LA RENCONTRE
I^ famille du comte de Garderel devait, à Paris, être soumise à de terribles épreuves. Depuis son retour, Elisa voyait sa maladie empirer de jour en jour. Peu de semaines après avoir quitté Gham.pton, ses forces avaient tellement décliné, la consomption avait fait de tels progrès, que la jeune fille fut obligée de garder la cliambre et même le lit. Une nuit, Elisa eut une crise si violente qu'il fallut appeler à la liate un médecin. Un valet de chambre courut che-î le docteur Larsy, qui donnait ses soins à la malade, -quand elle habitait Paris. Jl était absent ; on venait de l'emmener auprès d'un homme atteint d'une fièvre cérébrale, et qui était en danger; maison indiiiua au serviteur un médecin du voisinage, estimé du (hicteur Larsy, et qui le remplaçait ordinairement. Le valet s'empressa de se rendre à l'adresse
désignée; en quelques minutes le médecin fut prêt, et put accourir à l'hôtel de Garderel.
Arrivé auprès de la maladie, il l'examina un instant en silence, et pâlit à la vue des symptômes qui se manifestaient. Le comte de Garderel n'avait pas quitté des yeux lo visage du médtv.111 ; il tressaillit en remarquant l'impression que celui ci éprouvait. Enfln le doctear s'approcha tout à fait, tâta le poulx, laissa échapper un soupir, et prescrivit une potion à prendre le plus tôt possible. Il allait se retirer, quand M. de Garderel l'arrêta, et le pria de revenir le lendemain matin pour se consulter avec le médecin ordinaire de la maison. Le docteur promit, e^ le comte lui ayant demandé son nom, il présenta sa carte sur laquelle M. le comte de Garderel lut: ((Alfred Auricourt, docteur-médecin, n En effet c'était l'ancien ami de Félix, que par hasard, le serviteur avait amené.
r<e lendemain, Alfred vint, selon sa promesse, et trouva auprès d'Elisa le vieux docteur Larsy, qu'il connaissait beaucoup, et qui avait protégé ses débuts. Les deux médecins examinèrent attentivement la malade, et se retirèrent pour consulter et formuler le diagnostic de la maladie. L'entretien dura une demi-heure. Quand il fut terminé, le docteur Larsy demanda le comte de Garderel, qui vint, le visage tout bouleversé.
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— M. le comte, lui dit tout d'abord le docteur Larsv, la maladie de mademoiselle votre fille n'est pas ordinaire ; elle a sa source dans une cause extérieure; le mal date déjà de loin.
— Qu'eniendez-vous, par là, docteur ?
— Je veux dire que votre fille, par mégarde, sans doute, s'est empoisonnée.
A cet aveu, M. de Gardsrel devint extrêmement pâle. Un tremblement convulsif agitait ses membres en tout son corps.
— Etes- vous bien sûr de ce que vous me diles-là, docteur? Car le fait que vous articulez est grave ; vous comprenez qu'en pareil matière, des présomptions ne suffisent pas : il faut la certitude.
— Je suis d'autant plus certain d'être dans la vérité, répliqua le docteur, que mon jeune confrère, au premier examen, sans savoir ma pensée, a jugé comme je l'avais fait depuis longtemps. D'ailleurs, les symptômes sont infaillibles ; les signes extérieures ne laissent place à aucun doute. Des taches bleuâtres, qui décèlent la lirésence d'un poison lent, se dessinent aux ditîerenles parties du corps, notamment aux mains et au visage. Ce que nous affirmons là est le résultat d'une conviction sérieuse, formée i)ar une étude approfondie de la situation de la malade.
M. de Garderel paraissait atterré.
— N'y a-til donc pas aucun remède à ce
malheur? inlerrogea-t-il d'une voix étouffée. L'art n'a-t-il pas des ressources puissantes pour combattre le mal, dans ces cas ex-^ trèmes ?
— Nous craignons beaucoup qu'il ne soit trop tard. De plus, il serait important de connaître la nature du poison; et celui-là seul qu'il l'a administré pourrait dire ce qu'est la substance, qui a détruit l'harmonie dans les organes de votre malheureuse 3nfant.
— Ainsi, docteur, reprit le comte, votre opinion est que, la nature du poison étant connue, peut-être serait-il encore temps de sauver Eiisa?
— Oui, peut-être; mais nous ne garantissons rien.
