaune, ridée, aiguë ; son front bas, recouvert par des cheveux épais et grisonnants ; ses petits yeux gris, cachés sous de larges sourcils ; sa bouche aux lèvres minces et pincées, lui donnaient l'aspect le plus farouche. Vêtu grossièrement, il affectait cependant de la propreté, même de la recherche dans sa mise. C'était bien une physionomie satanique, à n'examiner que les
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apparences. L'ameublement de la loge, en excellent état, ne laissait rien à désirer.
Lorsque M. deGarderel entra, le concierge était assis, les jambes croisées, le bras droit appuyé sur une peiiLe table en noyer, bien luisante. Sa main soutenait sa tête, et il paraissait pensif. Le comte de Garderel était en face de lui qu'il n'avait pas encore paru s'apercevoir de sa présence, et il fallut que ce dernier prit la parole, pour le tirer de sa rêverie. Aux premiers sons de la voix de son m.iître, le concierge tressaillit.
— Marberie, lui dit le comte, il parait que des alTaires bien graves vous préoccupent en ce moment, si j'en juge par ce que je viens de voir. J'ai pu entrer chez vons sans que vous le remarquiez, et cependant il fait grand jour.
Le concierge leva ses yeux gris sur M. de Garderel, mais il ne le salua pas, yt ne prit pas même la peine de se déranger.
— N'ètrs-vons donc jamais préoccupé de rien, M. le comte? répondit-il avec humeur. N'y a-t-il pas des heures où les souvenirs du passé se réveillent, et viennent distraire vos pensées du présent?
— Marberie, reprit M. de Garderel avec impatience, je vous l'ai dit souvent, je n'aime pas ces allusions aux années écoulées. Pourquoi évocjuer la mémoire de ce qui n'est plus, d'un temps qui ne reviendra pas ? Vous
semblez vraiment, parfois, vous joner de moi, prendre à tâche de m'irriter, et vous oubliez alors tout à fait le respect et les égards que vous me devez.
— Le respect que je vous dois, monsieur ! repartit le concierge, avec une expression de sarcasme impossible à rendre, et eu laissant éclatei- un rire strident. Du respect de moi à vous î Vous vous méprenez. Vous m'interdisez de rappeler le passé ; mais, eu vérité, il est bien nécessaire que je vous y ramène de temps en temps. Vous finiriez par me regarder sérieusement comme votre valet. En public, devant votre famille, je consens à n'être que le concierge Marberie ; mais devant vous, entre nous, vous ne m'obligerez pas d'oublier que je suis votre égal, que je possède tous vos secrets, des choses terribles! et que je connais... Mais, laissons les souvenirs, et occupons-nous de réalités. Voyous si j'ai manqué à mes engagements ? ai-je ambitionné, aux yeux du monde, un autre rôle que celui de serviteur? Non, vous le savez bien. Puisqu'il en est ainsi, Paul, de votre côté, soyez fidèle à nos conventions ; et qu'il ne vous arrive jamais de me i)arler comme voiis venez de le faire Je regarderais notre pacte comme rompu, et vous ne pouvez ignorer ce qui s'ensuivrait.
Kn achevant ces mots, Marberie s'était levé, et redressait sa haute taille devant le
h LE CHATIMENT DE DIEU.
comte de Garderel, dont les joues et les lèvres pâlirent affreusement.
— Asseyez-vous, Marberie, lui dit-il, et causons tranquillement.
Le comte prit une chaise, s'assit lui-même, et le conci' -^e l'imita.
M. de Guiderel s'était rapproché, et, après avoir jeté un coup d'œil autour de lui, pour s'assurer que la conversation qu'il allait commencer ne pouvait être entendue :
— Je suis venu vous trouver, Marberie, dit-il, parce que je ne suis pas rassuré à votre sujet. Des doutes me sont venus depuis quelques mois; j'ai beau me raisonner, je ne réussis point à les éloigner. J'ai besoin de m'expliquer franchement avec vous; je vous demanderai de répondre loyalement à la démarche que je fais, car il faut que nous restions unis : il y va de nos intérêts ù l'un et à l'autre ; j'espère que vous en êtes convaincu aussi bien que moi.
— Parlez, monsieur, parlez ; mettez-vous à l'aise, répliqua le concieige.
En même temps, un pli uédaigneux et ironique contractait sa bouche. Ce mouvement n'échappa pas à M. de Garderel ; pourtant, il crut prudent de dissimuler.
— Mon cher Marberie, commença-t-il d'une voix basse et contenue, il m'a semblé depuis quelque temps (jne vous n'êtes plus avec moi dans les mêmes termes que par le passé.
-^ Interrogez votre conscience , repartit froidement le concierge, et demandez-vous si je ne serais pas en droit de formuler le même reproche à votre égard.
— Je ne le crois pas. Du moins je ne pense pas avoir rien fait sciemmeni qui ait pu vous inspirer ces soupçons. Quoiqu'il en soit, je le répèle, vos allures à mon endroit sont changées.
— Sur quelles preuves appuyez-vous celte accusation ?
— Tenez, Marberie, reprit le comte, je serai franc. Dans l'espace d'un an, mon fils a passé près de deux mois avec moi, soit à Paris, soit à ce château. Eh bien ! vos rapports avec lui ont revêtu un tel caractère, qu'ils m'ont inspiré de la défiance.
— Je voudiais savoir, monsieur le comte, comment vous prétendez que je traite votre fils. A ses yeux que suis-je ? sinon un pauvre concierge, riiunible serviteur de ceux qui entrent et de ceux qui sortent; c'est-à-dire le valet le plus insignifiant et le moins considéré de la maison.
