‹ Le châtiment de Dieu [microforme]Chapitre 5 sur 20 · LE CABINET NOIR · texte numérisé non relu

LE CABINET NOIR

Le docteur Félix de Garderel était revenu à Paris. Il habitait un petit pavillon, situé au foud d'une cour de la rue Meuilmontant, où il vivait très-retiré, ne sortant que pour visiter ses malades, et ne recevant personne, sinon un jeune médecin de ses amis, Alfred Auricourt. Leur intimité était grande. Commencée sur les bancs de l'école de médecine, elle s'était toujours fortifiée depuis. Alfred, de même que Félix, était sans principes religieux. Sa famille, qui tenait un rang honorable dans le Dauphiné, n'avait pas jugé nécessaire d'inculquer au jeune homme autre chose que la science mondaine qui fait arriver à l'aisance, (fuelquefois à la fortune. Les deux amis ne croyaient qu'aux succès, à la jouissance et aux voluptés qu'ils procurent, mais point à l'âme, qu'ils n'avaient jamais rencon-

trée SOUS la pointe de leur scalpel ; ils n'avaient pas foi par conséquent à une vie future, où la vertu sera récompensée et le vice puni. Néanmoins, Alfred était doué d'une belle et vaillante nature ; les sentiments d'honneuret de justice naturelle paraissaient innés dans son cœur ; il était incapable d'une bassesse. Ainsi que Félix, il avait soif d'arriver; tous deux, possédés d'une ambition démesurée, travaillaient avec acharnement.

Dans la maison qu'habitait Félix, il y avait un cabinet dont il gardait toujours la clef, et où n'entrait jamais son domestique ni sa femme de ménage. On l'avait surnommé le cabinet noiî\ non que la lumière du soleil n'y pénétrât, mais à cause du travail secret qu'y poursuivait le jeune médecin, et peutêtre aussi à cause de la nature même de ce travail.

Le lendemain du retour de Félix à Paris, Alfred Auricourt, averti sans doute, vint le trouver sur le soir. Après quelques minutes de conversation insignifiante, Félix se leva, et proposa à son ami de le conduire au cabinet noir. Alfred accepta avec empressement, avide de savoir où eu étaient les investigations de son confrère. A peine la porte du cabinet fut-elle ouverte, qu'une odeur forte et pénétrante s'en dégageant, saisit les jeunes gens à la gorge et les suffoqua. Félix se hâta de donner de l'air en ouvrant la fenêtre, et

de faire évaporer ces émanations. Elles provenaient d'une fiole brisée ; le contenu s'était répandu sur le parquet, et l'avait corrodé, signe irrécusable de la force de l'acide ou du liquide.

— Tu as travaillé depuis notre dernière entrevue? interrogea Alfred.

— Oui, j'ai fait quelques expériences dont je ne suis point mécontent.

— As-tu découvert de nouvelles substances ?

— Non ; je me bornerai désormais à tenter des combinaisons.

— C'est très-bien, mais pour expérimenter, comment feras-tu ?

— Rien de plus facile, répondit Félix; je trouverai sans peine des animaux. Ordinairement les poisons produisent sur eux les mêmes effets que sur l'homme.

— Sais-tu bien, dit en riant Alfred, que si l'on pénétrait dans ton laboratoire, on nous prendrait pour des empoisonneurs ?

— Ou bien, répliqua Félix, pour des hommes qui cherchent à mettre au service de la société des moyens sûrs de découvrir les empoisonnements, même ceux qui remontent à de longues années.

— Avoue, cependant, que tu fais là un triste métier; car enfin, tu t'exposes sans cesse. 11 suffît d'un accident, d'une vapeur qui se dégage inopinément, d'une précaution omise, pour être empoisonné toi-môme.

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— C'est vrai. Mais j'ai l'habitude de procéder avec une circonspection infinie. Je travaille lentement, j'ai l'œil à tout. D'ailleurs, je connais les antidotes. P]t pnis, mon ami, les amants de la science doivent savoir offrir des sacrifices sur l'autel de leur divinité. La réputation, la fortinie, la gloire ne se peuvent conquérir qu'à la sneur du front, et, la plupart du temps, au péril de la vie.

A mesnre que Félix parlait, son accent s'animait, et Alfred ne put s'empêcher d'admirer l'ardeur indomptable que révélait le langage énergique de son ami.

