CLEMENCE
La seconde fille du comte de Garderel, Clémence, avait dix-huit ans, à l'époque où commence cette histoire. Sortie du couvent depuis deux ans, et élevée chrétiennement comme sa sœur, elle avait donné des marques de la plus grande piété, et avait été constamment signalée comme le modèle de ses jeunes compagnes. A la dilTérence d'Eliza, Clémence était gaie, ouverte, pétulenle même ; mais à mesure qu'elle grandissait, ces défauts, qui n'étaient que ceux de l'âge, disparaissaient pour ne laisser voir que les plus belles et les plus solides qualités. Clémence était d'une taille élancée, svelte, élégante ; sa tète, noblement posée sur un buste admirable, était ornée d'une énorme chevelure blonde. Sou visage reflétait la joie et la santé ; ses traits purs, réguliers, unissaient à l'éclat de la jeu-
nesseiine rare distinction. Toutefois, la jeune fille paraissait peu occupée de ces charmes, qui eussent fait l'orgueil de tant d'autres. On l'embarrassait visiblement quand on faisait l'éloge de sa beauté ; elle rougissait, détournait la conversation, et ne dissimulait pas la souifrance qu'elle éprouvait en pareil circonstances. Une étroite amitié la liaU à sa sœur, qui ne pouvait se passer de Clémence, et celle-ci montrait un dévouement parfait pour la pauvre malade. Elle ne permettait pas qu'aucune femme de service la remplaçât dans les soins qu'exigeait l'état inquiétant d'Eliza. Depuis son retour dans sa famille, Clémence était restée ce qu'elle était au pensionnat, solidement et sincèrement pieuse ; ses sentiments religieux, loin de s'atlaiblir, semblaient môme s'ètie fortifiés, et avaient pris un caractère plus décidé, plus virile, dans l'atmosphère hostile' ([u'elle respirait. Au conmiencement, son père, sa mère, sa sœur, avaient voulu effacer ce qu'ils appelaieiTt la marque et le vernis du couvent ; ils trouvèrent dans la jeune tille une résistance ot une fermeté inattendues. M. de Garderel s'irrita d'abord de ce qu'il appelait manie de petite lille, bigoterie, superstition ; il ne gagna rien ; tous leselîbrtsse brisèrent contre une volonté énergi(]ue, et déterminée à être fidèle à Dieu. Madame de Garderel dut éga- Jement renoncer à une lutte qui n'aboutissait
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à aucun résultat. Quanta Eliza, elle aimait trop sa sœur pour lui faire de la peine et la tourmenter dans ses inébranlables résolutions. Au contraire, bientôt, pour Lui être agréable, elle travailla à lui faciliter l'accomplissement de ses devoirs de chrétienne.
Cela ne suffisait pas à Clémence. La noble jeune fille avait une ambition plus haute que celle de vivre tranquillement dans fobservance exacte de ses obligations religieuses ; elle ne désespéra pas d'exercer sur ses parents une intluence salutaire, et de les ramener peu à peu à l'estime et au respect de la religion. Elle comptait beaucoup si.r la vertu de la prière et du sacrifice.
— Mon Dieu, disait-eii souvent, prenez mes joies, ma jeunesse, ma vie, et convertissez-les tous à vous, eux que je chéris, mon père, ma mère, .Tia sœur, mon frère !
Quoi(jue la plus jeune, Clémence ne tarda pas à conquérir sur son père un ascendant >. remarquable. Personne, dans la maison, ne
lui parlait avec autant de liberté. Elle ne ^ craignait pas même, parfois, de l'interroger;
* ce qu'Elisa, bien que faîne, n'eût jamais osé
J ' se permettre. Le comte, chose surprenante,
î . * ne s'en otlensait jamais. Il se surprenait à t admirer cet ange que Dieu, dans sa miséri-
corde sans doute, avait placé à son loyer ; il avait pour Clémence une sorte de respect, fruit de la vertu de la jeune fille, vertu aux
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parfums pins suaves que ceux des fleurs du printemps. Le front de Clémence était si pur, son œil si limpide et si chaste, son caractère si aimable, si ouvert, sa parole si caressante et si harmonieuse, qu'il était difficile de résister à la séduction que la jeune fille . exerçait autour d'elle.
