UNE REVELATION
"Le comte de GarJerel et sa famille ne trentrèrentà Paris que vers le mois de décembre. Le concierge Marberie les suivit, et s'installa à riiulol de la rue du Bac, pour y remplir les mêmes fouctions qu'au château de Champton.
Quelques jours après, à une heure assez avancée de la soirée, un homme, enveloppé d'un ample manteau brun, sonnait à la porte du pavillon de la rue Ménilmontant. On lui onviit aussitôt. Il entra, en demandant à voix basse le docteur Félix de Garderel.
— Vous le trouverez à son appartement, répondit le valet, qui parut connaître le tardif visiteur, qui n'était autre (jue Marberie.
Celui-ci monta rapidement, et frappa un ♦coup sec à la porte de la chambre du jeune
homme. N'ayant pas reçu de réponse, il se dirigea du côté du cabinet noir; il connaissait parfaitement la maison ; ce n'était pas évidemment la première fois qu'il y venait. Arrivé à la porte, il frappa de nouveau, et on ouvrit sur-le-champ de l'intérieur. Le docteur apparut^ une bougie allumée à la main.
— Ah! c'est vous, Marberie, dit-il, avec un îiir de satisfaction. Entrez vite.
Le concierge onéit, et s'assit sans façon sur Tunique fauteuil que renfermât le cabinet, tandis que Félix fut obligé de prendre place sur une espèce de tabouret; Le docteur, cependant, ne parut aucunement surpris des allures familières de Marberie.
Les deux hommes se mesurèrent un instant des yeux en silence, cherchant à pénétrer mutuellement leurs pensées. Félix entama la conversation.
— M'apportez-vous quelque nouvelle? demanda-t-il lentement.
— Nous sommes à Paris depuis huit jours.
— Je lésais, répondit le jeune homme.
— Ah! vous le savez, reprit Marberie, quelque peu surpris. Et qui a pu vous l'apprendre ?
— Le hasard, repartit en souiiantle docleur. Mon domestique passait hier devant
l'hôtel de mon père, et il s'aperçut que les habitants étaient de retour.
Le concierge se contenta de l'explication dont il parut admettre la vérité, et attendit une nouvelle question.
Le docteur eût préféré que Marberie parlât le premier, cela était visible. Mais ceiui-ci semblait résolu à se taire, et attendre qu'on l'interrogeât.
— Comment va ma sœur Elisa ? reprit Félix de Garderel. Sa santé s'est-elle améliorée ?
— Non..., pas encore, répondit le concierge avec un sourire sarcasUque.
— Mon père est-il toujours fâché contre moi? m'inter'H"ait-il de le visiter?
Félix se tu! . C ;sdeux hommes étaient gênés l'un vis-à-vis do l'autre.
Marberie se décida à sortir de la réserve qu'il s'était d'abord imposée.
— Je suis venu, dit-il, m'informer si tout va bien de votre côté, et si vous persistez dans vos projets ?
— Dans nos projets, vouh^z-vous dire ? répondit Félix. Car, vous le savez bien, je ne me suis embarqué dans ces périlleuses affaires qu'à votre instigation.
— Vous avez bonne mémoiro,jeuiie homme, repartit le concierge, en dardant son regard fauve et venimeux sur Féhx ; mais vous n'avez pas répondu à ma queb^tion.
-^Vous me demandez si tout va Dieu de mon côté.
— Oui, précisément ; c'est là ce que je désire savoir d'abord ?
Le docteur jeta un regard autour du cabinet noir, sur les flacons et les bocaux qui garnissaient les rayons, et répondit :
— Les choses ne vont pas mal ; j'ai fait des découvertes de quebjue importance.
— Etes-vous toujours décidé ?
— Oui, si vous me prêtez votre concours ; vous n'ignorez pas que je ne puis rien faire sans vous. C'est pour cela que je liens à savoii", moi-mémo, quelles sont vos vues et vos intentions actuelles.
— Bon,jo prends acte de cet aveu, dit le concierge. Ainsi vous ne reculerez pas, quoi qu'il arrive ?
— Non, je vous le jure.
— Alors, touchez là, reprit Marberie en tendant au jeune homme sa main décharnée, osseuse.
Félix y posa la sienne avec un tremblement convulsif. Quoique le jeune médecin fût. plein d'assurance et d'audace, cet homme le faisait trembler.
— Maintenant, reprit le concierge, à moi d'exécuter ma promesse.