M. de Garde] el parut réfléchir. Au bout de^ quelques minutes, il enveloppa les deux médecins d'un étrange regard, et leur dit :
— Messieurs, vous serait-il possible de revenir dans la soirée ?
Et il leur indiqua l'iieure. Ils promirent tous deux, et laissèrent le comte absorbé dans les plus pénibles pensées. Aussitôt après leur départ, Marberie reçut ordre de se rendre au pavillon de la rue Menilmontant, et de prévenir Félix que son père désirait le voir. Leconcierge partit pour s'acquitter de la commission, l^e docteur se préparait à sortir.
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— Quoi de nouveau? demanda-t-il, en apercevant Marberie.
— Votre père désire vous voir dès que vous pourrez venir.
C'était la première fois que M. de Garderel faisait exprimer un pai-eil vœu à son fils. A la suite, surtout, de ce qui s'était passé à Champton, durant l'été, Félix eut lieu d'être surpris de ce changement d'habitude.
— Savez- vous, ou soupçonnez-vous la cause de cette invitation ?
— Je ne sais, répondit Marberie. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la nuit dernière, votre sœur a eu une forte crise qui a fait craindre sa mort. On a envoyé appeler le médecin qui la soigne : il était absent. A son défaut, un jeune docteur est venu qui est demeuré assez longtemps. Puis, ce matin, il a accompagné le vieux docteur Larsy, et ils ont eu ensemble une consultation. C'est à la suite de cet entretien que votre père vous a fait mander.
— Pourriez-vous médire le nom du nouveau médecin?
^^ — Je l'ignore, mais je sais qu'il demeure
dans le voisinage du docteur Larsy.
— Ce renseignement est vague, il ne peut j/uère m'éclairer. Les médecins sont nombreux dans ce quartier: j'en connais une dizaine seulement dans les rues qui coupent celle du Bac. Quoi qu'il en soit, ajouta Félix
nmpa
-en secouant la tête comme pour chasser une pensée importune, que pensez-vous que je doive faire ?
■ — Mon avis est qu'il faut obéir à l'invitation de votre père. Un refus pourrait être interprété à mal, et, qui sait? il éveillerait peut-être des soupçons, ce qu'il faut éviter à tout prix. - -^
— Alors, Mai'berie, répondez à mon père que je me rendrai à l'hôtel dans la soirée ; je ne puis y aller plus tôt. i {
Félix fut exact au rendei-vous. Un instant après lui entrèrent le docteur Larsy et Alfred Auricourt. A la vue de ce dernier, le jeune homme éprouva une émotion qu'il ne parvint que diiTicilement à dissimuler. Toutefois, il s'approcha d'Alfred avec aisance, et s'informa ": * -
de sa santé. Auricourt répondit froidement aux avances de Félix. Elisa manifesta la joie "^^
que lui causait la présence de son frère, et lui tendit la main, qu'il serra avec une feinte amitié. M. de Garderel avait l'œil sur lui ; il s'en aperçut, rougit, et se retira un peu en arrière, sous prétexte de laisser aux deux médecins la place nécessaire pour examiner la malade.
Cette visite faite, le comte conduisit les trois docteurs à son cabinet. Là, les y^ux rivés sur son fils, il adressa cette brusque question an docteur Larsy et à Alfred Auricourt :
— Votre opinion est-elle toujours que ma fille à été empoisonnée ?
Félix ne s'attendait pas à une pareille entrée en matière. Afissi, malgré lui, les muscles de son visage se contractèrent, son teint s'anima subitement, et M. de G :derel ne laissa échapper aucun de ces signes.
— Nous persistons plus que jamais dans nos convictions, dirent les deux aocteurs. Nous sommes persuadés, comme ce malin, que le mal est sans remède, à moins que l'auteur du crime ne révèle la substance d'^nt il s'est servi.
Quelques instants de silence succédèrent à cette réponse péiemptoire. Puis, le comte de Garderel fixant sur son fils un regard pénétrant, lui dit d'une voix sourde :
— Et vous, Monsieur, ne partagez vous pas la ma'Mère de voir de vos confrères?
— Je n'ai pas examiné bien à fond le cas dont il s'agit, balbutia Félix. D'ailleurs, il est des maladies bizarres.