Clémence avait également tenté de détruire les préjugés de son frère. Elle l'aimait beaucoup ; et c'était un grand bonheur, une véritable fête pour elle quand il venait au château de Champton ou à l'hôtel de la rue du Bac, résidence de la famille de Gardcrel, à Paris. De son côté, Félix semblait se plaire de préférence avec sa jeune sœur; il lui rendait tendresse pour tendresses, et saisissait toutes les occasions de lui être agréable. Cependant, malgré ces dehors spécieux, et ces rapports intimes en apparence, Clémence sentait qu'il y avait pour elle, dans Tame de son frère, un point impénétrable, une face obscure, et que le jeune homme ensevelissait de profonds mystères dans son cœur. Félix se faisait, parfois, un cruel plaisir de bafouer, d'insulter tout ce qu'aimait la jeune fille, sa foi ardente, ses sentiments religieux ; il riait de tout cela, comme rient les démons. Sur ces matières, il était impitoyable ; il dépensait, à pervertir la religion de sa sœur, tout ce qu'il possédait d'esprit naturel. Mais, ordinairement, Clémence l'arrêtait d'un mot, o i bien le quittait
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brusquement. Assurément, elle s'affligeait de l'hostilité de son père, et de sa mère contre la religion, mais il lui semblait qu'ils étaient bien moins éloignés de Dieu que Félix.
Pendant le dernier séjour du docteur à Champton, il avait renouvelé auprès de sa sœur ses tentatives impies ; cette fois, elle l'avait écouté en silence avec une gravité triste. Quand il eut fini :
— Félix, dit elle, l'ame ne se touche point avec la pointe du scalpel. Ce n'est pas en fouillant un cadavre, au milieu des chairs palpitantes, qu'on peut la découvrir. L'ame est la partie la plus noble, la plus sublime de nous mêmes. L'ame, c'est tout ce que j'aime en toi, tout ce que tu aimes en moi. Or, cette activité merveilleuse, insaisissable aux sens, cette source d'amour et d'intelligence ne saurait périr.
— Enfant, répondit' le docteur avec un rire amer et ironique, jouissons du bienfait de l'existence sans nous préoccuper de chimères. Le bonheur, la joie, le plaisir enivrant de ce monde, voilà l'unique but que doit poursuivre le sage.
— Crois-tu donc, répliqua vivement la jeune fille, que la vertu chrétienne n'ait pas aussi ses voluptés? M'as-tu jamais vue le front chargé de nuages ? Je puis avoir, comme toute créature humaine, mes chagrins et mes peines ; mais mon cœur est toujours dans
une sérénité profonde. Quand un voile sombre vient un instant couvrir le firmament lumi neux de mon existence chrétienne, il disparaît bientôt sous l'influence du soleil puissant de ma foi.
Clémence parlait avec une conviction si ardente ; son accent était si vrai, elle se peignait si bien elle-même, que Félix l'enveloppa d'un regard prolongé. Puis il secoua la tôte :
— Illusions que tout cela! dit-il; j'aimemieux la réalité.
— Ce que tu appL41es la réalité, est-il exempt de soucis, d'inquiétudes, d'amers chagrins? Les déceptions ne naissent-elles point à chaque pas?
A ces mois, une expression étrange transforma les traits du docteur, un sourire diabolique contracta ses lèvres, et il répondit .
— Il faut cet acre assaisonnement aux joies de la vie. Si on les obtenait sans efforts, sans obstacles à surmonter, elles seraient trop fades.
A la suite de cette conversation qui semblait devoir se tei-niiner là, Félix tomba dans une rêverie singulière. C'était dans le parc du château, un des premiers jours de l'été. La nature était en fête ; les oiseaux chantaient sous la feuiliée ; l'insecte tressaillait de joie sous l'herbe ; le soleil versait des torrents de feu et de lumière.
— Vois, reprit Clémence avec enlhou-
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siasme, vois, frère, comme le bois est magnifique, le ciel pur et splendide, la journée délicieuse. Ah I Dieu qui nous aime tant^ qui nous prodigue ici-bas tous ces biens, crois-tu donc qu'il soit capable de finir à la mort noire existence éphémère ?