Le cabjnet noir ne renfermait que des substances vénéneuses. Sur les nombreux rayons qui garnissaient les murs, on voyait des fioles et des bocaux remplis d'acides, et d'extraits des plantes les plus malfaisantes. Au fond, était établi un fourneau destiné à des opérations chimiques, à des fusions, à des combi» naisons. Dans un creuset apparaissait une matière bruuAtre, indiquant des expériences récentes. Félix attira l'attention de son ami sur cette substance, lui expliquant, qu'à son avis, c'était le poison le plus actif et qui laissait le moins de traces.

— Il en est d'autres, dit-il, qui font languir longtemps. Cepoudant si la victime, après la mort, élail soumise à un examen sérieux, les signes de l'empoisonnement ne pourraient se dissimuler. Lus coupables, dans ce cas, se

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reposent sur l'impossibilité des soupçons. Une maladie de langueur n'inspire aucune défiance : aussi regardent-ils ces moyens lents comme les plus sûrs.

Alfred Auricourt écoutait attentivement ces étranges communications. A la fin, il dit a Félix : • <

— Qu'espères-tu donc, avec ces découvertes? à quoi te mèneront-elles?

— Je te l'ai dit déjà, répondit le jeune docteur, je veux arriver à reconnaître avec précision la nature du poison qui aurait servi à perpétrer un crime.

— Mais, si la substance employée ne laisse pas de traces?

,;-.>—r Alors, il faut analyser chiipaiquement le cadavre. We restât-il que les oè d'un sque-

,r-^^^^^. iette, le poison peut toujours eu être extrait. Seulement, je suis convaincu qne la médecine n'a que des données incomplètes sur la science des empoisonneurs. Autrefois, à Rome, sous les Césars, Locuste donnait des leçons de son an infernal, et formait des élèves habiles comme elle. Ces tradilions se sont transmises et conservées dans un certain monde ; car, ne l'oublie pas, les moyens du mal ne se perdent jamais ; ce sont des secrets redoutables, qui, aux mains d'un petit nom bre d'adeptes, jouent dans la société un rôle effrayant. A force de persévérance, il est possible, selon moi, de soulever le voile qui re-

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couvre ces formidables mystères. Mais il est nécessaire d'expérimenter longtemps, minutieusement, pour saisir les différentes combinaisons de poisons, les symptômes qui signalent leur présence, les désordres qu'ils produisent dans l'organisme. Voilà pourquoi je me suis dévoué à ces travaux dangereux Je veux signaler mon nom à tout prix, l'attacher à une découverte utile.

Alfred Auricourt, subjugué par ce langage enthousiaste, s'émerveillait de la conviction ardente du jeune homme et du feu avec lequel il parlait de cjs choses. Il ne le quitta que fort avant dans la soirée, persuadé que Félix réussirait à s'assurer une place distinguée parmi les savants de l'époque.

Félix reprit ses études avec plus d'obstination que jamais, et Alfred suivait d'un œil curieux ce travail infatigable. Uu jour qu'il était venu voir son ami, celui ci lui dit, au comble de la joie :

— Enfin, jai trouvé une combinaison de substances toxiques qui lue avec la rapidité de la foudre, sans laisser de traces.

Et il entraîna Félix dans le cabinet noir. Après avoir fermé la porte, il prit une fiole qui contenait une liqueur épaisse, noirâtre, en petite quantité.

— Tu vois ce liquide ? dit Félix. Eh ! bien,

une seule goutte suffirait pour tuer raide

l'homme le plus robuste, j'en suis sûr.

— Gela n'est pas possible, répondit Auricourt, qui regardait avec stupéfaction son ami et le flacon que celui-ci tenait dans les mains.

— Cela n'est pas possible ? Tu dis que cela n'est pas possible ? reprit le docteur. Nous allons bien voir.

Et laissant Alfred dans le cabinet, il sortit, sonna son domestique, se fit apporter un lapin vivant. L'ayant pris, il revint avec la bête dans le laboratoire; il versa nu peu d'eau dans une tasse, où il laissa tomber une gouttelette du liquide contenu dans le flacon. Sans même essayer de mélanger les deux substances, il força le lapin de goûter au fatal breuvage. A peine les i)remit'res gouttes avaient-elles humecté bi. langue du malheureux animal qu'il tomba foudroyé, ne donnant plus signe de vie. Alfred le toucha; le cœur ne battait pins.