M. de Garderel se proposait d'interroger encore son fils: il ouvrait déjà la boucha pour lui adresser une nouvellj question, mais u;ie réflexion lui vint sans doute à l'esprit, et il so lut
— Messieurs, dit-il au doct m Larsy et à Alfred Auricourt qui s'étaient levés pour partir, quoique votre appréciation au sujet do ma pauvru flllo mo laisse peu d'ospoir,
néanmoins je vous prie de vouloir bien lui -continuer vos soins.
Les deux médecins le promirent, et prirent congé du maître de la maison ; Félix se préparait à les suivre, mais le comte l'arrêta :
^-Mon fils, lui dit-il, je ne serais point fâché de m'entretenir un moment avec vous.
Le docteur, visiblement contrarié de cette demande, n'osa cependant pas refuser. Il ne répondit pas, mais resta dans l'appartement.
Quand le père et le fils furent seuls.
— Félix, lui dit le comte d'un ton de voix qu'il s'efforçait d'adoucir, mais dans lequel vibraient la colère et la haine, peutôtre dépend-il de vous de m'épargner un grand malheur et un chagrin éternel ?
— En quoi, mon père, puis-je vous être utile ? interrogea le jeune homme, qui avait recouvré tout son calme, ou mieux toute son impudence, depuis qu'il était seul a/ec M. de Garderel.
— Elisa, votre sœur, vous l'avez* entendu, est gravement atteinte ; un poison lent ot mortel la tue.
— A mes yeux ceci n'est point parfaitement avéré, répliqua le aocteur avec sangfioid.
— Cohiment ! cela n'est pns avéré ? Croyezvous donc que bs deux médecins habiles ijui «ortent de chez moi auraient pu se tromper
^l LE CliATlMENT DE DIEU.
aussi grossièrement, et prendre une maladie ordinaire pour un empoisonnement?
— Cela s'est vu.
— Non, vous dis-je, reprit le comte avec violence, i. n'ont pu se tromper à ce point. Vous-même, vous avez comme eux, je n'en saurais douter, la certitude que ma fille meurt empoisonnée. Or, puisque vous voulez dissimuler, je serai franc, moi. Je veux que
vous le sachiez : divers indLes, qui se corro- «
borent tous les jours, me persuadent de plus on plus que rauteur du crime, c'esf. vous.
— Moi ! grand Dieu ! s'écria Félix en bondissant de son siège ; quoi ! pouvez-vous soupçonner votre fils d'un pareil forfait?
— Encore une fois, Félix, la feinte ne vous servira de rien. J'ai des preuves irrécusables. Cependant, j'ai hâte de vous le dire : je ne liens pas avons perdre; car votre déshonneur rejaillirait sur ma famille innocente et
sur moi. Mais j'exige de vous un aveu, en- ^y
tenc.^z bien, et l'indication du toxique que vous avez employé.
— Mon père, répondit le docteur, permettez moi de croire que vous ne parlez [»as sérieusement. S'il en est autrement, je vous prie de me fournir les prouves qui font do moi, à vos yeux, un empoisonneur, un scélérat.
— C'en est trop, s'écria le comte hors do lui. Vous voulez que cette aQ'aire se dénou3
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devant la justice ? Eh bien ! si vous m'v forcez, je vous le déclare : je ne reculerai pas devant cette dure extrémité.
— M. le comte de Garderel de la Nouvelle- Orléans n'oserait en appeler aux tribunaux, surtout au sujet de faits qui ne sont riea moins que prouvés, repartit Félix, avec \\\\q écrasante ironie.
Le comte recula, foudroyé par l'allusion que renfermaient ces paroles, et tomba sur un fauteuil.
— Que dites-vous? murmural-il, de qui jja riez- vous ?
/^ — De vous-même, mou père, répondit le docteur avec le môme ton sarcaslicjue. Je dis que M. Paul de Garderel qui a séquestré son père, qui l'a enlevé de la Nouvelle-Orléans, puis renfermé dans un souterrain de cet liôtel, se gardera bien de traduire son fils devant la justice criminelle.