— J'allais vous en prier, dit le docteur.
— Je n'oublie rien, jeune liomme. Vous ignorez les antécédents de voire père ?
— J'ignore tout, peut-être jusqu'à sou origine.
— Vous avez raison ; et tel est le sujet de la communication que je dois vous faire aujourd'hui. Je vous ferai connaître tout ce qui concerne votre père. Vous pouvez être certain de tout ce que je vais vous dire, car j'en ai été témoin oculaire. Quand vous saurez les choses dont je ne vous ai encore parlé que vaguement, vous verrez ce qu'il vous reste à faire. Je ne doute pas que vous ne soyez affermi dans vos résolutions. Le comte Paul de Garderel, votre père, n'est pas né en France.
A ce brusque aveu, Eélix fit un mouvement qu'il réprima aussitôt. Cependant, il ne put s'empêcher de dire à Marberie :
— Néanmoins, je suis français, et lui aussi.
— Oui, sans doute. Vous l'êtes, vous, par naissance, et lui par naturalisation. Votre père, je le répèle, est né sur une terre étrangère, bien loin au delà des mers, à la Nouvelle-Orléans. Il descend des anciens colons français, d'une antique famille que des revers conduisirent en Amérique, alors que la Nouvelle-Orléans appartenait à la France. Avec le temps, celte lamille amassa de grandes richesses. Le père de Paul de Garderel, votre aïeul, hérita d'une fortune considérable, qu'un magnifique mariage vint presque don-
bler encore ; mais, spéculateur intrépide, et souvent imprudent, il avait perdu la moitié de cette fortune, et compromis le reste, quand votre père atteignit l'âge d'homme, bon père n'avait rien négligé pour son éducation, il l'avait fait élever comme les jeunes ji:en s de son âge et de sa condition, et mis à même de parcourir une carrière honorable. Mais Paul de Garderel voyait avec .regret, avec déses poir môme, son père disposé à jouer témérairement le reste de ses biens. Il lui fit des observations ; le vieillard n'en tint pas compte. Faut insista ; mais le père lui signifia de n'avoir pas à se mêler de ses affaires Sur sa demande, il lui remit la portion qui lui revenait des biens de sa mère : une rupture s'en suivit : le père et le lils cessèrent de se voir. Je connaissais votre père ; j'étais même très lié avec lui. Nous étions du même âge, et nous avons étudié ensemble. La sympathie ou un instinctqu'on ne peut toujours définir, nous unit d'une manière indissoluble. Il me raconta ses chagrins ; il me confia le danger où il était d'être frustré de l'héritage paternel. Nons nous consultâmes, nous dressâmes un plan pour arracher cette fortune, encore belle, à une perte inévitable. Je n'étais pas riche ; mais le peu que m'avaient laissé mes parents, joint à ce que Paul tenait du chef de sa mère, devait sulbre pour mener à bien notre entreprise.
«Nous avions continué l'un et l'antre d'habiter la Nouvelle-Orléans. Nous étions occupés ostensiblement de différentes spéculations. Cette existence dura six mois. Un événement, en apparence inattendu, vint la modifier profondément. Un matin, on avertit Paul de Garderel que son père avait disparu. Il accourut avec moi à la maison du vieillard, et nous constatâmes par nous-mêmes l'exactitude de la nouvelle. Paul ordonna les recherches les plus minutieuses; il s'adressa à la police de la ville; toutes les investigations furent vaines, et il fut mis en possession du patrimoine de son père, pour le gérer jusqu'au retour du vieillard, supposé que celuici existât encore, sinon pour jouir de ces biens dont il était le seul et légitime héritier.»
Arrivé à ce point de son récit, Marberie s'arrêta, comme s'il eût terminé. Le docteur l'avait écouté avec une attention extrême. Voyant que le concierge se taisait :
— Eh bien, demanda-t-il, qu'était donc devenu le vieillard ?
A cette question, Marberie fixa ses petits yeux gris et brillants sur Félix, et lui répondit avec un sourire de damné :
— Je vous l'ai dit, il avait disparu.
— Sans doute, et je vous ai bien compris. Mais comment avait-il disparu?
— Interrogez le souterrain de l'hôtel de la rue du Bac.
— Quels rapports y a-t-il entre Thôlel de Crarderel et la Nouvelle-Orléans, entre mon aïeul et le souterrain de l'habitation de mon père ?