— Laissons-le quelques instants, dit Félix, dont le visage rayonnait; quand il sera bien certain que le poison doit avoir pénétré dans le «ang, qu'il s'est infiltré partout, nous ferons Tauiopsie, et nous verrons s'il existe trace de substance toxique dans les entrailles ou le corps de l'animal.

Alfred était muet de saisissement.

Au bout d'un certain temps, Félix ramassa le lapin, qui gissait par terre, inanimé, retendit sur une table, l'ouvrit avec le scalpel, mil

à nu \es entrailles, l'estomac, les artères. Auricourt l'examina avec la plus grande attention ; mais il ne put rien découvrir qui annonçât l'empoisonnement.

-r-Tu as raison, dit-il à son ami, ta combinaison est puissante.

— Oui, répondit Félix; pourtant j'ai un sur moy(Mi de découvrir un crime, si l'on employait cette substance pour le commettre»

— Quel est ce moyen ? Je serais heureu.K de le connaître, déclara Alfred.

— Je te le révélerai quelque jour. Pour le moment je ne le piiis, cela demande de trop longues explications.

Alfred Auricourt, quoique sans pi'incipes • religieux, ne put s'empêcher de frémir en voyant son ami livré à des études dont le but, paraissait »'Hiuivo(]ue. Il se demandait quelle pouvait être l'arrière-pensée do Félix ; car il ne pouvait se persuader que le motif assigné par lui à ses investigations étranges, fut le seul qu'il eut en vue. Félix s'aperçait do l'impression qu'éprouvait Auricouit, mais il dissimula, tout en prenant bonne note de cette observation. Des ce moment, il se montra plus réservé avec le jeune médecin, et no l'introduifcit plus que rarement, et pour do courts instants, dans le cabinet noir. Encore ne lui parlait-il guère de ses expéiionces et découvertes. Plusieurs mois se passèrent, durant lesquels Félix, s^uf le temps qu'il

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était obligé de consacrer à sa clientèle, restait presque constamment enfermé dans le cabinet noir. Ceux qui l'avaient connu autrefois, surpris de ne plus le voir, s'informèrent et apprirent qu'il poursuivait et vec opiniâti^té une découverte dont on ne put leur dire l'objet. En vain multiplièrent-ils les questions; le docteur était entouré de gens, discrets, ou qui, plutôt, à cause de leur esprit borné, ne pouvaient satisfaire la curiosité de ceux qui les interrogeaient.

Alfred Auricourt, accueil . froidement, diminua peu à pe visites; cnûii. il les

cessa tout à fait, pt adé que Félix ne se souciait pas d'être observé par un témoin importun et ([ui eu savait déjà trop. De son côté, Félix ne fit aucune démarche pour revoir son ancien ami, et les relations furent rompues entre eux.

Cette année, M. de Garderol et sa famille [prolongèrent leur séjour au chdleau de Cliami Ion. Le mnîlre de la maison devenait de plus en plus sombre. Souvent, il quittait brusquement le manoir, et s'en allait errer de longues lieures dans les bois. Ses rapports avec Marberie étaient fréquents, mais chaque fois, il sortait de ces entrevues avec le concierge plus triste et plus soucieux. Ces visites, apparemment, ne lo satisfaisaient pas, ou ne faisaient point taire ses inquiétudes. La santé d'Klisa était toujours mauvaise • il n*y avait

•aucune amélioration, an contraire ; raffeclion de sa mère, les soins et la tendresse ingéniense de sa sœur, ne parvenaient pas à calmer les sonffrances physiqnes et morales de la jeune fille, car elle ne souffrait pas seulejnent dans son corpi, son âme aussi était cruellement atteinte. Elisa, élevée dans un couvent, jusqu'à l'âge de seize ans, avait été soustraite en partie, par cette éducation, aux influences irréligieuses du foyer domestique. A son retour dans la maison paternelle, «lie lutta, quelque temps contre les propos impies et les plaisanteries sacrilèges de son père, de son frère, de sa mère, il faut le dire avec regret, s'associait par de sourires significatifs à ces tristes railleries qui tendaient à ruiner la foi dans l'ame pure d'une enfant. Peu à peu la négligence, puis l'indifférence s'emparèrent du cœur d'Klisa ; elle finit par abandonner la pratique de ses devoirs de chrétienne. Toutefois, son esprit n'était pas tranquille. Surtout depuis qu'elle était malade, les souvenirs de son enfance pieuse, ceux du pensionnat lui étaient revenus. Elle n'osait en parler ; mais, elle s'entretenait souvent, en secret, de ces pensées d'autrefois. Assurénient sa réconciliation avec Dieu eût soulagé grandement son âme et son corps. Sa situation dans son ensemble empirait insensiblement. La consom[)tion fit des progrès, sans que, chose singulière, les médecins

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habiles qui la traitaient, eussent découvert de \ ' maladie organique. Les poumons étaient

intacts; seulement, l'estomac commençait à . T se débiliter. Les remèdes étaient impuissants.