Le malheureux comte ne pouvait plus en douter : Félix était instruit de tout. Le passé se levait sombre, inexorable, dans la personne de son fils. M. de Garderul, fils dénaturé lià-mème, avait échapp'î à la justice des hommes; mais le jiigemeiit de Dieu commençait. Sa figure était décomposée, ses yeux fixes, elfrayants, injectés de sang; une écume blanchAire coulait de ses lèvres. Félix le contem[)lait, impassible, d'un uul sec et impitoyr' 1' . Quehiuus instants se passèrent
avant que M. de Garderel revint à lui. En recouvrant sa présence d'esprit, il se rappela la cause qui l'avait jeté dans cet affreux état. Quand il put parler:
— Félix, dit-il, oublie mes paroles ; mais n'évoque plus les souvenirs ni les spectres horribles du passé. Comment sais-tu tout cela ? J'ai donc été trahi ?
— Qu'il vous suffise d'être informé que, moi aussi, j'aurais des comptes à vous demander.
— Que veux-tu dire ? demanda M. de Garderel dont l'agitation recommença, plus violente.
Félix, étonné d'abord de la question, parut enfin comprendre qu'elle se rapportait aux faits qu'il avait énonces tout à l'heure, car il répondit :
— Je parle du crime avéré que vous avez commis sur votre père : je possède les preuves authentiques.
— Que prélends-lu faire ? interrogea le ■comte avec anxiété.
— Je réglerai ma conduite sur la vôtre. Ne laissez rien transpirer, car je serais sans misé ricorde.
— Je te promets de me taire. Mais, ô mon fils, poursuivit le malhcp.reux, en joignant les main^, je t'en prie, saiive Klisa, indique le contre poison, sois meilleur que je ne l'ai été.
— D'abord, mou père, je n'ai pas encore avoué qu'Elisa ait été empoisonnée. Ensuite, Teût-elle été, je serais impuissant a neutraliser les progrès du mal : il est trop tard.
— Trop tard ! trop tard ! Oh ! serait-il vrai? Mais non, il est temps encore. Tu me rendras ma fille, n'est-il pas vrai ?
— Mon père, assez sur ce sujet: cessez vos instances; je vous ai dit que je ne pouvais rien.
Et l'expression farouche de la figure du docteur anuonça au comte de Garderel qu'il serait inflexible.
Voyant que M. de Garderel ne répondait pas, Félix reprit :
— Maintenant, mon père, puis je me ret», rer ?
— Gomme il vous plaira, dit le comte avec un douloureux soupir.
Alors Félix prit son chapean et ses gants qu'il avait déposés sur un meuble, salua froidement son père, et sortit de l'appartement. En passant devant la loge de Marberie, il fit un signe au concierge, qui répondit d'une manière aflîrmalive. Le docteur, une fois hors de l'hôtel, se dirigea en toute hâte vers son habilalion de la rue Menilmoutant.
Arrivé au pavillon que nous connaissons, il s'enferma dans le cabinet noir, où il resta fort longtemps. Quand il le quitta, une partie des rayons étaient vides; les flacons et les
bocaux avaient disparu. Le docteur avait évidemment Tintenlion d'effacer toute trace du travail auquel il s'était livré précédemment. Les ordres qu'il donna ensuite à son domestique, l'ameublement qu'il commanda pour son laboratoire, achevèrent de prouver qu'il voulait complètement transformer l'appartement, jusque-là dérobé à tous les regards indiscrets.
Après le départ de son fils, M. de Garderel demeura livré au plus aifreux désespoir. Quand il se leva, il pouvait à peine se soutenir, tant avaient été terribles les émotions qu'il venait de subir. Son œil était hagard ; toute sa figure était contractée; on eût dit que sa chevelure, en désordre et grisonnante, avait achevé de blanchir. Il parcourut son cabinet en chancelant comme un homme ivre ; puis il sortit, et se rendit à la loge du ■concierge. Marberie venait de partir. Désappointé de ne pas rencontrer celui qu'il cherchait, le comte plongea son regard dans la chambre qui servait d'appartement à Marberie. Il s'aperçut aussitôt qu'une cassette, renfermant les objets précieux, argent, titres, bijoux du concierge, avait disparu. Cette remarque confirma M. de Garderel dans la pensée que Marberie le trahissait. Cela ne formait plus pour lui l'ombre d'un doute ; il connaiss-^it à fond l'hahiloté, l'astuce, la méchanceté de son ancien complice. Lee omte
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rentra chez lui comme un insensé. Il comprenait le danger où il était, à chaque instant, de tomber dans l'abîme entr'ouvert désormais sous ses pas. sans pouvoir rien faire pour éviter la fatalité qui le poursuivait. Situation terrible : mais, juste châtiment d'une vie souillée des plus odieux forfaits.
VIIT