— Il y a de très-grandes relations entre ces différents termes; vous allez les connaître, car je n'ai pas commencé le récit de cette terri, ble histoire pour demeurer à moitié chemin. Le domestique de confiance de votre aïeul avait été gagné, moitié par argent, moitié par .menaces. Dans la nuit qui précéda le jour où l'on découvrit la disparition du vieillard, nous nous introduisîmes dans sa maison, où iiousle surprîmes dans son premier sommeil ; nous le garottâmes, et nous l'emportâmes, Mi lionne, dans une maison que nous avions achetée à l'autre extrémité de la ville, près de la mer. On le jeta dans une chambre -obscure et retirée, disposée à cet effet. Puis, au bout de dix mois, quand Paul eut réalisé les immeubles que possédait son père, il fréta im vaisseau, et nous partîmes pour la France. Après bien des difTicultés pour débarquer secrètement le vieillard, nous réussîmes à gagner Paris, où votre père avait acheté l'hôtel qu'il habite encore, rue du Bac. Par ses soins et les miens, un souterrain avait été préparé qui communiquait avec le cabinet du comte et avec la loge du concierge. Le vieiflard y fut enfermé. Je me chargeai de pourvoir à sa nourriture et de surveiller sa
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prison. Les mesures avaient été si bien conrerlées, que personne n'eut le moindre doute, rien ne transpii'a. Le père du comte de Garderel, voire aïeul, est mort Tannée de votre naissance.
'^ J'ai oublié devons dire que nous nous étions défait du valet qui, en Amérique, nous avait aidé à nous emparer du père de M. de Garderel. Avant de quitter le Nouveau Monde, un coup de poignard le condamnaà un silence éternel. Pour moi, j<i consentis à jouer auprès de votre père le rôle d..- se. ûteur. Mais nos conditions étaient ùme».. stipulées; le jour où je le voudrai, il sera forcé de m'abandonner une partie vie sa fortune."
Le docteur avait été complètement absorbé par ce récit. Marberie avait terminé, qu'il écoutait encore.
— Ainsi, dit-il, mon père portait é.2:alemont en Amérique le nom de Paul de Garderel? Seulement je ne comprends pas bien comment, au.x Etats-Unis, nation républicaine, il a pu recevoir de sor père le titre de comte.
— Ce titre, les Garderel l'avaient sup[trimé depuis l'atTraucbiss(Mnent des colonies a'néricaiues. Mais votre père possède les parcliemiiis de src ancêtres qui leur attribuent cette qualité. De sorte qu'en s'établi.-sant cî France, il a pu reprendre sans diincullés le litre ancien.
Félix accuei)' i c» ' . explication qui, du reste, était parfai.^.^t:. • satisfaisante. Ce qu'il entendait au si" jt u> rtn père le surprenait étrangement. Il avait des soupçons sur les antécédents du comte, mais il était loin de le supposer coupable du crime afTreux que Marberie venait de lui révéler.
— Qu'est devenu, interrogea-t il encore, le cadavre du vieux Garderel ?
— Il a été enfoui dans le souterrain môme où son fils ' retint pendant trois ans, sans lui permettre de communiquer avec les vivants. D'ailleurs, l'acte de séquestration accompli, il était nécessaire d'exercer la surveillance la plus rigoureuse sur le séquestré. Un mot de lui, un soupçon pouvaient nous perdre. Personne, je vous l'ai dit, ne le voyait que moi* jncore i ai-je jamais pénétré dans le souterrain que pendant la nuit. Depuis la mort du vieillard, il esi demeuré fermé, et, personne €^ l'hôtel ne se doute de l'existence de cette sombre demeure.
— Ma mère est morte h peu près à la même époque que mou aïeul, fit observer Félix en fixant les veux sur le concier re.
— Kn etr». ,, répondit Marberie, lui réprima un tressaillement involontaire, que le docteur feignit de ne pas apercevoir. Ces deux morts n'ont aucun rapport V\: ^ .wec l'autre • "ira ! .ère était conq)!ètemei . étrangère au vieux comte do Garderel. Mais c'en est assez sur ce
point. Désormais, vous avez des armes terriîiles contre votre père ; dans le cas où il découvrirait vos projets, vous ne le craignez plus.
— Et les preuves que vous m'avez promises? réclama Félix, d'une voix grave. Je .vous crois, certainement; mais, peut-être un jour me sera-t-il nécessaire de produire des témoignages irrécusables. Il importe que je puisse les fournir, si jan'^is les circonstances l'exigent.