: M. de Garderel, malgré son extérieur froid,

farouche même, suivait avec une anxiété qu'il ne prenait pas la peine de cacher, la marche inexorable de la maladie. Quand il était au salon avec sa fille, il ne la quittait pas des yeux. Souvent il eut été facile de saisir sur sa figure d'airain les traces d'une émotion fugitive. Son parler était bref et rare. i Aloi's il s'informait de sa fille, de la manière

dont elle passait le jour, et de son sommeil la nuit. Klisa et sa sœur éprouvaient une extrême timidité en présence de leur père ; elles bi craignaient plutôt qu'elles ne l'aimaient. Le voyant toujours sombre, d'hinneur (lillicile, con( Mitré, replié sur lui-môme, et livré sans osse à de redoutables emportements, elle^ ressentaifuit pour lui un éloignement instinctif que rien no pouvait maîtriser. Ce sentiment, celte allitud»» ne dataient pas d'hier. Dans leur enfance, le comte, parfois, leur prodiguait des caresses i»assionnées ; puis, tout à coup, les rej^oussait violemment. Kt les pauvres enfants qui, un instant, s'étaient abandonnées heureuses et naïves aux cnihrassemenls palernels, s'éloignaient en pleurant, ne sacliant comme expli(]uei' ces l)rus4jucries et celle singulière conduite.

Plus tard, les caresses cessèrent. Mais les inégalités d'humeur du comte de Garderai firent souvent verser des larmes à ses filles. Quand il les voyait ainsi attristées, il s'irritait de leur chagrin, et leur reprochait durement de lui rendre l'intérieur de sa maison désagréable.

M'^e de Garderel aimait ses filles de toute son âme, et ne voyait qu'elles au monde; elles étaient sa consolation dans les souffran- . €es que lui faisait endurer le caractère bizarre de son mari. Lorsqu'elle avait épousé le comte, M'i^^ f]Q Garderel le connaissait peu. Elle savait seulement qu'il n'avait pas vécu en bonne intelligence avec sa première femme ; mais on rejetait tous les torts sur la défunte, jeune fille pleine de dissipation et de coquetterie, disait-on, qui aurait fait le malheur et le tourment de son mari, si elle eut vécu. M"!*' de Garderel était jeune encore quand elle fut conduite à fa o tel. Elle avait été élevée chrétiennement, et paraissait devoir persévérer. Il lui arriva ainsi qu'à beaucoup de jeunes femmes : aimant son mari par-dessus tout, ayant en lui une foi aveugle, elle épousa bientôt ses goûts, ses antipathies, sou irréligion même. Elle se dit d'abord (|ue Dieu ne demandait pas l'impossible à une femme mariée ; que sou premier devoir était do plair«; au compagnon de sa vie, et que des lois incompatibles avec les

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idées du comte n'obligeaient plus. Elle ne tarda pas à se persuader que les pratiques sacrées et imprescriptibles de la religion ne pouvaient se concilier avec la vie de famille et les obligations qu'elle impose. La malheureuse femme arriva par degrés à Tirréligiou. Les conversations de son mari, la lecture de livres dangereux, la fréquentation d'un monde sans principes, et ennemi déclaré des maximes chrétiennes achevèrent sa perversion. ^{^^ de Garderel avait un excellent cœur, mais peu de profondeur d'esprit. Les premières années de son mariage s'écoulèrent assez paisiblement. Puis, M. de Garderel se montra morose, difficile, atrabilaire ; et la pauvre comtesse devint malheureuse. Ce ne fut qu'au retour de ses filles du pensionnat qu'elle obtint par elles un adoucissement à ses peines. Cette joie fut bientôt troublée par la maladie d'Elisa. Une chose contrislait particulièrement M'"e de Garderel, c'était l'obstination du comte à refuser pour sa fille les soins de Félix. En etfet, Elisa s'était mieux trouvée tant que le jeune médecin lui avait donné ses conseils. Mais il n'y avait pas d'observations à faire : la volonté de M. de Garderel était absolue.

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