— Je n'exige point, Marberie, vous le savei, que vous refusiez de vous prêter aux désirs de mon fils ; co serait nous trahir. Mais il s'est absenté souvent; il a parcouru les environs; SOS promenades ont en un but inconnu; or, un grand nombre de vos absences ont coïncidé avuc les lieunei.
— Monsieur le comte de Garderai a en, je le sais, Taimable attention de me faire espionner, repartit avec amertume le concierge.
— Vous vous trompez, Marberie, répliqua le comte, en répri'nant sa colère ; je n'ai jamais eu cette lâche pensée. Mais vous ne l'ignorez pas, je dois avoir l'œil sur Félix ; aucune de ses démarches, aucun de ses mouvements ne peut m'étre indifférent, car il est mon ennemi le plus dangereux. La plus vulgaire prudence me prescrivait donc de le surveiller, de ne point le perdre de vue... C'est en le suivant attentivement que je me suis aperçu, à mon grand chagrin, que vous disparaissiez en môme temps que lui.
— Paul, interrompit le concierge, je ne devrais pas supporter vos injurieux soupçons; ils m'offensent grièvement. Si j'étais tel que vous me supposez, dès ce jour, tout serait irrévocablement brisé entre nous. Mais je serai indulgent. Je vais vous donner une leçon de confiance qui vous fera regretter de m'avoir si indignement traité. Vous pré- ♦tendez que mes absences ont coïncidé avec celles de votre fils; je l'avouerai, vous ne vous êtes pas trompé ; vous avez été parfaitement renseigné. Vous allez plus loin, et voua m'imputez d'avoir accompagné Félix. C'est ici qu'il importe de démèltu" la vérité. Que je l'aie accompagné oslensibleinent, cela est faux. Mais, que* je l'aie suivi pour épier ses
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démarches, pour surprendre le but de ses excursions et de ses plans, cela est vrai. Voilà pourquoi j'ai quitté le château presque aussi souvent que votre fils. Il est de mon intérêt comme du vôtre, d'être renseigné sur les projets, sur les tendances du docteur.
Cette explication était plausible, jusqu'à un certain point. M. de Garderel ne trouvant point d'objections à faire, dut s'en contenter. Cependant ses doutes étaient loin d'être effarés, malgré l'air d'assurance de Marberie. Il existait un fait récent dont il n'avait pas été question : la présence de Félix, tout à l'heure, dans la loge du concierge, l'entretien prolongé qui avait eu lieu. De tout cela, M. de Garderel ne savait rien. Ce silence, à lui seul, rendait suspects les détails et éclaircissements de Marberie. Le comte chercha, par une question adioite , à obtenir quelque lumière sur cet incident (|ni Tinquiélait.
— Félix, reprit-il, parait compter beaucoup sur vous. Il n'y a qu'un instant encore, en quittant le château, il est allé vous faire ses adieiix.
— Je ne le nierai pas, répondit Marberie avec aisance. Cela prouve que j'ai bien joué votre jeune médecin, et que la dupe, ce n'est pas moi. Je pourrais lui rendre des points, au docteur.
— Avez -vous donc découvert quelquu chose ?
— Non, pas positivement ; mais je suis siir la voie, je ne saurais en douter.
— Ce qui se passe en ce moment chez moi, la maladie inexplicable de ma malheureuse fille, tout cela a-t-il des rapports avec ce que vous avez appris ?
— Peut-être. Toutefois, je n'ai pas de certitude. Seulement, je crois pouvoir affirmer qu'au prochain voyage je saurai tout.
— Félix ne reviendra pas, je lui ai interdit ma maison.
— Vous avez eu tort, Paul, laissez-moi vous le dire. Pourtant, du caractère dont je le connais, je ne pense pas (]ue Félix soit arrêté par cette défense. Si vous tenez à percer le mystère, faites en sorte qu'il revienne ; le plus tôt sera le mieux.
M. de Gaiderel réfléchit un instant ; puis il fit un geste d'assentiment, et reprit :
— Encore une question, Marberie, à laquelle je vous supplie de répondre avec franchise : Félix n'avait-t-il aucun soupçon sur mon passé, et sur les faits que vous savez ?
— J'ignore quelles sont ses information'' sur ce point, répondit le concierge.
— N'a-t-il jamais cherché à visiter le souterrain, ou plutôt la cave ?
— Il m'a paru un jour avoir quelques doutes. Il supposait, je no sais d'après quelles ^ données, que sous le chûteau où se trouve fi
votre bibliothèque, il existait une excavation. Mais vous n'ignorez pas qne seul avec vous je connais ce souterrain. La porte est tellement dissimulée dans la muraille de la cave, dont elle semble faire partie, qu'à moins d'être instruit de la manière la plus précise, il est impossible de rien découvrir.
Il y eut un silence, après cette réponse, qui satisfit médiocrement le comte. Enfin, il se leva. Son visage était plus ferme, son œil plus assuré. Marberie s'en aperçut II ne douta pas que le comte n'eût organisé un plan dans sa lôte et pris une résolution. Aussi quand il tendit la main au concierge avant de le quitter, celui-ci se contenta d'y placer le bout des doigts, encore les retira-t-il brusquement. M. de Garderel, étonné, le regarda et lui dit:
— Marberie, ne sommes-nous plus de vieux amis qui doivent, à tout événement, rester inviolablement unis?
— Gela dépendra entièrement de vous, monsieur, répondit le coiu'ierge. Suivez la ligne droite ; ne me soupçonnez plus, et, de mon côté, j'agirai connue autrefois.
Les deux hommes se séparèrent. Marberie resta dans sa loge, et le comte de Garderel reprit à pas lents le chemin du chAteau.