— Vous avez raison, repartit Marberie. La première preuve, elle existe dans le souterrain de riiùtol de la rue du Bac, qui s'étend sous le cabinet même du comte de Garderol. La seconde, la voici, ajoula-t il, en montrant une lettre signée de M. de Garderel, laquelle faisait allusion, de manière à ne pas s'y méprendre, aux événements qu'il venait de raconter au docteur. Cette lettre je vous l'abandonnerai pour que vous en usiez à votre volonté.
Félix étendait déjà la main pour la pren- <lre; mais, le rusé concierge relira le papier, ■en disant, avec un sourire sarcastique:
— Un instant, jeune homme. Vous m'avez fait de belles promesses, il est vrai ; mais cela ne me suiïit pas ; il me faut quelque chose de plus positif, de plus précis.
— Ne vous liez vous pas à moi ? demanda Félix avec liumeur.
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LE CHATIMENT DE DIEU. 8t
— Assurément, je compte sur votre parole. Mais en affaires, il n'y a que les écrits qui fassent foi. Les paroles s'envolent^ dit le proverbe latin, les écrits restent. Ainsi calculons : dans deux ans vos projets seront exécutés; vous serez maître de la fortune paternelle. Or donc, signez-moi un acte de vente en bonne forme du domaine de Giiampton, qui iippartenait à votre mère, et dont le comte a seulement l'usufruit. Je vous abandonne la jouissance et la propriété des autres biens.
— Marberie, répondit le jeune homme qui comprimait son indignation, ce que vous me demandez là, c'est la meilleure part de mon héritage.
— C'est précisément ce que médisait Paul, votre père, chaque fois que je réclamais mon salaire. Mais, que voulez-vous ? j'y tiens. Réfléchissez h ce qu'il en va coûter au comte de Garderel pour m'avoir seulement jusqu'ici payé de belles paroles. Tenez-vous à faire la môme expérience ?
Félix, effrayé de l'aHéralion des traits de Marberie, et de la sinistre expression de sa figure, n'osa plu*^ refuser carrément. 11 se contenta de discuter, cherchant à sauver quelque portion de la uKignificjue propriété de Champton. A la hn, le concierge impatienté de ces débats, lui dit:
— C'est oui ou non: clioisissez. J'ai des X)reuve8 entre les mains qui vous couvain-
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craient de faits bien graves. En outre, je dénoncerai vos projets. Le bagne ou Téchafnud me vengeront. Car, ne vons faites pas illusion, cher doctenr, cerlains actes récents de votre vie vous conduiraient là directement, s'ils étaient connus. Beaucoup ont payé de leur tête, qui en avaient moins fait.
— De quoi vouîez-vous parler ? s'écria le cl oc te ur alarmé.
— Dites-moi, répondit Marborie, avec. son infernal sourire, qu'elle est la nature do la maladie 'd'Elisa ? Ne pourrait-on pas indiquer et reconnaître les relations qui existent entre Tétat de votre sœur et les substances vénéneiis.?s accumulées dans ce cabinet?
Félix pAlit, à celte allusion faite d'une voix impitoyable. Il baissa la télé.
— Décidément, fil-il, vous êtes mon maître ; je ne résiste plus.
— Ah ! vous l'avouez donc, eufiii ! alors, agissez en conséquence, et no vous avisez jamais de lutter contre moi.
Le docteur, sans phis faire d'observation, lira ime feuille de p.'ipier, libella l'acte de vente, signa, ei remit en soupirant la pièce au concierge. (]elui-ci, nprès l'avoir lue attentivement, la glissa dans nu portefeuille de Russie. Félix, dans le même acte donnait 4"iuittance de la sonnne stipulée par cette rente fictive qui, au fond, n'était qu'une ilouation.
— Maintennnt, docleur, reprit le concierge, vous pouvez compter sur moi : tenez,. ^oici la lettre. J'ai liaLe que notre route soit déblayée. Lors de notre prochaine visite, apportez moi les poisons les plus actifs. Bientôt il y anra place nette : et, à notre tonr, nons pourrons nous asseoir au banijuct splendide de la fortune. Soyons prudents, toutefois, l'un et l'autre. Ne négligfîons aucune précaution ; il y va du snccès de notre entreprise, et de notre repos dans l'avenir.
Félix répondit par un signe d'assentiment. Marberie s'était levé ; il ouvrit la porte, et prit congé du docteur.
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