— Dieu, s'il existe, répondit le jeune homme, ne s'occupe point de nous. 11 nout a jetés sur la terre, et s'inquiète peu de nos débats et d^ nos actes.
Clémence ae tut, dédaignant de répondre à cette objection vulgaire, ou plutôt elle p:éféra épargner à Félix de nouveaux blasphèmes. Le frère et la sœur rentrèrent en silence au château.
Dans l'après midi, la jeune fille, accompa^ gnée d'une femme de chambre, se rendit à la ville de Mélisy, dont Ghampton dépendait. Elle alla directement à l'église où elle pria longtemps avec une ferveur extraordinaire.- Son teint animé, ses veux fixés sur le tabernacle et mouillés de douces larmes, attestaient l'ardeur de sa foi et de son amour. Elle se leva tranfigurée. Une pensée généreuse avait illuminé son âme et se reflétait sur son visage»
A son retour au château, Clémence ayant appris que sa sœur la demandait instamment et attendait son arrivée avec impatience, s'empressa de satisfaire au désir d'Elisa, qu'elle trouva dans sa chambre, pensive et triste: comme d'habitude.
— J'avais besoin de te voir, ma sœur, dit aussitôt la malade. J /ennui me tue ; mon âme s'use dans une lutte incessante contre une inburmontable mélancolie; je le sens: ma vie s'écoule goutte à goutte. Bientôt tout sera fini.
— Ne parle pas ainsi, s'écria Clémence en embrassant l'infortunée. Ta maladie, sans doute, demande des soins, mais elle n'offre aucun danger, Tu sais que telle est l'opinion de Félix et de tous les médecins qui t'ont vue.
— C'est vrai. Mais, tiens, dit la jeune fille en Dortant la main sur son cœur, il v a là de tristes, de noirs pressentiments. J'ai la conviction que j'en mourrai.
En achevant ces paroles, Elisa se cacha la figure dans les mains, et laissa éclater ses sanglots. Clémence pleurait aussi du chagrin où elle voyait sa sœur.
— Elisa, lui disait-elle, d'une voix tou chante, sois raisoimable. Les pressentiments ne sont rien que les produits de l'imagination. Il faut les cliasser comme des hôtes, importuns ; il faut se distraire de ces sombres pensées.
— Et quelles distractions puis-je donc avoir dans cette maison î réi)liqua la jeune fille avec amertume. La tristesse règne ici du matin au soir, et du commencement à la fin de l'année. Toujours des visages austères,
jamais de gaieté ni de joie. Oh ! cette vie me semble un enfer.
Elisa prononça ces dernières paroles avec lin tel accent de désespoir que Clémence accablée ne sut que répondre. Pourtant elle fit un effort et dit à sa malheureuse sœur :
— Ma bonne Elisa, ne feras tu pas une exception en ma faveur, et ne me rendras-tu pas cette justice d'avouer que je ne suis pas triste ? Quant à nos parents, peut-être ont-ils de secrètes douleurs cjne nous ne connaissons pas, et que nous devons respecter.
Il y eut un silence. Elis.\ ne répondait pas. Elle leva ses grands yeux, chargés de larmes, sur sa sœur ; mais sans rien dire. Alors Clémence, re[>ren(uit la parole :
— Ma boime petite sauir, dit-elle, avec un accent attendri, et en serrant la malade dans ses bi'as, il est, au milieu des peines de la vie, un consolateur tout puissant, qui répond toujours h notre appel, i/as-tu invoqué f
Elisa, surpiise, interrogea sa sœur du regard.
— Ne ni(^ compi'ends-lu pas? continua celleci ; aux cœurs alïligés, iJieu reste toujours. Il est leur ami le plus fidèle et le plus tendre.
— Clémenee, je t'en prie, réprh|ua la mahade, n'abord»? pas ce sujt't, n'éveille pas ces pensées, elles me font mal.
Ea jeune fille se tut, à cette injonction impérieuse. Les larmes roulèrent d.uis ses
yeux, et une vive douleur se peignit sur son Leau visage. Elisa en fut frappée, et reprit aussitôt d'un ton plus doux :
— Je te fais de la peine, pauvre sœur ; mais pardonne-moi; je souffre tant de corps et d'âme. Et puis, on a tant fait pour détruire la foi de mon enfance î
— Est-elle donc détruite, Elisa ? demanda timidement la jeune fille.
— Hélas! hélas! je le crains.
— Non, non, elle vit, j'en suis sûre, dans les replis secrets de ton cœur, répliqua Clémence avec feu ; l'étincelle existe, et Dieu permet le choc de la souffrance, pour faire jaillir la flamme pure enfouie dans ton aine généreuse.
La parole inspirée de Clémence impre-s sionna sa sœur, malgré elle. Elisa parut hésiter un instant; puis elle dit, presque à voix basse et les veux baissés, comme si elle rougissait de cet aveu.
— Penl-élre as-tu raison, chère enfant?
— Elisa, pouisuivit la jeune fille, ah ! je donnerais tout, vois-lu, jusqu'à ma vie, ]»our obtenir que tu jouisses de la paix qui enivre mon cœur. Va, je prie pour toi tous les jours. Aujourd'hui même, tout A l'iieure, je suis descendue à la ville ; je me suis rendue dans celle église que tu fréquentais autrefois; je me suis agenouillée devant cet autel que tu connais; j'ai épanché dans le sein de Dieu
mon cœur qui débordait de désirs et de douleurs. J'ai fait appel à mou Dieu : je lui ai demandé beaucoup, non pour moi, mais pour ceux que j'aime, et j'ai tout promis si je suis exaucée.
— Que voux-tu dire? demanda Elisa étonnée de ce mystérieux langage. De quoi s'agitil? qu'as-tu promis?
— Je puis te faire connaître ce que j'ai sollicité du Seigneur. J'ai imploré pour vous tous, pour mon pt're, ma mère, mon frère, et particulièrement pour toi la joie de l'ame, celte joie pure et ineflable que la religion seule peut donner. J'ai l'inlime confiance qu'un jour je serai exaucée. Quant à ce que j'ai promis, ajouta la jeune fille avec un gracieux sourire, c'est une affaire (\m m'est personnelle ; c'est mon secret et celui de Dieu.
[jii conversation continua encore quelque temps sur ce sujet; puis les deux sœurs se séparèrent. Klisa plus calme dit à sa sœur en la quittant :
— Continue, chère amie, de i)rier pour moi.
Clémence sortit do la cliambi'e de sa sœur, remplie de i-ecouuaissance pour Dieu ; elle vit, dans la dernière parole de la malade, un signe manifeste que ses larmes et ses vœux avaient louciié le Seigneur, et elle ne douta pas, la naïve enfant, que bientôt Klisa no revint à ses sentiments chrétiens d'autrefois.
l)e là, Clémence passa dans son appartement, •où elle fit une courte prière devant le crucifix d'ivoire qui le décorait, l-nsuite elle descendit au salon qui était désert. La jeune fille s'assit à sa place accoutumée, et se mit au travail, car elle n'aimait pas à perdre un instant ; sa vie était sérieuse, partagée entre la prière, la lecture de bons livres et les travaux ii l'aiguille. Elle venait à peine de s'installer près de la table à ouvrage, que son père entra.
— Où sont ta mère et ta sœur? demandat-il, avec brusquerie.
— Ma mère, je ne saurais dire où elle est ? je me suis absentée; je viens d'entrer ici, et je ne l'y ai pas rencontrée. Ma sœur est à sa chambre.
— Tu t'es absentée, m'as-lu dit ? Es-tu donc «ortie avec ton frère ?
— Non, mon père. Vous m'avez défendu de faire avec lui aucune promenade sans votre autorisation, et vous savez bien que je ne voudrais pas vous désobéir. Je suis allée à la ville accompas^née de ma femme de i:hambre.
— Pourrais-je connaître le motif de cette course î
— Certainement, mon père ; je n'ai rien do secret pour vous. Je suis allée A l'église.
A cette réponse simple et franche, M.
f»-7IC..<i, ' ■ T* »
de Garderel fit une grimace, et se contenta de
dire :
— Toujours les habitudes du couvent î Il ne s'était pas assis ; après deux ou
trois tours dans le salon, il sortit sans rien
ijjouter.